La ballade de Kassandre

Véronique Alunni · Chapitre 3 sur 35

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La ballade de Kassandre

Chapitre 3

 

Si Bluenn tremblait intérieurement à l’idée de rencontrer son futur époux, elle n’en laissa rien paraître. Resplendissante dans une robe vert émeraude qui soulignait la profondeur de son regard, elle avançait souriante et légère dans la salle des festivités et les chevaliers présents ne purent s’empêcher de la contempler avec envie, tant elle respirait la sensualité et la grâce. Le cœur du comte Zavier s’emplit de fierté en constatant le succès de sa fille. Les jeunes damoiseaux se pressaient autour de Bluenn qui souriait poliment de leurs discours enflammés. Comme elle le lui avait promis, elle adoptait une attitude humble et réservée. Satisfait, le comte l’abandonna à ses prétendants d’un soir et entreprit de retrouver le seigneur Konogan, parmi la foule des courtisans. Il ne tarda pas à l’apercevoir, occupé à deviser avec un chevalier à l’allure sombre qui semblait fort contrarié par leur conversation. Zavier hésita un moment puis prit sur lui d’interrompre leur altercation.

– Seigneur Konogan, quelle joie de vous voir ! s’exclama tout haut le comte.

– Mon cher comte, vous arrivez à point nommé ! s’exclama Konogan, visiblement soulagé de le voir arriver. Approchez que je vous présente mon fidèle cousin et votre futur gendre ! Le comte Gaël de Gweltaz !

Zavier d’Aouergwenn s’inclina respectueusement devant le chevalier qui le dévisagea d’un air hautain et méprisant. Feignant d’ignorer l’affront, il se tourna vers le seigneur Konogan décidément plus avenant et courtois.

– Seigneur Konogan, je vous renouvelle une nouvelle fois ma fidélité et vous assure que désormais nos familles seront unies, que ce soit dans la victoire ou dans la défaite, clama-t-il d’une seule traite.

Gaël de Gweltaz leva les yeux au ciel, agacé, mais Konogan lui fit signe de se contenir.

– Oui, bien sûr, mon cher ! Désormais, nous sommes une grande et belle famille ! Il ne reste plus qu’à sceller l’union de votre fille et de mon cousin, ce qui sera une pure formalité. Les bans sont déjà publiés. Nous ferez-vous l’honneur de pouvoir saluer la jeune comtesse toutefois ? Mon cousin me faisait part de ses inquiétudes, si vous voyez ce que je veux dire, répondit-il non sans réprimer un sourire.

– Oh ! Ma fille a toutes les qualités requises pour devenir une parfaite épouse, croyez-moi ! Laissez-moi un instant, je vais l’envoyer quérir afin que vous en jugiez par vous-même.

Il fit signe à Noyale qui se tenait non loin.

– Prévenez ma fille que nous l’attendons ! Hâtez-vous ! ordonna-t-il l’air supérieur.

Gaël lança un regard entendu à son machiavélique cousin.

– La pauvre enfant ne se doute pas du malheur qui est le sien, lui chuchota-t-il à l’oreille avec ironie. Il m’en vient presque des remords. Que dirait le comte d’Aouergwenn s’il découvrait la vérité sur sa belle et grande famille ?

– Nul doute qu’il me déclarerait la guerre sur le champ ! C’est pourquoi ce mariage doit avoir lieu au plus vite. Une fois célébré, cet imbécile prétentieux ne pourra plus revenir en arrière ! Et l’Aouergwenn sera à moi, se réjouit à voix basse Konogan de Drev. Mais voyez donc cette beauté qui s’avance vers nous, cousin ? lança-t-il plus fort. Il me semble que vous voilà particulièrement chanceux, Gaël. Trop, m’est d’avis ! À y réfléchir, c’est peut-être moi qui aurais dû me lancer dans ces épousailles !

 

Gaël de Gweltaz tourna la tête lentement en soupirant. Si seulement il avait pu prendre son cousin au mot. La mort dans l’âme, il tenta d’apercevoir sa future femme mais Konogan, qui s’était précipité sur elle, la masquait tout entière. Gaël ne fit pas un geste pour aller la saluer et se contenta d’attendre qu’on la lui amenât. Tout en vidant son gobelet, il songea à la belle et mystérieuse inconnue qu’il avait croisée l’après-midi. Si seulement…

– Gaël ! Ne torturez pas davantage cette noble damoiselle ! s’écria Konogan avec malice. Et venez la persuader de son heureuse fortune !

Gaël se dirigea à contrecœur vers son cousin. Arrivé à sa hauteur, il s’immobilisa, stupéfait. La merveilleuse et fougueuse dame de ses pensées se tenait devant lui, aussi raide et blanche qu’une statue.

 

Quand Bluenn vit s’approcher le seigneur Konogan, elle crut d’abord s’évanouir de terreur tant l’idée d’être mariée à un individu aussi vil et malsain la répugnait. Elle se reprit pourtant, consciente que pas une trace de désarroi ne devait se lire sur son visage. Incrédule, elle laissa le comte de Drev lui présenter ses hommages avec déférence. Il lui fallut un bon moment pour comprendre que le terrible seigneur qui la convoitait sans retenue n’était pas l’homme auquel on la destinait. Tétanisée, elle attendit donc qu’on lui présentât le comte de Gweltaz. Le cœur lourd de pressentiments, elle se tourna vers l’homme que lui désignait Konogan. Un frisson d’horreur la parcourut de part en part. Presque malgré elle, elle s’agrippa au bras de son père. Le seigneur qui se dirigeait vers elle n’était autre que l’ignoble chevalier qui avait jeté à terre le jeune et désormais infortuné comte de Boscat. Le destin se jouait d’elle de la manière la plus cruelle qui soit ! Aussi pâle que la mort, elle entendit son sinistre fiancé s’exclamer avec un enthousiasme non dissimulé :

– Ma damoiselle ! Quelle surprise ! Que ne vous ai-je salué plus tôt ! Je n’ose deviner, tant mon émoi est grand. Ne me dites pas que la comtesse d’Aouergwenn et vous ne faites qu’un. Je ne pourrai croire à tant de bonheur !

– Si fait, monsieur, s’empressa de répondre Zavier en voyant Bluenn reculer avec effroi. J’ai l’honneur de vous présenter ma chère et unique fille. Je vous fais confiance pour la guider et la conseiller dans ce nouveau monde qui sera le sien désormais.

– Comptez sur moi, répondit Gaël tout en baisant la main de la jeune femme. Elle ne saurait se trouver en de meilleures mains, je peux vous en assurer, poursuivit-il avec un sourire énigmatique. Mais je manque à tous mes devoirs ! Permettez-moi, ma damoiselle, de vous offrir un rafraîchissement. Il me semble que vous manquez de salive, ce soir ! Je vous ai connue plus loquace tantôt. Votre silence me trouble.

– Vous vous connaissez donc ? s’étonna le comte Zavier.

– J’ai eu l’incroyable honneur de croiser votre fille au tournoi, sieur Aouergwenn, s’amusa Gaël en constatant la rage qui commençait à emplir les magnifiques yeux de sa promise. Elle m’est apparue, comment dire ? Perdue et peu assurée dans ses choix. Il s’en est fallu de peu qu’elle ne se compromette dans une aventure, de manière fort peu judicieuse, si vous me permettez cette remarque.

Le sang de Bluenn ne fit qu’un tour. Elle voulut riposter mais son père ne lui en laissa pas l’occasion. Furieux, il se tourna vers elle :

– Comment ? Qu’est-ce que j’apprends, ma fille ? Vous vous déshonorez en public ? Que n’ai-je appris plutôt votre inconduite ! Je vous aurais donné une leçon dont vous vous souviendriez !

– Tout doux, cher beau-père ! coupa Gaël. Je n’y ai point vu malice, soyez rassuré. Si bien que je me suis permis de la raisonner et de lui montrer l’erreur qui était la sienne. Mais peut-être y suis-je allé un peu fort, je le crains. Je redoute de n’avoir quelque peu froissé sa sensibilité. Vous m’en voyez désolé !

Gaël feint le repentir le plus sincère et s’inclina devant Bluenn. Le comte d’Aouergwenn saisit sa fille par le bras.

– Voyez la chance que vous avez, ma fille ! Le seigneur Gaël est décidément un homme juste et bon, qui ne vous tient pas rigueur de vos égarements. Je vous ordonne de lui obéir sagement et de suivre à la lettre tous ses conseils. Que me voilà soulagé de savoir ma fille destinée à un véritable chevalier chrétien, monsieur ! poursuivit-il en prenant Konogan dans les bras. Venez mon ami ! Allons boire à cette heureuse alliance !

Et entraînant le seigneur de Drev qui réprimait difficilement un fou rire, il se dirigea vers des tables recouvertes de plats et de carafes en abondance, laissant Gaël et Bluenn seuls face à face.

– Misérable ! lâcha aussitôt Bluenn verte de rage. Comment osez-vous plaisanter quand le comte de Boscat se meurt peut-être dans son lit ?

– Qui vous dit que je plaisante, Bluenn ? rétorqua le comte de Gweltaz acerbe.

Interdite, la jeune comtesse recula d’un pas.

– Prétendriez-vous m’avoir sauvée cet après-midi des griffes d’un chevalier félon ? C’est ce que vous affirmez ?

Pour toute réponse, Gaël émit un long soupir.

– Je ne vous crois pas ! s’emporta Bluenn. Vous êtes un être vil et misérable qui profitez de son absence pour l’accabler et l’accuser injustement ! S’il était là, il vous ferait ravaler votre venin !

– Vraiment ? ironisa le comte. Vous m’aviez déjà promis un tel avenir, me semble-t-il. Et voyez donc où nous en sommes ! Le voilà gisant lamentablement dans son lit pendant que je m’apprête à vous prendre pour femme. Décidément, je ne vois aucune raison de trembler. Si ce n’est de désir, lui souffla-t-il à l’oreille.

Scandalisée, Bluenn se dégagea vivement de son étreinte et lui lança un regard méprisant.

– Je vous interdis de me parler de la sorte !

– Quoi donc ? Vous aurais-je choquée, ma damoiselle ? se moqua son sinistre fiancé. Il me semblait plutôt que je vous complimentais. Mais peut-être venez-vous tout juste de sortir du couvent et la perspective de vos noces prochaines vous rend-elle nerveuse ?

Tout en parlant, le comte la déshabilla du regard avec une assurance qui mit Bluenn hors d’elle.

– Prenez garde, monsieur ! s’écria-t-elle. Ne me prenez pas pour une de ces jeunes donzelles accrochées à leur chapelet et qui s’évanouissent pour un oui ou pour un non. Que la Grande Déesse en soit remerciée, non, je n’ai jamais mis les pieds dans vos prisons pour femmes ! Aussi, vous ne m’impressionnez pas et je puis vous assurer que passer la nuit avec vous ne sera pour moi qu’une simple formalité dont je m’accommoderai fort mieux que vous. Vous n’aurez tout au plus qu’un corps froid et inerte pendant que vous œuvrerez ! Quant à mon âme, vous ne l’aurez jamais ! Grand bien vous fasse de posséder une femme qui ne vous aimera jamais. Je vous méprise, monsieur.

Gaël poussa un sifflement admiratif.

– Mais quel talent dans le verbe, chère comtesse ! s’extasia-t-il conquis. Je suis décidément un homme comblé. La beauté alliée à tant de passion ! Voilà qui me promet des moments d’une rare intensité. J’ai hâte de sentir votre corps palpiter contre le mien, ajouta-t-il en se penchant à son oreille. Car il s’enflammera, je vous le promets.

– Jamais ! enragea la jeune femme furieuse de ne pas réussir à trouver une faille dans l’armure de son futur mari.

Mais cette promesse ne le découragea pas. Au contraire, il semblait ravi de la voir lui tenir tête.

– Vous viendrez à moi, frémissante et offerte, Bluenn, poursuivit-il d’une voix chaude et troublante. Mais qu’est-ce que le corps d’une femme sans son cœur, si ce n’est un désert froid et cruel où je n’ai nulle envie de me perdre ? Laissez-moi une chance de vous apprivoiser, ma dame ! Et cessons là nos querelles.

– Ne rêvez pas, comte de Gweltaz ! Je serai peut-être votre épouse mais jamais votre amante. Ne perdez pas votre temps, ni le mien. Notre alliance n’est que pur arrangement. Il en sera de même de notre relation. Je n’éprouve pour vous nulle attirance et n’en éprouve aucun regret !

Gaël la regarda d’un air étrange. Ses yeux noirs et pénétrants semblaient vouloir la percer à jour et Bluenn en éprouva un profond malaise. C’était comme s’il recherchait la faiblesse qui la perdrait et la soumettrait à son pouvoir. Plus troublée qu’elle ne l’aurait voulu, la jeune femme s’efforça de soutenir son regard. Mais l’intensité avec laquelle il la contemplait finit de lui faire perdre ses moyens. Gaël profita de son trouble pour la prendre dans ses bras.

– Bluenn, chuchota-t-il. Prenez garde à vos propos. Je ne suis pas homme à me laisser choquer par un langage libre et passionné. Bien au contraire ! Personnellement, je n’accorde aucun crédit aux discours colportés par les prêtres du roi et n’affiche un comportement chrétien qu’en public. Vous aurez bientôt tout loisir de le constater. Mais il règne à la cour un puritanisme grandissant et vous vous mettez en grand danger en ne surveillant pas davantage vos paroles. Apprenez que le bûcher vous guette si vous n’adoptez pas, du moins officiellement, une attitude pieuse et réservée. Vos écarts de langage pourraient bien vous coûter la vie. Prenez mes avertissements au sérieux, je vous en conjure ! Efforcez-vous d’adopter un comportement plus respectueux à mon égard et ne haussez plus le ton. L’évêque nous observe depuis un bon moment maintenant. Je le soupçonne de vous vouer, ainsi qu’à votre père, une haine sans limite. Votre comté n’a pas bonne réputation dans nos terres.

Bluenn tourna la tête vers l’homme que lui désignait le comte. Revêtu de ses habits d’apparat, il trônait auprès d’une jeune et élégante princesse qu’elle devina être la fille du roi. Son visage austère et sans grâce laissait apparaître deux fissures en travers desquelles on devinait une âme fourbe et cruelle. Bluenn frémit. Elle comprit que le seigneur de Gweltaz ne lui mentait pas. À contrecœur, elle s’efforça d’adopter un air soumis et contrit.

– Je suppose que vous n’avez pas tout à fait tort ! Même si je n’apprécie pas vos manières, je vous sais gré de me mettre en garde. Je ne suis pas une habituée de la cour et j’imagine qu’il va me falloir dorénavant modérer mes propos, en public tout au moins. Dans nos contrées, les femmes sont libres de s’exprimer haut et fort à l’égal des hommes. Il va s’en dire qu’il me faudra faire beaucoup d’efforts pour parvenir à me montrer servile et résignée. Si du moins vous pouviez cesser de me provoquer, je pourrais sans doute vous faire meilleure figure.

– Si fait, ma jeune et fougueuse promise, répondit le comte charmé. Je vous promets de ne plus vous contrarier de toute la soirée. Je saurai me montrer si courtois et respectueux que toutes les dames de la cour finiront vertes de jalousie et se surprendront à faire mille reproches à leur époux. Vous en viendrez vous-même à regretter de m’avoir chahuté !

Bluenn ne put réprimer un sourire devant le visage faussement sincère du comte.

– Vous voyez ! Vous m’aimez un peu, déjà ! lui susurra-t-il malicieusement.

 

Soudain d’une exquise courtoisie, le comte invita Bluenn à le suivre afin de la présenter aux chevaliers et leurs épouses qui se pressaient dans l’immense salle du banquet. Désormais sur ses gardes, la jeune femme se mit à observer son futur époux avec attention. Excessivement poli avec ses interlocuteurs, il mimait la déférence pour mieux se moquer d’eux dès qu’ils avaient le dos tourné. En peu de temps, Bluenn apprit ainsi nombre de détails indiscrets sur la vie de chacun des hauts dignitaires du royaume. Les phrases assassines que lui glissait son futur époux à l’oreille n’étaient pas dépourvues d’humour et il réussit à plusieurs reprises à lui arracher un sourire. De toute évidence, le comte était d’une intelligence redoutable. Il excellait dans l’art de percer à jour les motivations secrètes de chacun. L’hypocrisie qui régnait à la cour ne semblait pas l’affecter outre mesure. Il en jouait au contraire avec une habileté diabolique. Tour à tour charmant puis cynique, il décontenançait les chevaliers qui tentaient de l’amadouer pour obtenir ses faveurs. Elle ne put s’empêcher d’en éprouver une certaine admiration.

Mais soudain, les conversations s’interrompirent et la fille du roi se leva pour annoncer le début des festivités. Bluenn prit conscience, tout à coup, de l’opulence et de la richesse des plats qui circulaient dans la grande salle. Après avoir été invitée à se laver les mains, elle s’assit aussi dignement qu’elle le put sur des coussins diaprés. Le menu comportait toutes les nourritures terrestres, célestes et marines que la nature pouvait produire. Aux viandes précieuses succédaient les poissons les plus goûteux. Des vins délicats et parfumés étaient servis dans des coupes en argent. Les tables chargées de gaufres et de piment, de fruits, de beignets, de roses et de violettes fraîches étaient quant à elles un ravissement pour les sens. La salle avait été décorée avec un faste insensé pour la simple « paysanne » qu’elle était et elle se sentit prise de vertiges en contemplant les centaines de bougies scintiller et se refléter dans l’argenterie royale. Les tentures qui décoraient la salle rappelaient les exploits des rois de l’Archipel des Anges et la finesse de leurs dessins laissait deviner des heures et des heures de travail. Jamais, Bluenn n’avait contemplé pareilles splendeurs. Gaël, qui ne la quittait pas des yeux, devina son émotion et s’appliqua à lui conter les scènes de chasse et de guerre qui ornaient les murs. De sa voix chaude et rocailleuse, il lui murmura les victoires et les défaites d’antan avec une passion et un respect non feints. Troublée malgré elle, Bluenn commença à sentir ses sens s’enflammer toutes les fois que le comte se penchait à son oreille. Inquiète de l’inclination qu’elle se surprenait à ressentir pour un homme qu’elle haïssait peu de temps auparavant, elle s’obligea à renoncer aux délicieuses boissons que les serviteurs lui proposaient. Il était fort probable en effet que le comte s’évertua à la séduire tout comme il le faisait avec les autres courtisans. Elle ne devait pas se laisser tromper par ses airs conciliants. Il avait prouvé l’après-midi même quel être cruel et violent, il pouvait être. À cette pensée, la jeune femme frissonna.

– Allez-vous bien ? Vos mains sont glacées tout à coup, s’inquiéta le comte. Il serait moins étonnant de suffoquer pourtant ! Dois-je faire appeler votre suivante ?

– Comment ? s’étonna-t-elle. Oh, non ! Rassurez-vous, ce n’est rien. C’est sûrement le vin qui…

Mais Bluenn ne put finir sa phrase. Des images noires et cruelles venaient de s’insinuer en elle à une vitesse vertigineuse. Des scènes de meurtres et de tortures défilaient devant ses yeux tandis que des hurlements désespérés retentissaient au plus profond de son âme ! Chancelante, elle s’accrocha au bras de Gaël.

– Bluenn, mais qu’avez-vous par le Ciel ? s’écria-t-il.

Au moment où le comte s’apprêtait à la soulever, une musique douce et entraînante retentit au loin. Les jongleurs s’étaient levés et se disputaient la faveur de se faire écouter. Violes, harpes et flûtes se mélangèrent gaiement. Leur mélodie parvint jusqu’à l’esprit de Bluenn qui peu à peu retrouva des couleurs. Comme dans un rêve, elle sentit les mains chaudes et vigoureuses de Gaël autour de sa taille. Doucement, elle s’enfuit d’entre les deux mondes pour se réfugier dans l’étreinte forte et rassurante de son étrange fiancé. Le comte la regarda étrangement.

– Vous sentez-vous mieux à présent ?

– Oui. Je vous remercie, murmura Bluenn dans un souffle. J’espère que je n’ai effrayé personne.

– Voilà bien la question ! s’énerva Gaël. Que m’importent ces ivrognes quand vous manquez de mourir entre mes bras ! Me direz-vous enfin ce qui vous arrive ?

– Je… Je ne peux l’expliquer moi-même, mentit Bluenn, gênée. Mettez cela sur le compte de la fatigue et de l’émotion. Ces derniers jours ont été éprouvants.

– Pourquoi ai-je l’impression que vous me cachez quelque chose, Bluenn ? coupa le comte.

– Peut-être parce que vous fréquentez trop la cour du roi, messire, rétorqua la jeune femme. Vous soupçonnez dès lors tout être de malveillance ou de dissimulation !

Le visage du comte s’éclaircit.

– Je crois que vous avez retrouvé tous vos esprits, Bluenn ! Vous m’en voyez ravi. Je comptais vous inviter pour la prochaine danse !

– Je me vois contrainte de refuser, monsieur. Si vous le permettez, j’aimerais me retirer afin de prendre du repos. Je crains de ne pas être entièrement rétablie.

Gaël de Gweltaz s’inclina respectueusement devant elle.

– Aurai-je la joie de vous apercevoir au tournoi demain ?

– Cela dépend, monsieur. Qui comptez-vous occire ? lança Bluenn.

Le comte lui baisa la main.

– Je promets d’être le plus loyal des chevaliers, ma damoiselle. Je suis même prêt à perdre, si vous me l’ordonnez.

– Vraiment ? ironisa la jeune femme. Dois-je comprendre par là que vous ne vous sentez guère habile à remporter les épreuves de demain ? Ainsi vous rusez afin de me faire porter la responsabilité de votre défaite.

– Détrompez-vous, Bluenn ! Je suis imbattable à l’épée. Nul n’a encore réussi à me vaincre ! répliqua le comte, touché au vif.

Bluenn se contenta de le saluer sans plus un mot et se dirigea d’un pas vif à travers la salle à la recherche de sa tendre Noyale. Elle la trouva, accoudée à une balustrade, en train de siroter un vin au piment. Fermement, elle la saisit par le bras et l’entraîna vers la sortie sans se soucier de ses protestations.

– Suis-moi, Noyale ! Et cesse de gémir ! Tu dois m’aider. Tu m’entends ? J’ai eu une vision !

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