La ballade de Kassandre

Véronique Alunni · Chapitre 34 sur 35

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La ballade de Kassandre

Chapitre 34

 

 

Cachant ses larmes, Bluenn s’en retourna auprès de Noyale qui l’attendait dans le coin d’une rue sombre, prête à donner le signal à leur cocher.

– Eh bien, partons-nous enfin, Bluenn ? À quoi sert-il de vous torturer ainsi ? Vous ne pouvez plus rien faire. L’Archipel est sauvé, c’est tout ce qui importe. Partons rejoindre le pays de vos ancêtres pour remettre le médaillon aux druides des Montagnes de Feu. Vous l’avez assez porté !

Bluenn soupira. Si seulement c’était si simple. Noyale ne pouvait pas comprendre. Ou ne voulait pas ! Elle ne pouvait lui en vouloir. L’attachement qui était le sien était si grand et si sincère. Elle lui manquerait terriblement. Bluenn souleva le médaillon et le fit glisser par-dessus sa tête.

– Que faites-vous, Bluenn ?

– Tu as raison, Noyale. Je l’ai suffisamment porté. Il te revient à présent.

– Comment ? s’effraya son amie qui ne tenait pas plus que cela à devenir la porteuse d’un médaillon aussi puissant et qui commençait, par ailleurs, à deviner les intentions de sa maîtresse. Je refuse ! Cela ne se peut !

– Tu es la seule personne en qui j’ai confiance, Noyale. S’il devait m’arriver quoi que ce soit…

– Il ne vous arrivera rien car nous partons sur le champ, Bluenn ! s’emporta Noyale au comble du désespoir.

– Non !

Un court instant, les deux amies se toisèrent du regard comme pour en découdre. Sklaer, qui n’était pas loin, faillit intervenir mais la guerre silencieuse qu’elles se livraient prit rapidement fin tant l’amour qu’elles se portaient ne supportait aucune discussion. Les larmes aux yeux, elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre en se baisant sans retenue. L’heure n’était plus aux convenances.

– Pourquoi ? sanglota doucement Noyale.

– Je dois suivre mon cœur. C’est le dragon qui l’a dit, répondit Bluenn en hoquetant tout autant.

S’arrachant à grand-peine aux bras chauds et doux de sa fidèle amie, Bluenn abaissa la capuche de sa capeline et, bouleversée, murmura un dernier adieu à celle qui ne l’avait jamais abandonnée. Puis, essuyant ses larmes du revers de la main, elle tourna les talons et partit affronter son destin la tête haute. Le peuple de l’Archipel réclamait vengeance ? Il l’aurait ! Mais pas avant d’avoir entendu toute la vérité. Grimpant une à une les marches qui la menaient aux juges, Bluenn prit soin de camoufler son visage quand elle arriva à la hauteur de Gaël. Son odeur imprégnait encore sa peau et un frisson de désir la secoua légèrement quand elle passa devant lui. Maudit fût-il lui et son insolente sensualité ! Comment pouvait-elle ressentir de l’attirance pour un pareil criminel ? Et pourquoi prenait-elle autant de risques à voler à son secours ? Ébranlée soudain par le doute, Bluenn faillit rebrousser chemin. Non loin d’elle, le prince de Gevrog et le comte de Boscat discutaient de manière véhémente, remontés après le discours étonnant de leur souveraine. Comme il était beau dans son habit de lumière ! Ses cheveux blonds ramenés en tresse le long de sa nuque brillaient au soleil, lui donnant l’allure d’un ange. Renoncer à lui était un véritable crève-cœur. Que ne s’était-elle enfuie avec lui quand il le lui avait proposé ? Comme elle s’apprêtait à repartir, un juge au regard glauque l’interpella :

– Approchez, gente dame ! Ne soyez pas effrayée. Nous sommes ici pour entendre chaque plainte et vous avez le droit, comme les autres, d’être entendue. Comment vous nommez-vous ?

Bluenn garda le silence sans se retourner obligeant le juge à hausser le ton. Quelques regards se tournèrent vers elle, curieux de savoir qui pouvait hésiter à témoigner en un jour pareil. Consciente qu’elle ne pouvait plus reculer, Bluenn fit glisser sa capuche sur ses épaules, laissant apparaître sa magnifique chevelure qui s’illumina au soleil. Ainsi, elle avait l’air d’une déesse de l’ancien temps. D’une voix claire et forte, elle déclina son identité :

– Je me nomme Bluenn d’Aouergwenn, dame de Gweltaz ! Et je viens témoigner en faveur de mon époux.

Un silence glacial se fit, tandis que tous les yeux se braquaient sur celle qui, revenue du monde des ombres, avait osé proférer un tel blasphème. Pâle comme la mort, Filomena se redressa sur son siège, pour aussitôt s’y laisser choir, comme soudain vidée de ses forces. Riwall de Boscat, pour sa part, lui jeta un regard si noir et si terrible que Bluenn sentit toute sa volonté s’envoler. Se put-il que Noyale eût raison en fin de compte en affirmant que l’amour du comte appartenait au monde des illusions ? Personne, pas même Gaël dans ses pires moments de colère, ne l’avait regardée avec autant de haine. Gaël qui, d’ailleurs en cet instant, la regardait avec autant d’admiration que de désespoir, et semblait chercher du regard une arme quelconque pour se porter à son secours. Deux soldats durent deviner ses pensées qu’ils s’emparèrent de lui violemment et le forcèrent à mettre genoux à terre. Immédiatement, il hurla à son épouse :

– Ne fais pas cela, Bluenn ! Tais-toi ! Je t’en supplie ! Tais-toi !

Effrayée par la sincérité qu’elle pouvait lire dans ses yeux, Bluenn hésita une dernière fois. Mais les battements de son cœur ne lui laissèrent aucune échappatoire possible. « Écoute-nous ! » semblaient-ils tambouriner. Bluenn chassa ses derniers doutes et décida de lâcher tout ce qu’elle avait sur le cœur. Tout comme Filomena l’avait fait avant elle, elle parla librement sans se soucier des conséquences.

– Filomena, s’il est vrai que tu veux un procès juste et équitable pour l’homme qui comparaît devant toi aujourd’hui, alors je te conjure de m’écouter !

– Parle, Bluenn ! Parle sans crainte, ma cousine, lâcha la princesse d’une voix blanche. Et explique-nous quel est ce miracle qui t’a rendue à nous.

– Pas un miracle, Filomena ! Mais la compassion d’un homme. Celle de mon époux ! Gaël de Gweltaz ne m’a pas tuée. Il a prétendu avoir jeté mon corps dans la rivière de la Bahyne mais, en réalité, dans le plus grand secret, il m’a menée inanimée sur une barque que dissimulaient des fourrés et m’a rendu la liberté.

Des haut-le-cœur s’échappèrent de la foule, scandalisée de voir dépeindre le comte autrement que comme l’être fourbe et cruel qu’il avait toujours été. Des murmures commencèrent à s’échapper de certaines lèvres peu enclines à la bonté, prétendant que la comtesse avait lié un pacte avec le diable. Gaël, inquiet, observait les réactions de ce peuple superstitieux et avide de sang. Un terrible pressentiment l’envahit. Si Bluenn ne se taisait pas, elle finirait à ses côtés ! Mais qui pouvait l’arrêter désormais ? Cette femme avait une volonté au moins égale à la sienne, ce qui n’était pas peu dire.

– Comment peux-tu défendre un tel homme, Bluenn ? Les marques que tu portes démentent tes paroles. Nieras-tu que le comte de Gweltaz t’a battue à mort en découvrant que tu avais tué son cousin ?

– Je n’ai pas tué Konogan !

Des exclamations de surprise jaillirent de toutes les poitrines, y compris de celle de la souveraine. La comtesse avait-elle perdu l’esprit ?

– C’en est trop ! Votre poignard a été retrouvé dans le cœur du seigneur de Drev ! s’écria le prince de Gevrog. Vous avez eu le courage incroyable de l’y planter alors que tout le monde tremblait devant lui. Cessez donc de mentir, comtesse ! Nous devinons trop bien ce qui vous pousse à faire une chose pareille ! Ce scélérat a dû vous menacer des pires sévices comme à son habitude. Mais n’ayez crainte ! Il est hors d’état de nuire. Vous pouvez parler sans peur. Nul ne saurait vous blâmer d’avoir tué un homme haï de tous. Vous ne serez pas inquiétée pour cela, je vous en donne ma parole.

– Je vous remercie, prince, mais je ne crains pas votre justice. Ni mon époux ! Je suis ici pour témoigner de la vérité, tout simplement.

– Ne l’écoutez pas ! la coupa Gaël en hurlant. Le prince a deviné ! Je l’ai menacée d’exterminer sa famille si elle ne venait pas témoigner pour moi. Mais je veux me repentir ! Tais-toi, Bluenn ! Tu n’as plus à mentir pour moi. Je le jure. Je ne te ferai plus aucun mal !

Sur un signe de la tête, le prince ordonna aux soldats qui maintenaient le comte au sol de le faire taire. Sans se faire prier, les deux hommes ruèrent de coups leur prisonnier qui se roula par terre en gémissant, sous les applaudissements de la foule. Bluenn détourna la tête. Ce n’était pas comme si Gaël n’avait pas mérité cette haine que lui vouait le peuple. Pourtant, le voir humilié et châtié aussi violemment lui brisait le cœur. Se put-il qu’elle…

– Approche, Bluenn, et viens te réfugier auprès de nous, murmura Filomena le visage triste et ravagé par la fatigue. Tu n’es plus en danger à présent et c’est tout ce qui m’importe. Ma chère et courageuse cousine, comment aurais-je supporté le fardeau qui était le mien si je ne t’avais eue à mes côtés ? À moi, à présent, de devenir le bras sur lequel tu t’appuieras, aussi longtemps que tu en auras besoin.

– Oh ! Filomena ! Je suis désolée. Tellement désolée ! Mais il est impossible pour moi de saisir la main que tu me tends. Je me déjugerai si je la prenais en te cachant la vérité. Il faut me croire. Ce n’est pas moi qui ai tué Konogan mais Gaël de Gweltaz lui-même !

– Cette femme est folle ! Elle est bonne à enfermer ! se mirent à hurler les hauts seigneurs de la cour, prêts pour certains à la passer par l’épée.

Consternée, Filomena contempla sa chère cousine. Le prince de Gevrog, de son côté, se mutilait le cerveau pour tenter de percer à jour les motivations de la comtesse. La menace qui pesait sur elle était-elle si terrible qu’elle persistât à l’encontre de tout bon sens à défendre son époux ? Mais alors qu’il allait une fois de plus la rassurer sur le sort qui était le sien, l’évêque d’Azenor prit la parole :

– Princesse, nous devons nous rendre à l’évidence ! Cette femme est la complice du comte ! Elle tente de le soustraire à votre justice en voulant nous faire croire qu’après s’être emparé du trône, le seigneur de Gweltaz aurait assassiné son propre cousin puis l’aurait libérée de ses liens. Avouez que cela n’a aucun sens ! Elle tente d’abuser de votre bonté et de votre crédulité, comme elle l’a toujours fait. Vous-même m’avez confié de nombreuses fois vos doutes et vos interrogations concernant l’attitude pour la moins équivoque de la comtesse. Aujourd’hui, tout s’éclaire ! Le comte a tenté de s’emparer du pouvoir pour son propre compte mais il a été dérangé dans ses projets par l’arrivée de l’armée du roi. La comtesse et lui tentent par une manigance grotesque d’échapper à la justice ! Ne vous y laissez pas prendre, je vous en conjure !

– Filomena, il faut me croire ! supplia Bluenn. Je ne peux pas tout expliquer mais je te jure que c’est bien mon époux qui a tué Konogan, et non moi. Et bien plus encore ! Il savait pour l’arrivée de l’armée royale ! Il aurait pu la balayer d’un revers de la main mais il ne l’a pas fait. Je sais que tout cela paraît insensé, mais c’est pourtant la vérité ! Je ne me présente pas devant toi pour demander la grâce de mon époux, contrairement à ce qu’insinue monseigneur l’évêque. Je veux seulement que mon époux bénéficie d’un véritable procès, Filomena. C’est toi qui l’as dit ! Ce procès doit être un procès équitable. Alors, écoute-moi ! Gaël de Gweltaz aurait pu s’emparer du pouvoir après avoir tué son cousin et régner en seigneur et maître sur tout l’Archipel. L’armée qui s’est emparée d’Azenor, il y a quelques jours, n’était, ne vous en déplaise à tous, qu’un vulgaire bataillon au regard de l’armée puissante qu’était la sienne. Il savait qu’elle arrivait ! Et pour une raison que j’ignore, il a décidé de vous rendre le pouvoir. Filomena ! Cela, tu ne peux l’ignorer !

 

Aussi raide qu’une statue, la princesse regardait son ancienne amie la conjurer de croire à l’inconcevable. Comme dans un brouillard, elle voyait sa cour s’agiter autour d’elle et réclamer à cor et à cri qu’on la fasse taire, pendant que le comte de Gweltaz semblait terrassé par un mal inconnu. Les prêtres criaient au blasphème et les chevaliers de haut rang menaçaient de quitter le procès et de faire justice eux-mêmes. La reine qu’elle avait été un court instant finit de se volatiliser. L’épreuve était insurmontable. Elle était incapable d’y faire face. Où était donc son père ? Et qu’attendait-il pour reprendre les rênes du royaume ? Les rumeurs selon lesquelles il s’en serait retourné combattre les non-croyants après les avoir libérés du joug de leur tyran la torturaient. Se pouvait-il qu’il l’ait abandonnée une fois de plus ? Qu’il ait quitté le royaume sans même venir l’embrasser ? Elle ne pouvait le croire ! Mais dans ce cas, où était-il ? Le regard mauvais, l’évêque profita des doutes qui envahissaient la souveraine pour porter le coup fatal et reprendre l’ascendant qui était le sien sur la fille de Stefan.

– Princesse, me permettez-vous d’interroger la comtesse de Gweltaz ? quémanda-t-il d’une voix fielleuse.

– Faites. Faites… répondit Filomena d’une voix lasse.

Satisfait, l’évêque se retourna vers la foule et demanda le silence. Intrigués, le peuple d’Azenor ainsi que la cour au grand complet acceptèrent de se calmer un moment. L’air mystérieux du serviteur de Dieu laissait présager une nouvelle révélation. Ils ne furent pas déçus.

– Comtesse, accepteriez-vous de nous dire où vous avez passé la nuit ? interrogea, d’un ton faussement innocent le prêtre redevenu tout-puissant.

Interloquée par cette question à laquelle elle ne s’attendait pas, Bluenn se mit à bégayer honteusement. Un sourire narquois vint éclairer le visage sournois de l’évêque qui le camoufla sous un masque de pitié désolée. En secouant la tête, il se retourna vers Filomena.

– Je suis désolée, majesté, mais la question que je me dois de poser à la comtesse risque de vous heurter. Pourtant, si nous voulons que toute la vérité soit faite…

– Continuez, monseigneur. Il n’est plus rien qui puisse me choquer en ce monde.

En s’inclinant hypocritement, l’évêque s’excusa par avance et se dirigea vers la comtesse de Gweltaz plus morte que vive.

– Cette nuit, clama-t-il haut et fort, je suis descendu dans les geôles pour tenter, comme je me le devais, de recevoir la confession du criminel qui se tient devant vous. Tout homme, même le plus vil, a le droit de recevoir le pardon du Très Haut et de se repentir de ses fautes. Mais alors que je m’apprêtais à pénétrer dans la cellule du comte, je fus arrêté par des bruits suspects qui s’échappaient du cachot. Des bruits immondes, dignes de bêtes en rut et propres à faire vomir tout bon chrétien ! Surmontant mon écœurement, je me résolus à jeter un coup d’œil rapide à travers les barreaux de la porte, et ce que je vis…

L’évêque se signa rapidement en fermant les yeux de honte.

– Ce que je vis fut si terrible et si ignoble que j’en tremble encore ! Nierez-vous, comtesse de Gweltaz, avoir rendu visite cette nuit même à votre époux et vous être livrée, avec lui, à des orgies auxquelles nulle femme chrétienne ne consentirait, pas même sous la menace ?

 

Estomaquée par l’audace dont faisait preuve le prêtre, autant que par la menace grandissante qu’elle percevait dans les regards qui pesaient sur elle, Bluenn ne sut plus que dire ni que faire. Elle regarda Gaël mais celui-ci gémissait de douleur en répétant : « Pourquoi, Bluenn ? Pourquoi es-tu revenue ? » Portant la main à sa bouche, elle se retint pour ne pas vomir. Ainsi, c’était ce maudit prêtre qui les avait observés la veille et, contrairement à ce qu’il prétendait, il ne s’était pas contenté d’un regard prude et furtif. Révulsée à l’idée qu’il ait pu se délecter de la vision de leurs corps enlacés, Bluenn ressentit l’envie soudaine d’arracher les yeux de ce vieillard impotent qui la toisait de son air supérieur. Mais, il ne lui laissa pas le temps d’épancher sa haine. Déjà, il l’attaquait à nouveau, la mettant dans une position impossible.

– Nous attendons votre réponse, comtesse ! Est-ce vous, oui ou non, que j’aperçus à travers les barreaux de la porte ? Ou dois-je penser qu’une autre femme à Azenor possède une toison aussi, comment dirais-je, éclatante ?

– Maudit chien ! éclata de colère Gaël. Comment oses-tu ?

L’évêque se retourna vers Filomena pour la prendre à témoin de l’offense qui venait de lui être faite mais le comte l’ignora tout bonnement. À la surprise générale, il se défit de l’emprise de ses gardiens pour aller se jeter aux pieds du comte de Boscat que tout le monde avait presque oublié. La discrétion qui était la sienne depuis l’arrivée de la comtesse témoignait aux yeux de beaucoup de l’ampleur de sa réprobation et de son chagrin. Une bouffée de compassion s’empara de la foule en songeant à l’humiliation qu’il endurait en silence. Friande de rebondissements, l’assemblée des citoyens attendit avec une impatience non dissimulée la suite des événements. Que faisait le comte de Gweltaz aux pieds de celui qui était notoirement connu comme tenant une place de choix dans le cœur de la décidément mystérieuse dame de Gweltaz ?

– Riwall ! Regarde-moi ! supplia le comte à voix basse afin que nul autre ne puisse l’entendre. Je me prosterne à tes genoux ! Je suis même prêt à lécher tes bottes, s’il le faut. Mais ne la laisse pas mourir ! Je t’en supplie ! Sauve-la ! Elle t’aime, tu entends ? Elle n’a jamais aimé que toi ! Dis-leur qu’elle a passé la nuit avec toi et ils te croiront ! Nul n’osera remettre en doute la parole d’un chevalier tel que toi. Peu importe ce qu’insinue l’évêque !

Gaël n’eut pas le temps de poursuivre. Déjà, ses gardiens l’avaient rejoint, furieux de s’être fait surprendre, et s’acharnaient sur lui avec une violence exceptionnelle. Malgré la douleur, Gaël continua de supplier celui qu’il détestait le plus au monde. Mais ce dernier, implacable, se contenta de lancer un regard méprisant à celle qui avait été la pure et sainte dame de ses pensées. En crachant par terre, il apostropha la comtesse :

– Votre silence vous trahit, ma dame ! Il n’est que de voir votre figure pour deviner que notre évêque dit vrai !

– Est-ce là tout ton amour, chien ? explosa Gaël de Gweltaz. Maudit sois-tu ! J’aurais dû te tuer quand j’en avais l’occasion !

– Gaël ! s’écria Bluenn en voyant les deux soldats s’acharner sur lui avec une violence inouïe. Non ! Arrêtez, je vous en supplie !

– Regardez ! jubila l’évêque. Elle l’aime, c’est une évidence ! Elle nous a tous trompés avec ses airs faussement soumis et résignés ! En réalité, nous avons affaire à une redoutable intrigante qui ne se résout pas de voir le pouvoir lui échapper. Elle doit mourir à ses côtés ! C’est une traîtresse, tout comme lui !

« Traîtresse ! Traîtresse ! » reprit la foule en délire. Toute la haine accumulée au fil des ans contre le machiavélique seigneur de Drev se déversa soudain sur le couple maudit qui représentait tout à coup, à lui seul, le Mal incarné. Nombreuses femmes de l’assistance se mirent à insulter Bluenn grossièrement pendant que des hommes réclamèrent sa tête. Avec un calme dont elle ne se serait jamais crue capable en de telles circonstances, Bluenn se mit à chercher Noyale du regard en se demandant quelle folie s’était soudain emparée de l’esprit de ce peuple. Elle l’aperçut enfin. Sa chère amie pleurait doucement sur l’épaule de Sklaer qui ne savait comment la consoler. En silence, elle lui adressa un dernier adieu.

Puis, prenant une profonde respiration, elle s’approcha de Gaël et s’agenouilla auprès de lui. Jamais encore aucun homme ne lui avait témoigné un tel amour. Quelle aveugle avait-elle été de ne pas s’en apercevoir plus tôt ! Il avait fallu qu’il se jetât aux pieds de Riwall pour qu’elle acceptât enfin d’entendre ce que son cœur lui criait depuis le début. Oui, elle aimait cet homme ! Aussi étrange et impensable que ce fût, elle lui appartenait corps et âme. Depuis bien longtemps. Depuis la nuit des temps ! Peu lui importaient ses crimes ou la noirceur de son âme, elle l’aimait pour le meilleur et pour le pire. Avec ses doutes, ses défauts, son insupportable arrogance et son détestable caractère. Et pour une raison qu’elle ne s’expliquait pas, leur amour avait sauvé l’Archipel. D’une manière étrange et inconcevable !

– Je t’aime, Gaël, murmura Bluenn en lui caressant les cheveux.

L’air hébété, Gaël de Gweltaz releva la tête sans comprendre. Sa douce et tendre Bluenn se tenait là, à ses côtés, indifférente aux cris de haine qui fusaient autour d’eux et son regard, profond et lumineux, reflétait des sentiments qu’il ne lui avait jamais connus. Se pouvait-il…

– Je t’aime Gaël de Gweltaz, répéta doucement Bluenn consciente de l’état de confusion dans lequel se trouvait son époux. Je suis désolée de ne pas l’avoir compris plus tôt. Il aura fallu que nous nous retrouvions aux portes de la mort pour que mon esprit s’ouvre enfin à toi. Je t’aime ! J’ignore depuis quand et encore moins pour quelle obscure raison. Mais je t’aime de tout mon cœur. De cela, je suis sûre !

– Voilà une déclaration pour le moins inattendue et originale, sourit Gaël la bouche ensanglantée. Dois-je me réjouir ou m’inquiéter d’une telle déclaration ? Je pourrais tout aussi bien en prendre ombrage ! Quoi donc ? Vous ne me trouvez aucune grâce, c’est bien cela ? C’est pour le moins vexant.

– Oh ! Gaël ! Ne serez-vous donc jamais sérieux, pas même lorsque je vous ouvre mon cœur ? s’emporta Bluenn en reprenant le vouvoiement qu’il lui imposait envers et contre tout.

– Si fait, ma dame. Je ne suis, on ne peut plus sérieux. Et c’est pour cela que vous allez vous jeter aux pieds de l’évêque en le suppliant d’absoudre vos fautes. Il ne peut rien vous reprocher si ce ne sont des mœurs un peu légères pour une chrétienne, mais bon, rien qui ne puisse offenser Dieu ! Nous sommes mari et femme, Bluenn. Il ne peut vous condamner pour avoir rendu une dernière visite à votre époux. Filomena vous soutiendra ! Elle vous aime, quoi que vous puissiez dire ou faire. C’est votre force de susciter autant d’amour. Jetez-vous aux pieds de ce maudit prêtre et oubliez-moi, Bluenn ! Je mourrai le cœur léger de vous savoir saine et sauve. Et vos dernières paroles m’accompagneront jusque dans l’au-delà… Allez ! ordonna-t-il soudain d’un ton sec en voyant que Bluenn ne bougeait pas.

Mais il n’était plus question de donner des ordres à la jeune comtesse. Son âme était animée d’une détermination nouvelle qui ne flancherait pas devant la mort. Oui, elle mourrait ! Elle mourrait auprès de celui qu’elle aimait. Mais pas avant d’avoir réglé les comptes avec ville d’Azenor ! Sans un mot, elle se releva et alla se planter devant l’évêque qui la regardait s’avancer d’un air méfiant. La lumière qui brillait au fond de ses yeux ne lui disait rien qui vaille. Cette femme incarnait le Mal en personne. Entendait-elle l’envoûter pour sauver sa vie ? Frileusement, il se saisit de son missel et lui enjoignit de s’écarter en lui opposant la croix du Christ. Bluenn éclata d’un rire sonore provoquant un nouveau scandale.

– Eh bien quoi, monseigneur ! C’est cette nuit que vous auriez dû brandir la croix, non ? Que n’êtes-vous pas intervenu pour sauver mon âme de pauvre pécheresse ? À moins que le spectacle que nous vous offrions, mon époux et moi – Bluenn insista sur ces mots – ne fût à votre goût et que vous n’ayez éprouvé nulle envie d’y mettre fin ! Je lis clair dans votre jeu, vous qui tentez de semer la confusion dans les esprits en m’accusant de mille crimes odieux ! Pourtant, mon seul crime est d’aimer mon mari, monseigneur, comme vous me l’avez ordonné lorsque vous m’avez unie à lui par les liens sacrés du mariage ! Car oui, j’aime cet homme ! répéta Bluenn à la foule stupéfaite. Est-ce cela que vous me reprochez ?

– C’est une sorcière, brûlons-la ! hurla une vieille femme.

– Je l’ai vue lancer des sorts ! accusa une autre dont Bluenn avait veillé la fille des nuits entières.

– Elle a voulu m’empoisonner avec ses potions ! s’écria un homme à l’allure patibulaire et qui n’ingurgitait visiblement pas que des plantes médicinales.

– Devant moi, elle a renié le Christ Tout-Puissant et m’a fait clairement comprendre qu’Il n’était pas son Dieu mais le mien ! assena d’une voix forte et dure Riwall de Boscat.

 

Bluenn blêmit violemment. Jamais, elle n’aurait cru son ancien amant capable d’autant de cruauté. Ne lui suffisait-il pas de la voir insultée par la populace comme une vulgaire traînée ? Il lui fallait s’assurer qu’elle n’en réchappât jamais ? En l’observant davantage, elle comprit que ses intentions étaient bien plus affligeantes. Ce n’était pas tant par vengeance ou dépit qu’il la trahissait ouvertement mais par peur ! Lui, comme les autres, redoutait à présent de s’être laissé ensorceler par une créature du démon. Gaël avait raison depuis le début. Riwall n’avait aimé qu’une image idéalisée d’elle-même, en aucun cas la véritable Bluenn. Celle-ci le terrorisait au plus haut point. Quand elle ne l’exécrait pas ! Bluenn sentit les larmes lui monter aux yeux. Même si leur amour n’avait été qu’un doux rêve, il lui était dur de le voir le renier aussi rapidement et d’une manière aussi impitoyable. Il ne lui laissait aucune chance de se défendre. Comme pour confirmer ses craintes, Filomena posa sur elle des yeux emplis d’une telle mélancolie qu’elle sut à l’instant même que son sort était jeté.

– Vous ne répondez pas, comtesse ? s’étonna sincèrement le prince de Gevrog. C’est une accusation grave que porte mon ami Riwall. N’entendez-vous pas vous défendre ?

– Implore grâce, Bluenn ! hurla Gaël indifférent aux coups que ne manquèrent pas de lui asséner les gardes. Je t’en conjure ! Implore leur pardon !

– Jamais ! répondit d’une voix cassante l’altière dame de Gweltaz. J’en ai plus qu’assez de devoir jouer un rôle qui n’est pas le mien !

Et, parlant haut et fort pour que tout le monde l’entendît, elle clama fièrement et sans honte sa foi dans les dieux de ses ancêtres :

– Moi, Bluenn d’Aouergwenn, dame de Gweltaz, je revendique la liberté de croire en d’autres dieux que les vôtres ! Prêtresse par le sang, oui, je l’avoue, je n’ai jamais voué d’autres cultes qu’à notre Mère à Toutes, la Très Grande Dana !

Des exclamations de stupeur brisèrent le lourd silence qui s’était installé. Elle choisit de les ignorer.

– Peu m’importe que vous m’accusiez aujourd’hui de sorcellerie par ignorance, par peur ou par vengeance ! Ma foi est telle qu’elle ne craint ni les flammes ni l’excommunication d’un dieu dont je n’ai que faire ! Et jamais plus, je ne me prosternerai devant lui, pas plus que je ne me plierai à vos règles absurdes qui veulent qu’une femme ne soit jamais qu’un sous-être incapable d’autre chose que d’enfanter. Vous pourrez me tuer pour cela, chrétiens, mais sachez que jamais, vous ne ferez disparaître la flamme qui m’anime et qui anime l’Aouergwenn tout entière ! Après moi, se lèveront des générations d’hommes et de femmes qui brûlent du même souffle sacré. Et votre dieu n’y pourra rien changer !

– Blasphème ! Cette femme est le diable en personne ! hurla l’évêque vert de rage. Vous avez entendu, princesse ? Elle nous menace ouvertement ! Il faut la brûler, immédiatement ! Gardes, emparez-vous d’elle !

– Non ! Vous ne la toucherez pas ! s’interposa Gaël qui avait échappé à ses gardes au prix d’un incroyable effort. Elle est à moi, vous entendez ! À moi !

Et la prenant dans ses bras, il jeta un œil sombre aux hommes qui les encerclaient, prêt à les tuer à mains nues si cela s’avérait nécessaire. Il n’eut pas à le faire. À la surprise générale, Filomena recouvrit un court instant ses esprits et leur fit signe de s’éloigner. Comme l’évêque s’insurgeait, elle lui lança un regard lourd de reproches.

– Accordez-leur ces derniers instants, voulez-vous ! Ou bien ne sommes-nous chrétiens que dans les livres sacrés ? Cet homme et cette femme s’aiment. Ils ont le droit de se dire adieu. N’y a-t-il donc en vous aucune trace d’humanité ?

– Bien sûr que si, majesté, s’excusa piteusement le serviteur de Dieu. Mais permettez tout de même que je donne des ordres pour préparer le bûcher. Cette pécheresse a déjà par trop empoisonné les esprits avec ses paroles perfides. Vous-même semblez en proie à un trouble profond, princesse. Faites-moi confiance ! Le serpent est puissant mais je saurai le terrasser.

 

Incapable de se défendre contre la personnalité écrasante de l’évêque d’Azenor, et comprenant que toute tentative de sa part pour sauver sa cousine finirait par se retourner contre elle, la fille de Stefan acquiesça plus abattue que jamais. Ainsi en était-il du sort des femmes à Azenor, contrainte d’obéir et ce, quel que soit leur rang. Une larme coula le long de sa joue qu’elle ne chercha pas à dissimuler. De Gevrog l’aperçut et se précipita à ses côtés. Sans dire un mot, il saisit sa main et la serra fermement contre son cœur. Dans ses yeux brillait le même chagrin. La comtesse de Gweltaz n’avait pas mérité une telle fin ! Mais lui, comme la princesse, étaient impuissants face au pouvoir de l’Église.

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