La ballade de Kassandre
Chapitre 2
Arrivée à l’auberge, Bluenn expliqua en larmes à sa tendre dame de compagnie la rencontre qu’elle avait faite tantôt et la crainte qui la rongeait que le beau et jeune chevalier Riwall ne trépassât de ses blessures. Elle l’envoya quérir de ses nouvelles, angoissée qu’elle était de ne jamais le revoir. Mais tandis qu’elle s’efforçait de chasser ses funestes pensées, la porte de sa chambrée s’ouvrit brusquement, laissant apparaître la silhouette haute et imposante de son père, le comte d’Aouergwenn. Sa chevelure cendrée, ornée de quelques fils d’argent, retombait sur ses épaules avec une grâce qui s’alliait mal à l’aspect sauvage et rude de son visage. Il émanait de son père une puissance et une autorité naturelle qui l’avaient toujours impressionnée. Elle s’empressa de le saluer avec respect n’osant se laisser aller à quelque geste de tendresse, intimidée qu’elle était par l’air grave qu’il affichait.
– Père, vous voilà enfin de retour ! Vous me voyez soulagée de vous voir sain et sauf. Votre absence prolongée m’a causé tant d’inquiétude.
– Vraiment ? interrogea le comte surpris. J’aurais plutôt pensé que Noyale et vous auriez profité de mon absence pour deviser joyeusement et découvrir la ville en toute liberté.
– C’est ce que nous avons fait ! Mais la joie de découvrir cette grande cité a été assombrie par votre absence inexpliquée, père. Qu’avez-vous donc fait pendant ces deux jours et pourquoi semblez-vous si soucieux ? interrogea Bluenn.
Le comte resta un moment silencieux, plongé dans ses pensées. La nouvelle qu’il s’apprêtait à annoncer à sa fille n’était pas de nature à la réjouir profondément. À dire vrai, il redoutait sa réaction. Il n’avait jamais su comment lui parler et ce, depuis qu’elle était tout enfant. Peu enclin à se laisser aller à ses émotions, il se montrait malhabile dès qu’il lui fallait converser avec sa fille. Gêné tout à coup par l’attention qu’elle lui portait, Zavier se mit à se racler la gorge et alla se servir une bonne rasade de vin.
– Bluenn, commença-t-il. Je dois vous entretenir d’une affaire de la plus haute importance.
– Oui, père, répondit Bluenn troublée d’entendre le comte faire usage de son prénom. Je vous écoute.
– Bluenn, reprit-il. Je vous ai emmenée en voyage avec moi afin que vous découvriez d’autres civilisations et que vous ouvriez votre esprit aux cultures qui dominent désormais l’Archipel. La cité d’Azenor clôt notre périple. Ici se trouve la demeure le grand roi Stefan qui gouverne les sept provinces. Ce soir, vous ferez votre entrée parmi les plus grands de ce monde. J’ai obtenu que vous soyez présentée à la fille du roi, dame Filomena de Gwillerm. J’entends que vous me fassiez honneur et je viens m’assurer que vous avez bien reçu la robe que vous porterez ce soir au banquet.
– Oh, ce n’est que cela ! s’exclama Bluenn soulagée. Dans ce cas, soyez rassuré, père. Il a été fait selon vos souhaits. Je la porterai avec la plus grande joie. Jamais, je n’ai vu ouvrage si raffiné et si délicat. Son tissu est…
– Je suis ravi qu’elle vous plaise, ma fille, coupa Zavier, embarrassé par tant d’effusion. Mais il n’est point tant question de votre mise. C’est une tout autre affaire qui m’amène.
– Et de quoi souhaitez-vous donc m’entretenir, monsieur ? Craignez-vous que je ne sache me conduire selon les usages qui sont propres à la cour du roi Stefan ? Vous m’avez suffisamment sermonnée pendant tout le voyage à propos de mes manières barbares ! lui reprocha-t-elle affectueusement. Je vous assure que je n’ai rien oublié de vos recommandations. Vous pouvez avoir confiance en moi ! Je me conduirai en véritable dame chrétienne. Bien que leurs manières me semblent parfaitement ridicules, si vous voulez mon avis.
Le comte soupira d’exaspération. Il n’était guère aisé d’éduquer sa fille aux rites et coutumes de la nouvelle religion. Il ne désarmait pas cependant. Convaincu qu’il était que toutes les divinités auxquelles rendaient hommages les femmes et les hommes de son pays depuis des siècles étaient malfaisantes et perverses pour l’esprit humain. Pourtant, convertir sa fille n’était pas chose aisée. Sous l’influence néfaste de sa dame de compagnie, il savait qu’elle persistait à s’adonner aux rites païens bien qu’elle lui jurât le contraire. Il espérait intérieurement que la compagnie des dames pieuses et vertueuses de la cour du roi Stefan lui insufflerait la foi dans le Christ et l’éloignerait pour toujours des tentations du démon. Conquis par la religion nouvelle qui prônait l’amour de son prochain et la promesse en une vie éternelle, le comte ne doutait pas une seconde qu’il lui appartenait de sauver sa fille des flammes de l’enfer pour la tourner vers le Rédempteur. Après tout, elle n’avait pêché que par ignorance, élevée dès l’enfance dans le culte de la Déesse Dana sans pouvoir choisir librement sa foi. Nul doute qu’un bon mariage avec un chevalier chrétien finirait de la convertir. Ainsi, le comte retrouverait l’estime du roi Stefan qui cesserait de considérer son pays comme un repaire de fornicateurs et d’adorateurs du malin.
– Je vous interdis de blasphémer, ma fille ! ordonna Zavier d’une voix terrible. Un jour, vous regretterez de vous être moquée du seul Dieu qui existât en ce monde et vous vous prosternez à ses pieds en Le suppliant de pardonner votre ignorance ! Et dans son immense bonté, Il vous accueillera auprès de Lui, acheva-t-il d’une voix tendue mais radoucie.
– Pardonnez-moi, père ! s’excusa aussitôt Bluenn effrayée par le ton empreint de fanatisme. Je n’ai pas voulu vous offenser. Je sais à quel point vous êtes séduit par ces nouvelles pensées qui circulent dans tout le pays.
– Non ! point des pensées ! hurla-t-il. C’est La Vérité ! Vous entendez, ma fille, la seule et unique Vérité ! Vous avez suffisamment vécu dans le péché ! Il est temps qu’on vous arrache à ces cultes sataniques qui vous empêchent d’accéder à la paix de l’âme. Et c’est ce qui m’amène à vous, ce jour. Je viens vous annoncer votre mariage avec un preux chevalier chrétien. Vos alliances sont scellées. Dans trois jours, vous épouserez le comte Gaël de Gweltaz. Vous lui serez présentée ce soir. Je compte sur vous pour lui faire bonne figure et vous montrer digne de votre rang !
Sur ce, le comte claqua la porte violemment, coupant court à toute discussion possible. Bluenn s’effondra sur le bord de son lit. Incapable de se relever et de courir après lui pour le supplier. Elle entendit résonner dans sa tête ses dernières paroles : « Dans trois jours, vous épouserez le comte. » Trois jours ! Autant dire qu’elle était déjà mariée ! Bluenn sentit son cœur se glacer. Quel cruel destin se jouait d’elle et l’avait conduite à l’autre bout du pays pour la condamner à vivre auprès d’un homme dont elle ignorait tout et qu’elle n’avait jamais vu ? Comment son père pouvait-il se montrer aussi insensible et la donner à un parfait inconnu, lui qui avait autrefois connu les affres de la passion dans les bras de sa mère ? Envers et contre tout, il avait aimé Lisia, jeune novice destinée au culte de la Grande Déesse, alors que tous le réprouvaient de ne pas se lier à une femme de plus haut lignage. Certes, leur amour s’était émoussé au fil des années, mais du moins avait-il connu la joie d’aimer et d’être aimé en retour. Joie qu’elle ne connaîtrait jamais. Elle connaissait suffisamment son père pour savoir qu’une fois sa décision prise, rien ne pouvait l’infléchir. À cette idée, Bluenn s’effondra en sanglots sur sa couche.
Le soleil commençait à se teinter de rouge quand Noyale décida de regagner l’auberge. Accablée par les nouvelles qu’elle avait glanées çà et là, elle marchait la tête basse, perdue dans ses pensées. Le cœur lourd, elle monta péniblement les marches qui menaient à la chambrée de sa maîtresse. Noyale connaissait suffisamment la jeune comtesse pour deviner les sentiments qu’elle nourrissait déjà pour le malheureux Riwall de Boscat. Passionnée et généreuse, Bluenn d’Aouergwenn était de nature à s’enflammer rapidement pour les beaux yeux d’un chevalier. Encouragée par sa mère à suivre les inclinations de son cœur, elle se donnait entièrement et sans concession à ceux qu’elle aimait. Mais le prix des élans du cœur était parfois lourd à payer et l’état de santé du jeune Riwall s’avérait fort préoccupant. Nul ne pouvait prédire s’il survivrait à ses blessures. Noyale poussa la porte lentement, ne sachant comment annoncer la nouvelle. Quelle ne fut pas sa surprise en découvrant sa jeune maîtresse prostrée dans un coin de la pièce, noyée dans l’obscurité ! Elle se précipita vers elle.
– Bluenn, que vous arrive-t-il ? Vous êtes pâle comme la mort ! Et vos mains ! Elles sont glacées ! Relevez-vous de grâce ! Parlez-moi !
Mais Bluenn restait froide et immobile. Les yeux perdus dans le vague, elle semblait insensible au monde qui l’entourait. Noyale l’enveloppa avec douceur dans un châle doux et cotonneux et se mit à la bercer lentement, tout en fredonnant une ancienne ballade de leur pays, la même qu’elle lui chantonnait lorsqu’elle était enfant. Elles restèrent ainsi un long moment, blotties l’une contre l’autre, à se remémorer les contrées lointaines et sauvages de leur terre natale. La voix de Noyale s’élevait pure et envoûtante, s’efforçant de chasser au loin les funestes pensées qui tourmentaient l’âme de sa jeune maîtresse. Soudain, elle sentit des larmes couler le long de sa poitrine. Elle serra davantage la pauvre Bluenn contre son cœur et tenta de l’interroger à nouveau.
– Ma demoiselle, me direz-vous enfin la raison de votre tourment ? murmura-t-elle d’une voix chaude et rassurante.
– Noyale ! Oh, Noyale ! gémit doucement l’infortunée comtesse. Je suis perdue ! Mon père vient de me donner en mariage à un chevalier chrétien de sa connaissance. Il me l’a annoncé tout à l’heure. La noce aura lieu dans trois jours. Je suis condamnée à vivre loin des miens, mariée à un homme que je n’aime pas. Comment mon père peut-il se montrer aussi cruel ? Oh, Noyale, que vais-je faire ?
Noyale resserra encore son étreinte. Elle n’était pas surprise outre mesure. Elle soupçonnait depuis longtemps déjà le comte d’Aouergwenn de vouloir éloigner sa fille à des fins purement personnelles. À présent, ses plans étaient clairs. En donnant sa fille à un chevalier chrétien, il annonçait à son peuple que le temps des divinités païennes était révolu. Le cœur de Noyale s’emplit d’une colère sourde. S’il pensait convertir sa fille à la nouvelle foi, bien mal lui en prenait ! Rien qu’à l’idée que sa jeune maîtresse puisse un jour s’agenouiller, consentante aux pieds du dieu des esclaves, Noyale en eut la nausée. Bluenn, si belle, si pleine de vie, exubérante même parfois, se tourner vers une religion austère et culpabilisante ! Elle chassa vite de son esprit cette lugubre pensée. Fort heureusement, la comtesse Lisia avait réussi à obtenir de son mari la promesse que Bluenn n’irait nulle part sans sa fidèle dame de compagnie. Mais en son for intérieur, elle savait que le comte la détestait et qu’il manœuvrerait sous peu pour la faire renvoyer au loin. Il lui fallait coûte que coûte s’assurer que sa jeune maîtresse gagnât les faveurs de son futur époux, quel qu’il fût. Seule Bluenn pourrait le supplier et obtenir de lui qu’elle gardât sa compagne d’enfance, prière au demeurant très compréhensible pour une jeune épouse coupée de sa famille et de ses connaissances. Noyale se releva doucement, sans relâcher son étreinte. Il lui appartenait à présent de préparer Bluenn à affronter les nombreuses épreuves qui l’attendaient.
– Reposez-vous sur moi, Bluenn. Et n’ayez aucune crainte, la rassura-t-elle. Je ne vous abandonnerai pas. Mais il va falloir vous ressaisir. Vous ne pouvez vous présenter à la cour dans cet état. Regardez-vous, vous êtes pitoyable !
Bluenn la regarda effarée. Comment sa douce amie pouvait-elle lui parler aussi durement après avoir appris le malheur qui l’accablait ?
– Noyale, que me dis-tu ? Crois-tu vraiment que j’aurai le cœur à jouer les coquettes ? Peu importe ma mise puisque de toute façon, mon avenir est déjà écrit !
Noyale la saisit fermement par le bras.
– Regardez-moi, Bluenn ! ordonna-t-elle. Je vous interdis de vous laisser aller de la sorte ! Il ne sera pas dit qu’une femme telle que vous se montrât éplorée et résignée à la cour du roi ! Vous êtes issue d’une des plus grandes familles d’Aouergwenn. Votre grand-mère fut sacrée Grande Prêtresse de Dana et sa mère avant elle. Peu importe le destin qui vous attend. Vous l’affronterez la tête haute et plus rayonnante que jamais ! Nul ne doit se douter de votre affliction. Ne comprenez-vous pas ? C’est ainsi qu’ils soumettent les femmes ! Ils les avilissent et les humilient en se les offrant en échange d’or et de promesses. Ces soi-disant chrétiens s’assurent que leurs femmes perdent toute leur dignité et leur orgueil afin de mieux les dominer. Si vous vous laissez aller au désespoir, vous êtes perdue ! Ils vous réduiront en esclavage !
La comtesse lança un regard éperdu d’amour à sa bonne amie.
– Quel bonheur que tu sois auprès de moi, Noyale ! souffla-t-elle. Tes paroles sont justes et je m’en veux de m’être ainsi laissé abattre. Ce combat ne fait que commencer.
– Oui, ma chère Bluenn ! reprit Noyale plus déterminée que jamais. C’est un véritable combat que vous allez devoir mener. De vous, dépend l’avenir de notre contrée ! Abandonnez et votre père et votre futur époux chasseront de vos terres jusqu’au souvenir de la Déesse et de notre culture. Il vous appartient de relever le défi qui vous est lancé. La Grande Déesse ne vous a pas abandonnée, Bluenn ! Au contraire ! Elle vous confie la lourde tâche de sauver son peuple. Mais les pièges seront nombreux. Cette nouvelle religion séduit les esprits égarés par l’explication simpliste et rassurante qu’elle donne du monde. Vous devrez désormais lutter de toutes vos forces pour empêcher les prêtres de s’emparer de votre âme. Vous ne devez plus jamais vous laisser aller au désespoir !
– Tu as raison, Noyale ! répondit Bluenn d’une voix plus forte. Je ne laisserai personne m’asservir ou me dominer de quelque façon que ce soit. Peu importe l’homme auquel l’on me donnera. Ce soir, j’apparaîtrai plus belle et fière que jamais ! Les seigneurs de la cour et leurs épouses endoctrinées n’ont qu’à bien se tenir. Jamais ils ne me soumettront ! L’Aouergwenn est une terre païenne, disent-ils ? Fort bien ! Elle le restera. De cela, j’en fais le serment !
Noyale s’inclina satisfaite devant sa maîtresse. Les magnifiques yeux verts de Bluenn brûlaient à nouveau d’un feu intense. Bien froid et sévère serait l’homme qui pourrait y résister. Non décidément, qui que fût le futur époux de sa chère amie, il ne saurait rester insensible à ses charmes. Elle en était convaincue ! Le sourire aux lèvres, elle s’empressa de sortir la robe que lui avait confiée le comte Zavier et invita sa maîtresse à choisir les bijoux dont elle se parerait.
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