La ballade de Kassandre

Véronique Alunni · Chapitre 25 sur 35

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La ballade de Kassandre

Chapitre 25

 

 

Depuis plus d’une heure que Noyale présentait, les unes après les autres, les diverses toilettes découvertes dans l’immense et sculpturale armoire d’ivoire qui trônait dans la chambre de sa maîtresse, elle tentait vainement de percer à jour ses nouvelles intentions. Bluenn l’avait appelée très tôt dans la matinée et elle ne s’était libérée qu’à grand-peine des bras forts et tendres du brave Sklaer qui l’avait recueillie la veille au soir plus morte que vive. Persuadée qu’elle l’était, de retrouver son amie en proie à une de ses effroyables crises de mélancolie, elle s’était dirigée à reculons vers les appartements royaux. Elle devait bien se l’avouer, elle n’était guère fière d’être en partie responsable du chagrin de la jeune femme et elle se sentait totalement démunie face à son désespoir. Aussi, quelle n’avait été sa surprise en découvrant une Bluenn grave mais fière qui ne laissait transparaître aucun signe de détresse ! Il fallait en convenir, elle ne semblait en aucune façon affectée par les événements qui l’avaient conduite un peu plus tôt aux portes de l’autre monde ; elle semblait jouir au contraire d’une confiance exceptionnelle. Enveloppée dans un voile de dignité que lui auraient envié la plupart des prêtresses, Bluenn examinait avec soin chacune de ses parures comme si chacune d’elles recélait un mystérieux pouvoir. Intriguée par cette attitude aussi étrange qu’inattendue, Noyale se garda bien d’émettre la moindre remarque, trop heureuse de retrouver les faveurs de sa maîtresse. Et quand celle-ci lui tendit son peigne, elle s’en saisit avec empressement. Les colères de Bluenn étaient spectaculaires mais aussi éphémères qu’un orage d’été. Cela tout au moins ne changerait jamais ! Son silence restait par contre inexplicable.

Pendant qu’elle s’appliquait à démêler l’indomptable chevelure de la comtesse, l’esprit de Noyale tenta de percer à jour les secrets de son amie. Les informations dont elle disposait étaient bien insuffisantes pour pouvoir en tirer quelques conclusions que ce fussent. Pendant des heures, elle avait attendu que le comte quittât enfin la chambre de sa maîtresse, mais lorsqu’elle était enfin parvenue jusqu’à elle, Bluenn dormait si paisiblement qu’elle n’avait pas eu le cœur de la réveiller. Désemparée, elle avait alors suivi Gaël de Gweltaz dans le but illusoire de lui arracher quelque secret. Mais, en rejoignant la grande salle du banquet, elle s’était retrouvée engluée dans une marée humaine ignoble et dépravée qui bravait à qui mieux mieux les préceptes de la Très Sainte Église. Se débattant en vain, elle s’était retrouvée à moitié nue, coincée sur une table, quand les bras puissants et noueux de Sklaer l’avaient saisie fort à propos, pour l’arracher à cette foule insensée. Avant de se retrouver dans la chaleur bienfaisante de ses appartements, elle avait pu apercevoir Konogan, entouré de plusieurs courtisanes qui ondulaient dans des positions provocantes tandis que Gaël se contentait de vider sa coupe d’un air étrangement distant. Le bandage ensanglanté qui entourait sa main avait brièvement retenu son attention mais elle ne s’y était pas attardée davantage. Ce matin, il en allait autrement. Le même bandage entourait la main fine et pâle de sa maîtresse. Si l’un et l’autre arboraient la même blessure, cela ne pouvait signifier qu’une chose : Gaël et Bluenn avaient conclu un pacte. Et l’indifférence avec laquelle le comte avait assisté aux scènes de débauche de son cousin prenait dès lors tout son sens. Une promesse venait d’être conclue qu’aucun ne prenait à la légère. Si Konogan s’était rapidement détourné du corps froid et sans vie de Filomena pour rejoindre ses précieuses catins, il n’en allait pas de même pour son cousin. Là où luxure et folie avaient fait sombrer plus d’un chevalier, le comte était resté de marbre. Aurait-il pu s’offrir les plus affriolants bijoux de l’Archipel, il les avait repoussés poliment. Ce comportement ne correspondait en rien à la nature profonde du comte. Pas plus que le calme affiché par Bluenn ne reflétait le tumulte de son âme. Quel qu’avait été l’engagement de l’un et de l’autre, il avait bouleversé leur vie ! De cela du moins, elle était certaine. Lui restait à découvrir la nature de ce serment conclu dans le sang.

– Tu es bien silencieuse, ce matin ? fit remarquer Bluenn.

Noyale sursauta. Cela faisait plusieurs minutes qu’elle avait cessé de brosser la longue chevelure fauve. Pour autant qu’elle y fût habituée, un tel manque d’attention aurait, quelque temps auparavant, déclenché une cascade de rires de son amie. Mais, ce matin, un sourire indulgent tout au plus, régnait sur les lèvres ternes de la fille de Lisia. Noyale frémit. En cet instant, elle ressemblait à s’y méprendre à la haute prêtresse. La majesté et la sévérité de son regard lui rappelaient qu’avant d’être une jeune femme fragile et émotive, elle était l’une des dernières descendantes de la lignée des « sorcières » d’Aouergwenn comme on disait dans le petit peuple. Une sorcière qui, de toute évidence, avait gagné le cœur d’un des plus redoutables chevaliers du royaume. Un homme sans cœur, surnommé par certains « le boucher de Drev ». Se pouvait-il que « sa » Bluenn se soit tout à coup métamorphosée en l’une de ces puissantes magiciennes au point que plus aucun sentiment humain ne puisse jamais l’affecter ? Les larmes lui montèrent aux yeux. Même si elle avait toujours su que le destin de Bluenn la conduirait sur des chemins inaccessibles au commun des mortels, elle ne pouvait se résoudre à la voir quitter son manteau d’innocence pour endosser celui que tant d’autres avaient refusé avant elle. Son regard s’attarda sur le Dragon de Vérité. Un fardeau bien trop lourd ! Noyale sentit sa poitrine exploser sous le poids de l’indignation et de la colère. Comment Dana pouvait-elle infliger des épreuves aussi cruelles à sa chère et tendre protégée ? Pour la première fois de son existence, le doute s’insinua de manière pernicieuse dans le cœur de Noyale. Et si Bluenn avait raison ? Si tous les dieux que les hommes invoquaient et priaient n’étaient rien d’autre que des illusions ? Si leur vie tout entière n’avait en réalité aucun sens ?

– Oh ! Madame ! se mit à sangloter doucement Noyale. Que vous a-t-il fait ? Et pourquoi ai-je le sentiment terrible que plus jamais je ne verrai une onde de joie balayer votre doux visage ?

– Noyale, si tu t’effondres, je n’y arriverai jamais, répondit Bluenn d’une voix atone.

– Oh ! Pardon ! Pardon ! Mais c’est trop douloureux ! Je préfère mille fois votre colère à ce calme effrayant.

– Je suis devenue telle que vous le désiriez, mère et toi.

– Oh ! C’est bien ce que je craignais ! Par Dana ! Que lui avez-vous promis, Bluenn ? Parlez ! Ne restez pas seule avec ce poids !

– Une prêtresse est toujours seule. Quoi qu’il arrive, Noyale. Tu le sais.

– Je vous en supplie, Bluenn. Ne me rejetez pas ! Je m’inquiète tant pour vous.

– Tu ne dois pas.

Le ton tranchant avec lequel Bluenn assena cette dernière phrase coupa l’envie à Noyale de l’importuner davantage. Une lueur métallique miroitait au fond de ses pupilles. L’impression diffuse mais oppressante que sa maîtresse était sous l’emprise d’une présence étrangère s’imposa à Noyale. Se rappelant les rumeurs qui couraient autour du pouvoir unique et mystérieux du Dragon de Vérité, Noyale sentit soudain ses jambes se dérober. Effrayée, elle s’éloigna de la coiffeuse. Plus jamais, elle ne douterait de la puissance de la Déesse. Le destin de Bluenn et le sien étaient liés. Il convenait de l’aider au mieux dans son combat. Bluenn avait raison : sans elle, elle était perdue ! Contrôlant à grand-peine sa respiration, Noyale s’empara d’une robe pourpre sur laquelle scintillaient des centaines d’étoiles en argent, mais Bluenn l’arrêta d’un geste.

– Pas celle-là ! Elle est par trop voyante.

Se dirigeant vers une robe aux couleurs de la nuit, elle laissa glisser sa chemise à terre.

– Aide-moi, veux-tu ? Je n’ai que trop tardé.

Noyale s’exécuta sans mot dire, impressionnée qu’elle était par l’allure grave de sa maîtresse. Quand elle eut fini de nouer la longue chevelure de la comtesse en une magnifique et lourde tresse, elle tenta d’y glisser quelques perles fines qui rehausseraient l’éclat terne de la tenue. D’un ton qu’elle voulut anodin, elle demanda ensuite à changer le bandage ensanglanté que ne parvenaient pas à dissimuler les longues manches évasées de la sombre tunique. Bluenn acquiesça, indifférente, pendant que Noyale sortit, de l’une de ses innombrables poches, un onguent dont elle avait le secret et qui était réputé pour ses vertus cicatrisantes. Tout en déroulant le pansement, Noyale ne put s’empêcher de frémir en découvrant la profondeur de la blessure. Si le comte avait la même marque, il ne pourrait pas combattre avant un long moment. Peut-être était-ce l’occasion de lui proposer ses services et de tenter d’en savoir plus sur cet homme dont elle ne parvenait pas à savoir si elle devait le traiter en ennemi ou en allié potentiel ?

– J’ai remarqué, cette nuit, que le comte s’était blessé, lui aussi. Si vous le souhaitez, je peux lui proposer mes soins.

– Comment ? sursauta Bluenn soudain tirée de sa rêverie.

– Le comte ! Il devrait prendre garde à sa blessure.

– Qu’est-ce qui te fait dire que le comte est blessé ? demanda Bluenn d’un air soupçonneux.

– Je… Je l’ai suivi hier soir, madame.

– Suivi ? Intéressant. Eh bien ? Me diras-tu ce que tu as découvert ?

– Rien, avoua-t-elle. Si ce n’est qu’il a un bandage identique au vôtre. Si vous m’y autorisez, je pourrai veiller à ce que l’entaille ne s’infecte pas.

Bluenn émit un sourire en coin. Le premier de la journée.

– Tu es maline, Noyale. Ainsi, espères-tu en savoir plus sur lui. Chasse vite ces illusions de ton esprit ! Le comte ne se confiera pas à toi.

– Je pourrai essayer du moins.

– Bien sûr.

– Où entendez-vous vous rendre ce jour, madame ? Que je puisse m’organiser pour tenter d’interroger votre époux.

– Je m’en vais le rejoindre. Konogan a décidé de fêter de manière outrancière et extravagante son union avec la princesse Filomena. Les festivités devraient durer trois jours. Il convient que je me montre à ce banquet aux bras de mon époux.

– Mais, comment cela, madame ? Ne devriez-vous pas au contraire rester cloîtrée dans vos appartements en signe de protestation ?

 

Pour toute réponse, la comtesse se leva de sa coiffeuse et se dirigea vers la porte. Chacun de ses gestes reflétait une telle noblesse que Noyale en eut le souffle coupé. Sans plus chercher à comprendre, Noyale emboîta le pas à la nouvelle dame de Gweltaz et ordonna aux soldats qui gardaient leur porte de les conduire sur le lieu des réjouissances. Tout en déambulant dans les innombrables couloirs du palais royal et malgré la peur qui la tenaillait, la suivante de Bluenn ne put s’empêcher de s’extasier devant la magnificence qui y régnait, jusque dans les moindres recoins. Des loggias à colonne, des balustrades par dizaines, ainsi que des voûtes décorées de manière à provoquer chez qui s’y attardait un troublant effet trompeur, faisaient de la demeure de Stefan un paradis enchanteur – pour qui, toutefois, appréciait de vivre cloîtré entre des murs. Il était curieux de constater que le défenseur de la foi du Christ avait attaché autant d’importance à étaler ses richesses là où un véritable chrétien aurait fait don de ses biens, renonçant, comme l’évêque d’Azenor le recommandait, à l’abondance et au luxe sataniques. Loin de cultiver la sobriété et le recueillement, le palais du plus grand souverain de l’Archipel encourageait au contraire son visiteur à toujours plus d’extravagance et d’audace. Si le thème de la religion revenait régulièrement à chaque étage, elle conférait à l’ensemble un curieux mélange d’orgueil et d’autosuffisance. Comment Filomena parvenait-elle à concilier sa foi et cette opulence insolente ? Peut-être était-ce cette impression d’être coupée du monde et hors du temps qui permettait un compromis salvateur entre les exigences de la chrétienté et ce luxe dévorant ? Konogan et elle n’étaient somme toute pas si différents, que l’un affichait ses prétentions là où l’autre s’appliquait à les masquer hypocritement. Noyale eut un mouvement d’humeur en apercevant au loin, la mine triste et compassée de la jeune princesse. Si, à n’en pas douter, sa nuit de noces n’avait pas dû être des plus réjouissantes, il n’en demeurait pas moins que sa position d’héritière du trône lui conférait une puissance sans égale. Que n’en usait-elle pour imposer ses lois au lieu de baisser piteusement la tête dès qu’on la regardait ? Noyale sentit son cœur se gonfler d’orgueil en regardant sa maîtresse faire son entrée dans la salle des réceptions. La tête haute, et ignorant les murmures réprobateurs qui s’amplifiaient à chacun de ses pas, elle se dirigeait fière et altière vers le trône de Filomena. « Ah ! Que ce ne fût elle, la future souveraine de l’Archipel ! » soupira intérieurement Noyale. Nul doute qu’elle aurait su imposer ses quatre volontés au reste du monde ! Pendant que Bluenn s’agenouillait respectueusement devant la fille de Stefan, Noyale se rapprocha du comte de Gweltaz. Son bandage souillé n’avait visiblement pas été changé. C’était une opportunité à ne pas laisser filer.

– Puis-je vous entretenir en particulier, seigneur ? chuchota Noyale discrètement.

Surpris, Gaël se retourna et dévisagea avec suspicion la servante de son épouse.

– Que veux-tu, femme ?

Ignorant l’insulte voilée qui la réduisait à l’état de sous-être, Noyale prit une immense respiration et enjoignit le comte à la suivre à l’écart.

– Ma maîtresse m’envoie car elle s’inquiète de votre blessure, messire. Si vous le permettez, je pourrai y jeter un coup d’œil. Dans mon pays, j’étais reconnue pour mes talents de médecin.

– De médecin, vraiment ?

– Si fait, messire. Et si vous m’autorisez à vous soigner, je vous le prouverai !

– Vraiment ? s’amusa Gaël. Tu ne manques pas d’arrogance pour une femelle. Il faut croire que l’Aouergwenn manque cruellement d’hommes de sciences qu’elle doive s’en remettre à une vulgaire sorcière comme toi. Tu remercieras aimablement ta maîtresse mais je préfère encore m’adresser à mon valet d’écurie.

Manquant de s’étrangler de rage, Noyale réprima péniblement la remarque cinglante qui lui brûlait les lèvres. Bien lui en prît ! Konogan venait de surgir de nulle part, apostrophant sans aucune retenue son terrible cousin. L’haleine lourde et le visage terreux, il ne s’était visiblement pas encore remis de ses excès nocturnes.

– Eh bien, cousin, quel fieffé gredin vous faites ! M’expliquerez-vous par quelle astuce ignoble vous avez convaincu votre jeune barbare de quitter sa retraite ? Son cri désespéré résonne encore à mes oreilles ! J’aurais pourtant juré qu’elle prendrait le voile après une aussi cuisante défaite ! Quoi qu’elle n’en soit pas loin, si vous voulez mon avis. Où sont donc passées ses tenues chatoyantes qui ravissaient tant l’œil que l’esprit ?

– Surveillez vos propos, Konogan ! Vous êtes lié par les liens du mariage à présent. Filomena pourrait se heurter d’un tel manque de délicatesse.

– Filomena… Mmm ! Un fruit fade et bien trop plat à mon goût, si vous voyez ce que je veux dire.

– Vous m’en voyez désolé, cousin. Pour autant, veillez à ne pas l’insulter publiquement. Le peuple et la cour lui vouent un attachement inconditionnel. Ne l’oubliez pas !

Konogan haussa les sourcils en signe d’exaspération. Il devait s’y résoudre. Épouser la fille de Stefan était une chose, gagner le respect et l’amour de ses gens en étaient une autre. Pourtant, s’il ne voulait pas qu’une révolution de palais – voire une plus grande rébellion ! – vît le jour, il lui fallait prendre certaines précautions. Et parmi lesquelles celle, ô combien pesante et frustrante, de feindre le jour du moins, un amour pur et sans tache pour sa jeune et frêle épouse.

– Je n’oublie rien ! maugréa-t-il. Pourquoi pensez-vous que je supporte ses jérémiades et ses airs de pucelle outragée ? Mais vous ne m’avez pas répondu, cousin ! Par quel miracle ma cousine se retrouve-t-elle parmi nous ?

– Le miracle de l’amour ! s’esclaffa Gaël en se saisissant l’entrejambe de la manière la plus vulgaire qui fût. Ma femme aime les câlineries… et le pouvoir !

Noyale eut un haut-le-cœur en entendant, bien malgré elle, les détails indécents que le comte se fit une joie de rapporter à son cousin. Au prix d’un violent effort, elle s’appliqua à n’en rien laisser paraître, trop heureuse qu’elle était de découvrir enfin la véritable face cachée du comte de Gweltaz. Les deux hommes l’ignoraient royalement. C’était le moment ou jamais de tenter d’en découvrir plus sur leurs intentions.

– Ainsi donc, vous découvrir assassin et rebelle n’a fait qu’attiser ses ardeurs ? Intéressant ! Peut-être devrais-je lui offrir mes services ? Elle en serait toute retournée !

– Désolé, très cher cousin, mais ce fruit-là, je me le réserve. Tournez les yeux vers l’immense verger qui s’offre à vous désormais. Vous ne serez pas déçu !

Konogan lança un regard empli de haine et de jalousie à son « très cher » cousin.

– De quel droit me parlez-vous sur ce ton ? Dois-je vous rappeler qui je suis et surtout qui je suis destiné à devenir ? Si je désire une femme, j’exige de l’avoir sur le champ. Fusse la vôtre !

Noyale retint son souffle, en attendant la réponse de Gaël. Le ton sur lequel Konogan avait exigé les faveurs de la comtesse en laissait deviner long sur les représailles auxquelles il s’exposait en cas de refus. Le poing serré, le comte se rapprocha de son cousin. Des gouttes de sang coulèrent sur le sol mais il n’y prit pas garde. Une fureur sourde l’avait saisi tout entier.

– Reprenez-vous, Konogan ! Je vous en conjure ! Ne laissez pas une petite catin s’immiscer entre nous !

– C’est vous qui parlez ainsi ? Vous qui me refusez un peu de plaisir après tout ce que j’ai fait pour vous ! Oubliez-vous que jamais vous ne seriez arrivé jusque-là sans moi ? Dois-je vous rappeler le triste état dans lequel je vous ai découvert il y a dix ans ? Je vous ai tiré de la fange dans laquelle vous vous complaisiez, cousin ! Et quelle reconnaissance, ingrat que vous êtes ? Vous me décevez.

– Vous pouvez tout me demander, Konogan ! Vous le savez. J’ai trahi, menti, tué pour vous. Vous ne pouvez pas douter de ma fidélité à votre égard !

– Alors, donnez-la-moi ! insista Konogan, une lueur maléfique au fond des yeux. Je la veux !

– Cousin…

Gaël soupira. Konogan le saisit affectueusement par les épaules.

– J’en prendrai soin. Je vous le promets ! Votre dulcinée n’aura pas à se plaindre de moi.

– Ne l’appelez pas de la sorte. Je n’éprouve rien pour elle.

– Dans ce cas, il ne devrait pas vous être si douloureux de me la prêter pour une heure ou deux. À moins que…

– Vous vous méprenez sur mes sentiments pour elle ! s’énerva le comte. Elle n’est juste qu’un pion que je m’efforce de conserver intact et, pour ce faire, hors de vos griffes. N’insistez pas ! L’ascendant que j’ai sur elle me permet de la manipuler à loisir. Elle vous servira mieux dans mon lit que dans le vôtre, Konogan ! Essayez de le comprendre ! Vous la céder ne ferait qu’attiser sa haine. Que vaudraient mes déclarations d’amour enflammées si je l’enjoignais soudainement à se montrer tendre avec mon propre cousin ?

– Mmm… Évidemment !

Gaël désigna d’un geste discret le trône royal où siégeait la fille de Stefan, en grande conversation avec Bluenn.

– Voyez plutôt comme elle a su gagner la confiance de Filomena, et surtout la conserver ! N’est-il pas étonnant, qu’après avoir été un des éléments de sa chute, elle parvienne ce matin à obtenir un entretien que d’autres se voient refuser depuis des années ? Cette petite barbare jouera de son influence sur la princesse en notre faveur, Konogan. Je vous le promets ! Mais pour ce faire, il faut me la laisser. Je n’en tirerai rien autrement.

– Très bien. Très bien, reconnut le seigneur de Drev déjà attiré par d’autres appâts. Faites comme bon vous semble ! Excusez-moi, cousin, mais mon rôle d’hôte exige que je rende hommage à la délicieuse enfant que je vois là-bas.

Et sans attendre de réponse, Konogan se précipita vers une sylphide à l’allure vaporeuse qui alliait la grâce et l’innocence la plus déconcertante. Noyale se retourna vers Gaël qui ne parvenait plus à contrôler sa rage et sa frustration. Prudemment, elle attira son attention.

– Seigneur ?

– Quoi donc encore ?

– Votre main !

D’un air hagard, Gaël de Gweltaz contempla le sang qui coulait de son poing. La blessure s’était réouverte et, sous l’emprise de la colère, il n’avait pas pris garde à la douleur qui le tenaillait violemment à présent. En grimaçant, il tenta de stopper l’hémorragie mais le pansement, gorgé de sang, se révéla incapable de le soulager.

– Laissez-moi faire, messire ! ordonna Noyale d’une voix ferme.

Le saisissant par le bras, elle le conduisit sur un des nombreux balcons qui longeaient la salle des fêtes. Gaël, las de se battre, la suivit en silence. Quand ils furent loin des oreilles indiscrètes et des regards inquisiteurs, Noyale se mit à défaire avec une infinie douceur la ligature de fortune. Lorsqu’elle découvrit la blessure, elle laissa échapper un cri de stupéfaction. L’entaille était encore plus profonde que celle de sa maîtresse.

– Tu me sembles bien sensible pour une guérisseuse, se moqua Gaël.

Noyale se garda bien de répondre, consciente que les provocations du comte n’avaient pour but que de la mettre hors d’elle et d’échapper ainsi à des questions gênantes. Avec délicatesse, elle épongea soigneusement le sang qui n’en finissait plus de s’écouler et sortit de ses poches une écharpe propre et ointe d’un onguent de sa préparation. Le comte émit un mouvement de recul quand elle tenta de lui apposer.

– Qu’est-ce que cette mixture, diablesse ?

– Cessez donc de maugréer et restez tranquille ! Ou bien je n’arriverai jamais à vous soigner !

– Si jamais le mal me prend, je jure que tu finiras brûlée vive comme la maudite sorcière que tu es… Aaah !

– Et voilà ! Dans quelques jours, il n’y paraîtra plus rien. Il faudra, bien entendu, me laisser refaire le pansement matin et soir.

– Dans quelques jours ! s’exclama le comte surpris de devoir reconnaître que la douleur se faisait déjà plus supportable. Si tu dis vrai, c’est l’évêque en personne qui risque de t’occire…

– Noyale, messire ! Pour vous servir.

– Pour me servir, vraiment ? ironisa Gaël.

Noyale se mit à rougir légèrement confuse.

– À dire vrai…

– Je vois. Que veux-tu ? questionna sèchement le comte.

Noyale ravala péniblement sa salive avant de répondre. La longue épée d’apparat qui pendait aux côtés du comte luisait de mille feux plus inquiétants les uns que les autres. Pourtant, elle ne pouvait plus reculer.

– La même chose que vous. Le bonheur de Bluenn !

Le sang-froid dont elle faisait preuve dut décontenancer le seigneur de Gweltaz car, sous la surprise – ou était-ce l’effet des onguents mystérieux qui pénétraient lentement son corps et son âme ? – il fit brusquement tomber le masque sarcastique qui ne le quittait jamais et un nuage de chagrin envahit son visage.

– Elle court de grands dangers, lâcha-t-il enfin, comme soulagé de pouvoir se confier à quelqu’un.

– Mais nous la protégerons. Nous la protégerons, n’est-ce pas ? insista Noyale.

Le comte s’appuya de tout son poids contre le mur. Il semblait soudain porter le poids du monde sur ses épaules. Un instant, Noyale eut pitié de lui.

– Je ne sais combien de temps encore je pourrai la soustraire aux griffes de mon cousin. Il a jeté son dévolu sur elle. Il n’abandonnera pas ! Ce serait mal le connaître.

– Alors, fuyez, seigneur ! Fuyez, vous et Bluenn ! Partez loin de cet être vil et cruel qui vous avilie et empoisonne votre âme.

– Fuir ? répéta le comte comme pour lui-même.

Son regard se fit lointain et nostalgique. Les paroles de Noyale touchaient son cœur. Un profond soupir s’échappa de ses lèvres.

– Il est trop tard !

– Il n’est jamais trop tard, messire. Seule la mort rend toute chose impossible.

Le comte se tourna vers elle et avec une douceur dont elle ne l’aurait jamais cru capable la saisit par les épaules.

– Je t’ai mal jugée, Noyale. Tu es une amie sûre et fidèle. Et intelligente aussi ! Alors, écoute ce conseil et ne l’oublie pas ! Évite à l’avenir de prodiguer tes soins au tout-venant. Toi et ta maîtresse courriez de grands périls si quelqu’un venait à découvrir votre passé… de prêtresses, finit-il à mi-voix. Vous finiriez sur le bûcher avant même d’avoir pu vous justifier. Les procès pour sorcellerie sont du genre expéditif dans nos contrées.

Noyale tressaillit en imaginant la morsure des flammes s’emparer de son corps tel un démon de l’ancien temps.

– Et reste loin de moi ! Je ne suis pas un homme fréquentable comme tu as eu loisir de t’en apercevoir. Contente-toi de veiller sur ta maîtresse comme tu l’as toujours fait. Elle en a grand besoin. Elle est si impétueuse et si fragile !

– Ainsi, vous l’aimez, seigneur ?

Un silence éloquent s’installa entre le comte et Noyale qui n’eut pas besoin d’autre explication. Aussi étrange que cela fût, un amour sincère et inexplicable brûlait l’âme sombre et torturée du seigneur de Gweltaz. Celui-ci, comme s’il se reprochait déjà de s’être laissé aller à trop de confidences, quitta discrètement le balcon. Avant de s’en aller rejoindre Konogan et ses barons, il se retourna cependant et plongea son regard dans celui de Noyale.

– Sois ponctuelle ce soir ! Il me serait désagréable de devoir te faire donner le fouet !

Sur ce, il tourna les talons, entraînant derrière lui une meute de courtisans aux abois qui, après avoir tenté en vain de s’attirer les faveurs du seigneur de Drev, tentaient leur dernière chance auprès de son terrible et impénétrable cousin. Mal leur en prît ! De loin, Noyale pouvait apercevoir l’air retors et artificieux qui était le sien, elle le savait désormais, lorsqu’il préparait un mauvais coup. Sûr qu’ils paieraient très cher leurs minauderies ridicules ! Car il fallait reconnaître une qualité au sombre lieutenant de Konogan : il avait le don de jauger la profondeur des âmes qui croisaient son chemin et de leur faire payer leurs faiblesses !

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