La ballade de Kassandre

Véronique Alunni · Chapitre 7 sur 35

Pages du PDF

La ballade de Kassandre

Chapitre 7

 

Altière et mystérieuse, Bluenn d’Aouergwenn fit son entrée dans la salle des réjouissances avec une assurance que lui envièrent aussitôt nombre de pucelles. Tous les visages se tournèrent vers elle emplissant d’orgueil le comte, son père. Certain que désormais les portes de la maison royale lui étaient grandes ouvertes, il s’empressa de rejoindre la file des courtisans qui mandaient désespérément une entrevue avec la princesse Filomena. Quand Bluenn fut certaine que son père se trouvait hors de vue, elle se dirigea à son tour en direction de jeunes et séduisants damoiseaux qui conversaient non loin d’elle. Fraîche et légère, elle ne manqua pas de les séduire par la finesse de ses propos. Peu accoutumés à rencontrer une aussi audacieuse personne, les jeunes hommes se bousculèrent afin de satisfaire le moindre de ses désirs. Feignant de ne pas avoir conscience de l’effet qu’elle produisait, Bluenn se laissa courtiser avec grâce et innocence, si bien qu’au bout d’une demi-heure de ce petit jeu, une dizaine d’entre eux étaient prêts à offrir leur vie en échange d’un simple baiser. Satisfaite, la comtesse les abandonna à leurs espoirs pour se tourner nonchalamment vers la file des quémandeurs. Un verre à la main, elle fredonnait une vieille et douce chanson de son enfance tout en regardant son père qui désespérait de pouvoir approcher la belle Filomena. Auprès de lui, elle pouvait apercevoir le visage triste et sans grâce de son détestable fiancé. Bluenn vida sa coupe d’un trait et, le regard dans le vide, se mit à chantonner plus fort. Les réactions ne se firent pas attendre. Charmés par sa voix fluide et cristalline, les prétendants se précipitèrent pour la supplier d’improviser une ballade de son pays. Refusant fermement au prétexte que son chant était par trop médiocre, la jeune comtesse se rapprocha un peu plus des courtisans. Mais il en fallait plus pour décourager ses innombrables admirateurs. En chœur, ils se mirent à scander joyeusement son nom et réclamèrent haut et fort une chanson d’amour. Les conversations s’interrompirent pendant que les regards se tournèrent vers la jeune femme. Faisant mine d’être intimidée par l’attention bien trop grande qu’on daignait lui porter, la comtesse baissa la tête en rougissant. Son attitude humble finit de séduire les jeunes seigneurs qui redoublèrent les acclamations. La princesse Filomena s’approcha, curieuse de connaître la raison de tant d’effervescence. Mince et pâle, elle dominait l’assemblée par sa prestance. Ses cheveux sombres et bouclés contrastaient avec la finesse de ses traits et il émanait de sa personne une douce mélancolie qui ne manquait pas de bouleverser ceux qui la rencontraient. D’une voix douce, elle demanda qui l’on suppliait là. Les chevaliers s’écartèrent pour lui désigner Bluenn.

– Eh bien, mademoiselle, est-ce vous qui provoquez tant d’émoi ? demanda-t-elle. Il est vrai que votre charme et votre jeunesse ne doivent pas manquer de faire tourner les têtes, ce soir.

– Majesté, vous me faites trop d’honneur ! murmura Bluenn en s’inclinant. Et vous me voyez bien confuse d’attirer malgré moi l’attention de la cour. Je ne la mérite en aucune façon.

– C’est à nous d’en juger, ma demoiselle ! répondit la princesse d’un ton sec. Nous n’avons pas été présentées, je crois, rajouta-t-elle en se tournant vers ses conseillers.

– Effectivement, majesté, bredouilla un homme à l’allure bedonnante. La liste des invités est si longue. J’ai bien peur d’avoir oublié son nom.

– Bluenn d’Aouergwenn ! Ma fille ! s’écria le comte Zavier en se frayant un passage.

Les conseillers de la princesse lui jetèrent des regards courroucés.

– Pardonnez-moi, majesté ! ajouta-t-il soudainement confus. Ce n’est pas ainsi que l’on s’adresse à une dame telle que vous.

Filomena l’ignora aussitôt pour se pencher vers la jeune comtesse. Avec un geste plein de compassion, elle souleva le menton de la jeune femme.

– Relevez-vous, ma demoiselle, ordonna-t-elle d’une voix adoucie. J’ai entendu parler de vous, voilà peu. Il semble que votre venue parmi nous soit destinée à se prolonger, n’est-il pas ?

– On vous aura justement informée, majesté, confirma Bluenn en soupirant.

– Vous ne semblez guère vous en réjouir ? Notre compagnie vous semblerait-elle à ce point ennuyeuse ? poursuivit-elle d’un triste sourire.

– Non pas ! s’empressa de répondre Bluenn avec énergie. Azenor est une ville fastueuse et d’une incomparable beauté. Nul doute qu’il me faudra des années pour en apprécier toutes les richesses ! Cependant, reprit-elle d’une voix grave, il est des promesses qu’il eût mieux fallu ne pas faire.

Zavier fusilla sa fille du regard tandis que Filomena se tournait vers ses courtisans d’un air amusé.

– Entendez-vous messieurs ? La comtesse d’Aouergwenn m’apparaît comme une jeune femme fort lucide et avisée malgré son jeune âge. Je n’en dirai pas autant de tout le monde ici ! clama-t-elle à l’adresse du comte d’Aouergwenn.

Prenant Bluenn par le bras, elle fit signe à ses gardes de s’écarter.

– Laissez donc, messieurs. Je n’ai rien à redouter de cette jeune personne !

– Mais au fait, ma demoiselle ! N’était-ce pas vous que l’on priait tantôt d’interpréter l’un de ces chants magnifiques que l’on peut entendre aux fins fonds de vos contrées ? interrogea Filomena avec grâce.

– Si fait, majesté ! reconnut Bluenn en baissant la tête. J’étais tout juste en train d’expliquer à ces jeunes gens que ma voix était bien en deçà des espérances qu’ils semblent nourrir. Je vous prie de les convaincre à votre tour. Mon timbre de voix n’est pas des plus séduisants et je manque sérieusement de rigueur.

– Laissez-nous donc en être juge, chère comtesse ! s’enthousiasma soudain la princesse. Je vous laisse choisir le chant de votre choix. Harmon ! Faites-moi la grâce d’accompagner cette charmante demoiselle de votre harpe.

Un vieil homme s’approcha et fit sortir trois notes joyeuses de son magnifique instrument.

– Quel chant allez-vous nous interpréter, ma damoiselle ? demanda-t-il gaiement.

Bluenn se retourna vers l’assemblée. Elle croisa le regard du seigneur de Gweltaz.

– Connaissez-vous La ballade de Kassandre, monsieur ? demanda-t-elle au musicien.

– Si fait ! s’exclama le vieux barde avec entrain. C’est un chant ancien d’une extrême beauté. Voilà bien longtemps que je n’ai eu le plaisir de l’entendre ! Il vient, si je ne m’abuse, d’une île lointaine et sauvage où le feu et la glace ne cessent de s’affronter pour créer des mondes sauvages et redoutables mais d’une beauté enchanteresse.

Bluenn acquiesça de la tête. Sans quitter le comte du regard, elle s’adressa à la princesse.

– Je souhaiterais rendre hommage au noble et courageux chevalier qui m’a prêté secours tantôt et lui dédier cette chanson, si vous le permettez.

Filomena acquiesça de la tête.

– Qu’il s’avance donc et qu’il se joigne à nous pour apprécier la justesse de votre chant ! ordonna-t-elle.

– Hélas ! Madame ! Je crains fort que cela ne lui soit impossible, clama Bluenn d’une voix forte et claire. Il se bat en ce moment même pour sa vie et mon cœur tremble à l’idée que nous puissions perdre un si valeureux combattant. Je veux parler du comte Riwall de Boscat !

Des murmures de surprise s’élevèrent parmi les chevaliers. Certains se tournèrent vers Gaël de Gweltaz. Impassible, il leva son verre en direction de la comtesse.

– Sa bravoure est un exemple pour nous tous ! rétorqua-t-il avec un sourire narquois.

 

Bluenn ne put s’empêcher de saluer l’aplomb du comte. Poliment, elle fit signe à Harmon de commencer à jouer. Le silence se fit. Avec émotion, Bluenn entonna le premier couplet. Sa voix s’élevait claire et pure sous les voûtes de la grande salle royale. Un frisson parcourut l’assemblée en entendant l’accent suave et rond de la jeune femme se fondre avec légèreté aux notes envoûtantes de la harpe du vieux barde. Les paroles emplies d’une grande nostalgie pénétrèrent instantanément les cœurs des chevaliers présents.

 

« Au cœur d’une île fière et sauvage

Vivait la belle Kassandre

Déesse des glaces et des cendres

 

Brillant d’un éclat sans pareil,

Véritable étoile des mers,

La magie de son cœur enflammait les ténèbres

 

Muse à la voix céleste

La belle Kassandre jouait sans malice

De ses vertus comme de ses vices

 

Promise à Ethan, prince des enfers,

Elle complota de s’enfuir avec Cédrasse,

Cavalier au cœur pur et plein de grâce

 

Mais vil et sournois

Le Seigneur des Ombres aimait sa fiancée

Comme il n’était nul permis d’aimer

Aux pieds de sa belle, il s’enchaîna

Jurant de ne la délivrer

Qu’au jour maudit où il trépasserait

 

Le visage éploré de la douce

Eut raison de l’honnête Cédrasse

Qui tira la juste épée de sa cuirasse

 

Sans prévenir, il le frappa à mort

Croyant ainsi délivrer sa bien-aimée

Du joug de son terrible fiancé

Mais Ethan, à l’agonie,

Lança sa terrible malédiction :

 

« Cruelle Kassandre,

Mon cœur brûle pour toi

D’un amour qui ne connaît pas de lois.

Je te condamne, au jour de ton trépas,

À venir me rejoindre dans l’au-delà.

À mes côtés tu erreras

Sans jamais trouver d’autres bras.

 

Cédrasse le traître

A souillé l’âme de ses ancêtres

À mort il m’a frappé

Quand je me prosternais

Son déshonneur est plus grand que mes crimes

C’est désormais un chevalier indigne

En vain, tu l’aimeras toutes ces années

Car dans l’ombre patiemment, je t’attendrai

Et quand sonnera l’heure de ton trépas

Il n’y aura plus que moi !

 

Alors, ton âme, je conduirai,

Jusqu’aux fonds des abîmes

Là où tout n’est plus que larmes et que ruines. »

 

Ainsi mourut Ethan

Enchaîné pour toujours

À son cruel amour

Cédrasse en son cœur

Méprisa le bras qui avait achevé

Mais pas affronté le seigneur désarmé

 

Condamnés à s’aimer sans joie

Les deux amants s’en allèrent par-delà les mers

Sans jamais réussir à briser leurs fers

 

Ainsi finit l’histoire de Kassandre la belle

Qui mourut sans l’ombre d’un espoir

Entouré de prêtres aux noms barbares

 

Amants sans amour,

Damnés pour l’éternité

Kassandre et Ethan errent désormais dans l’immensité. »

 

Quand Bluenn eut fini de chanter, des larmes coulaient sur son beau visage mais elle n’était pas la seule. L’histoire tragique qu’elle venait de conter faisait écho à bon nombre d’expériences douloureuses et cruelles que tentaient de dissimuler dans le plus profond de leur cœur les dames et seigneurs présents. Malgré eux, ils se remémorèrent leurs émois et leurs espoirs de jadis, en se demandant quel triste et funeste destin les avaient à jamais éloignés de l’élu de leur cœur. Lentement, Bluenn salua la fille du roi qui, bouleversée, se jeta dans ses bras.

– Oh ! Merci, tendre et merveilleuse Bluenn ! Jamais encore je n’avais entendu de paroles aussi belles et si terribles à la fois ! Mon âme tremble encore pour la belle Kassandre qui ne connaîtra jamais le repos. Vous êtes une interprète remarquable, ma douce amie ! Et je vous défends de répéter à nouveau que votre timbre manque de charme. Harmon m’est témoin que peu de personnes ont su m’émouvoir autant que vous.

Harmon s’inclina.

– Il m’a semblé un instant que mon âme voyageait au-delà des mers pour rejoindre la terre sacrée de mes ancêtres, confirma le vieux troubadour.

 

Des applaudissements nourris s’élevèrent dans l’assistance. Tous s’entendirent pour proclamer la jeune comtesse, reine incontestée de la musique et du chant. Seul Gaël de Gweltaz ne disait mot. Perdu dans la foule, il contemplait Bluenn d’un air glacial. À ses côtés, le comte de Drev fit mine de se joindre à l’enthousiasme général. Profitant des faveurs dont bénéficiait la jeune comtesse, il tenta de s’approcher de Filomena.

– Majesté ! cria-t-il pour couvrir le tumulte. Permettez que je me joigne à vous pour distinguer cette noble damoiselle ! N’est-il pas heureux que, dans une même journée, ma famille brille par son talent pour vous divertir ?

– Votre famille ? ironisa la princesse visiblement contrariée de son intervention.

– Mais bien sûr ! Il me plaît désormais de compter parmi mes plus proches parents la jeune comtesse d’Aouergwenn, susurra le comte. J’ose espérer que l’amitié que vous lui témoignez servira à dissiper les malentendus qui nous séparent depuis tant d’années.

– J’en doute fort, comte de Drev ! coupa sèchement Filomena. Le sort que vous réservez à cette infortunée jeune fille me touche plus que je ne saurais dire et je souffre de ne pouvoir la soustraire à vos griffes. Prenez garde Konogan ! Le roi, mon père, finira par revenir. Et ce jour-là, je ne manquerai pas de lui souffler les noms de ceux qui profitèrent de son absence pour semer le trouble dans son royaume.

– Vous me peinez profondément, princesse ! Quelle langue sournoise et perfide a pu vous laisser entendre que je complotais derrière votre dos ? Vous, si belle et si fragile ! Comment pourrais-je ? Dieu m’est témoin que je prie chaque jour pour le retour de notre bien-aimé souverain. Et ce jour béni qui ne saurait tarder, j’en suis sûr, je me jetterai à ses pieds pour lui demander la main que je désire plus que tout au monde.

Filomena lui lança un regard plein de mépris.

– Éloignez-vous de moi, sale vermine ! Et redoutez le retour de Stefan ! La seule main qu’il vous accordera jamais est celle de la justice !

La princesse fit signe à ses gardes de reconduire le seigneur de Drev. D’un geste, il les repoussa et salua la souveraine. Dissimulant tant bien que mal sa rage, il invita le comte d’Aouergwenn à le suivre. Zavier, qui n’avait rien entendu de leur dispute, présenta rapidement ses hommages à la souveraine qui ne le regardait déjà plus et s’empressa de rejoindre gaiement la table du seigneur de Drev. Comblé par l’attention dont bénéficiait sa fille, il commanda d’une voix de stentor deux carafes du meilleur vin. Sans remarquer l’hostilité grandissante dont il était l’objet, il leva son verre pour bénir l’union de sa fille et du comte de Gweltaz. Plusieurs chevaliers se détournèrent de lui pour venir se regrouper autour de la malheureuse comtesse d’Aouergwenn. Cette dernière tenait désormais une place de choix dans le cœur des dames et des seigneurs de la cour. Si ses tenues légères avaient dans un premier temps provoqué le courroux de bon nombre d’entre eux, ils les oubliaient volontiers à présent pour s’émouvoir du triste sort qui était le sien. Persuadés que l’infortuné Riwall de Boscat et elle revivaient l’affreux drame de Kassandre et Cédrasse, chacun s’évertuait à soulager sa peine en l’assurant de son soutien indéfectible. Visiblement émue, Bluenn les remercia d’une voix tremblante et timide. La sentant si désespérément fragile et perdue, certains chevaliers voulurent l’inviter à leur table. Ils furent approuvés en cela par leurs épouses qui s’empressèrent de lui faire une place. Mais affectant de redouter quelques représailles, la comtesse refusa poliment et se dirigea la tête basse vers son futur époux. Avec dignité, elle s’assit à ses côtés tout en gardant les yeux rivés au sol. Des murmures respectueux s’élevèrent dans l’assemblée. Définitivement conquis par la jeune comtesse d’Aouergwenn, plusieurs seigneurs, parmi les plus grands du royaume, choisirent de lui accorder leur protection et s’entendirent pour se joindre au malheureux comte de Boscat afin de combattre Konogan et son ignoble cousin. Immobile, Bluenn conservait un air triste et résigné. Elle sentit bientôt le souffle chaud du comte de Gweltaz le long de sa nuque.

– Remarquable, Bluenn ! chuchota-t-il. Véritablement remarquable !

– Je ne comprends pas de quoi vous parlez, répondit Bluenn d’un ton sec.

Le comte de Gweltaz la prit dans les bras et la tourna légèrement vers lui. Ses yeux sombres et perfides la dévisageaient avec un calme effrayant.

– C’est remarquable mais parfaitement inutile, reprit-il.

Comme Bluenn gardait le silence, il se rapprocha d’elle. Leurs lèvres pouvaient presque se toucher. Sans se départir de son sang-froid, la comtesse adressa une moue narquoise à son fiancé.

– Prenez garde, comte ! La cour vous observe. Il va sans dire qu’un homme de votre âge qui brutalise une pauvre et innocente jeune pucelle risque fort d’attirer contre lui les foudres des preux et vaillants chevaliers que je vois là.

À sa grande surprise, Gaël l’attira un peu plus à lui. Certaines jeunes dames poussèrent des protestations horrifiées.

– Il m’en faudra plus pour me priver du plaisir de goûter à vos charmes, comtesse !

Et il plaqua soudainement sa bouche sur la sienne. Scandalisée, Bluenn tenta de se soustraire à son étreinte. En vain ! Son étreinte lui sembla durer une éternité. Il semblait se délecter de ses lèvres et son baiser long et passionné en fit rougir plus d’une. Malgré elle, Bluenn sentit son corps s’embraser sous l’haleine brûlante du comte de Gweltaz. Furieuse, elle essaya de se débattre mais la poigne d’acier de son futur époux ne lui laissa aucune issue. Quand il en eut fini avec elle, il la repoussa brutalement et se saisit d’un verre de vin.

– À l’Amour ! clama-t-il d’une voix rauque.

Et il éclata de rire. Bluenn se retourna, hors d’elle, vers son père dans l’attente d’une riposte. Mais gêné, Zavier détourna le regard, feignant de n’avoir rien remarqué. Hors d’elle, la jeune femme entreprit de quitter la table quand le comte de Gweltaz la saisit par le bras et la força à se rasseoir.

– Tout doux, ma belle amie ! Où comptez-vous aller de la sorte ? se moqua-t-il. Oubliez-vous que vous êtes désormais ma respectable et obéissante fiancée ?

– Espèce de… commença Bluenn.

– Tttt ! Contenez-vous, ma demoiselle. Il serait dommage de vous être donné tant de mal pour rien. Combien de beaux chevaliers soupirent après vous ce soir uniquement parce qu’ils voient en vous une douce et vulnérable demoiselle en détresse ? Ne brisez pas leur rêve, je vous en conjure !

Bluenn se mordit les lèvres. Prête à le gifler, il lui fallait cependant reconnaître qu’il avait raison. Tentant de recouvrer son calme tant bien que mal, la jeune femme se servit un verre de vin parfumé à la cannelle.

– Quel couple redoutable nous formerions, si seulement vous cessiez de me repousser ! s’extasia-t-il.

– Je ne suis pas un de ces damoiseaux écervelés qui pensent éprouver de la passion en contemplant une pauvre vierge effarouchée, Bluenn ! lui glissa le comte à l’oreille. L’audace dont vous faites preuve force mon admiration. Je dois reconnaître que je vous avais sous-estimée. Laissez-moi une chance de gagner votre cœur ! Moi seul saurais vous aimer comme vous le méritez. Oubliez ce prétentieux comte de Boscat et tournez-vous vers moi, Bluenn !

Un mauvais sourire sur les lèvres, la comtesse se tourna vers son fiancé.

– Serait-ce une déclaration, Gaël de Gweltaz ? se moqua-t-elle. Vous ne pensez tout de même pas rivaliser avec ce jeune seigneur plein de fougue que j’ai croisé tantôt ?

– Ne me provoquez pas, Bluenn, grinça le comte.

Bluenn se rapprocha davantage de lui. Balançant légèrement sa tête en arrière, elle lui souffla avec coquetterie :

– Si je ne vous connaissais pas, je penserais que vous êtes jaloux, monsieur !

– On est jaloux que de ce qu’on ne peut posséder, Bluenn, fit remarquer Gaël. Et vous êtes à moi ! Qu’aurais-je donc à envier à ces pauvres soupirants éperdus, à votre avis ?

– Rien de moins que mon respect ! répondit-elle sèchement. Mais j’ai cru comprendre que l’honneur et la droiture ne faisaient pas partie de vos priorités, comte. Il est hors de question dans ces conditions que vous puissiez prétendre un jour à mon amour.

– En revanche, je peux vous offrir quelque chose de bien plus important à vos yeux, seigneur ! continua Bluenn d’un air mystérieux.

Intrigué, Gaël se pencha vers elle pour l’écouter.

– Qui est ?

– Le respect et les faveurs de la cour ainsi que de la princesse Filomena ! ajouta-t-elle avec assurance.

Le comte recula, visiblement surpris.

– Vraiment ? Après avoir monté les grands de ce royaume contre moi, vous prétendez me les rallier ! Et comment comptez-vous réaliser ce tour de force ?

– Renoncez à ce mariage, suggéra Bluenn habilement. Prétendez que vous n’avez pas le cœur de contraindre une pauvre et désemparée jeune pucelle à s’unir à vous. Clamez qu’au nom de l’Amour, vous me libérez de mon engagement et m’encouragez à suivre la voie du cœur en la personne du comte de Boscat. Ce geste grand et désintéressé vous attirera l’amitié de la princesse. Quant à moi, je m’appliquerai à la persuader de la noblesse de votre âme. Ainsi, nous aurons chacun ce que nous souhaitons. Moi, la liberté. Vous, la reconnaissance et l’estime de votre souveraine !

La jeune comtesse leva son verre et le vida d’un trait, d’un air qu’elle voulut détaché. Gaël ne la quittait pas des yeux. Un léger tremblement de la main trahit sa nervosité. Agacée, elle se retourna vers le seigneur de Gweltaz.

– Eh bien, qu’en dites-vous, monsieur ? Vous ne me ferez pas croire que ma beauté vous a à ce point tourné la tête que vous ne puissiez renoncer à moi en échange de si grandes promesses. Il faudrait être un fou ou un sot pour ne pas voir l’opportunité qui s’offre à vous !

Le comte émit un sifflement admiratif. Il se mit à frapper lentement dans ses mains. Bluenn sentit son cœur se glacer.

– Admirable ! reconnut-il. C’est bien tenté, Bluenn ! Bravo ! Mille fois, bravo ! Vous êtes d’une intelligence redoutable. Dommage pour vous que l’offre que vous me faites soit sans intérêt pour moi, ajouta-t-il d’une voix cinglante. Les faveurs de la cour ne représentent rien à mes yeux. Mais s’il en avait été ainsi, Dieu sait que votre stratagème eût été brillant et remarquablement bien mené.

Bluenn serra les poings de rage mais ne se laissa pas désarmer. Elle garda le silence un moment puis releva son visage vers le comte, les yeux remplis de larmes. Elle posa sa main sur son épaule.

– Gaël ! implora-t-elle dans un sanglot.

Le seigneur de Gweltaz tressaillit en l’entendant l’appeler par son prénom.

– Gaël ! reprit-elle. Je sais que vous n’êtes pas l’homme froid et insensible que vous vous plaisez à paraître.

Gaël se retourna vers la jeune femme. Mais avant même qu’il ait le temps de répondre quoi que ce fût, elle poursuivit :

– Nierez-vous m’avoir suivie ce matin même et m’avoir sauvée d’un grand péril ?

Le comte voulut se détourner, mais Bluenn le rattrapa par la main.

– Je sais que c’est vous ! murmura-t-elle avec chaleur. Je sais que vous avez tremblé de me voir partir seule et que vous m’avez suivie jusqu’à l’auberge. Ne vous défendez pas ! J’ai reconnu votre voix, Gaël.

Comme le comte restait silencieux, elle se rapprocha de lui. Elle pouvait sentir son cœur battre à tout rompre tandis qu’elle appuyait légèrement sa poitrine contre ses bras puissants.

– Je vous en supplie, Gaël ! Je vous en supplie ! Libérez-moi ! Je sais que vous éprouvez de la tendresse à mon égard. Si vous m’aimez un tant soit peu, acceptez mon offre. Je vous jure que vous n’aurez pas à le regretter. Je m’emploierai à faire de vous l’homme le plus respectable de ce royaume. Je les convaincrai qu’il se cache au fond de vous une grandeur d’âme et une générosité sans égales. Par pitié, Gaël ! Je suis prête à vous supplier à genoux, s’il le faut ! Libérez mon père de son engagement ! Je l’encouragerai en échange à vous soutenir dans vos alliances. Je ferai tout ce que vous voudrez. Je vous en donne ma parole ! Mais par pitié ! Ne me condamnez pas à vivre exilée, loin de tous ceux que j’aime, prisonnière d’un monde que je ne comprends pas ! Gaël, s’effondra-t-elle. Aidez-moi !

 

Ses yeux implorants ne quittaient pas ceux du comte. Ému plus qu’il ne l’aurait voulu, celui-ci essuya en tremblant les larmes qui roulaient sur la joue de sa jeune et touchante fiancée. Bluenn saisit sa main et la baisa en lui lançant son regard le plus désarmant. Le visage grave, Gaël lui rendit son baiser avec une sincérité qui surprit le comte de Drev installé non loin d’eux.

– Que vos larmes soient sincères ou non, Bluenn, Dieu m’est témoin qu’elles ont su trouver le chemin de mon cœur, articula péniblement le seigneur de Gweltaz. Vous êtes bien trop forte pour moi, soupira-t-il comme pour lui-même.

– Est-ce que je dois comprendre que… commença Bluenn pleine d’espoir.

Gaël lui fit signe de se taire et la dévisagea avec une profonde tristesse. Comme elle ne comprenait pas, il lui désigna son cousin Konogan.

– Voilà l’homme qu’il vous fallait convaincre, très chère ! Vous avez déployé beaucoup d’énergie en vain ce soir. Votre sort n’est pas entre mes mains, mais entre les siennes ! Il ne m’appartient pas de vous libérer ou de vous contraindre. Je vous l’ai déjà dit : je ne consens à cette union que sur l’insistance de mon cousin. C’est lui qui vous veut et non moi !

– Mais enfin ! se rebella Bluenn. Vous êtes un homme libre ! Que diable avez-vous à faire de ce que pense votre cousin ?

– Ce n’est pas tant ce qu’il pense qui compte, charmante et innocente damoiselle. Mais ce qu’il veut ! Il est bien trop de choses que vous ignorez, Bluenn. Des enjeux qui vous dépassent dépendent de notre union. Vous ne pouviez vous en douter. Mais je dois rendre grâce à votre courage et votre ténacité ! Nul doute que le pauvre bougre que je suis se serait laissé abuser par votre charme et votre soi-disant désespoir. S’il n’en avait tenu qu’à moi…

 

Le comte ne prit pas la peine de terminer sa phrase et vida d’un trait le verre qu’il venait de se servir. Consciente qu’elle venait de jouer son dernier atout, Bluenn sentit le découragement la gagner. Gaël devina son désarroi et lui saisit la main. D’une voix redevenue cynique, il l’encouragea à se lever.

– Je vous le répète, chère comtesse, profitez des distractions de la cour ! Je vous invite à savourer votre dernière soirée de femme libre. Ce n’est pas dans notre future demeure que vous trouverez tant de plaisirs et d’amusements en tout genre. Allez donc, Bluenn ! Vous avez mon entière bénédiction ! Finissez de tourner la tête à tous ces imbéciles prétentieux pendant que je ferai mine de ne rien voir. Il me plaît de vous savoir légère et inconstante quand tous vous croient désespérée et soumise !

Bluenn lui lança un regard haineux.

– Je vous retrouve enfin, ma fiancée ! J’ai cru un moment que le Ciel me punissait de mes innombrables péchés en m’envoyant une épouse docile et aimante dont je n’aurais su que faire. Me voilà, rassuré ! ajouta-t-il plein de malice.

 

Excédée par la bonne humeur du comte qui rimait mal avec son désespoir, Bluenn se dirigea d’un pas mal assuré vers un groupe de jongleurs. Morose, elle les observa sans plaisir. La colère avait laissé place à l’abattement et même les visages grimaçants des troubadours ne pouvaient trouver grâce à ses yeux. Abattue, Bluenn vit défiler devant elle de joyeux caroleurs. Elle ne fit pas un geste pour se joindre à eux. Avec une infinie douceur, une vieille femme à l’allure stricte et austère enlaça son bras autour de ses épaules. Étonnée, Bluenn se retourna pour la dévisager. Ses yeux pâles et usés la regardaient, emplis de compassion. Après avoir essuyé les moqueries du comte, cette soudaine sollicitude finit de la bouleverser complètement. Sans pouvoir se contenir davantage, elle éclata en sanglots. D’un geste plein de tendresse, la noble et puissante dame l’attira contre elle. À bout de forces, Bluenn se laissa aller à sa peine, finissant par là de s’attirer les faveurs d’une cour dont elle n’avait, hélas, plus que faire. Non loin de là, le seigneur de Drev esquissa un sourire diabolique. L’accueil inespéré fait à sa future cousine lui laissait entrevoir un avenir plein de promesses. Un avenir où la princesse Filomena et elle auraient désormais une place de choix.

OceanofPDF.com