La ballade de Kassandre

Véronique Alunni · Chapitre 29 sur 35

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La ballade de Kassandre

Chapitre 29

 

 

Une musique cristalline résonnait aux oreilles de Bluenn. Une musique à la beauté sans pareille qui la bouleversait et l’hypnotisait tout à la fois. Perdue dans l’espace, elle côtoyait des nuées d’étoiles aux couleurs chatoyantes et pures. Plus légère que l’air, son âme naviguait au travers de nébuleuses incroyablement belles qui semblaient l’attirer pour la repousser toujours plus loin, toujours plus haut. Aucune peur n’étreignait plus son cœur tant la splendeur des astres qui l’entouraient la subjuguait. Son passé s’était enfui. Ne restait plus d’elle-même que la conscience de voguer par-delà les mondes… par-delà les galaxies ! La musique céleste qui n’en finissait pas de la faire danser emplissait son cœur d’une joie enfantine et simple. Plus aucun tourment ne la taraudait : pas plus l’idée d’avoir quitté des êtres chers que le regret de n’avoir pas mené à bien sa mission. Rien ne comptait, hormis cette musique entraînante qui était comme autant de déclarations d’amour. Son âme s’envolait libre et sereine à travers un océan d’étoiles qui semblait ne jamais devoir finir. Mais soudain, un cataclysme d’une magnificence à lui couper le souffle brisa cet équilibre parfait et la propulsa au sein d’un tourbillon d’étoiles qui semblait ne pas avoir de fin. Prise d’un vertige, elle perdit connaissance et ne se réveilla, que bien plus tard, sur le sol d’une planète inconnue. Le sol aride et sec sur lequel elle reposait semblait fait de roches et de sable. Pourtant, il resplendissait d’une couleur inconnue et les effluves qui s’en échappaient faillirent une nouvelle fois lui faire tourner la tête. Était-ce donc là le paradis promis par les chrétiens ? Bluenn sentit son âme tressaillir en contemplant le paysage qui s’élevait autour d’elle. Une prison de pierres semblait s’élever jusqu’aux cieux sans aucun signe de végétation ni d’eau ! Rien qu’un désert de roches et pas une trace de vie ! Elle se releva lentement et se mit en demeure de trouver une issue dans ce dédale de pics et de précipices qui lui brisait les membres. Elle allait renoncer, accablée par la perspective de vivre condamnée dans ce qui était vraisemblablement l’enfer décrit par les adorateurs du Christ – mais n’y avait-il pas des flammes en enfer ? – quand soudain une flambée exceptionnelle vint illuminer les cieux à laquelle s’ajouta le hurlement d’une bête… qui devait être le satan promis pour les pêcheurs et les impies ! Bluenn sentit ses forces l’abandonner. Ainsi, Zavier avait raison. Sa mère et elle avaient sombré dans le chaos et le néant en s’adonnant au culte de Dana, fausse déesse et démone des enfers. Mais se pouvait-il qu’on la condamnât aussi vite et sans aucun procès ? Était-ce donc là la justice de Dieu ? Bluenn sentit son cœur bouillir de rage. Ainsi donc, après l’avoir bercée de musiques et d’étoiles, le Dieu des chrétiens la projetait dans les bras de Satan et il s’étonnait après cela qu’elle ne lui trouvât aucun attrait. À peine avait-elle formulé des injures bien senties à l’égard de ce Dieu qu’elle ne comprendrait décidément jamais, qu’elle entendit un rire tonitruant s’échapper d’une caverne sombre et ténébreuse. Pour autant qu’il fût incongru de trouver en cette terre damnée une âme joyeuse et rieuse, Bluenn se sentit soulagée et curieuse de découvrir que quelqu’un d’aimable se cachait là. À pas mesurés, elle s’approcha de l’ouverture qui se dessinait dans la roche et entreprit de s’avancer dans la galerie. Mais là où elle s’attendait à découvrir une grotte triste et morne, quelle ne fut pas sa surprise de découvrir au bout du chemin une lueur qui laissait deviner une sortie. Ne sachant si elle devait continuer ou faire demi-tour, elle entendit soudain, à son plus grand étonnement, une voix caillouteuse et assourdissante l’appeler par son nom :

– Continue, Bluenn ! Continue ! Tu n’es plus bien loin. Courage que diable ! Je t’ai connue plus audacieuse !

Estomaquée par cette remarque offensante à laquelle nul n’aurait pu s’attendre dans un endroit aussi terrible, elle resta un moment plaquée contre la paroi du tunnel. Comme un fait exprès, le sol se mit à trembler et la roche s’effondra juste derrière elle, l’obligeant à courir vers son détestable compagnon de misère, à moins que ce ne fût le diable en personne ? Échappant de peu à l’éboulement qui semblait la poursuivre, Bluenn déboucha, hors d’haleine, sur une plate-forme minérale qui dominait le paysage d’au moins mille pieds. Pourtant, ce ne fut pas un vertige qui la saisit en découvrant qui se cachait là mais l’émerveillement le plus improbable ! Entouré de livres et de parchemins, de pierres précieuses et d’alambics, de cartes et d’instruments qu’elle n’avait encore jamais vus, un magnifique dragon à l’allure souveraine trônait nonchalamment et semblait fort s’amuser de la situation. Inconsciemment, Bluenn porta la main à sa bouche telle une enfant émerveillée par ses cadeaux. Cette fois, le dragon se remit à rire sans retenue et, par inadvertance, lâcha une flamme puissante qui manqua de mettre le feu à la chevelure ébouriffée de la jeune femme.

– Oh ! Pardon ! Je n’ai pas l’habitude de recevoir ! Vous me voyez consterné ! s’excusa-t-il aussitôt.

– Ce n’est rien, toussota Bluenn en prenant soin de vérifier néanmoins que ses belles boucles rousses étaient toujours là.

Le dragon la contempla en silence pendant qu’elle tenta de remettre de l’ordre dans sa tenue. Gênée par l’insistance dont il faisait preuve, elle voulut se justifier.

– Eh bien quoi ? Il n’est pas convenable qu’une dame telle que moi se retrouve devant vous dans une tenue si misérable ! J’ai l’air d’une mendiante pendant que vous… vous…

– Moi ?

Bluenn s’interrompit et dévisagea l’être exceptionnel qui se trouvait devant elle. Une bête splendide et effrayante tout à la fois ! Ses ailes immenses et sombres s’élevaient autour d’elle, tel un halo de grâce et de puissance tandis que ses griffes acérées reposaient sur un livre jauni et ancien, semblant déchiffrer les minuscules lettres qui s’y trouvaient. Des cornes effrayantes et nombreuses parsemaient son corps tout entier et ses dents petites et pointues brillaient comme autant de lames tranchantes. Pourtant, ce n’était pas là une bête aux instincts sauvages et sanguinaires. Bien au contraire ! Ses yeux jaunes luisaient d’une intelligence exceptionnelle et tout l’attirail qui l’entourait prouvait qu’il passait la plupart de son temps à étudier plutôt qu’à chasser. Impressionnée par le Dragon de Vérité – car c’était bien lui – Bluenn baissa la tête en rougissant.

– Pardonnez-moi, seigneur ! J’ai douté de vous. J’ai…

– Pensé que je n’existais pas vraiment ! Eh bien, te voilà renseignée à présent. Inutile de te morfondre davantage ! Nous avons tant de choses à nous dire, jeune Bluenn !

– Vraiment ? Vous ne m’en tenez pas rancœur ?

– Rancœur ? Ah ! Ah ! C’est toi qui parles de rancœur ? Elle est bien bonne, celle-là !

 

Pendant que le dragon se tenait les côtes et se balançait de tous côtés, Bluenn serra ses poings de frustration et de colère. Qu’avait-elle fait pour mériter la dérision du gardien de la Perle de Vérité ? Elle s’était, à vrai dire, attendue à un peu plus de retenue de la part d’un esprit aussi sage et puissant. Et voilà que celui-ci se mettait à pleurer de rire en la voyant se renfrogner davantage. C’en était trop ! Elle avait déjà dû supporter l’outrecuidance et la morgue de son époux dans l’autre vie, il était hors de question de tolérer un nouvel affront dans l’au-delà.

– Cela suffit ! Comment pouvez-vous vous comporter de manière aussi inconvenante ? s’insurgea-t-elle.

– In… con… ve… nan… te ? hoqueta le dragon mort de rire. Oh ! Pardon ! Je ne voulais pas vous choquer ! Vous avez raison, je manque à tous mes devoirs. Puis-je vous offrir un siège, dame de Gweltaz ?

– Ne m’appelez pas ainsi ! Mon nom est Bluenn d’Aouergwenn, pour vous servir !

Le Dragon de Vérité regarda la jeune femme d’un air taquin mais devant le ton cérémonial que persistait à vouloir adopter la gardienne du talisman, il prit sur lui de ne pas céder à une nouvelle crise d’hilarité dont il se doutait qu’elle ne ferait que la vexer davantage. Ce fut donc avec le plus grand sérieux qu’il invita Bluenn à s’asseoir auprès de lui pendant qu’il sortit d’une vieille malle à l’odeur rance et viciée une collation qui n’avait plus l’air très jeune.

– Souhaitez-vous vous sustenter après votre voyage, comtesse ?

– Je vous remercie. Mais non ! bafouilla Bluenn gênée. J’ai l’estomac un peu barbouillé, ces derniers temps. Un peu plus tard peut-être.

– Comme vous voudrez !

Le dragon reposa l’assiette en or, recouverte cette fois-ci de mets délicieux et sucrés qui embaumèrent l’air tout autour d’eux. La malle en cuir fin se referma comme par magie. Bluenn écarquilla les yeux de stupéfaction. Le dragon n’avait donc rien de plus sérieux à faire que de se livrer à des tours de passe-passe à la portée du premier novice venu ? Comment se pouvait-il qu’un être aussi exceptionnel se comportât avec autant de légèreté ? La magie ne devait être utilisée qu’à des fins hautement supérieures et avec la plus grande circonspection. Loin de faire honneur à son rang, le dragon se comportait comme un vulgaire animal de foire. C’était insensé ! Se put-il que tous les enseignements qu’elle avait reçus fussent erronés et vides de sens ?

– Que de questions dans un si petit esprit ! voulut la taquiner le dragon au bout de quelques minutes.

– Mon esprit n’est pas petit ! se froissa Bluenn. Et si vous êtes toujours aussi désobligeant avec vos invités, je ne m’étonne pas que vous receviez si peu de visites !

Le dragon parut rester perplexe devant tant de mauvaise humeur mais il se reprit rapidement et tendit à la jeune prêtresse un livre vieux et lourd qui reposait sur un monticule d’autres manuscrits à l’allure poussiéreuse.

– Pourriez-vous me faire la lecture, Bluenn d’Aouergwenn ? Cela fait si longtemps que je n’ai pas eu le plaisir de me nourrir de sa sagesse ! Mes yeux se font vieux.

– Je… Je ne sais pas très bien lire, à vrai dire, bafouilla Bluenn étonnée par la demande du dragon. J’ai peur de vous ennuyer.

– Allons donc ! Ne vous mésestimez pas de la sorte ! Un si grand esprit que le vôtre ! J’ai hâte de vous entendre.

Réalisant à quel point elle s’était montrée sotte et vaniteuse, Bluenn baissa la tête et se mit à froisser sa robe. La sagacité dont faisait preuve le gardien de la Perle l’agaçait autant qu’elle l’impressionnait. Devant lui, elle avait l’impression d’être une petite fille capricieuse et ignorante de tout. Devinant son malaise, le dragon reprit le livre sacré et se mit lui-même à le déchiffrer en silence. Curieuse, Bluenn se pencha à ses côtés.

– De quoi parle-t-il ?

– De toi, de moi. De l’univers tout entier.

– Oh !

Bluenn observa un moment le dragon qui semblait l’avoir complètement oubliée tant il était absorbé par sa lecture. Contrairement à ce qu’il avait affirmé, ses yeux vifs et perçants dévoraient les pages sans aucune difficulté. De temps à autre, un murmure admiratif s’échappait de sa gueule grande ouverte comme s’il comprenait pour la première fois le sens caché de l’écrit mille fois centenaire.

– Vous devez être très intelligent.

– Merci, Bluenn !

– Vous m’apprendrez ?

– Il est trop tôt, Bluenn. Bien trop tôt.

Poursuivant sa lecture, le dragon s’allongea confortablement sur la pierre, tel un lézard au soleil. Bluenn commençait à s’ennuyer un peu, aussi elle se mit à jouer avec une sorte de loupe qui grossissait démesurément tout ce qui l’entourait. Poussant un cri extasié, elle découvrit au loin, posée sur une montagne de calcaire, la Perle de Vérité dont les prêtresses lui avaient de si nombreuses fois conté les pouvoirs. Brillant de mille feux, elle semblait inaccessible et si près à la fois.

– Je la vois ! Je la vois ! Elle est si belle !

– Mmm… Oui. Cela va sans dire, commenta simplement le dragon, toujours occupé à consulter ses manuscrits.

– C’est pour elle que je suis morte ! scanda fièrement Bluenn. Si ce lâche de Gaël ne m’avait pas tuée, j’aurais régné sur l’Archipel des Anges. J’aurais vraiment pu en être la souveraine, vous savez ? Si tel avait été le cas, j’aurais imposé le culte des anciens par-delà les mers !

– Vraiment ? marmonna le dragon toujours aussi peu intéressé par ses babillages.

– Vraiment ! Je vous trouve très peu reconnaissant pour tous les sacrifices que j’ai faits durant ma vie pour protéger la Perle et restaurer le culte de Dana. Après tout, je suis morte très jeune en voulant mener à bien ma mission. C’est à peine si j’ai profité de la vie !

– À qui la faute ?

– Comment ?

Bluenn sentit cette fois une colère incroyable s’emparer d’elle. C’en était trop ! Qu’on lui demandât de se sacrifier si jeune était une chose, qu’on ne lui en témoignât aucune reconnaissance lui était insupportable ! Pour qui se prenait-il ce monstre informe et répugnant pour oser la traiter de la sorte ? Peut-être avait-elle un « petit » esprit mais son courage n’était plus à prouver ! Cela au moins, il ne pouvait le nier !

– Oseriez-vous insinuer que c’est ma faute si j’ai péri sous les coups de l’époux démoniaque auquel l’on m’a mariée de force ?

– Il n’avait rien de démoniaque, ma belle. Tout au plus était-il un peu emporté. Oh ! Bien sûr ! Il aurait dû faire preuve d’un peu plus de délicatesse à ton égard ! Ce n’est pas ainsi qu’on traite les dames.

Bluenn faillit s’étouffer de rage en entendant le ton badin que prenait le dragon pour décrire la violence des coups qu’elle avait reçus. Était-elle en fin de compte aux fins fonds des enfers pour entendre une calomnie pareille ?

– Vous n’allez pas le défendre tout de même ? Pas lui !

– Et pourquoi pas ? répondit simplement le dragon en refermant son livre.

– Mais c’est un assassin ! Un menteur ! Un félon ! Et Dana seule sait quoi d’autre encore !

– Tu ne sembles pas le porter dans ton cœur, ton époux, dis-moi ?

Bluenn regarda le dragon avec tant de répugnance que celui-ci faillit s’étrangler de rire. Reprenant discrètement son sérieux, il dessina un rond dans le sol avec l’une de ses griffes. Immédiatement, une onde claire et pure apparut. Le dragon souffla doucement dessus jusqu’à ce que des images, tout d’abord floues puis de plus en plus précises, affleurent à la surface.

– Tant mieux ! reprit-il. Je n’aurai donc pas à te consoler de sa mort. Cela m’arrange ! J’ai toujours été très maladroit pour moucher les jeunes femmes.

Tandis qu’il parlait, Bluenn vit apparaître dans le miroir d’eau, la silhouette sombre et triste de Gaël de Gweltaz qui se tenait au-dessus d’elle ou plutôt de son corps. C’était une sensation étrange de se contempler ainsi, inanimée sur la terre qui l’avait vue naître, et pourtant en vie ailleurs. Le souvenir de ce qu’elle avait été emplit tout à coup son âme d’une insupportable mélancolie. Que le temps était passé vite. Trop vite ! Plus jamais, elle ne sentirait l’odeur envoûtante de l’herbe après la pluie ! Plus jamais, elle ne sentirait la caresse tendre et chaude du soleil d’été quand il disparaissait derrière les collines ! Adieu aussi la voix douce et câline de Noyale qui venait la réveiller aux aurores en lui apportant des fruits sucrés et odorants à souhait ! Des larmes glissèrent sur la joue de Bluenn.

– Pourquoi pleures-tu ? Je croyais que tu ne l’aimais pas.

– Ce n’est pas sur lui que je pleure mais sur moi.

– Je vois.

Soudain, un être qu’elle ne reconnut pas tout de suite s’introduisit dans la chambre où Gaël persistait à vouloir se lamenter. Un halo noir et inquiétant entourait l’homme mais Gaël ne semblait pas se soucier du danger. Il continuait de la contempler en pleurant, sans prêter attention à la menace qui grandissait.

– Mais que fait-il ? Pourquoi ne réagit-il pas ? s’énerva Bluenn. Et qui est cet homme qui le menace ? Jamais Gaël ne laisserait quiconque lui parler sur ce ton !

– C’est Konogan ! Son cousin. Son maudit cousin ! lâcha le dragon avec un profond mépris dans la voix.

– Tiens ? Vous ne semblez éprouver aucune compassion à son égard, s’étonna Bluenn moqueuse. Cela m’étonne de vous !

– Il n’est rien d’humain en cet être vil et fourbe. Aucun amour de la vie. Aucun sentiment de noblesse. Rien que la haine la plus profonde de ce qui est beau !

– Tandis que Gaël, lui ! s’énerva Bluenn.

Le dragon refusa de répondre à la provocation de la jeune femme et toucha délicatement l’eau troublée afin que les paroles des deux hommes parvinssent jusqu’à eux.

– Voilà qu’il se plaît à vouloir jouer les saints à présent ! Cet homme a le don de m’irriter. Qu’a-t-il à y gagner cette fois ?

– Rien.

Cette fois, Bluenn n’eut pas le cœur de critiquer son ancien époux. La peine sincère qui l’animait la touchait plus qu’elle ne voulait l’admettre. Que fallait-il qu’il vienne la torturer dans son dernier sommeil ! Contrariée, Bluenn détourna la tête, tout en continuant de loucher discrètement sur la flaque d’eau qui lui renvoyait l’image des deux hommes. Quand elle entendit Gaël parler de sépulture chrétienne, elle haussa les épaules d’agacement. Le gardien de la Perle toucha à nouveau l’eau d’une de ses griffes. Un court instant, toutes les émotions qui ravageaient Gaël de Gweltaz s’emparèrent de l’âme de Bluenn. C’en fut trop ! Alors que Konogan s’apprêtait à assassiner son ancien époux, Bluenn tendit la main dans un sursaut désespéré.

– Non !

Mais, l’eau s’évapora subitement et la main de Bluenn ne rencontra que le sable couleur or. Les deux hommes s’étaient évanouis comme par magie, laissant la jeune femme désemparée et soudain très lasse.

– Pourquoi m’avoir montré cela ? Quel plaisir malsain trouvez-vous à me torturer ?

– Je croyais que sa mort te serait indifférente. C’est toi-même qui me l’as affirmé, rappelle-toi !

– Mon âme n’a-t-elle pas droit au repos, dites ? Que dois-je faire pour enfin trouver la paix ?

– Écouter ton cœur, Bluenn.

– C’est faux ! Quand j’ai voulu l’écouter, tout s’est terminé en drame ! C’était une erreur !

– Non pas une erreur, Bluenn. Mais le commencement de grandes choses ! Tu dois y retourner.

– Que me contez-vous là ? s’énerva Bluenn exaspérée. Je suis morte, l’oublieriez-vous ?

– Morte, toi ? s’esclaffa le dragon. Ah ! Ah ! Tu me fais vraiment trop rire !

 

Et tout à coup, comme dans un songe, la matière qui les entourait perdit sa consistance ! Les pierres s’envolèrent en fumée, le sable devint une douce brise tandis que les livres se transformèrent en paroles inaudibles. Dans un brouillard de plus en plus épais, Bluenn réussit à apercevoir une dernière fois le Dragon de Vérité qui prit son envol. Au moment où il allait disparaître, il fit retentir son rire au sein de l’immensité. Elle l’entendit répéter d’un ton empli de compassion : « Écoute ton cœur, Bluenn ! Ton cœur sait ! » Puis, plus rien. Le vide.

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