La ballade de Kassandre
Chapitre 5
La journée s’annonçait particulièrement ensoleillée. Même s’il était encore tôt dans la matinée, les spectateurs entassés dans les tribunes devaient lutter de leur mieux contre la chaleur qui n’en finissait pas de monter. Pourtant, aucun d’entre eux n’aurait accepté de céder leur place tant le spectacle qui se déroulait devant leurs yeux était d’une rare intensité. Depuis de longues minutes maintenant, deux chevaliers s’acharnaient l’un contre l’autre avec une rage et une détermination hors du commun. Le fracas de leurs épées retentissait dans le champ et les nobles damoiselles frémissaient devant la violence du combat. Nul n’arrivait à prédire l’issue de la rencontre. L’acharnement dont faisaient preuve les deux combattants imposait le respect aux nombreux concurrents qui s’étaient accoudés aux barrières pour mieux voir. Face au seigneur de Gweltaz se dressait le comte Erwan de Gevrog, prétendant officiel de la belle Filomena, fille unique et convoitée du roi Stefan. De stature colossale, il faisait des ravages auprès de la gent féminine tant par la douceur de ses traits que par la profondeur de son regard. Les légères taches de rousseur qui s’égaraient avec grâce sur son visage parfaitement dessiné rehaussaient le feu de ses yeux vert sombre pendant que sa musculature impressionnante lui donnait l’allure d’un guerrier de l’ancien temps. Qui connaissait le comte de Gevrog et le seigneur de Gweltaz savait à quel point la haine que ces deux hommes se vouaient était profonde. Fervent admirateur du roi, le jeune de Gevrog rageait depuis des années de ne pas réussir à confondre Konogan et son cousin alors qu’il était de notoriété publique que ces deux chevaliers félons complotaient dans l’ombre la mort de leur souverain. Par ailleurs, il n’ignorait pas que le seigneur Konogan nourrissait l’espoir de voler en justes noces avec la princesse Filomena afin de s’emparer du pouvoir. Le mépris qu’il ressentait pour Gaël de Gweltaz s’était métamorphosé la veille en une haine terrible lorsqu’il avait vu son fidèle compagnon d’armes, le comte Riwall de Boscat, mordre la poussière pour ne plus se relever. Au chevet de son ami, il avait juré de faire subir le même sort à cet être vil et sournois qui le défiait depuis tant d’années. Mais, à son plus grand désespoir, la puissance de ses attaques ne s’avérait pas suffisante pour en venir à bout. Farouche et déterminé, le comte de Gweltaz répondait à ses assauts par une riposte incroyablement précise et rapide. Maîtrisant l’art de la guerre depuis bien plus longtemps que le comte de Gevrog, le seigneur de Gweltaz ne nourrissait aucun doute quant à sa victoire prochaine et prenait un malin plaisir à épuiser son jeune adversaire. S’il avait été dans un premier temps surpris par la violence des coups qu’il lui avait assénés, il s’était rapidement ressaisi trop heureux de pouvoir faire la preuve de son talent. Les derniers mots de Bluenn étaient restés gravés dans sa mémoire et il lui tenait à cœur de prouver sa valeur. L’issue du combat devant trouver fin au premier sang versé, il s’appliquait à ne pas blesser le jeune comte. Il lui importait en effet de faire la preuve de son incontestable habileté dans le maniement des armes ainsi que de sa capacité à endurer un combat aussi long et épuisant fût-il. Plus que tout, Gaël désirait voir briller d’admiration les yeux de la fière et impétueuse comtesse d’Aouergwenn. Il pouvait l’apercevoir, par instants, drapée dans une robe de soie fine qui soulignait de manière impudique la rondeur de ses charmes. Elle ne le quittait pas des yeux et il se plaisait à penser qu’elle tremblait pour lui. Sûr de son art, il mettait un point d’honneur à respecter le code de la chevalerie. Non pas qu’il acceptât sincèrement les règles imposées par le tournoi. Il n’en avait que faire à vrai dire ! Non ! C’était autre chose. Pour la première fois depuis fort longtemps, Gaël de Gweltaz ressentait le besoin d’être reconnu officiellement comme le champion de l’Archipel des Anges sans que sa légitimité puisse être contestée. Ce nouveau sentiment, inspiré par sa piquante et mystérieuse promise, lui rappelait qu’avant de se ranger aux côtés de son cousin Konogan, il avait été un jeune et fougueux chevalier, prêt à donner sa vie pour satisfaire l’ambition sans limite de son souverain. Mais les nombreuses batailles remportées en son nom n’avaient pas suffi à lui faire gagner l’estime du roi des chrétiens. Tout au plus, Stefan l’avait-il honoré d’un titre et de quelques terres. La raison en était simple : la foi dans le nouveau Dieu qu’il souhaitait voir vibrer dans l’âme de chacun de ses chevaliers n’ayant jamais gagné le cœur du comte de Gweltaz, le roi l’avait mis en disgrâce. Humilié, Gaël de Gweltaz en avait gardé une profonde rancœur envers la Maison Royale et l’Église toute-puissante. Aujourd’hui, plus que tout autre jour, il souhaitait faire ravaler leur orgueil à tous ces chevaliers purs et sans taches qui le méprisaient et l’ignoraient depuis tant d’années. Le comte de Gevrog lui fournissait une occasion inespérée. Admiré par ses pairs, il était reconnu comme un chevalier de grande valeur. Le battre dans un duel régulier le hisserait à l’égal des plus grands combattants de l’Archipel au grand désespoir des hauts dignitaires du royaume. Aussi, ce fut avec une joie non dissimulée qu’il marqua tout à coup le visage bien trop lisse et bien trop parfait du jeune prétendant de Filomena. Des cris de stupéfaction s’élevèrent dans les tribunes pendant que Gaël de Gweltaz s’inclina respectueusement devant son adversaire. Livide, le comte de Gevrog bredouilla une suite de mots incompréhensibles. Trop impatient de dédier sa victoire à la fougueuse et indomptable comtesse païenne, Gaël choisit de l’ignorer et se dirigea le cœur léger vers les armoiries de l’Aouergwenn.
– Ma damoiselle, permettez que je vous déclare ma flamme et que je dépose à vos pieds le trophée de la victoire ! clama le comte avec arrogance. Me voilà le plus heureux des hommes, moi qui bientôt prendrais pour femme, non pas une simple mortelle, mais une déesse ! La déesse de l’Amour qui nous irradie de son incomparable et flamboyante beauté !
Touchée par ce compliment aussi inattendu que passionné, Bluenn tourna la tête en rougissant. Le comte ne cessait de la dévorer des yeux et elle se demanda comment il convenait de répondre à cette déclaration. Les regards peu amicaux que lui adressèrent les dames de l’assistance la convainquirent de rester discrète. Elle se contenta donc d’un léger hochement de la tête, ce qui eut malgré tout pour effet de provoquer de longs murmures réprobateurs. Gênée, Bluenn se pencha vers Noyale qui ne l’avait pas quittée depuis le début des épreuves.
– Es-tu bien certaine que le seigneur Gaël jouit d’une bonne réputation ? chuchota-t-elle. Je dois en convenir, il a respecté tous les codes de la chevalerie. Pourtant le public ne lui est guère favorable, me semble-t-il. Moi-même, je ne peux m’empêcher de le trouver inquiétant. Et que dire de son cousin ? La façon dont il me regarde me donne froid dans le dos !
– Je vous le répète, Bluenn. Le comte de Gweltaz semble être un homme peu sociable et secret, c’est vrai ! Me renseigner sur lui n’a pas été une mince affaire. Mais je peux vous assurer malgré tout que rien de ce que j’ai pu entendre n’est de nature à vous faire redouter cette alliance, mentit Noyale. Par ailleurs, il semble qu’il nourrisse à votre égard une tendre inclination. N’en êtes-vous pas soulagée ?
– Noyale ! s’énerva la comtesse. Mais enfin que me contes-tu ? Tu n’es pas assez sotte pour ne pas avoir remarqué l’antipathie que provoque mon futur époux ! Par ailleurs, je n’ai pas oublié que le comte de Boscat gît par sa faute sur un lit de fortune ! Non ! Non ! Décidément, le comte de Gweltaz ne m’inspire aucune confiance ! Je t’ordonne de retourner sur le champ quérir des renseignements sur cet homme. Je ne me contenterai pas de vagues suppositions ! Et profites-en pour prendre des nouvelles du seigneur de Boscat ! ajouta sèchement Bluenn pendant que Noyale s’éloignait la mine contrite.
Nul doute que sa jeune maîtresse lui reprocherait longtemps de lui avoir caché la véritable personnalité de son futur époux. Pourtant, pendant qu’elle marchait, une voix intérieure lui souffla qu’il valait mieux pour elle de se taire et que bientôt se lèveraient des forces puissantes dont personne ne pourrait dire si elles souffleraient la vie ou la destruction. Non vraiment, il ne lui appartenait pas de se mettre en travers du destin tracé par la Déesse. Mieux valait risquer le courroux de Bluenn ! Après tout, la passion qu’elle avait lue dans le regard du comte n’était pas feinte. Et Noyale n’était pas femme à sous-estimer le pouvoir de l’amour même chez un homme aussi sinistre.
Assise aux côtés de son père, Bluenn regardait d’un œil distrait la suite des combats qui se succédaient sans relâche. Le soleil était à présent à son zénith et de fines perles de sueur commençaient à couler sur les visages rougis des dames et damoiselles de l’assistance, parées de tissus riches et miroitants, plus rares les uns que les autres. Bluenn se félicita intérieurement d’avoir revêtu, pour l’occasion, une robe légère et confortable. Même si elle s’attirait certains regards courroucés, du moins ne suffoquait-elle pas comme toutes ces épouses et jeunes pucelles, voilées dans des tissus bien trop lourds et bien trop couvrants étant donné la saison. Bluenn avait beau y réfléchir, elle ne comprenait pas ce qui poussait ces femmes à se couvrir de la sorte. Peut-être était-ce la mode à la cour ? À moins que leur choix vestimentaire ne fût imposé par leurs époux désireux d’exposer leurs richesses et leur puissance. Mais, dans ce cas, pourquoi une telle animosité à son égard ? La sobriété de sa mise aurait dû les rassurer au contraire. Or, c’était comme si les dames de la haute société n’osaient poser leur regard sur elle, de peur de se compromettre aussitôt. Était-il possible que le fait de porter une robe un tant soit peu décolletée suffît à provoquer tant d’émoi ? Bluenn soupira. Décidément, sa future vie ne s’annonçait pas des plus réjouissantes. Se retrouver mariée de force à un inconnu était déjà bien affligeant. Mais l’idée de baigner dans un univers rempli de règles austères et puritaines l’irritait bien plus encore. Quelle triste destinée se dessinait à elle, condamnée à réciter des prières d’une voix monocorde tandis que son époux s’appliquerait à lui faire une multitude d’enfants ! Comment ces femmes pouvaient-elles se satisfaire d’une vie aussi misérable et insignifiante ? Les yeux de Bluenn se mirent à briller de fureur. Non ! Jamais, elle ne se laisserait traiter de la sorte ! Peu lui importait la volonté de son père. Dès ce soir, elle demanderait à sa fidèle Noyale de lui rapporter les herbes nécessaires à la préparation d’une potion dont l’absorption assurait aux femmes de ne jamais porter le fruit de leurs étreintes. Le comte de Gweltaz pouvait d’ores et déjà renoncer à transmettre un jour son héritage à leurs enfants ! Mais à la réflexion… Peut-être la répudierait-il pour cela ? Cette nouvelle perspective redonna espoir à la jeune comtesse. Leur alliance pouvait être rompue finalement. Il suffisait de convaincre le comte de Gweltaz qu’elle était incapable de lui donner des enfants. Au bout de quelques années, nul doute qu’il obtiendrait le droit d’annuler leur mariage. Alors elle recouvrerait la liberté et nul ne pourrait plus la contraindre à s’unir contre son gré.
Plongée dans ses pensées, Bluenn n’avait pas remarqué que, depuis un bon moment maintenant, les tribunes commençaient à se vider. Il fallut qu’un écuyer à l’allure débonnaire criât son nom pour qu’elle réalisât que les épreuves du matin étaient terminées. Étonnée, elle se releva et entreprit de descendre les marches. L’homme qui se dirigeait vers elle était un messager du comte de Gweltaz. Ce dernier la priait de le rejoindre sous sa tente. Tremblante à l’idée de se retrouver seule avec lui, elle se dirigea à regret vers l’endroit que lui désignait l’homme. Mais alors qu’elle s’apprêtait à se glisser dans la tente, Bluenn s’immobilisa sur le seuil, le souffle coupé. Le comte à moitié dévêtu finissait de masser ses muscles endoloris. Son regard s’attarda malgré elle sur son torse puissant. Chacun de ses muscles roulait sous sa peau pendant qu’il se déplaçait avec la grâce d’un animal sauvage. D’une sensualité indécente, il enduisait sa peau d’une huile parfumée au jasmin avec un plaisir évident. Troublée, Bluenn voulut rebrousser chemin mais Gaël interpella l’homme qui l’avait conduite jusque-là.
– Eh bien, Sklaer ! As-tu bien transmis mon message à dame Bluenn, comme je te l’avais demandé ?
– Mais oui, seigneur, répondit ledit Sklaer étonné. Elle est…
– Je suis là ! coupa vivement la jeune comtesse cramoisie.
La voyant entrer, le seigneur Gweltaz entreprit de se rhabiller à la va-vite. Mais le large sourire qui se dessinait sur ses lèvres démentait la hâte qu’il mettait à se couvrir. Parfaitement conscient du trouble qu’il avait fait naître chez la comtesse, ce fut d’un pas léger qu’il se dirigea vers l’ouverture de la tente.
– Sklaer, te rappelles-tu ce que je t’ai confié tantôt ?
– Oui, seigneur. Le voilà, répondit l’homme.
Le comte se saisit d’un tissu fin et soyeux dans lequel reposait un objet lourd et ancien.
– Tenez, Bluenn. Veuillez accepter cet humble témoignage de mon admiration, dit-il d’une voix chaude et charmeuse.
Surprise par une telle marque d’attention, la jeune femme hésita un moment. Que cachait tant de prévenance ? Un instant, elle voulut refuser mais le regard insistant du comte l’en dissuada. Elle se saisit donc du présent et repoussa le tissu qui le recouvrait. À la vue du joyau, elle ne put réprimer un cri de stupéfaction. Dans ses mains, reposait un pendentif d’une valeur inestimable. Unique et déclaré à jamais perdu, le sceau du dragon était considéré par les anciens de son peuple comme l’un des plus puissants talismans que la terre ait jamais porté. Certains attribuaient à la Perle de Vérité qui reposait dans la gueule du dragon des pouvoirs surnaturels que même les plus grands initiés redoutaient. Bluenn sentit son cœur chavirer.
– Comment se fait-il que ce pendentif soit en votre possession ? bredouilla-t-elle.
– Il ne l’est plus ma chère ! répondit Gaël. Il vous appartient désormais. Considérez cela comme un présent nuptial !
– Je ne peux le garder ! s’exclama Bluenn avec vigueur. Ce bijou doit être remis aux gardiens du temple sacré. Je ne suis pas digne de le conserver auprès de moi. De toute évidence, vous ignorez ce qu’un tel objet représente pour mon peuple !
– C’est probable, murmura le comte d’un air absent. Personnellement, je n’accorde que peu d’intérêt aux contes pour enfants.
– Des contes pour enfants ! explosa la comtesse. Comment osez-vous ?
Le seigneur de Gweltaz la regarda d’un air goguenard.
– Ne me dites pas que vous donnez foi à ces vieilles légendes. Bluenn ! Je vous prenais pour une femme de bon sens. Jusqu’à présent du moins. Très bien ! Très bien ! Calmez-vous ! reprit-il en voyant le regard de Bluenn virer au noir. Vous en ferez ce que bon vous semble. Et s’il vous plaît de le remettre à ces vieux charlatans qui peuplent vos montagnes, eh bien, je m’inclinerai. En attendant, faites-moi l’honneur de le porter !
– Vous ne savez pas ce que vous me demandez. C’est impossible !
– Bluenn, insista le comte d’une voix langoureuse. Laissez là tous ces enfantillages et laissez-moi accrocher ce joyau à votre cou. Si d’aventures ce que vous me dites est vrai, je suis persuadé que vos dieux vous pardonneront de l’avoir porté. Considérez-vous comme sa gardienne à présent. Mieux vaut qu’il demeurât pendu à votre cou jusqu’au jour où vous le remettrez à vos prêtres. Il y sera en sûreté, plus que partout ailleurs.
Ce dernier argument eut raison de la réticence de la jeune femme. Lentement, Bluenn souleva sa longue chevelure pendant que Gaël accrocha le talisman à son cou. Pendant un court instant, elle eut l’impression qu’une onde de chaleur traversait son corps. Ne sachant si elle devait attribuer ce phénomène au pendentif ou au trouble qui l’avait saisi lorsque le comte avait posé les mains sur elle, Bluenn resta un moment interdite sans oser proférer le moindre mot.
– Il vous va à merveille, magnifique damoiselle. Nulle autre que vous ne saurait porter ce bijou avec autant de prestance, constata le comte satisfait.
– Vous m’étonnez, monsieur ! réussit enfin à articuler Bluenn. Vous n’avez nul besoin de vous montrer si prévenant à mon égard. Notre alliance n’est qu’une pure formalité et je sais que je suis bien moins importante à vos yeux que les richesses que peut recéler l’Aouergwenn. Que cache tant d’attention ?
Le comte posa sur elle un regard énigmatique.
– Je vous arrache à votre pays, à votre famille, vos amis. N’est-il pas juste que je tente de me racheter en vous offrant la vie la plus douce possible ?
– Sornettes que tout cela ! s’esclaffa Bluenn. Cessez donc ce jeu, seigneur de Gweltaz ! Il est tout juste bon à endormir la méfiance de vos barons. Quant à moi, je sais que vous n’êtes pas homme à vous montrer généreux sans espoir d’obtenir plus en retour. Vous ne m’endormirez pas avec vos belles paroles. Dites-moi plutôt ce que vous attendez !
– Il me semblait vous l’avoir déjà expliqué, charmante damoiselle, répondit le comte avec un regard non équivoque.
– Ne vous bercez pas d’illusions ! s’énerva Bluenn. Il n’est rien en vous qui puisse me laisser aller à quelque épanchement. Je ne vous trouve aucune grâce et vous m’avez prouvé tantôt quel homme bas et brutal vous savez être !
Gaël de Gweltaz blêmit sous l’injure. Un bref instant, elle crut qu’il allait la frapper. Pourtant, il n’en fit rien. Le cœur de Bluenn battait à tout rompre. Soudain, le comte éclata d’un rire bruyant.
– Et dire que je cherchais à vous faire oublier pour un temps votre infortune ! Bien m’en a pris ! Vous ne manquez pas d’aplomb pour une simple femelle.
Ce fut au tour de Bluenn de pâlir de rage.
– Surveillez vos paroles, comte de Gweltaz ! Je n’ai pas pour habitude de me laisser humilier sans réagir.
– Peu m’importe ce que vous pensez, comtesse ! se moqua le sinistre chevalier. Demain soir, vous serez dans ma couche. Vous serez à moi et vos réticences finiront par s’envoler. Je vous le promets !
Bluenn s’apprêtait à lui lancer une remarque bien sentie mais avant qu’elle n’ait eu le temps de répondre quoi que ce soit, le comte se dirigea vers la porte en lui tendant la main.
– En attendant, je vous encourage à vous distraire. La colère vous sied à merveille, je dois le reconnaître. Pourtant, il est bien d’autres émotions que je rêve de vous inspirer ma chère.
Bluenn sentit son sang bouillonner de rage devant le flegme apparent de son détestable fiancé.
– Je vous déteste ! s’écria-t-elle.
– Je sais, je sais ! Je n’ignore pas que la perspective d’être mariée de force à un individu tel que moi n’est pas des plus réjouissantes. Cela vous consolerait-il d’apprendre que je ne consens à cette union que sur l’insistance de mon cousin ? S’il ne tenait qu’à moi, vous seriez libre de convoler en justes noces avec le chevalier de vos rêves. Mmm, laissez-moi me rappeler ? Riwall de Boscat, n’est-il pas ?
– Je vous interdis de prononcer son nom ! explosa Bluenn à bout de nerfs.
– Bluenn, Bluenn, s’amusa le comte. Quelle impétueuse jeune femme vous faites ! Je comprends maintenant pourquoi votre père se montre si pressé de vous unir à moi. Il doit trembler toutes les fois que vous ouvrez la bouche ! Ignorez-vous donc qu’une véritable dame chrétienne se doit d’adopter une attitude réservée et discrète en toutes circonstances ?
Au comble de l’exaspération, la comtesse d’Aouergwenn saisit une fiole d’onguents et la lança en direction du comte. Ce dernier eut tout juste le temps d’éviter le projectile. Impressionné par le tempérament de la jeune femme, il ne put s’empêcher d’esquisser une moue admirative. Décidément, la perspective de ce mariage le réjouissait chaque jour un peu plus. Le feu allié à la beauté… Cela lui promettait de belles nuits ! Avec respect, il s’inclina devant sa future épouse et quitta la tente le sourire aux lèvres laissant derrière lui une Bluenn ivre de rage qui se mit à briser tous les objets à sa portée.
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