La ballade de Kassandre
Chapitre 35
– Impétueuse et rebelle Bluenn. Ma princesse, ma reine !
À genoux auprès d’elle, Gaël de Gweltaz caressait frénétiquement la chevelure de sa femme sans cesser de lui murmurer son amour. Terrassé par la décision de l’évêque qu’il redoutait depuis le début, il ne pouvait se résoudre à se séparer d’elle. La vision de son corps enflammé sur le bûcher, qui se dressait déjà, était insoutenable pour cet homme qui avait tout au long de sa vie commis les pires abominations. Pour la première fois, il comprenait la douleur des familles à qui il avait arraché, sans l’ombre d’un remords, un frère, une mère, un fils. Il aurait donné n’importe quoi pour que ce supplice infâme s’éloignât de la dame de son cœur. Sa Bluenn ! Qui l’aimait, qui l’aimait enfin ! Qui n’avait pas hésité à sacrifier sa vie par amour pour lui ! Oh ! Combien il aurait souhaité en cet instant se trouver un dieu vers qui se tourner ! Mais l’athée qu’il avait toujours été se retrouvait désespérément seul aux portes de la mort. Ce n’était pas tant pour lui qu’il tremblait. Non. Sa vie lui importait peu. Quant à un soi-disant enfer peuplé de créatures maudites, il n’en avait cure. Rien d’autre ne comptait que cette femme fière et belle qui reposait sans mot dire contre sa poitrine en attendant qu’on la conduisît vers la mort. Cette femme qui, il le savait, ne laisserait pas le moindre gémissement sortir de sa poitrine, quand bien même ses membres commenceraient à brûler vifs. Son cœur était tout à la fois gonflé d’orgueil et de chagrin en y songeant. Sa jeune et farouche barbare, à nulle autre pareille ! Qu’avait-il fait pour mériter d’être aimé d’une telle femme ? Oh ! Seigneur ! S’il pouvait exister un dieu assez clément pour la sauver !
– Bluenn, écoute-moi mon amour. Je ne supporterai pas de te voir brûler vive sous mes yeux. Tu n’imagines pas la souffrance effroyable qui va être la tienne. Renie ta foi, je t’en supplie ! L’évêque sera obligé de t’accorder une mort plus rapide. Il l’a déjà fait par le passé.
Pendant qu’il tentait désespérément de la convaincre, un moine à l’allure impressionnante se rapprocha du couple, semblant attendre quelque chose. Alors que l’évêque donnait déjà ses ordres pour le faire chasser, il sortit une bible de dessous sa soutane et entreprit de donner les derniers sacrements à la jeune comtesse. Contraint de le laisser faire comme le voulaient les usages, l’évêque prit son mal en patience pendant que le moine prit un plaisir évident à faire durer la confession.
– Repentez-vous de vos fautes, mon enfant, et une mort plus douce vous sera accordée, murmura le religieux d’une voix grave qui fit tressaillir Gaël, sans qu’il comprît toutefois pourquoi. Embrassez la foi du Christ et vous serez sauvée !
– Je n’ai nul besoin d’être sauvée, mon père, rétorqua Bluenn d’une voix étonnamment calme mais où perçait un réel chagrin. Mon âme est pure et je ne crains pas le jugement de Dana.
– Je t’en supplie ! Une dernière fois, écoute-moi, Bluenn !
– Non ! Toi, écoute-moi ! Vous autres chrétiens voyez la mort comme une fatalité au terme de laquelle vous serez érigés au statut de Dieu ou bien, au contraire, bannis dans le monde infernal. Ma mère m’a appris tout autre chose. La mort n’est qu’un passage, Gaël. Le chemin qui conduit aux étoiles et vers d’autres vies. Nous renaîtrons encore et encore, mon amour. Je le sais comme je sais que demain, le soleil se lèvera.
– Oh ! Bluenn ! J’aimerais tellement te croire !
– Il le faut, mon amour. Jamais, nous ne serons séparés, je le jure ! Je fais le serment de te retrouver où que tu sois ! Et si Dana refusait de t’accorder son pardon, alors je me damnerais avec toi ! Je te suivrai aux fins fonds des abîmes, s’il le faut.
– Ne dis pas ça, Bluenn !
– Répète après moi, mon amour ! insista Bluenn. Te souviens-tu du serment qui fut le nôtre ?
– Aucun homme, aucun dieu… murmura péniblement Gaël.
– Aucun diable, n’auront raison de mon amour pour toi ! Par mon sang, je jure de n’avoir d’autres lois que la tienne.
– Sois à moi… ou meurs !
Gaël poussa un profond soupir qui en disait long sur la peine qui était la sienne. Détachant son visage de celui de sa bien-aimée, il s’efforça de lui sourire une dernière fois. Ce qu’il s’apprêtait à faire était la chose la plus dure à laquelle il n’avait jamais dû se résoudre.
– Jure-moi que nous nous retrouverons, mon amour !
– Je te le jure, mon seigneur !
À demi soulagé, le comte passa ses mains calleuses autour de la nuque délicate de sa charmante épouse. Alors qu’il s’apprêtait à lui murmurer une dernière fois son amour, il resserra brutalement son emprise. Asphyxiée, Bluenn n’eut pas le temps d’entendre le moine supplier son époux de la lâcher. Déjà, elle partait rejoindre le monde des ombres. Pourtant, il était dit que Bluenn ne devait pas mourir avant de nombreuses années. Relevant sa capuche, le moine projeta à terre le comte de Gweltaz d’un formidable coup de poing qui en surprit plus d’un. Se précipitant au secours de la comtesse, il se mit en demeure de l’aider à respirer pendant qu’autour d’eux des exclamations de joie se faisaient entendre de toute part. Gaël, fou de rage, voulut se précipiter sur ce prêtre tellement sadique qu’il refusait de se contenter de la dépouille de sa femme mais voulait à tout prix l’entendre hurler de douleur en se tordant dans les flammes. Pourtant, à la stupéfaction de Bluenn, il stoppa net sa course et tomba à genoux. Incapable de comprendre, elle le vit murmurer un nom qu’elle ne reconnut pas pendant que tous autour d’elle s’agenouillaient avec un respect non feint. Ce fut Filomena qui mit fin à ses interrogations. Se précipitant à son chevet, elle se jeta dans les bras de l’inconnu en sanglotant de bonheur. Le jour se fit enfin dans l’esprit bouleversé de la jeune Bluenn.
– Stefan ! Vous êtes Stefan !
– Oui, gente dame ! Je suis heureux de vous voir recouvrir vos esprits. Un instant, je vous ai cru morte ! Vous me voyez sincèrement désolé de ne pas avoir réagi plus tôt mais la sincérité de vos paroles m’a ému plus que je ne saurai le dire. Peu d’êtres ont su me toucher comme vous venez de le faire. Et c’est pour cette raison que je ne vous laisserai pas mourir ce jour !
– Majesté ! Je… Je ne comprends pas !
– Relevez-vous ma dame ! Venez prendre place auprès de moi et de ma fille.
Et se retournant vers son peuple qui ne savait plus que penser de ce dernier retournement de situation, le roi Stefan prit la parole. Il avait énormément changé depuis son départ pour les terres lointaines mais tous le reconnurent sans hésitation. Ses tempes grises se mariaient délicatement avec les rides de son visage durci par les longues années de guerre. D’une stature toujours colossale que le poids des ans ne parvenait pas à courber, il dégageait une puissance telle, que rares étaient les hommes qui auraient osé le défier malgré son âge avancé. Pourtant, malgré cette force brute qui le caractérisait depuis toujours, il apparaissait étonnamment bon et doux. Sa voix grave et chaude s’infiltra dans les cœurs les plus retors au fur à mesure qu’il s’adressait à son peuple avec une sincérité peu commune pour un souverain. Son discours allait rester longtemps gravé dans les esprits.
– Peuple d’Azenor ! Enfants de l’Archipel ! Votre roi est de retour ! Après des années d’errance à chevaucher après une impossible quête, me voilà de nouveau parmi vous, humble et repenti ! Me pardonnerez-vous jamais de vous avoir abandonnés pendant que vous aviez tant besoin de moi ? Hélas ! Mon désir de gloire et de conquête a eu raison de mon bon sens. Convaincu de devoir convertir le monde à notre foi, j’ai abandonné les miens et perdu mon cœur. Oui ! Je le reconnais ! J’ai pêché par orgueil ! Jamais, je n’aurais dû vous laisser affronter seuls nos ennemis. J’ai sous-estimé la haine qu’ils nous portaient. De même, j’ose le dire, ma foi dans le Christ m’a aveuglé. Je pensais naïvement que si mon peuple se montrait suffisamment pieux, alors il serait hors d’atteinte d’un quelconque danger. Je vois à présent combien mon erreur était grande. Sottise est de penser que Dieu agira à notre place pendant que nous égrènerons des prières sans nous soucier de la Vie qui bat en nous et ne demande qu’à jaillir. J’ai laissé un peuple droit et fier. Je retrouve des enfants meurtris par le chagrin, aveuglés par la colère et dominés par la superstition et la peur. J’en assume l’entière responsabilité ! Pour autant, je ne puis permettre qu’une innocente paie pour le poids de mes fautes. Comment nommer sorcière, en effet, une femme dont le cœur fut si grand qu’il ouvrit celui de notre ennemi et l’enjoignit à se rendre au lieu de nous exterminer ? Comment la punir de croire en d’autres dieux que le nôtre quand c’est cette foi qui lui donna tout son courage ? J’ai appris bien des choses au cours de mes voyages, et particulièrement, j’ai compris que ma volonté de convertir les peuples par-delà les mers était tout aussi stupide qu’orgueilleuse et barbare. Qui sommes-nous pour imposer une seule vision du monde ? Des êtres prêts à sacrifier une femme innocente au seul prétexte qu’elle aima assez fort un homme que tout disposait à régner en tyran ? Oui, je la crois quand elle nous dit que son époux, dans un sursaut de dernière minute, a renoncé au Mal, par amour pour elle ! Oui, je la crois quand elle affirme qu’elle n’a jamais songé à nuire à quiconque lorsqu’elle égrenait des prières dont nous ignorons tout ! Est-ce parce que nous ne savons expliquer la course des étoiles que celles-ci ne savent pas où elles vont ? L’ère de l’obscurantisme et du fanatisme vient de prendre fin. Moi, Stefan, roi de l’Archipel des Anges, proclame en ce lieu et place que, dorénavant, toutes les croyances seront acceptées et ce, qu’elles proclament l’existence d’un dieu unique ou de plusieurs divinités. De même, ne seront plus persécutés les hommes ou les femmes qui décideront d’affronter leur destinée sans besoin de croire en d’autres choses que la Vie qui coule en eux. Une nouvelle ère de sagesse et de savoir s’ouvre, mes amis, mes frères, mes sœurs ! Car oui, je le proclame : les femmes seront désormais considérées comme l’égal des hommes et auront à ce titre les mêmes droits et libertés ! Mais auparavant, il me faut rendre la justice. Bien trop de crimes impunis ont été commis en mon absence. Il est temps que le châtiment s’abatte sur leur auteur ! Approchez, seigneur de Gweltaz !
Pâle comme la mort, même si son soulagement était grand de savoir sa dame hors de danger, le comte s’avança auprès de son souverain et mit genou à terre en signe de soumission. Le roi émit un grognement de satisfaction. Il était mieux placé que quiconque pour savoir que faire plier devant soi Gaël de Gweltaz était un exploit hors du commun. Le respect que venait de lui témoigner le comte était sincère et dépourvu du moindre calcul. De cela, il était certain. Pour autant, il ne pouvait ignorer les abominations dont il s’était rendu coupable, et ce, même s’il devait briser le cœur de la magnifique femme qui se tenait à ses côtés. Son peuple avait soif de justice, après toutes les infamies dont il avait été victime. Pourtant, il ne pouvait ignorer que le comte s’était repenti. L’affaire était délicate, à moins que… Cette femme magnifique n’était pas pour lui déplaire ! Avec un peu de temps, peut-être saurait-il lui faire oublier son chagrin ? D’une voix de stentor, il interpella le comte :
– Relevez-vous, Gaël de Gweltaz ! Et entendez votre sentence ! Moi, Stefan, souverain Tout-Puissant de l’Archipel des Anges vous condamne, en ce jour et place, pour vos crimes ignobles et bestiaux dont je renonce à faire le compte, à la peine capitale !
À ces mots, Bluenn se sentit défaillir. Filomena s’empressa de venir la soutenir pendant qu’elle lança un regard suppliant à son père. Le roi, gêné, se mit à se racler la gorge. Pas une fois dans sa vie, il n’avait pu refuser quoi que ce soit à sa fille chérie. Par ailleurs, il s’en voulait terriblement de l’avoir abandonnée. Sa tendre Filomena semblait tenir à protéger la belle comtesse. Se pouvait-il qu’il doive épargner la vie de ce chien de Gweltaz pour lui plaire ? C’était inconcevable ! Leurs regards éplorés à toutes deux eurent finalement raison de ses dernières réticences. En maugréant, il reprit la sentence :
– Cependant, dans notre immense bonté, nous nous rappelons qu’au tout dernier moment, vos regrets furent sincères et que vous abandonnâtes vos prétentions au trône pour vous rendre sans chercher à échapper à la justice. Pour ces raisons, je vous laisserai la vie sauve. Cependant…
Des murmures d’indignation parcoururent la foule, vite réprimés par la garde royale. Le roi fit un signe d’apaisement avant de poursuivre :
– Je vous condamne à vivre en exil, loin de tous et dépossédé de vos titres et de vos biens ! Dès demain, vous serez conduit sur l’Île du Diable sur laquelle vous finirez vos jours ! Il va sans dire que si vous cherchiez à vous en évader, vous signeriez aussitôt votre arrêt de mort.
Des murmures d’effroi parcoururent l’assistance. Pour beaucoup d’entre eux, l’Île du Diable était pire que la mort. Peuplée de démons et autres créatures des ténèbres, personne n’en était jamais revenu et il se disait que quiconque y débarquait perdait aussitôt la raison. La foule était satisfaite. Le châtiment infligé à Gaël de Gweltaz serait long et douloureux ! Certains qu’il finirait déchiqueté par un monstre de l’ancien temps, les citoyens d’Azenor se félicitèrent de la décision juste et sage du roi. Les morts de l’Archipel étaient vengés. Jamais, Gaël de Gweltaz ne réussirait à s’échapper de l’île. Il était voué à la damnation ! Le roi se retourna un bref instant vers la magnifique comtesse de Gweltaz dont les yeux vert émeraude ne reflétaient étrangement aucun effroi. Comme il se demandait si la jeune femme avait bien compris ce qui attendait son époux, Filomena le saisit par la manche et lui murmura quelques mots à l’oreille. En soupirant, le vieil homme, qui commençait à se demander si sa fille chérie n’avait pas perdu la raison après toutes les épreuves qu’elle avait dû affronter, finit néanmoins par accéder à sa supplique.
– J’autorise enfin, et uniquement par amour pour ma fille, qui fait preuve décidément d’une bien grande compassion, quiconque en aura le désir, à vous suivre dans votre retraite sans pour autant que la disgrâce qui est la vôtre ne retombe sur elle. J’ai dit !
Cette fois, la foule poussa des cris de stupéfaction pendant que Gaël se jeta aux pieds de la princesse, éperdu de reconnaissance.
– Merci, majesté ! Merci ! répéta-t-il en lui baisant les mains.
La princesse se contenta de hocher la tête en rougissant tandis que Bluenn vint la prendre dans ses bras en sanglotant. En cet instant, seule Noyale était à même de savourer l’ampleur de leur bonheur. L’Île du Diable ! Si elle était maudite pour les chrétiens, pour ceux de son peuple, elle revêtait un caractère sacré. C’était l’Île des Montagnes de Feu, encore surnommée l’Antre du Dragon ! Sans le savoir, Stefan et Filomena venaient d’envoyer les deux amants sur l’île de leurs ancêtres, celle-là même qui avait donné naissance à la légende de Kassandre et Ethan. Un sentiment de reconnaissance infinie pour cette princesse si fragile et si forte à la fois étreignit son cœur. Pas un jour, elle n’oublierait ce qu’elle venait de faire pour sa jeune maîtresse. Et elle sut en regardant Gaël s’agenouiller aux pieds de son roi qu’il en serait de même pour lui : les amants maudits se voyaient offrir une nouvelle chance ! Ethan et Kassandre rentraient chez eux.
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Véronique Alunni
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