La ballade de Kassandre

Véronique Alunni · Chapitre 24 sur 35

Pages du PDF

La ballade de Kassandre

Chapitre 24

 

Quand Bluenn reprit ses esprits, ce qu’elle aperçut en premier fut le magnifique plafonnier incrusté de pierreries qui trônait au-dessus de sa couche. D’une précision remarquable, il se déroulait et s’enroulait en de multiples torsades, toutes dorées à l’or fin et pailletées de minuscules diamants. Lentement, le bourdonnement qui avait envahi son esprit s’apaisa pour laisser venir à elle la voix tendre et chaleureuse de Noyale.

– Là ! C’est fini ! Vous voilà revenue parmi nous à présent. Ne vous inquiétez de rien, Bluenn. Je suis là, murmurait sans discontinuer sa douce amie.

Bluenn s’efforça de se redresser sur sa couche mais l’effort fut trop violent et elle retomba mollement sur sa couverture. Les torsades s’enroulèrent davantage pendant qu’elle entendit Noyale la sermonner.

– Ne bougez pas, Bluenn. Vous êtes épuisée. Il faut être raisonnable. Vous n’irez nulle part dans cet état. Laissez donc votre malaise se dissiper de lui-même et cessez de vous agiter.

– Noyale… murmura la jeune femme. Que m’est-il arrivé ?

– Vous vous êtes évanouie.

Il fallut un long moment à Bluenn avant que tous les événements de la journée lui revinrent en mémoire. Ce fut alors un terrible déchirement ! Partagée entre la culpabilité, l’horreur et la haine la plus intense, l’esprit de Bluenn plongea dans le chaos. En hurlant, elle se redressa sur sa couche à la recherche de Noyale qui la prit fermement dans ses bras. Les yeux hagards, elle déversa son désespoir sur l’épaule de son amie. Des convulsions terribles secouaient son pauvre corps épuisé sans qu’elle parvienne à les contenir. En un immense sanglot, ce fut toute une vie de chagrins, de déceptions et de désillusions qui s’échappa de sa poitrine.

– Noyale ! Oh ! Noyale ! Quelle horreur ! Je n’y survivrai pas ! Je ne pourrai pas survivre à cela ! Je veux mourir !

– Taisez-vous, Bluenn ! Ne parlez pas comme ça ! s’affola son amie. Je suis là, vous entendez ? Je suis là. Il n’est rien que nous ne pouvons surmonter toutes les deux.

– Non, Noyale, hoqueta Bluenn la voix brisée. C’est trop ! Je ne pourrai pas. Je n’ai pas ta force, tu comprends ? Je suis mariée à un assassin, un renégat, un traître ! Auquel je me suis donnée sans la moindre retenue ! Et pour finir, j’ai livré la fille de Stefan à son barbare de cousin. Un monstre, un tyran ! Oh ! Que va-t-il lui faire ? Je n’ose le deviner ! Comme je me déteste ! Comme je me déteste ! Je n’ai rien d’une prêtresse. Rien ! Si j’avais eu le moindre don, je n’aurais pas agi ainsi. C’est père qui avait raison. Toutes ces années à suivre un enseignement vide de sens. Mieux aurait valu pour moi finir dans un couvent. Là, au moins, je n’aurais fait de mal à personne.

– Arrêtez ! La fièvre vous a pris !

– C’est la vérité, Noyale ! Je les ai tous déçus, tous trahis ! Jamais, je ne serai la prêtresse dont rêvait ma mère. Pas plus que je ne serai la douce fille aimante et chrétienne qu’aurait chérie mon père. C’est ma punition ! Je suis damnée ! Damnée pour n’avoir pas compris plus tôt que jamais, je n’aurai la grandeur et la puissance de ma mère, ni la foi de mon père. Je ne crois plus en rien, tu entends ? En rien !

– Ne parlez pas comme ça, Bluenn ! Vos parents eux-mêmes ont commis des fautes dont vous payez le prix aujourd’hui. Par ailleurs, vous n’êtes pas responsable des crimes de votre époux.

– Mais je suis responsable du malheur de Filomena et d’un peuple tout entier ! hurla Bluenn désespérée. Jamais, je n’aurais dû écrire cette lettre ! Jamais ! Tu m’avais pourtant prévenue.

– Vous ne pouviez pas savoir, Bluenn, murmura Noyale soudain gênée. Si l’une de nous est coupable, c’est moi et non vous.

Bluenn releva son visage tuméfié vers sa compagne sans comprendre. Noyale prit une longue respiration et s’éloigna de sa maîtresse.

– Je n’ai pas été honnête avec vous, Bluenn, avoua sa dame de compagnie, les yeux baissés. Ce n’était pas par malice, je vous le jure ! Je voulais simplement vous préserver.

– Qu’essaies-tu de me dire ? questionna avec méfiance Bluenn. Je ne comprends rien. Cette journée n’en finira-t-elle donc pas avec ses révélations ?

– J’ai… J’ai menti !

– Menti ? Mais quand ? Et pour quelle raison ?

– Lorsque vous m’avez demandé de me renseigner sur votre futur époux. J’en avais appris assez pour savoir que vous ne consentiriez jamais à une telle union, et que vous préféreriez fuir ou vous donner la mort plutôt que d’épouser le comte de Gweltaz. J’ai préféré me taire pour vous protéger de vous-même. Vous êtes si impulsive, Bluenn !

– Tu savais ! explosa Bluenn stupéfaite. Tu savais et tu m’as laissé me jeter dans ses bras ?

– Bluenn… Pardonnez-moi, je vous en supplie ! Je ne me doutais pas que le comte était capable de crimes aussi affreux. Je vous le jure !

Indignée par les aveux de son amie, Bluenn se releva d’un coup pour se jeter sur elle. Sans la moindre pitié, elle se mit à la secouer en tous sens.

– Et qu’aurais-tu fait sinon ? Peux-tu me le dire, traîtresse ? Qu’aurais-tu fait ?

– Je suis désolée, Bluenn ! gémit Noyale en se jetant aux pieds de sa maîtresse.

– Désolée ! C’est tout ce que tu trouves à me dire ? Désolée. Oh ! Noyale ! Tu étais la seule famille qui me restait. J’avais confiance en toi !

– Bluenn !

– Va-t’en ! lâcha Bluenn dans un souffle. Va-t’en ! Hors de ma vue ! Je ne veux plus te voir, tu entends ? Jamais !

– Bluenn !

En titubant, la comtesse se dirigea vers la porte de la chambre. L’air lui manquait, et chacune de ses paroles sembla lui arracher le cœur, cependant elle ne céda pas aux suppliques de son ancienne amie.

– Pars ! Pars avant que je ne fasse quelque chose que je regretterai toute ma vie !

Le visage blême, Noyale se releva et se dirigea péniblement vers l’antichambre. Avant de quitter la pièce richement parée de tentures aux couleurs du royaume, elle trouva le courage de se retourner malgré la haine qui emplissait les yeux de la jeune comtesse.

– Bluenn, je ne pars pas loin. Sachez que je serai toujours là pour vous. Je ne vous abandonnerai jamais !

Pour toute réponse, Bluenn claqua violemment la porte avant de s’écrouler en pleurs. Cette fois, c’était terminé. Elle était véritablement seule. Rien ni personne ne pouvait plus la sauver. Son destin tout entier reposait entre ses seules mains. Son destin ! Quel nom pompeux pour une vie aussi misérable. Qui était-elle donc pour avoir osé penser qu’elle sauverait l’Archipel à elle toute seule ? Une nausée la secoua tout entière. De l’autre côté de la porte, se mêlaient des bruits de voix et des bris d’objets qui lui laissèrent deviner sans doute possible qui venait la visiter. Gaël ! Plutôt mourir que de se donner à lui à nouveau ! Rassemblant le peu de forces qui lui restaient, Bluenn se précipita vers sa coiffeuse pour se saisir de la dague qu’il lui avait offerte et la pointa sur sa gorge. Il était temps ! Gaël faisait une entrée fracassante malgré les supplications de Noyale qui l’implorait de laisser à sa femme le temps de se reprendre. Un instant, Bluenn éprouva de la compassion pour son ancienne amie qui, elle le savait, l’avait chérie tendrement. Tant pis pour elle ! Mieux valait la mort plutôt qu’une vie de honte et de misère.

– Adieu, mon époux ! Il est trop tard !

Et sous les yeux effarés du comte, Bluenn recula dans un coin de la pièce. Elle enfonça la dague dans sa gorge. Une petite perle rouge vif glissa le long de son décolleté.

– Non ! hurla-t-il.

Le voyant se précipiter sur elle, Bluenn ferma les yeux et marmonna une dernière prière à l’intention de Dana. Conscient que sa jeune épouse ne tremblerait pas à l’idée de se trancher la gorge devant lui, Gaël recula.

– Arrêtez ! Je vous en conjure ! Je ne m’approcherai pas ! Je le jure ! Voyez comme je me tiens loin de vous ! Par pitié, ne faites rien que vous pourriez regretter !

– Regretter ! sanglota la comtesse d’une voix amère. S’il est une seule chose que je regrette, c’est d’être votre épouse. Mais cela, je peux y mettre un terme !

– Non ! Bluenn ! Au nom du Ciel !

– Le Ciel ? Il me sera plus doux de me retrouver en enfer après ce que j’ai vécu auprès de vous ! Vous êtes un monstre ! Un monstre ! Mais, j’espère que vous m’aimez un peu, mon très cher époux. Que votre cœur recèle une dernière parcelle d’amour ! Celle qui vous hantera lorsque vous tiendrez mon cadavre entre vos bras !

Impressionné autant qu’effondré par la détermination de la jeune femme, Gaël se saisit à son tour de son poignard et le pointa sur sa gorge.

– Dans ce cas, nous mourrons ensemble, Bluenn. Plus rien ne compte, si vous me quittez !

Décontenancée par la réaction de son époux, la main de Bluenn se mit à trembler. Ne sachant si le comte jouait une fois de plus avec elle ou entendait réellement mettre fin à ses jours, elle se tourna vers Noyale. Devant le visage effondré de son amie, le courage commença à lui manquer. Gaël le devina et en profita.

– Je ne crains pas la mort plus que vous. J’ai le double de votre âge et bien trop de crimes sur la conscience. Vous avez été mon seul rayon de soleil dans cette misérable vie. Je mourrai le sourire aux lèvres de vous suivre dans l’au-delà !

– Misérable ! Vous n’aurez même pas la décence de me laisser mourir en paix ?

– Prenez cela pour une dernière ignominie de ma part, si cela vous chante, mais je ne vous laisserai pas partir seule ! Nous serons unis par-delà la mort, mon aimée !

Faisant mine d’être furieuse, mais en réalité immensément soulagée, Bluenn laissa retomber l’arme au sol.

– Cela ! Jamais !

Gaël émit une moue moqueuse. Tout en remettant son poignard dans le fourreau, il recula et referma la porte derrière lui, laissant Noyale tremblante de la tête aux pieds. Brûlante de haine, Bluenn se précipita vers lui.

– Je vais vous faire souffrir mille morts, espèce de scélérat ! Vous entendez ? Mille morts ! Jusqu’à ce que vous me suppliiez de vous achever !

– Voilà que je vous retrouve enfin, ma chère ! Je dois vous avouer mon soulagement. Un instant, j’ai cru vous perdre !

La réaction de Bluenn ne se fit pas attendre. Au comble de la rage, elle frappa le comte au visage, laissant la marque de ses doigts incrustée dans sa joue creuse et sans joie. Pourtant, il n’émit aucune réaction. Hors d’elle, Bluenn se mit alors à s’acharner sur sa poitrine avec une violence qu’elle ne se connaissait pas. Gaël ne bougea pas davantage. Tout juste se protégeait-il le visage quand elle tentait de le griffer. Peut-être pensait-il mériter sa colère. Il était étrange qu’un homme d’une telle carrure se laissât frapper ainsi alors qu’il aurait pu la briser sans effort. Quand, épuisée, Bluenn s’effondra à ses pieds en hurlant, Gaël, contre toute attente, se contenta de s’asseoir à ses côtés, silencieux et grave. La rage dans le cœur, Bluenn rampa péniblement loin de lui. Ses dernières forces l’abandonnaient peu à peu pour céder devant l’inéluctable. Gaël attendait sans un mot. Qu’elle l’acceptât ou non, il ne la laisserait pas.

– Je suis désolé, Bluenn. Je ne désirais pas vous faire souffrir de la sorte.

– Je ne vous crois pas, répondit-elle d’une voix lasse et éteinte. Vous êtes l’être le plus machiavélique et le plus sournois que la terre ait porté.

– Bluenn ! Ce n’est pas vrai. Vous êtes la seule qui compte à mes yeux. Ne croyez pas que je sois fier de ce que j’ai fait. Si je pouvais revenir en arrière…

– Des regrets ! railla la comtesse. C’est trop facile, Gaël ! Allez-vous-en ! Je n’ai nul désir de vous entendre. Tout ce qui sort de votre bouche n’est que poison !

– Je ne partirai pas, Bluenn. Et vous m’écouterez ! J’ai cherché cent fois les moyens de vous le dire. Mais chaque fois, le courage m’a manqué. Je suis un lâche et un menteur ! Doublé d’un assassin ! C’est la vérité. Jamais vous n’auriez dû m’épouser. Je ne mérite pas une femme telle que vous. Pourtant…

Bluenn releva vers le comte son visage ruisselant de larmes. Le désespoir qui se lisait au fond de ses yeux finit de balayer, s’il en avait encore, les derniers doutes de Gaël. Décidé pour la première fois de sa vie à se laisser guider par ses émotions, il se précipita vers cette femme au visage d’ange qu’il avait failli détruire, et la pressa contre lui avec tant de passion que Bluenn se sentit défaillir sous la violence de son étreinte.

– À moi ! Vous êtes à moi, Bluenn ! Je suis votre époux devant Dieu et devant les hommes ! Que vous le vouliez ou non, nous sommes unis jusqu’à la mort !

– Taisez-vous !

– Je vous aime ! insista Gaël en resserrant son emprise. D’un amour si puissant qu’il m’étreint le cœur chaque jour un peu plus. Je suis votre amant avant d’être votre mari, Bluenn ! Le plus éperdu et le plus fidèle des amants !

Et tel un épervier fondant sur sa proie, Gaël renversa sa magnifique épouse sur le tapis richement tissé d’or et d’argent. Sans se préoccuper de ses protestations indignées, il se mit à la déshabiller sauvagement.

– Je ferai de toi ma reine, Bluenn ! La plus puissante et la plus terrible des souveraines !

– Lâchez-moi, espèce de monstre ! Vous êtes complètement fou !

Gaël plaqua Bluenn au sol de telle sorte qu’elle ne put plus esquisser le moindre geste. Lui échapper était impossible pas plus qu’elle ne pouvait se soustraire à ses baisers. Au comble de la terreur, Bluenn voulut appeler mais il la bâillonna d’une main. Un sourire étrange vint éclairer son visage sombre. Un moment, la jeune femme se demanda s’il n’avait pas perdu la raison. Aussi, comme elle en avait pris l’habitude depuis son mariage, Bluenn choisit de se calmer afin de ne pas provoquer inutilement son dangereux époux.

– La partie ne fait que commencer, mon aimée. Il serait dommage de la quitter si tôt. Konogan se destine à être roi, c’est vrai. Mais ce que tu ignores, c’est qu’il ne reculera devant rien pour arriver à ses fins. Le massacre des pêcheurs d’Ish n’était qu’une simple et agréable distraction à ses yeux. Il ne s’en contentera pas. Un plus grand meurtre l’obsède à présent jour et nuit. Ne devines-tu pas ?

Gaël retira sa main prudemment mais Bluenn ne se débattait plus. La terrible révélation qu’il venait de lui faire l’emplissait d’effroi, tant par l’horreur qu’elle dévoilait, que par l’incroyable découverte que cela impliquait. L’amour que lui portait son époux était bel et bien réel et ses aveux n’avaient d’autre but que de la lier à lui d’une manière plus insidieuse et plus sûre encore que n’importe quelle promesse. Bluenn sentit sa gorge se serrer.

– Stefan…

– Notre pieux et respectable souverain va bientôt tomber dans une embuscade, confirma Gaël un mauvais sourire sur les lèvres. Depuis des mois, Konogan le traque sans relâche. Tôt ou tard, son sang coulera. Et ce jour-là, Konogan s’emparera de la couronne.

– Non ! s’effraya Bluenn. Cela ne se peut !

– C’est son rêve le plus cher, ma mie. Et je ne l’ai encore jamais vu renoncer. Ce n’est qu’une question de semaines, de mois, tout au plus. Pourtant, son règne pourrait être de courte durée.

– Comment cela ? questionna Bluenn soudain subjuguée par la lueur terrible qui éclairait les yeux sombres de son époux.

Devant le silence mystérieux de Gaël, le cerveau de Bluenn se mit à bouillonner. La colère commença à céder la place à l’espoir le plus fou. S’il existait un moyen pour elle de contrer les plans de Konogan et que Gaël par remords, ou par amour, veuille lui prêter main-forte, alors sa place au palais royal avait encore un sens. N’écoutant que son courage, elle se redressa et s’approcha du visage balafré de son époux.

– Gaël, quel est ce nouveau mensonge ? N’éprouvez-vous donc aucune pitié pour moi que vous continuez à me torturer aux portes de la mort ?

– Pas aux portes de la mort, mon amour ! Aux portes de la gloire !

– Je ne comprends pas.

– Réfléchis, mon adorée. À qui reviendrait la couronne si, par le plus grand des malheurs, Konogan et sa jeune épousée venaient à périr ?

– Vous, répondit Bluenn après un court instant de réflexion. Vous deviendriez l’héritier direct ! Mais comment se pourrait-il ? Konogan passe encore ! Erwan et bien d’autres ne rêvent que de sa mort. Mais Filomena ? C’est inconcevable ! Personne n’attenterait jamais à sa vie !

– Personne ? Vraiment ?

Les lèvres de Gaël s’arrondirent pour former un mot qu’il ne prononcerait jamais mais qu’elle comprit immédiatement. Bluenn sentit ses forces l’abandonner définitivement. Profitant de son désarroi, Gaël se jeta dans son décolleté pour y déposer ses baisers les plus chauds et les plus indécents. Incapable de se défendre, elle le laissa lécher le sang qui avait coulé de sa blessure, en tentant de remettre de l’ordre dans ses idées. Le trône. Gaël convoitait le trône et se servait de son cousin depuis des années pour parvenir à ses fins. Et voilà que contre toute attente, il lui offrait de se joindre à lui ! L’esprit de Bluenn s’enflamma : reine de l’Archipel ! Un destin incroyable ! Une puissance jamais encore détenue par aucune prêtresse d’Aouergwenn ! Reine, elle pourrait rétablir la religion de la Grande Déesse, balayer les injustices, rétablir les infortunés dans leurs droits, guider les femmes vers la liberté et interdire les mariages forcés. À elle seule, elle portait l’espoir de tout un peuple ! Sans compter le plaisir de voir Zavier plier devant elle et quémander son pardon. Tous ces rêves insensés pouvaient voir le jour, oui… à condition de s’allier à l’homme qu’elle détestait le plus au monde et de se faire la complice de meurtres ignobles ! La meurtrière de Filomena… Il fallait qu’elle en ait le cœur net.

– Gaël, j’ai peur de comprendre.

Gaël interrompit un instant ses avances délibérément impudiques pour embrasser à pleine bouche sa délicieuse femme. Quand il fut repu de ses lèvres, il recula légèrement, avant de se lever et de se servir une coupe de vin. Intriguée, Bluenn ne le quitta pas des yeux, se demandant comment un homme pouvait combiner tout à la fois tant de cruauté, de ruse et d’intelligence. Rien ne semblait pouvoir l’émouvoir, excepté peut-être l’idée de la perdre.

– Je tuerai Konogan le lendemain de son accession au pouvoir.

– Et Filomena ? s’enquit Bluenn d’une voix angoissée.

Gaël eut un geste agacé.

– Elle le suivra dans la tombe, répondit-il sèchement.

La mine pétrifiée de Bluenn lui rappela à quel point elle était fragile. Posant immédiatement sa coupe, il se précipita pour la prendre dans ses bras. Avec une tendresse infinie, il se mit à dénouer sa lourde chevelure. L’odeur de sa peau l’enivrait plus que n’importe quelle boisson et il ne réussit à résister à l’envie de la prendre sur le champ qu’au prix d’un incroyable effort. Avant de s’abandonner à la douceur de ses bras, il lui fallait s’assurer qu’elle ne le trahirait jamais.

– Il le faut, Bluenn ! Je sais que vous lui êtes attachée, pour une raison, ma foi, que je ne suis pas capable de comprendre, tant, vous et elle êtes différentes. Mais je vous jure, si cela vous fait plaisir, qu’elle ne souffrira pas.

– Quel avantage aurais-je à être reine ? demanda sèchement Bluenn en s’écartant de lui. Et en quoi mon sort sera-t-il différent de celui qui est le mien aujourd’hui ?

Gaël eut une moue moqueuse.

– Dire que j’ai pensé un instant que vous éprouviez une quelconque compassion pour la fille de Stefan. En réalité, ce qui vous préoccupe, c’est de savoir si je régnerai en seigneur et maître ou si je vous accorderai quelques bribes de pouvoir.

– Eh bien ?

– Vous êtes redoutable en affaires, Bluenn. N’importe quelle autre femme se contenterait de la gloire et du prestige qu’apporte le titre de souveraine. Sans compter les immenses trésors que recèle ce palais. Mais non ! Pas vous ! Vous n’en avez cure ! Que ne vous contentez-vous pas de parures, de bijoux et de grands festins ?

– Vous ne répondez pas.

– Approche, Bluenn ! commanda Gaël d’une voix grave. Et écoute bien ce que je vais te dire ! J’accepte de te laisser régner à mes côtés. Régner, dis-je, et non pavaner bêtement comme le ferait n’importe quelle petite idiote ! À une, et une seule, condition.

– Qui est ? demanda Bluenn.

– Je te veux tout entière, gronda Gaël. Je veux ton corps. Ton cœur. Ton… âme !

Un silence de mort tomba dans la pièce. Bien plus puissant que celui du mariage, le serment que réclamait Gaël la lierait à jamais à lui dans le sang. Sacrifier sa vie ne serait rien. Renoncer à ses valeurs les plus profondes serait le pire. Accepter de s’allier au mal jusque dans le meurtre et le mensonge pour qu’un nouveau monde se lève. Telle serait son destin de prêtresse. Elle serait jugée, maudite, méprisée. Riwall – Bluenn frémit en pensant à son merveilleux chevalier – la chasserait à tout jamais de son cœur. Intègre et pur, il ne comprendrait pas qu’elle ait pu accepter de noircir son âme au nom de desseins plus grands. Un long soupir s’échappa de ses lèvres blêmes. Le temps de l’innocence s’achevait. Gaël avait raison. La partie ne faisait que débuter. Bien d’autres épreuves les attendaient et il lui faudrait conserver toute sa foi en Dana si elle voulait les surmonter. Peu à peu, les doutes qui l’assaillaient s’estompèrent les uns après les autres. Plus elle acceptait l’idée de se lier au noir destin de son époux, plus la conviction qu’elle sauverait le royaume se faisait forte. Sans plus hésiter, Bluenn releva le menton et fixa le comte de Gweltaz dans les yeux.

– Je serai tienne ! dit-elle.

Gaël émit un grognement de plaisir.

– Méfie-toi, Bluenn. Je ne suis pas homme à parler à la légère. Si jamais, j’apprenais que tu m’as trahi, d’une manière ou d’une autre, je te tuerai de mes propres mains !

– Je sais.

– Donne-moi ta main.

Se saisissant de sa dague, Gaël entailla brutalement la paume de Bluenn qui eut toutes les peines du monde à ne pas hurler sa douleur. Se tailladant de la même manière, Gaël noua ensuite leurs deux mains se livrant par là à un rituel ancestral que n’auraient pas renié les hauts druides d’Aouergwenn. Bluenn retint ses larmes. Le dragon qui pendait à son cou semblait la brûler corps et âme pendant que Gaël poursuivait son étrange cérémonial.

– Répète après moi, Bluenn. Par mon sang, je jure de n’avoir d’autre loi que la tienne. Aucun homme, aucun dieu, aucun diable n’auront jamais raison de mon amour pour toi. Sois à moi ou meurs !

Quand Bluenn prononça ces derniers mots, la vision qu’elle avait eue la veille, sur la route menant à Azenor, s’imposa de nouveau à elle. Cependant, pour une raison inconnue, elle n’en éprouva aucune crainte. Était-ce la chaleur du médaillon qui se répandait dans tout son corps, plus rien ne l’effrayait à présent. Et quand Gaël se pencha sur elle pour sceller leur union d’un baiser, elle le laissa prendre possession de ses lèvres sans lui opposer la moindre résistance. Les jeux étaient faits. Pour l’instant, du moins. Car dans l’esprit apaisé de Bluenn un nouvel espoir avait fait jour. Un espoir insensé !

OceanofPDF.com