La ballade de Kassandre
Chapitre 26
Même si elle savait, au plus profond de son cœur, que le chemin qu’elle empruntait la détruirait tôt ou tard, Bluenn s’appliquait à tisser sa toile telle une ouvrière consciencieuse. Ce n’était pas chose facile. La conversation qu’elle avait eue avec Filomena l’avait pour un temps ébranlée, et si elle s’employait à poursuivre son « Œuvre », c’était rongée de remords et sans aucun entrain. La jeune femme qu’elle avait été, légère, mutine et sensuelle, n’existait plus, ou si peu. La prêtresse avait pris sa place, implacable, calculatrice et froide. Chacun de ses gestes était réfléchi et emprunt d’un parfum de mystère qui troublait les chevaliers les plus cyniques. Gaël s’en servait et la présentait tour à tour aux barons de Konogan ou à la nuée d’intrigants qui arpentait sans répit les couloirs du palais en quête de faveurs ou de privilèges. S’attirer les bonnes grâces des nouveaux maîtres de l’Archipel était devenu le « jeu » à la mode, et Bluenn devenait la « dame » incontournable. Sur les conseils de Gaël, elle écartait ou bien, au contraire, encourageait les quémandeurs selon que leur appui pût tôt ou tard asseoir leur autorité. Sans se préoccuper des airs larmoyants et désespérés que lui lançait la princesse dès lors qu’elle lui présentait un seigneur à récompenser ou à distinguer, la comtesse de Gweltaz nouait dans l’ombre, les alliances de demain. Sous l’œil admiratif et approbateur de Gaël, son rayonnement se propageait insidieusement au sein des cœurs les plus retors. Bientôt, leur couple régnerait et elle pourrait enfin réinstaurer les valeurs de l’ancien temps. Plus le temps s’écoulait, plus elle en était persuadée.
C’était sans compter l’amour que continuait de lui vouer en secret le jeune et pur Riwall de Boscat qui recouvrait peu à peu ses forces. Perdu dans les bois avec ses compagnons d’exil, il s’appliquait à élaborer jour après jour le plan qui arracherait sa belle des griffes de l’ignoble boucher de Drev. Fidèle au prince de Gevrog, mais encore plus à la belle et jeune comtesse, il accepta sans hésiter la mission qu’on lui confia, à savoir contacter la dame de Gweltaz pour lui remettre un message de la plus haute importance et destiné à la princesse Filomena. Galopant à bride abattue, le cœur plein d’espoir et de rêve, il réussit à tromper la vigilance des sbires de Konogan qui gardaient la cité d’Azenor jour et nuit et gagna avec entrain la grand-place du marché afin de recueillir des renseignements sur les habitudes de sa belle. Quelle ne fut pas sa surprise en découvrant, au fur à mesure de ses investigations, la réputation qui était désormais celle de la cousine de Filomena ! Bien loin d’être considérée par le petit peuple, sa chère Bluenn était l’objet de toutes les vilenies ! Riwall eut toutes les peines du monde à ne pas tirer son épée contre les malotrus qui s’acharnaient à la décrire comme une vulgaire sorcière débauchée au service du démon. Maudissant mille fois Gaël de Gweltaz, il jura de venger l’honneur bafoué de la comtesse, quand bien même il devrait y laisser la vie. Arrivé près de la fontaine que venait de lui indiquer une ribaude moins virulente que les autres, il se calfeutra dans l’ombre d’une ruelle de laquelle émanaient des odeurs entêtantes d’épices et d’aromates, et attendit patiemment que la silhouette de sa bien-aimée surgît de la foule des marauds et autres brigands qui ne se cachaient même plus pour conclure leurs sordides affaires. Mais, par Dieu Tout-Puissant, que pouvait donc venir chercher dans un endroit pareil sa douce Bluenn ? Un instant, un horrible doute s’insinua dans le cœur du jeune homme et l’idée que le petit peuple connaissait finalement bien des secrets, ignorés des plus grands conspirateurs, traversa de manière insidieuse son esprit. Il la chassa vite, mortifié d’avoir nourri de telles pensées à l’égard de celle qui avait manqué de passer trépas en découvrant les crimes de son époux. Non, il ne devait pas douter d’elle ! C’était encore un tour de ce maudit de Gweltaz qui s’acharnait à semer le trouble dans les esprits ! D’ailleurs, quel crédit pouvait-on accorder à ces pouilleux qui passaient la plupart de leur temps à boire, jouer ou se battre ? Quel idiot était-il de se laisser ébranler par de vulgaires ragots ! Heureusement, sa dame s’avançait à présent lentement vers lui. Elle ne l’avait pas aperçu et poursuivait son chemin, l’air absent. Le regard vide ! Riwall eut un pincement au cœur. Ses courbes voluptueuses s’étaient définitivement effacées et les traits tirés de son visage témoignaient de l’angoisse qui la rongeait. Non, ce n’était pas là l’allure d’une femme démoniaque ! Ce n’était pas non plus la Bluenn qu’il avait connue, joyeuse, altière et si pleine de vie. La femme qui le frôlait, à présent, n’était plus qu’une âme perdue, à la dérive, agissant par devoir et sans aucun espoir. Riwall la saisit doucement par le poignet.
– Bluenn, souffla-t-il. Par ici !
Avant même qu’elle comprît ce qui se passait, Riwall l’attira dans la pénombre pour la serrer contre lui.
– Riwall ! Que faites-vous là ? s’exclama Bluenn soudain ramenée à la vie par la merveilleuse surprise que venait de lui faire la Grande Déesse.
– Vous sauvez, ma dame ! Ma mie ! Je suis là, Bluenn, près de vous ! Je ne vous laisserai plus à présent ! Peu m’importe ce qu’en pense Erwan ou même l’évêque, je vous enlève sur le champ ! Je refuse de vous voir dépérir seule et rejetée de tous. Suivez-moi, Bluenn ! Nous partons ! Vous entendez ? Nous partons ! Ce mariage n’est qu’un simulacre, une hérésie. Il sera annulé, n’ayez crainte ! J’en fais le serment !
– Que dites-vous ? Partir ? répéta la comtesse sans comprendre. Mais où ?
– Peu importe, Bluenn ! Je veillerai sur vous ! Je vous protégerai. Plus jamais, vous m’entendez, vous n’aurez à supporter les ignominies de ce méprisable assassin qui se prétend votre époux.
– Mais il l’est, Riwall ! Nous avons échangé nos vœux devant l’évêque. Il ne me laissera pas. Il nous poursuivra toujours.
– Non pas, ma bien-aimée ! Le prince nous offrira sa protection. De cela, je suis sûr.
– Le prince ? Il est avec vous ?
– Il est en lieu sûr. Et nous allons le rejoindre. Venez !
Mais alors que Riwall s’apprêtait à entraîner Bluenn au milieu de la foule, celle-ci recula, les larmes aux yeux.
– Je… Je ne peux pas, Riwall.
– Comment cela ! s’exclama le jeune chevalier, interloqué.
– Riwall ! Il y a tant de choses que vous ignorez ! Tant d’enjeux qui dépendent de moi et des décisions que je prendrai. Je ne peux m’enfuir avec vous. Peu importent les sentiments que nous éprouvons, vous et moi. Vous les connaissez ! Vous ne pouvez les ignorer ! Dès que j’ai posé mon regard sur vous, c’est tout mon être qui s’est illuminé. Et pourtant, je dois faire taire mon cœur. Le bâillonner. Le mutiler ! Trop de vies sont en jeux ! Vous devez m’oublier, Riwall !
– Cela, jamais ! Comment pouvez-vous me demander une chose pareille ? Le soleil peut-il se passer du feu qui l’anime ? Je vous aime, Bluenn ! Plus qu’il ne m’est possible de le dire ! Je vous enlèverai malgré vous s’il le faut, mais jamais plus ce maudit comte de Gweltaz ne portera les mains sur vous !
Soudain, très lasse, Bluenn chercha un appui contre une porte dont le bois pourrissait lentement. Se pouvait-il qu’elle doive refuser la seule main secourable qui lui ait jamais été tendue ? Un étourdissement inquiétant la saisit tout entière et Riwall dut la soutenir afin qu’elle ne chût pas sur le sol.
– Vous êtes si faible. Vous nourrissez-vous correctement au moins ? Il me semble qu’à vivre dans la forêt, ma santé est meilleure que la vôtre.
– Partez, Riwall ! Je vous en conjure ! Partez et ne cherchez plus jamais à me revoir !
– Bluenn, vous savez bien qu’il m’est impossible de vous obéir. Mais puisque vous insistez, et bien que l’idée me répugne, j’accepte votre choix qui est de demeurer pour un temps au palais royal.
– Merci !
– Ne me remerciez pas. Je ne le fais pas pour vous ! Si nous étions seuls concernés, je vous enlèverai en dépit de vos protestations. Mais comme vous me l’avez rappelé si noblement, d’autres vies dépendent de nous. Aussi, je vous confierai ce message que m’a remis le prince Erwan. Je sais qu’il ne peut être en de meilleures mains que les vôtres. Il saura, soyez-en assurée, l’abnégation dont vous faites preuve et le courage qui est le vôtre.
– À qui dois-je le remettre ? questionna Bluenn d’une voix éteinte.
– À la princesse Filomena. Une armée se lève, Bluenn, qui terrassera l’imposteur et vous libérera. Nous libérera tous ! Ne perdez pas espoir.
– Une armée ? Oh ! Riwall ! Quel doux rêveur vous faites ! Une poignée d’hommes braves et fiers, je n’en doute pas. Mais pas une armée ! Vous serez exterminés avant même d’avoir pu atteindre Azenor.
– Je vous interdis de parler de la sorte ! À trop fréquenter votre époux et son abject cousin, vous avez perdu la foi dans le Christ, Bluenn !
– Oh ! Riwall ! s’exclama Bluenn exaspérée. Vous n’allez pas recommencer ! Que peuvent quelques chevaliers contre des centaines de mercenaires plus redoutables les uns que les autres ? N’avez-vous donc aucun sens commun ? Votre combat est perdu d’avance, et même votre Dieu n’y pourra rien !
– Mon Dieu ? Bluenn ! Je pensais que c’était le vôtre aussi ?
Un silence terrible de sous-entendus s’installa entre les deux amants. Le cœur de Bluenn murmura des reproches silencieux à l’encontre de son cher chevalier qui lui sciait les nerfs avec ses élans mystiques proches du fanatisme, alors que dans le même temps l’amour qu’il lui témoignait l’empêchait de sombrer complètement dans le chaos. Qu’importait donc le nom de leurs dieux ?
– Pardonnez-moi, Riwall ! Je ne suis pas moi-même ces temps derniers. Il m’est doux de vous avoir près de moi et je vous récompense mal de votre loyauté. Oubliez, je vous en conjure, mes dernières paroles ! Elles ne sont que le reflet de mon désespoir. J’ai foi en vous, ainsi que dans le Christ qui vous a mené jusqu’à moi. Pardonnez-moi !
– Vous êtes toute pardonnée ! s’empressa de répondre le comte soulagé de la voir revenir à de meilleures dispositions. Il est déjà miraculeux que vous parveniez à survivre au milieu de ces démons. Personne ne songerait à vous reprocher de douter en ces heures si sombres. Tenez, prenez cela !
Riwall retira la lourde chaîne qui pendait à son cou et la glissa autour du cou délicat de sa comtesse bien-aimée. Une croix en or massif, sertie de pierres précieuses, se cala entre les seins délicats de la comtesse tandis qu’elle s’efforçait de camoufler le Dragon de Vérité qui ne la quittait jamais. « Quelle étrange alliance ! » songea-t-elle. Elle accepta néanmoins le présent avec une joie sincère et quand un faible sourire vint éclairer son visage pâle et amaigri, Riwall la saisit sans retenue entre ses bras.
– En témoignage de l’amour que j’ai pour vous, Bluenn ! Promettez-moi de le porter toujours.
– Toujours, mon amour. Je le jure !
N’écoutant que son cœur, la comtesse se hissa sur ses pieds et déposa un baiser doux et furtif sur les lèvres de son beau et tendre chevalier. Interdit, ce dernier la laissa s’éloigner sans pouvoir faire le moindre geste. Un éclat d’éternité inonda son âme. Oh oui, Dieu existait ! De cela, il ne douterait jamais ! Mais le diable aussi car, sans qu’il le sache, dans une rue de traverse, une ombre était tapie, elle se ferait sous peu le plaisir de dépeindre au seigneur de Gweltaz le touchant tableau qu’avait formé l’espace d’un instant le couple illégitime. Les jours de la comtesse de Gweltaz étaient désormais comptés.
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