La ballade de Kassandre
Chapitre 33
Camouflée derrière sa capeline, Bluenn ne ratait pas une miette du procès de Gaël qui se déroulait en place publique, tant le nombre de plaignants ne cessait d’augmenter au fil des heures. On ne comptait plus le nombre de victimes qu’avait fait le seigneur de Gweltaz tout au long de sa vie et chacun mettait un point d’honneur à conter avec force détails la cruauté qui était la sienne et les ravages que lui et son cousin avaient commis dans toute la contrée. Les juges prenaient soigneusement note de chaque plainte tandis que le comte demeurait droit et fier sur l’estrade, comme si rien de ce qui se disait ne le concernait. Aucun remords ne pouvait se lire sur son visage. C’était même de la morgue qui s’en échappait lorsque les juges, composés essentiellement de prêtres, évoquaient le diable, ou autres créatures infernales, pour décrire l’homme qu’il était. Cette arrogance avait le don de mettre à bout les paysans agglutinés au bas de l’estrade qui se bousculaient pour lui cracher au visage mettant à mal la patience des soldats qui s’efforçaient de les repousser le moins brutalement possible par égard pour le chagrin qui était le leur. Beaucoup d’entre eux avaient perdu des êtres chers lors du dernier massacre des pêcheurs d’Ish et la foule semblait prêtre à en découdre par elle-même, n’eussent été les ordres de la princesse Filomena. À la surprise générale, la fille de Stefan avait exigé à ce que le procès soit tenu dans les règles, alors même que sa culpabilité n’était plus à prouver. Était-ce dans l’espoir d’ouvrir la conscience de cet homme dur et froid et de le mettre en face de la liste interminable de ses crimes ? Nul ne le savait. Depuis la mort de son époux, Filomena s’était retranchée dans un silence étrange que pas même le prince Erwan n’avait réussi à percer. Beaucoup mettaient son attitude sur le compte des sévices que n’avait pas dû manquer de lui infliger l’ignoble Konogan, mais peu se doutaient du réel chagrin qui broyait le cœur de la souveraine. La perte de la comtesse de Gweltaz était son plus grand tourment. Elle s’en voulait de ne pas avoir eu le courage de faire ce que la jeune Bluenn avait osé envers et contre tout. Elle avait bravé les interdits et la menace du châtiment éternel pour périr sous les coups de son mari afin de la sauver, elle, Filomena, trop prude, trop fragile… trop lâche ! Que n’avait-elle enfoncé elle-même la lame dans le cœur de son époux ! Qui l’aurait condamnée ? Personne, certainement ! On aurait vu là, au contraire, un acte politique qui l’aurait encensée en même temps qu’il aurait épargné la vie de la comtesse. Cette jeune et magnifique comtesse qui avait partagé la couche de cet être ignoble qui se tenait là, comme si de rien n’était, et toisait ses sujets comme s’ils étaient de vulgaires détritus. Oui, son calvaire serait long ! Interminable. Elle y veillerait ! Elle devait cela à sa chère et défunte cousine. Évanouie, la pure et naïve Filomena, toujours prêtre à trouver en son cœur le pardon et la compassion. Aujourd’hui, elle crierait vengeance ! Vengeance pour son peuple, vengeance pour Bluenn, vengeance pour elle et sa jeunesse brisée !
– Reculez, manants ! Reculez !
Les cris des soldats tirèrent Filomena de sa torpeur. Les mouvements de la foule mettaient en péril l’équilibre de l’estrade sur laquelle elle se trouvait entourée de son fidèle de Gevrog et de ses compagnons. Il fallait intervenir ou bien ils se retrouveraient tous taillés en pièces par les paysans devenus incontrôlables. Sans plus réfléchir, la princesse se leva et, d’une voix qu’on ne lui connaissait pas, s’adressa à la foule :
– Peuple de l’Archipel ! Citoyens d’Azenor ! Fidèles parmi les fidèles, écoutez-moi !
Un silence incroyable se fit. C’était la première fois que la fille de Stefan s’adressait ainsi à ses sujets. D’ordinaire discrète et timide, elle se cachait derrière l’évêque qui ne se privait pas pour claironner partout qu’il était le porte-parole de la souveraine. Décidément, on allait de rebondissements en rebondissements à Azenor, ces jours-ci.
– Peuple d’Azenor, j’entends ta peine ! J’entends ta colère ! Et je la partage ! Nul ne peut dire qui a souffert le plus de la tyrannie de cet homme abject et de son maudit cousin !
Filomena cracha à terre sans se soucier du rang qui était le sien, ce qui souleva un murmure d’admiration parmi les paysans qui acceptèrent de se calmer pour un temps. L’aura qui se dégageait de la princesse était telle qu’elle impressionnait même les plus hauts chevaliers. Nul ne se serait permis en cet instant de lui faire la moindre remarque sur sa tenue, tant la violence de son regard décourageait quiconque de lui tenir tête. Gaël, lui-même, se surprit à ressentir du respect pour celle qu’il aurait égorgée sans le moindre remords, il y eut peu.
– La haine qui me tenaille n’est rien en comparaison de la vôtre ! Moi, la première, je rêve d’enfoncer la lame dans la gorge de celui qui vous a tant opprimés ! Pourtant, je ne le ferai pas. Non ! Car ce serait une mort bien trop douce et rapide pour cet être vil et abject. Je veux que son agonie soit longue et intolérable, entendez-vous ? Je refuse de le voir s’enfuir le sourire aux lèvres dans l’enfer qui sera le sien. J’entends qu’aucun de ses forfaits ne soit ignoré de ses juges afin que sa condamnation soit sans appel et à la mesure de sa cruauté ! Je veux l’entendre nous supplier ! Je veux l’entendre implorer la clémence du peuple de l’Archipel, entendez-vous ? L’heure de la vengeance a sonné, mes frères ! L’ignoble comte de Gweltaz paiera pour ses crimes et ceux de son cousin, devant vos yeux et les miens et nous nous abreuverons de ses cris !
– À mort ! À mort ! hurla soudain la foule hystérique.
Filomena fit signe à ses sujets de se taire, ce qu’ils firent aussitôt sous les yeux ébahis des prêtres et de l’évêque d’Azenor qui n’aurait jamais soupçonné autant d’autorité chez sa brebis.
– Il mourra en son temps ! Et après un juste procès qui permettra à chacun d’entre vous de réclamer justice ! Je vous demande de la patience, citoyens d’Azenor, justes parmi les justes ! Ne cédez pas à ses provocations. Elles n’ont d’autre but que de vous pousser à abréger ses souffrances. Nous ne nous laisserons pas si facilement berner ! Le comte de Gweltaz paiera et il paiera chèrement pour le poids de ses fautes !
Sur ces mots, Filomena se retourna et regagna son trône non sans avoir lancé auparavant un regard de haine à Gaël qui semblait fort s’amuser de la voir sortir de ses gongs. Le prince de Gevrog, blanc comme un linge, fit signe à ses compagnons de le rejoindre pendant que la foule médusée ne quittait plus des yeux leur souveraine. L’Archipel des Anges avait enfin une reine !
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