La ballade de Kassandre
Chapitre 31
De retour au palais, Gaël de Gweltaz se mit en demeure d’arpenter les anciens appartements du feu seigneur de Drev à la recherche de parchemins dont il savait que son cousin les avait dissimulés aux regards indiscrets, dans le but de faire chanter les personnages importants de la cour et du royaume, lui y compris. Mais quand il eut tourné et retourné tous les meubles et bibelots qui ornaient les pièces, véritables pièces d’orfèvre étincelantes même dans l’obscurité, il s’avachit en soufflant d’exaspération sur un pouf en velours qui gémit sous son poids. Quelle cachette avait bien pu imaginer l’esprit pervers de son cousin pour mettre à l’abri les centaines de papiers qu’il détenait et l’assuraient de son emprise sur les barons de l’Archipel ? Si Gaël était bien décidé à rendre les armes, il était hors de question de le faire sans entraîner dans sa chute tous les êtres fourbes et vils qui s’étaient alliés à son cousin. Certains noms étaient à même de faire trembler les piliers mêmes de la royauté et c’était pourquoi il lui fallait mettre la main sur les différentes promesses que Konogan avait recueillies au fil des années. Ses propres allégations ne pèseraient aucun poids face à l’influence et la notoriété des seigneurs auxquels il comptait s’attaquer. Seules leurs signatures les confondraient sans doute possible aux yeux de Filomena et de ses partisans, dont beaucoup cachaient, sans le savoir, au sein de leur propre famille de dangereux renégats. Il se réjouissait par avance de voir leur noble et pure figure pâlir de honte à la lecture des documents qu’il allait leur jeter à la face. Pour autant qu’il parvînt à mettre la main dessus. À l’heure qu’il était, les troupes de Stefan devaient avoir encerclé l’armée de Konogan ! Il ne faudrait pas plus d’une heure au roi pour parvenir jusqu’au palais réclamer son trône et son titre. Gaël propulsa une statue d’ivoire aux atours provocateurs contre les tentures gigantesques qui décoraient les murs de la chambre de Konogan. Scènes de guerre et de chasse, contes et légendes, dont celle du célèbre Ethan, prince des enfers, défilaient sur les tissus rares et précieux. Explosant sur l’une des quatre têtes d’un monstre marin, la déesse de l’Amour sur laquelle il avait passé ses nerfs fit vibrer le mur d’une étrange sonorité. Alerté par le bruit anormal que faisait la cloison dès lors que l’on frappait dessus, Gaël se mit à arracher de manière frénétique les tentures centenaires que les serviteurs du palais prenaient un soin jaloux à épousseter chaque matin. Enfin, il explosa de joie. Là où s’étaient tenus le prince des enfers et son rival de toujours, apparaissait, dans la pénombre de la chambre, un léger interstice de lumière qui laissait deviner un passage secret. Tâtant soigneusement chacune des dalles qui longeaient la lumière, Gaël finit par trouver celle qui enclenchait un système fort sophistiqué mis au point, il y avait fort longtemps, par un ingénieux inventeur venu des mondes lointains. Gaël s’introduisit prudemment dans la galerie, l’épée à la main. Des torches brûlaient. Cela ne pouvait signifier qu’une chose : des gardes veillaient non loin sur le trésor royal et les secrets écrasants du seigneur de Drev. Il ne servirait à rien de prétendre être l’envoyé de son cousin. Ce dernier avait certainement donné des ordres pour que quiconque pénétrât dans le souterrain soit occis sans pitié. Son intuition ne le trompait pas. Bientôt, deux colosses à l’allure peu engageante se mirent en travers de son chemin sans qu’il comprît comment ils avaient été informés de sa présence. Peut-être que l’ouverture du passage déclenchait un signal qui se répercutait jusqu’aux bas-fonds du palais et alertait les deux molosses. Maintes fois couronnée lors des célèbres tournois de l’Archipel, la technique infaillible de Gaël fut cette fois violemment mise à mal par les gardiens du trésor qui bénéficiaient visiblement d’un entraînement de haut niveau. Soufflant et suant, Gaël crut sa dernière heure arrivée quand l’un d’eux se jeta sur lui avec une force herculéenne au mépris de sa propre vie. Écrasé sous son poids, il ne dut sa survie qu’à l’arrivée inopinée du prince Erwan et de ses compagnons qui n’avaient visiblement pas eu la patience d’attendre Stefan et étaient passés à l’offensive sitôt l’armée renégate encerclée. Gaël émit un petit rire de dépit en voyant les preux chevaliers écarter de lui le garde au regard de feu qui l’aurait volontiers tailladé en petits morceaux. Quelle ironie ! Être sauvé par Erwan et ce misérable chien galeux de Boscat ! Fallait-il qu’il aimât cette femme pour supporter d’être ainsi humilié ! Pour autant, leur jubilation ne serait que temporaire. Sous peu, ils perdraient vite leurs airs condescendants. Faisant mine de vouloir s’échapper, Gaël se précipita au fond du souterrain à la recherche du « trésor » de Konogan. Il n’eut que le temps d’apercevoir un coffre sculpté avec une délicatesse exquise et qu’il reconnut sans doute possible comme appartenant aux bagages ô combien précieux de son feu cousin. Se jetant sur lui, il fit mine de vouloir le dissimuler au regard de ses poursuivants qui se laissèrent prendre à la ruse et écartèrent le comte sans ménagements.
– Regardez ! Il tente de faire disparaître des preuves, le scélérat ! s’écria le prince. Emparez-vous de lui et tuez-le s’il tente encore de s’échapper ! Toi, Aelig, force la serrure ! Je veux savoir ce qu’il entend protéger ainsi !
– Tu es fait, de Gweltaz ! jubila Riwall de Boscat en lui pointant son épée sur la poitrine. Bientôt, tu paieras pour tes crimes et la femme que tu tiens en esclavage recouvrera la liberté.
À ces mots, Gaël explosa d’un rire mauvais qui fit tressaillir d’horreur tous les hommes qui se tenaient dans la salle du trésor. Pressentant un mauvais tour, deux d’entre eux s’avancèrent pour entourer le jeune Riwall et tirèrent d’un même ensemble leur épée. Pâle comme la mort, le comte de Boscat refusa de se laisser intimider par son adversaire et demanda d’une voix forte et autoritaire où se trouvait la comtesse de Gweltaz. Mais il eut beau renouveler sa question encore et encore, il ne se heurta qu’à un silence de mort. Alors qu’à bout de nerfs, Riwall allait finir par frapper à mort l’odieux seigneur de Gweltaz, le prince Erwan poussa un long cri désespéré qui fit sursauter tous ses compagnons. À la lecture des promesses faites par nombre de hauts seigneurs de renier leur roi et d’élever Konogan au rang de souverain absolu, le noble et pur de Gevrog faillit perdre le peu de raison qui lui restait depuis que le seigneur de Drev lui avait dérobé sa bien-aimée.
– C’est impossible ! Pas eux ! hurla-t-il.
Se précipitant à son secours, Riwall tenta de comprendre ce qui pouvait bouleverser à tel point ce prince vaillant et courageux qui n’avait jamais fait preuve de la moindre faiblesse. Mais découvrant l’ignoble vérité, il sentit à son tour ses forces le lâcher. Parmi les félons, figurait son propre frère ! Une blessure à jamais inguérissable déchira son âme. Sa vie était brisée. Son honneur définitivement perdu ! En contemplant le visage défait et meurtri du chevalier, Gaël de Gweltaz sentit une joie malsaine emplir son âme. Enfin, ce morveux de Boscat descendait de son piédestal pour rejoindre le commun des mortels ! Et sa chute ne faisait que commencer…
– Bienvenu en enfer, de Boscat, lui susurra-t-il de sa voix cassée. Dis-moi, petit chérubin au frère apostat, quel effet cela te fait-il de te retrouver au ban ?
– Je vais te tuer, de Gweltaz ! Tu entends ?
Gaël eut juste le temps d’esquiver l’épée du jeune Riwall qui ne parvenait plus à se contrôler. Plusieurs hommes furent nécessaires pour arriver à le calmer mais alors que l’infortuné comte reprenait enfin ses esprits, Gaël en profita pour lui asséner le coup fatal.
– Console-toi, Riwall ! Fort heureusement pour toi, la femme que tu aimes ne connaîtra jamais ta disgrâce.
Comme Riwall le regardait sans comprendre, Gaël émit un petit ricanement. Inquiet, le prince Erwan écarta son fidèle compagnon pour s’approcher du terrible lieutenant de Konogan.
– Nous avons trouvé le corps de votre cousin dans vos appartements. Dans son cœur était plantée cette dague. Savez-vous à qui elle appartient ?
Le prince lui désigna l’ancien présent qu’il avait fait à sa belle et indomptable Bluenn du temps où ils se découvraient l’un l’autre. Une nostalgie intolérable envahit son âme. Il n’en laissa rien paraître pourtant et afficha un air froid et distant.
– Elle appartenait à la comtesse.
– Appartenait ? Que voulez-vous dire par là ? s’alarma le prince.
Comme Gaël s’enfermait dans son silence, Riwall se défit de l’emprise de ses amis et empoigna Gaël par le col.
– Si tu lui as fait le moindre mal, je te jure que…
– Que tu me tueras ? Eh bien vas-y ! Ne te gêne pas, de Boscat ! Frappe ! Frappe, tu entends ! Je n’ai plus rien qui me rattache à la vie ! Elle est morte ! Je l’ai tuée ! Cette catin gît au fond du fleuve à l’heure qu’il est et rien ne te la ramènera. Jamais tu ne connaîtras la douceur de ses baisers ni la fièvre de son corps enflammé sous le tien. Moi seul ai goûté à ces délices. Peu importe qu’elle m’ait aimé ou pas ! J’emporte avec moi plus de souvenirs que tu n’en auras jamais ! Allez, frappe, de Boscat !
– Non ! s’interposa le prince. Riwall. Regardez-moi mon ami ! Mon frère ! Je n’ose imaginer la douleur qui est la vôtre en ces heures funestes. Rien de ce que je pourrai dire ou faire ne pourra soulager votre chagrin ! Cependant, je jure que mon amitié vous est éternellement acquise et ce, malgré les découvertes que nous venons de faire. Ne répondez pas à ses provocations, Riwall ! Il cherche à éviter l’humiliation d’un procès public. Mais la femme que vous avez aimée mérite de voir son assassin châtier comme il se doit. Ne lui offrez pas la joie d’une mort rapide, mon ami ! Il doit comparaître devant ses pairs !
Terrassé par la douleur, Riwall de Boscat dut se contenter d’acquiescer en silence sans lâcher toutefois son terrible ennemi. Alors qu’Erwan tentait de l’entraîner à sa suite, il se pencha à l’oreille du comte.
– Je vous hais ! Je vous hais comme je n’ai jamais haï qui que ce soit !
– Vous me faites trop d’honneur, Riwall, se moqua Gaël.
– Je prendrai un plaisir immense à vous entendre hurler quand on vous arrachera les tripes une par une ! Mon seul regret est de ne pouvoir le faire moi-même.
– C’est la différence entre nous, de Boscat. Je n’ai jamais eu peur de me salir les mains. Mais vous, resterez agrippé à votre chapelet jusqu’au bout ! J’ai tué celle que vous aimiez, de Boscat ! Que vous faut-il de plus pour me tuer ? Ne méritait-elle pas qu’un homme digne de ce nom la vengeât ?
À ces mots, une haine incommensurable déforma le visage tendre et poupon du comte de Boscat. Pourtant, il ne tira pas l’épée. Par lâcheté ou en raison d’un sentiment bien plus puissant et bien plus terrible, il s’accrocha à l’idée que l’agonie du comte durerait des jours entiers. Brisé, il se détourna du seigneur de Gweltaz. L’humiliation qui venait de lui être infligée était à ce point intolérable que même si la comtesse avait été encore en vie, il n’aurait pu l’approcher. L’idée qu’elle ait pu partager sa couche avec cet homme odieux et vil le révoltait. Les allusions perverses du comte aux plaisirs nuptiaux qu’il s’était offerts avec la pure dame de ses pensées avaient fini de briser ses derniers rêves. Oui, Riwall avait tout perdu ! Même sa foi. Pouvait-il se prétendre encore chrétien, en effet, quand la seule chose qui le maintenait en vie était cette joie innommable qu’il ressentirait en entendant résonner à ses oreilles les hurlements de douleur de cet assassin ? Riwall était une âme à la dérive désormais, et Gaël le savait ; il marchait vers sa future cellule la tête haute, malgré le chagrin qui était le sien. Bluenn devait être loin à présent, veillée par les bons soins de la fidèle Noyale. Cette pensée seule lui permettrait d’affronter sans fléchir les insultes et les vexations, la torture et les supplices, puis enfin la mort, remède à cette souffrance atroce qui lui broyait les entrailles. Bluenn était loin et c’était bien mieux ainsi. Il n’aurait pas à supporter de la voir se jeter dans les bras de ce petit avorton sans envergure qui n’avait même pas eu le cran de l’envoyer en enfer pour la venger. Il n’avait décidément jamais mérité l’amour incompréhensible qu’elle lui portait. Cette pensée le fit frémir. Noyale saurait-elle trouver les mots pour convaincre sa femme de tourner le dos au passé ? Une angoisse sourde étreignit son cœur. Et alors que la porte de sa cellule allait se refermer sur lui, Gaël sentit un souffle mystérieux et froid tomber sur sa nuque. Resserrant sa cape autour de lui, il marmonna une prière rapide, lui qui ne croyait en rien, en suppliant que Bluenn de Gweltaz ne revînt jamais à Azenor.
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