La ballade de Kassandre
Chapitre 8
La cérémonie de mariage eut lieu tôt dans la matinée. Une messe en latin, à laquelle Bluenn ne comprit rien, fut célébrée par l’évêque d’Azenor celui-là même qui l’avait dévisagée d’un air suspicieux dès le premier soir. Hautain et froid, il marmonnait un chant liturgique qui semblait ne plus devoir en finir. À ses côtés, Gaël soupirait, impatient de prendre la route. Bluenn jeta un bref coup d’œil aux personnes présentes. Elles n’étaient guère nombreuses. La plupart des seigneurs et dames de la cour avaient décliné l’invitation du seigneur de Drev. Beaucoup signifiaient par là leur désapprobation et leur indignation de la voir unie au sinistre comte de Gweltaz. Du moins, c’est ce que pensait Bluenn. Elle ne pouvait se douter de la véritable raison de leur absence. Seule Noyale, dans son coin, connaissait la terrible vérité et se taisait de peur de voir sa maîtresse s’effondrer sous le poids d’une telle révélation. Comme dans un brouillard, la comtesse vit soudain le seigneur de Gweltaz se pencher sur elle. Impassible, elle le laissa glisser l’anneau nuptial à son annulaire sans esquisser la moindre réaction. D’un air grave et compassé, l’évêque éleva la main et bénit les deux époux. Bluenn s’étonna intérieurement de la tristesse et de l’ennui qui présidaient à la cérémonie de mariage. Même si elle ne l’avait pas souhaité, il lui aurait été moins pesant de voir s’agiter autour d’elle de joyeux drilles tandis qu’une prêtresse aurait élevé ses bras vers le ciel en invoquant la toute-puissance de la Grande Mère Dana. Mais peut-être que la coutume ne souhaitait pas que les époux se réjouissent davantage de leur union. D’ailleurs, les devoirs auxquels ils étaient astreints et que l’évêque se plaisait à égrener de sa voix monocorde ne laissaient guère espérer un quelconque bonheur à venir. L’union charnelle, expliquait le prélat, n’était tolérée que dans le cadre du mariage et dans l’unique intention de procréer. Bluenn étouffa un petit rire en entendant cela, vite réprimé, devant le regard sévère et menaçant que lui adressa son père. Heureusement, pour sa part, elle entendait bien s’épargner le poids d’enchaîner des grossesses non désirées. Tendrement, elle échangea un sourire entendu avec sa tendre Noyale. Celle-ci tapota doucement la bourse qui pendait à sa ceinture et lui adressa un clin d’œil discret qui n’échappa pas au comte de Gweltaz. Surpris, il voulut s’en ouvrir à son épouse mais un bref rappel à l’ordre de l’évêque dispensa Bluenn de toute explication. Imperturbable, le prêtre continua d’asséner ses directives en direction de Gaël et Bluenn :
– Le temps pour embrasser est court et restreint. Les rapports sont formellement interdits lors du cycle de la femme et de l’année liturgique. Par ailleurs, une seule position est tolérée, à savoir celle qui laisse l’homme dominer son épouse. Toute violation à l’une de ces lois peut être cause de péché mortel.
La comtesse ne put réprimer son exaspération. Comment de telles inepties pouvaient-elles trouver écho dans une contrée soi-disant civilisée ? Du moins, cela la dispenserait-elle de devoirs conjugaux trop nombreux, se consola-t-elle. La perspective de devoir partager sa couche avec l’homme violent et brutal qu’elle devinait n’était pas de nature à l’enchanter. À vrai dire, elle redoutait de se retrouver seule avec lui. La dernière injonction du prêtre finit de la terroriser complètement. Afin de s’assurer de la virginité de la comtesse, quatre chevaliers devaient être désignés par ses soins pour attendre devant la porte de la chambre nuptiale que son mari rapportât les draps tachés de sang, preuve formelle et indiscutable de l’honneur de la jeune épousée. Bluenn blêmit en entendant énoncer la sentence qui menaçait une épouse dépucelée avant l’heure. Son mari détenait droit de vie ou de mort sur sa femme et la découverte de son déshonneur l’autorisait à en user sans encourir le moindre risque de poursuite devant les tribunaux. Chancelante, la comtesse d’Aouergwenn sentit ses jambes se dérober. Gaël lui lança un regard interrogateur. Tandis qu’elle s’agrippait à son bras pour tenter de dissimuler son trouble, le comte enjoignit à l’évêque de se hâter.
– Ne pourrait-on conclure, votre sainteté ? grogna-t-il. La route qui mène à Drev est longue et dangereuse. Je souhaiterais arriver avant la nuit, ne vous en déplaise !
Le haut dignitaire émit un haut-le-cœur devant ce manque de respect intolérable. Mais un léger toussotement du redoutable seigneur de Drev le dissuada de prolonger plus avant la cérémonie. Rapidement, il bénit une énième fois les deux époux et les encouragea à suivre la voie du Seigneur. Sans s’attarder davantage, il disparut dans la sacristie, suivi par Konogan et ses barons. Bluenn se retrouva seule devant l’autel aux côtés de son mari.
– Vous me semblez fort pâle, ma dame ! fit-il remarquer. Serait-ce la perspective de vos noces qui vous effraie à ce point ?
– Serait-ce si surprenant ? rétorqua Bluenn. Je n’ai rien entendu ici qui puisse me faire éprouver une quelconque envie de partager votre couche. Il semblerait même que je doive me résoudre à mourir si tel était votre bon plaisir.
– Il est vrai que nos coutumes peuvent apparaître barbares à vos yeux. Mais rassurez-vous, je me sens d’humeur plus câline que meurtrière en votre présence, voulut plaisanter le comte.
Bluenn détourna la tête.
– Ne soyez donc pas si craintive, ma dame, insista le comte. Je ne suis pas le monstre que vous redoutez. Par ailleurs, vous avez certainement mal saisi le sens des paroles de ce satané prêtre ! Les soupçons qu’il vous porte seront vite dissipés et votre honneur ne souffrira pas la moindre discussion, je peux vous l’assurer.
– Est-il donc communément admis sur vos terres que la grandeur d’une épouse ne peut se mesurer qu’à sa capacité à arriver pure et sans tache jusqu’au jour de son mariage ? s’énerva la comtesse de Gweltaz. Quelle curieuse contrée que la vôtre, décidément ! Et j’imagine sans peine que la question de votre chasteté ne se pose pas par contre. Que vous ayez connu les joies de la chair ne peut être considéré comme un obstacle à notre union, n’est-il pas ?
Gaël esquissa une moue de surprise.
– Par le Ciel, Bluenn ! Essaieriez-vous de me faire comprendre…
Le comte n’eut pas le temps de finir sa phrase. Déjà, Konogan et ses acolytes venaient les rejoindre pour les féliciter. Non sans une grande hypocrisie, chacun présenta ses hommages les plus respectueux à la comtesse barbare qui leur rendit leurs sourires sans aucune chaleur. Quand vint le tour de son père de l’embrasser, Bluenn recula.
– N’avez-vous rien à me dire, avant que nous nous quittions, père ? lui demanda-t-elle sur un ton de reproche.
Zavier fit mine de ne pas comprendre.
– Adieu donc, assena Bluenn d’un ton sec.
Sans attendre son époux, elle monta dans le carrosse qui portait les armoiries de Drev. Tirant d’un geste sec sur les rideaux, elle se recula dans la pénombre pour mieux cacher ses larmes. L’indifférence de Zavier venait d’atteindre des limites du supportable. Ne disposant d’aucune assurance de revoir un jour sa fille vivante, il n’avait pas émis le moindre geste pour la retenir. Meurtrie, Bluenn se mura dans un silence dont rien ne put la faire sortir.
Ni la vue des splendides paysages qui se déroulaient au fil des heures devant ses yeux, ni le bavardage incessant de sa douce dame de compagnie ne parvenaient à la dérider. Le voyage lui sembla durer des heures. De temps à autre, Gaël venait s’enquérir de la fatigue des deux passagères mais seule Noyale lui répondait poliment. Bluenn se contentait quant à elle de hocher la tête d’un air maussade. Respectant son silence, le comte repartait aussitôt en ordonnant à ses laquais d’accélérer l’allure. Des forêts qu’elles traversaient, émanait un parfum doux et enivrant qui finit cependant par venir à bout de la mauvaise humeur de la jeune femme. Étonnée, elle réalisa à quel point l’air de la ville lui était incommode et combien elle préférait le refuge des grands arbres souverains. Leur mystère et leur aura avaient le don de la plonger dans une douce béatitude qui la consolait des multiples blessures de sa vie. Du moins pourrait-elle se réfugier aux fins fonds de la forêt toutes les fois qu’elle sentirait son âme chavirer sous le poids des épreuves. Unie à la nature, elle ne se sentirait jamais vraiment seule. Cette pensée lui redonna espoir. Après tout, l’avenir n’était pas si sombre. Sa tendre et fidèle dame de compagnie avait juré de rester auprès d’elle quoi qu’il puisse arriver. Cette preuve d’amitié la touchait infiniment.
– Je lui rends bien mal son dévouement, pensa tout à coup Bluenn.
Soucieuse de lui témoigner sa reconnaissance, la jeune comtesse se pencha vers Noyale et déposa un furtif baiser sur sa joue.
– Merci d’être là, murmura-t-elle tendrement.
– Vous n’avez pas à me remercier, madame, protesta son amie.
Le sourire qui trônait sur son visage démentit la sincérité de ses paroles.
– Que penses-tu de ces forêts, Noyale ? questionna la jeune femme satisfaite.
– Elles sont d’une incomparable beauté ! s’enthousiasma Noyale. Bien sûr, elles ne peuvent prétendre égaler la magnificence des bois de l’Aouergwenn. Cependant, il demeure ici un esprit puissant et bienfaisant qui n’a pas été invoqué depuis bien longtemps, si vous voulez mon avis.
– Je compte sur toi pour le réveiller, grande et redoutable prêtresse, taquina gentiment Bluenn.
– Bluenn, vous savez fort bien que vous êtes déjà à votre âge une prêtresse bien plus douée que je ne le serai jamais, rétorqua-t-elle mi-sérieuse, mi-amusée. Si l’une de nous doit invoquer des forces supérieures en provenance de cette mystérieuse terre de Drev, ce sera vous et non moi ! Pour ma part, je me contenterai d’aller cueillir les innombrables plantes que je vois pousser çà et là et auxquelles personne ne semble prêter attention. Mais, nous voilà arrivées, dirait-on, madame ! s’exclama soudain Noyale. Voyez ce château qui s’élève à l’horizon ! Ne serait-ce point la demeure du seigneur de Drev et de son cousin ?
– Si fait ! clama le comte de Gweltaz qui revint chevaucher aux côtés du carrosse. Bienvenue dans votre nouvelle demeure, madame !
Bluenn dirigea son regard vers l’endroit que lui désignait le comte. Campé sur un rocher qui dominait la vallée, le château de Drev couvrait à lui tout seul près de deux hectares. Son architecture militaire contrastait avec l’aspect sauvage et verdoyant du paysage. Ses tours et ses créneaux laissaient deviner sans doute possible le rôle premier de la forteresse. Point stratégique, elle constituait un lieu imprenable. Bluenn sentit son cœur se serrer. Si elle avait caressé l’idée de s’enfuir, la vue du château lui fit rapidement perdre ses illusions. Protégée par des marais, la demeure s’avérait inaccessible à qui ne connaissait pas les mille et un sentiers qu’il fallait emprunter pour s’en approcher. La montée au sommet prit près d’une demi-heure. À bout de souffle, les chevaux déposèrent leurs cavaliers dans la cour intérieure au milieu de laquelle trônait un donjon d’une hauteur impressionnante. Bluenn descendit péniblement du carrosse en maugréant contre les rigueurs du chemin. Mais, Noyale coupa vite court à ses lamentations. Discrètement, elle lui fit signe de regarder autour d’elle. Instantanément, Bluenn comprit l’inquiétude de sa compagne : le château regorgeait d’hommes en armes.
– On dirait qu’une guerre se prépare ici, fit-elle remarquer à voix basse.
Son amie acquiesça. Comme elle voulait poursuivre, Gaël les rejoignit.
– Eh bien, madame ! J’espère que la fatigue du voyage ne me privera pas de votre présence au souper de ce soir ? interrogea-t-il tout en lui baisant la main. Apprécieriez-vous de vous délasser dans un bain chaud et parfumé avant de me rejoindre dans la grande salle ?
– Volontiers, monsieur, accepta Bluenn étonnée par tant de sollicitude. Mais je crains fort de me perdre dans le dédale des couloirs tant me paraît immense la demeure de votre cousin.
– Avez-vous jamais vu semblable édifice ? s’enorgueillit le comte de Gweltaz. Ce château est une pure merveille et il est vrai que l’on peut s’y perdre facilement. Mais rassurez-vous ! Sklaer veillera sur vous dorénavant. Je viens de l’attacher à votre service. Il vous obéira en tout point et vous servira de guide. Sklaer ! appela-t-il. Assure-toi que ces dames ne manquent de rien ! Hâte-toi gredin !
Noyale et Bluenn échangèrent un regard entendu. La prévenance du comte venait de trouver une explication. Sklaer avait de toute évidence pour mission d’espionner leurs moindres faits et gestes. Sa présence à leurs côtés rendrait difficile toute tentative d’évasion. La comtesse soupira. Décidément, son époux semblait détenir le don de lire dans ses pensées. Résignée, elle remercia rapidement son époux et s’en alla rejoindre ses appartements.
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