La ballade de Kassandre
Chapitre 27
La nuit commençait à tomber lorsque Bluenn se décida enfin à regagner le palais royal. Sa brève rencontre avec le chevalier de Boscat l’avait complètement transformée et l’idée de se retrouver en tête à tête avec son lugubre époux lui était intolérable. La femme avait pris le pas sur la prêtresse et son cœur ne battait plus que dans l’espoir de revoir son cher et tendre soupirant. Serrant contre sa poitrine le message qu’il lui avait confié, elle songeait à la manière cruelle et méchante dont elle traitait Filomena depuis plusieurs semaines. Il n’avait jamais été dans ses habitudes de se montrer si froide et calculatrice avec les personnes qui l’entouraient. Ses belles certitudes s’étaient envolées lorsque ses lèvres s’étaient emparées du chevalier de son cœur. Qui était-elle pour souhaiter la mort d’une femme qui subissait comme elle, les affres du destin ? Comme elle enviait secrètement la foi qui les animait tous et les poussaient à garder espoir, quand bien même tout s’écroulait autour d’eux ! Glissant discrètement la lettre du prince dans son décolleté, Bluenn s’engagea résolument vers les appartements de l’infortunée princesse. La confiance que lui avait témoignée Riwall lui interdisait de brûler la missive. Peu lui importait qu’aucune armée ne se levât jamais. Seul comptait son regard empli d’amour dès lors qu’il posait les yeux sur elle. Elle ne le décevrait pas. Elle n’en avait pas le cœur ! Mais alors qu’elle allait traverser le dernier corridor menant à la chambre de Filomena, une ombre noire et lugubre qu’elle ne connaissait que trop bien se mit en travers de son chemin. Bluenn tressaillit légèrement et seuls les balancements de la croix contre sa poitrine lui permirent de ne pas perdre son sang-froid. Le visage de Gaël était hermétique et froid mais elle le connaissait suffisamment pour deviner qu’il l’attendait depuis un long moment.
– Surprise, ma dame ? lança-t-il d’une voix glaciale.
– Agréablement, mon seigneur. Il m’est doux de vous croiser ici. Je pensais justement à vous.
– Vraiment ? cingla-t-il. Et quelles funestes pensées nourrissiez-vous exactement ?
Bluenn ravala lentement sa salive. La tournure que prenait la conversation ne lui plaisait pas. Gaël ne s’était plus montré aussi odieux depuis qu’ils avaient conclu leur alliance et seule une macabre découverte pouvait justifier ce ton hargneux. Bluenn respira profondément. Il était impossible que Gaël sache ce qu’elle camouflait en son sein. Sklaer était un allié fidèle depuis que Noyale lui avait accordé ses faveurs. Il fermait aisément les yeux sur ses allées et venues en échange de quelques pièces sonnantes et ne rechignait pas devant une bonne bouteille. Quelle que fût la raison de l’humeur chagrine de son époux, ce ne pouvait être sa rencontre avec le chevalier Riwall. Était-ce alors qu’il aurait découvert les diverses potions qu’elle concoctait avec l’aide de Noyale ?
– Vous aurais-je causé du tort sans le vouloir, Gaël, que vous vous montriez si étrangement cynique ?
Sans répondre, Gaël s’approcha de son épouse et l’attira contre lui. Avant même qu’elle ait pu se défendre, il plongea sa main dans l’échancrure de sa robe et en retira le message du prince Erwan. Bluenn blêmit violemment. Elle avait été suivie. Suivie et trahie ! Mais par qui ?
– Gaël…
– Taisez-vous !
La saisissant sans ménagement par le bras, il l’entraîna sans un mot dans leurs appartements. Terrifiée, Bluenn se mit à trembler de tous ses membres. C’était miracle de parvenir à suivre le pas de son époux sans se blesser tant il la malmenait. Quand les portes se refermèrent sur eux et que Gaël eut chassé tous les serviteurs qui se trouvaient à proximité, il se rapprocha, blanc comme un linge. Consciente de la haine qui avait envahi l’âme de son époux, elle recula dans un coin de la pièce.
– L’avez-vous lu ?
Bluenn se contenta de secouer la tête misérablement, en se demandant ce que savait exactement le comte. Comme il s’avançait vers elle le regard noir, elle tenta de lui échapper. Trop tard. Quand le premier coup tomba, une lueur blanche l’aveugla, aussitôt suivie d’une douleur atroce dans la tempe gauche.
– Pourquoi, Bluenn ? Pourquoi ?
Incapable de répondre, elle s’efforça de se relever mais Gaël la plaqua contre le mur. Tout en gémissant, il se mit à caresser son visage tuméfié avec une passion malsaine.
– Qu’ai-je donc fait, Bluenn ? Qu’ai-je donc fait ? Ne t’ai-je pas prouvé tout l’amour que j’avais pour toi ? N’ai-je pas été un mari tendre et aimant ? Quand ton père t’a donné à moi, j’avais tout pouvoir sur toi. En ai-je abusé ? Non, non ! Je t’ai protégée ! Depuis le début, j’ai menti pour toi. J’ai triché pour toi. J’aurais même été jusqu’à tuer mon propre cousin, pour toi ! Mais toi, qu’as-tu fait ? Tu m’as trahi ! Tu t’es servi de moi ! Tu as joué avec mes sentiments. Tu as fait semblant de m’aimer alors que ton cœur ne soupirait que pour lui. Quel idiot j’ai pu faire ! s’étrangla-t-il.
D’un geste brusque, le comte pointa son poignard contre la gorge de sa bien-aimée qui était plus pâle que la mort.
– Je t’aimais, Bluenn. Je t’aimais tant ! J’aurais fait de toi une reine. Non pas une reine : une déesse !
Fou de jalousie, Gaël tenta d’enfoncer la lame plus profondément dans la gorge de son épouse mais sa main se mit à trembler violemment pendant que des larmes roulaient sur ses joues creuses. Prise d’une haine incommensurable, Bluenn perdit son contrôle et lui cracha son mépris au visage.
– Qu’attends-tu Gaël ? Oui, je l’aime ! Frappe donc ! Car je préfère mourir plutôt que de partager encore une seule nuit avec toi !
– Tais-toi !
Chancelant sous la violence du choc qu’il venait de recevoir, Gaël chercha appui contre une table sans plus chercher à cacher son chagrin. Mais Bluenn n’en avait pas fini avec lui. Consciente de vivre ses derniers instants, elle déversa toute sa rancœur sur l’être qui avait noirci son âme, jour après jour, la poussant à devenir la meurtrière d’une femme innocente et pure. Ce qu’elle n’était plus ! Ce qu’elle ne serait jamais !
– Eh bien quoi, Gaël ? Quelle étrange faiblesse pour celui qu’on nomme le boucher de Drev ! Ta main tremble ? Tu n’en es pourtant pas à ton premier crime ! Je te pensais plus rapide en besogne à vrai dire.
– Que sais-tu réellement de moi, Bluenn ? coupa Gaël. Hormis bien entendu ce que ce pouilleux de Boscat a pu te dire ! Je t’ai aimée dès le premier jour. Quand bien même tu n’avais d’yeux que pour lui ! Je t’ai aimée plus qu’il ne t’aimera jamais !
– Tais-toi misérable ! Tout ce qui sort de ta bouche n’est que mensonge. Tu n’as pas la moindre idée de ce qu’est l’amour !
– C’est ce que je croyais, moi aussi. Et pourtant ! Dis-moi : que sait-il de toi ? Que connaît Riwall de tes chagrins, de tes rêves, de tes croyances ? Rien ! Ce n’est pas toi qu’il aime, Bluenn, mais une image idéalisée auquel tu t’efforces de ressembler pour lui plaire.
– C’est faux !
– Vraiment ? ironisa Gaël malgré sa peine. Riwall de Boscat aurait donc à ce point changé qu’il se meurt d’amour pour une adoratrice du démon ? Je n’en crois pas un mot !
– Tu es un monstre ! Mais je lis clair dans ton jeu à présent et tous tes efforts pour me faire douter de son amour seront vains. Nos sentiments te dépassent, Gaël de Gweltaz ! Je te méprise pour ce que tu es ! Regarde-toi ! Tu te lamentes sur ton propre sort quand le sang de centaines d’innocents coule sur tes mains ! Tu me dégoûtes ! Et je maudis toutes les fois où tu m’as tenu dans tes bras !
– Tais-toi ! Je t’interdis de dire cela ! Je ne veux pas l’entendre !
– Alors achève-moi ! Je préfère mourir plutôt que de vivre plus longtemps à tes côtés ! Je te hais, Gaël de Gweltaz ! Je te hais, tu entends ?
Un long cri désespéré jaillit de la gorge du comte. Une folie meurtrière s’empara de tout son être tandis qu’il se jeta sur sa femme pour mettre fin à l’atroce souffrance que lui infligeait chacune de ses paroles. Si Bluenn avait ouvert son cœur à l’amour, elle venait de le précipiter en enfer. Tel un damné, il s’acharna sur elle jusqu’à ce que le corps de celle qu’il avait chérie plus que tout s’effondrât sur le sol. Pourtant, dans un dernier sursaut de lucidité, il voulut se précipiter à son secours mais la vision qui s’imposa à lui eut raison de son amour. Dans la main inerte de Bluenn reposait comme une ultime déclaration, la croix du chevalier de Boscat !
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