La blessure des Pompidou (French Edition)

Alexandre Bensi · Chapitre 18 sur 40

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La blessure des Pompidou (French Edition)

Chapitre 18

 

Georges veut être seul. Il a demandé à sa secrétaire de ne pas le déranger sous aucun prétexte. En ce début d’après-midi, avant qu’il ne se rende à l’Assemblée nationale, il a pris sa décision. Il va contacter le Général pour un rendez-vous, estimant que le moment est venu. L’heure est trop grave pour repousser l’échéance encore une fois. Cette fois, il se sent armé pour rencontrer son ancien patron; le héros de la France moderne.

Au téléphone, il tombe sur le secrétariat de l'Élysée.- Bonjour, secrétariat de l'Élysée, puis-je vous aider ? dit une voix de jeune femme.

- C’est Georges Pompidou à l’appareil, j’aimerais parler avec le président.

- Bonjour monsieur Pompidou, je vais me renseigner. Le silence est long, très long. Sa main gauche tremble de colère. Il a hâte d’entendre la voix du Général pour enfin faire avancer les choses.

- Monsieur Pompidou ? intervient la jeune standardiste. Le président accepte votre communication, je vous mets en relation. Veuillez attendre un instant.

- Merci.

Quelques secondes plus tard, une voix reconnaissable entre mille se fait entendre à l’autre bout du combiné. Celle qui a porté l’espérance de la France alors qu’elle vivait une époque terrible et terrifiante. - Bonjour monsieur le Premier ministre, comment allez-vous ? “Monsieur le Premier ministre”, le titre reste alors que la fonction passe. Des années à Matignon lui reviennent en mémoire.- Bonjour mon général, à dire vrai, je vais mal. Le général de Gaulle est loin d’être un naïf, il doit se douter de la raison de l’appel. En vérité, il est probable qu’il s’y attendait depuis des jours.

- Je devine aisément pour quelle raison, cher ami, finit par dire de Gaulle. Je serais enchanté de pouvoir m’entretenir avec vous sur ce sujet.

- Merci mon général, répond Georges. Quel jour, quelle heure vous plairait-il ?

- Ma foi, voyons-nous ce soir. Prenez la porte du Coq pour plus de discrétion. Venez avec madame Pompidou si vous le souhaitez.- Mon général, j’aimerais vous voir moi - même.- Comme vous le voulez. Eh bien, disons vingt heures ce soir.- Bien mon général, c’est noté. A ce soir. Au moment de raccrocher, Georges croise les bras. Il essaye de se concentrer, de faire le point. Il n’a jamais eu l’occasion de se confronter ainsi au Général, même pendant au plus fort de la crise de mai 68. Il va devoir jouer serré afin de préserver son avenir tout en montrant qu’il ne renoncera pas à préserver son honneur ainsi que celui de son épouse. Nul doute que l’information va circuler dans le milieu politique dès cet après-midi. Un secrétaire du Général fera fuiter la nouvelle. Le Château n’a aucun secret pour lui, dans ses bons comme ses mauvais côtés.

Sans plus attendre, il appelle Claude.

- Bibiche, c’est Georges.

- Je viens de rentrer, j’ai vu ma sœur, explique-t-elle. Tu as des nouvelles ?

- Oui, je vois de Gaulle ce soir. J’espère que cela va bien se passer. Je ne veux pas que cela se termine en dispute, je veux que cela se passe entre hommes d’honneur. C’est tout ce que je demande.- Je sais.

- Pour l’instant, aucun journal n’ose jeter ton nom dans la fosse, mais je sais que c’est une question de temps. Le Général a tout intérêt à être présent. On va tenir ma chérie, on va tenir. Claude ne sait pas quoi répondre sur le coup, une vague d’émotions la saisit. Le couple n’a jamais été aussi soudé.- Fais-moi confiance, je saurai quoi lui dire, assure Georges. Tu pourrais sortir un peu ce soir, te changer les idées. On se verra après.- Bonne idée, répond Claude. Enfin, se dit Claude, enfin il va voir de Gaulle. Il doit obtenir le soutien total de l'Élysée, personne d’autre que le Général pourra mettre fin à tout ceci.

Claude a encore confiance, se disant qu’il sera bien stupide de mettre en danger la République pour une histoire de vengeance. Alors que faire maintenant ? Son mari lui propose de sortir ce soir. Certes, ce serait un bon moyen pour affirmer à tout le petit monde parisien que le couple n’a pas peur des ragots et qu’ils comptent vivre leur vie normalement.

De son côté, Georges doit accomplir ses obligations sachant maintenant que de nombreux députés, surtout dans sa majorité, doivent avoir en tête les ragots sur sa femme. Il sera bien difficile de les affronter du regard, mais c’est le prix à payer s’il souhaite que son honneur soit sauvé. Il se rend auprès de Madeleine qui vient de rentrer de déjeuner.

- Allez me chercher Balladur, je dois aller à l’Assemblée, ordonne-t-il.

Accompagné de son fidèle Édouard, il entre dans le bâtiment par la porte principale en saluant le plus de personnes possibles. Cela fait parti du plan, l’image que l’on donne de soi est une grande importance, une importance capitale même. Négliger l’image en politique est la première faute qui mène au désastre. C’est un grand travail sur lui qu’il effectue, celui de la sérénité, du calme, alors qu’en son for intérieur, c’est une colère sans limite qui ne demande qu’à s’exprimer. Tous ses députés de la majorité présidentielle qu’il croise dans les couloirs et dont certains ont le regard fuyant, s’imaginant déjà abattu, ayant perdu son statut de Dauphin du Général. La politique ne connaît pas le mot “gratitude”.- Édouard, murmure-t-il avant qu’il n’entre en commission, faites votre enquête sur ce que savent tous ses scélérats. Vous me ferez votre rapport.

- Oui monsieur.

Toute la journée, Georges scrute dès qu’il le peut les yeux de ses collègues. Encore plus ceux qui ne viennent pas le saluer. Il s’agit de savoir sur qui compter en cas où le scandale éclate au grand jour. Certains à l'Élysée estiment qu’il n’a pas assez de troupes fidèles à sa disposition. Le moment est venu de prouver le contraire. La fin de journée approchant, l’ancien Premier ministre se prépare à rencontrer le président de la République. Comme à chaque fois qu’il est en tête à tête avec le journal, Georges prépare ses arguments, tout en prenant compte de la situation. Même s’il travaille à ses côtés depuis 1944, il a toujours tenu à montrer une certaine distance. De toute façon, de Gaulle n’est pas réputé pour apprécier une trop grande proximité. Il estime que cette solution éprouvée depuis le début de leur relation est la bonne. Bien que le contexte de la rencontre de ce soir se trouve bien différent. Peut-être que pour la première fois, c’est lui qui aura l’avantage dans l’épreuve de force.- Georges !

La voix est celle de Chaban-Delmas, président de l’Assemblée. L’élégant personnage, ancien résistant et dont le physique charmant cache un animal politique redoutable autant que redouté.- Bonjour Jacques, dit Pompidou.- Je n’ai pas beaucoup de temps pour te parler, déclare le président de l’Assemblée. Je veux t’apporter tout mon soutien.- C’est gentil et loyal de ta part, estime Pompidou.- Ne fais pas attention au juge qui instruit l’enquête. Patard. C’est un méchant con.

- Un méchant con peut faire beaucoup de méchants dégâts. Merci pour ton soutien. Je saurai m’en souvenir. Il faut que j’y aille aussi, on m’attend.

Peu de temps avant les travaux, il est allé boire un verre dans un nombreux restaurants qui bordent l’Assemblée nationale. Édouard a un peu de retard, ce qui paraît surprenant pour un homme aussi ponctuel que lui. Finalement, le bras-droit de Pompidou arrive légèrement essoufflé.

- Eh bien Édouard, que se passe-t-il ? Pourquoi ce retard ?- Je suis désolé monsieur, mon dernier rendez-vous a pris plus de temps que prévu. J’ai pu vous apporter quelques informations pour ce soir, quand vous verrez le Général.

- Je vous écoute, dit Georges en buvant son verre de vin.- Concernant les députés, tout le monde est au courant de la rumeur. Mais il y a une grande différence entre ceux qui croient en cette fable et les autres. Disons que pour l’instant, la majorité est de votre côté. Mais est-ce que cela va durer ?

- Comment cela ?

- Certains disent que des journaux d’extrême droite vont publier des articles évoquant votre femme.

- C’est donc par ces salauds que les coups vont partir, lâche Georges amer. Ces anciens de Vichy, ils ont du mal à avaler leur défaite en 44. Quoi d’autre ?

- Je vous ai apporté “Le Figaro” d’aujourd’hui qui parle de Alain Delon qui a été interrogé à la SRPJ de Versailles. Si vous voulez le lire.

- Pas la peine, on m’a déjà raconté ce qu’il y a dedans. Merci Édouard, nous nous verrons demain au bureau.- Bon courage pour ce soir, monsieur.- C’est le Général qui doit avoir du courage, pas moi, rectifie Georges.

Quand Balladur quitte la table, Georges a le réflexe d’observer la salle. Il y a peu de clients ce soir, mais peut-être y a-t-il un ou deux agents du SDECE chargés de le surveiller. C’est possible. Après avoir vérifi é l’heure sur sa montre, il se lève, paye son verre et va rejoindre sa voiture et son garde du corps qui lui sert de chauffeur.- A l'Élysée, ordonne-t-il.

La voiture prend la route du chemin du Château. Il accomplit tout le trajet dans un silence profond. Dans quelques minutes, il saura s’il a un allié ou pire, un ennemi. Envisager la dernière option serait ridicule, pourquoi de Gaulle s’aborderait sa carrière ? Lui dont la majorité des Français estime qu’il sera le plus fiable de ses successeurs ?

Georges repense à cette lettre que de Gaulle lui a envoyée lors de son départ de Matignon: “Là où vous allez vous trouver, sachez, mon cher ami, que je tiens à garder avec vous des relations particulièrement étroites. Je souhaite enfin que vous vous tenez prêt à accomplir toute mission ou à assumer tout mandat qui pourrait vous être un jour confiés par la nation.”

Le Général était-il sincère quand il lui a adressé ces mots ? Georges a du mal à y voir clair dans le jeu du président de la République. La voiture arrive devant la porte du Coq. Les lourdes grilles s’ouvrent, deux gardes républicains saluent militairement le visiteur dont le véhicule pénètre à l’arrière du château. La nuit est tombée depuis longtemps, quelques lumières éclairent le parc. Georges distingue les silhouettes des gardes surveillant le périmètre. Depuis les événements de mai, la garde a doublé. Même si la crise est passée, il y a des cicatrices qui ont du mal à être oubliées. C’est le secrétaire général de l'Élysée, Bernard Tricot, qui accueille le visiteur. Tricot, celui qui a prévenu de Gaulle lui-même de l’affaire. Dès que Pompidou pose le pied sur le gravier présidentiel, Tricot vient le saluer chaleureusement. Comme s’il avait quelque chose à se faire pardonner. Georges reste neutre, se contentant d’un “Bonsoir, monsieur le secrétaire” et d’un serrage de main assez conventionnel.

- Le Général vous attend dans son bureau, poursuit Tricot.- Bien, allons-y.

Connaissant le chemin par cœur, il n’attend pas que Tricot lui ouvre la marche. Un dossier sous le bras, il s’avance d’un pas rapide vers un membre du personnel à qui il confie son manteau, puis il grimpe l’escalier menant au bureau présidentiel. Par mesure de correction, Georges attend que Tricot entre le premier dans le cabinet de travail afin de l’annoncer.

- Qu’il entre, entend Georges. Pompidou pénètre dans le lieu le plus important de la Ve république avec assurance. Depuis combien de temps n’a-t-il pas vu le Général ? Environ six mois. Pas un mot depuis, sinon quelques lettres banales, rien d’intéressant. Georges a toujours eu un fond de doute sur la véritable nature de son départ de Matignon: est-il mis en réserve de la République ou bien est-il mis tout simplement à l’écart de la République ? C’est un doute qui ne le quitte plus et qui s’est renforcé depuis que sa femme est traînée dans la boue.

La taille impressionnante du Général se positionne devant son bureau, les bras levés vers son ancien Premier ministre. Comme le personnage a encore vieilli depuis qu’ils se sont quittés suite aux événements ! Est-il encore ce chef d'État fait de roc qui a traversé l’Histoire et pris la tête de la France après tant d’épreuves ? Le visage est encore plus ridé, les yeux encore plus fatigués, les gestes plus lents. Mais le charisme est toujours présent.- Bien le bonsoir Pompidou, je vois que la vie de député vous maintient en forme, c’est heureux, dit-il en guise de préambule.- Merci mon général.

- Je vous en prie, prenez place. Georges s’assied dans un fauteuil, serrant bien fortement son dossier sous le bras. Le Général prend place juste à côté de lui, ce qui est surprenant de sa part car cela veut dire qu’il ne pourra regarder discrètement sa montre cachée au niveau de son bureau et qui lui permet de minuter ses rendez-vous. Cette fois, il s’agit d’une rencontre informelle à l’abri des regards.

- Mon général, vous connaissez la raison de notre entretien, je crois que je n’ai pas besoin d’en dire davantage.

- Oui.

- Sachez mon général que j’ai trois choses à vous dire: Je connais assez ma femme pour savoir qu’il est impensable qu’elle se trouve mêlée si peu que ce soit à cette affaire. On cherchera peut-être à “me mettre dans le coup”. Nulle part on ne me trouvera. Je n’en dirai pas autant de tous vos ministres. Ni place Vendôme, chez M. Capitant, ni à Matignon chez M. Couve de Murville, ni à l'Élysée, il n’y a eu la moindre réaction d’homme d’honneur.

Le Général reste silencieux un instant, puis il fixe son ancien collaborateur. 

- Mais moi, je n’ai jamais cru à tout cela. J’ai demandé qu’on vous prévienne.

- Je ne mets, bien sûr, pas en doute votre attitude personnelle, mon général.

Même après tant d’années au service de la France et de son histoire, le Général a encore quelques failles dans son armure, remarque Georges. Notamment parce que cette affaire concerne un meurtre dans le milieu mafieux et qu’elle se mélange à une affaire de mœurs qui est assez éloignée de l’univers de de Gaulle.- Mon général, je sais que celui qui a accusé ma femme est un homme dont le passé prouve qu’il n’est pas un personnage d’une grande probité. 

- Les hommes sont ainsi, Pompidou, moi même j’ai vécu des heures douloureuses à être traité de tous les noms. Vous le savez bien.- Mon général, n’oubliez pas cette douleur que vous avez eue lors de l’attentat du Petit-Clamart quand l’OAS a failli tuer votre épouse. Dans ce cas présent, ils essayent aussi de tuer ma femme, et de me tuer en même temps.

De Gaulle ne bronche pas, il écoute avec fermeté les propos de son ex-collaborateur. Ce moment de silence rassure Pompidou, jamais il n’a vu le Général aussi gêné.

- Que voulez-vous mon cher Pompidou ? finit-il par demander.- Mon général, je sais de sources sûres, que les hommes qui

accusent ma femme sont des scélérats de la pire espèce.

Pompidou met en évidence son dossier en prononçant ses paroles.

- Je ne me laisserai pas attaquer par des voyous et je pense

que certains de vos ministres ne devraient pas porter un si grand intérêt à ce genre d’individus.

- J’en conviens… Mon général, je vous propose de nous

revoir, j’aurai plus d’informations qui vous prouveront l’horreur de cette accusation.

- Bien, nous nous reverrons dans ce cas là.- Dès que possible ?

- Dès que possible, répète de Gaulle. En retrouvant sa voiture qui le ramènera à son appartement, Georges n’est pas très satisfait. L’enthousiasme d’une aide n’était pas là, cependant, il a compris que dorénavant, le Général fera certainement un peu plus attention à son entourage. Mais ce qui est certain à ses yeux, c’est qu’il devra ne compter que sur son équipe de proches fidèles et nullement vers l'Élysée.

Claude, quant à elle, a décidé de rejoindre un repas organisé dans le centre de la capitale. Il y a du monde dans le salon qui l’accueille pour cette nuit. La personne qui chapeaute la réception n’est autre que l’actrice Jeanne Moreau. Il arrive très souvent que diverses vedettes de cinéma organisent des petites soirées afin de rendre un peu plus joyeuse la vie parisienne qui sait être monotone. Claude s’y rend en toute confiance, estimant que le monde des artistes la respecte un peu plus que ce fichu monde de la politique. Cependant, ayant pleinement conscience de ce qui pèse sur ses épaules, elle ne compte pas se faire clairement remarquer. Son esprit ne parvient pas à se détacher de l'Élysée et de la confrontation entre le Général et son époux.

Personne n’est au courant du rendez-vous et personne ne semble la regarder avec curiosité. Bien qu’elle soit aux milieux d’acteurs professionnels, Claude estime que la majorité de ses personnes ne sont pas au courant de la rumeur. Non, le sujet qui envahit toutes les lèvres est plutôt celui d’Alain Delon qui a été interrogé à la SRPJ de Versailles.

- Vous croyez que Delon a tué Markovic ? Franchement, ce serait dingue quand même, se permet un invité.

- Personnellement, j’ai toujours pensé que Markovic était un crétin dangereux qui apporterait des emmerdes à Delon. Mais il ne m’a jamais écouté, dit un autre.

Claude écoute avec attention la conversation, portant son verre de champagne, priant pour que personne ne fasse la moindre allusion à sa propre personne. 

- Ce n’est pas demain que votre mari refera une partie de poker avec Alain, clame un invité à l’adresse de Claude.

- Mon mari a bien d’autres choses à penser qu’aux parties de poker, réplique la femme de l’ancien Premier ministre.- Comme se préparer à la présidentielle ? dit une invitée amusée. Allez, dites-le nous Claude, Georges va enfin annoncer ses ambitions.

- Cette décision n’appartient qu’à lui. Trouvant que la conversation prend une tournure quelque peu inquiétante, Claude décide de changer de groupe. Alors qu’elle se rend vers la fenêtre, elle se fait rattraper par un jeune homme portant un costume-cravate très chic.

- Bonsoir madame, dit-il timidement.- Bonsoir, il me semble vous connaître.- Oui, je travaille pour votre mari. J’assiste un de ses conseillers à l’Assemblée. Je m’appelle…

- Mais comment vous vous êtes retrouvés ici ? coupe Claude.- Oh, ma femme est une amie de l’agent de Jeanne Moreau. Tout simplement.

- Tout simplement.

- Madame, j’ai entendu la conversation qui vient de se faire en votre présence…

Un léger agacement s’empare de Claude, voilà que ce jeune blanc-bec vient certainement lui faire part de ce qu’elle sait déjà.- Et alors ? déclare Claude un brin énervé.- Sachez qu’il y a quelques personnes qui savent ici.- Qui savent quoi ?

- Que votre nom circule dans les couloirs du Pouvoir et dans les rédactions dans l’affaire Markovic.

Voilà ce qu’elle craignait le plus. Que quelqu’un vienne lui rappeler ce qu’elle cherche à fuir ce soir. Nul doute que ce brave homme travaillant pour son mari n’a pas voulu être malsain ni méchant, mais qu’il a désiré bien au contraire être prévenant. Sa jeunesse prouve que son expérience en la matière ne doit pas être importante.- Je vous remercie, monsieur, pour votre sollicitude, finit-elle par dire.

- Merci madame.

- Et vous ? Qu’en pensez-vous ? ose-t-elle comme pour voir la réaction de son interlocuteur.

- Je vous crois innocente.

- Vous avez fait le bon choix.

En rentrant à son domicile, Georges s’assied dans son bureau et se met un peu de musique classique. Il espère que Claude passe une meilleure soirée que la sienne. Noyant son tourment dans un verre de whisky, il attend que sa femme revienne pour lui faire de ce qu’il s’est dit entre le Général et lui, quand le téléphone se met à sonner. A cette heure-ci, il imagine bien qui est la personne qui se trouve à l’autre bout du fil.

- Bonsoir Jacques, dit-il d’une voix lasse.- Bonsoir monsieur, je viens aux nouvelles. Comment s’est passé le rendez-vous avec le Général ? Dois-je le voir furibond ou avec le visage serein.

- Il se peut, mon cher Chirac, que vous le voyez peu fier de lui, juge Georges tout en buvant son whisky. Mais il va falloir rester sur nos gardes. Je lui fait part de mes remontrances face à Capitant et à Couve… sans les nommer bien entendu.

- Monsieur, il se peut que Capitant ne reste pas à la place Vendôme. La nouvelle est de taille et il est curieux que le Général ne lui en ait pas parlé. Pourquoi ce silence à ce propos ?

- Que se passe-t-il ? demande Georges.- Un cancer monsieur, le ministre a fait un infarctus, la nouvelle sera bientôt annoncée. Je n’ai pas encore su si le ministre sera remplacé, le Général garde cela pour lui, je crois que Couve n’est pas au courant de ce qu’il souhaite faire. Capitant est en convalescence auprès de sa famille.

- Bon, merci pour l’information, bonne nuit Jacques, nous nous parlerons demain. Je ferai transmettre un mot à René. Un de ses détracteurs victime d’un cancer ? Heureusement qu’il ne se trouve pas au XVIII e siècle, on l’accuserait facilement de l’avoir empoisonné. Sa défiance, voire sa colère, envers René Capitant ne vont pas jusqu’à souhaiter sa mort. Après tout, il a fermé les yeux quand Marie-France a commencé ses investigations dans ses services. Georges a trop d’humanisme pour cela, mais il ne serait pas mécontent de le voir quitter prochainement le gouvernement. Dans l’espoir, bien entendu, que le nouveau puisse encore plus faciliter le travail de Marie-France afin d’avoir l’ensemble du dossier de l’affaire Markovic. Replongeant dans ses pensées, il ne fait pas attention au retour de Claude.

- Georges ? Où es-tu ? Dans ton bureau ? Tout heureux de revoir sa femme, Georges l’embrasse et la prend dans ses bras.

- A quoi à ressembler ta conversation avec de Gaulle ? interroge Claude tout de suite. Que t’a-t-il dit ?

- Pas grand chose, admet Georges, mais nous nous sommes promis de nous revoir. La seule chose de certaine est qu’il n’était pas fier de lui, ça je peux te l’assurer. Sans l’ombre d’un doute. Je le connais assez pour deviner cela chez lui.

- Qui a fait ça ?

- Je n’en ai aucune idée précise, avoue Georges.- Couve de Murville ?

- Probable, même si je n’ai aucune preuve. Là encore je suis dans le flou. En tout cas, il n’a pas fait grand chose pour nous aider, tout comme Capitant, pour empêcher que cela se répande.- Pourquoi de Gaulle n’a rien fait ?- Veux-tu que je te dise Bibiche ? Je crois que le Général sait que sa fin est proche et qu’il a du mal à l’admettre. Et que tout ceci l’échappe. C’est cela le plus inquiétant. Je crois que certains profitent du grand âge du Général.

- La vieillesse est un naufrage, non ? dit Claude. Ce n’est pas ce que de Gaulle aime répéter ?

- Et toi ?

- Je suis allée faire un tour chez Moreau. Elle organisait une petite soirée chez elle. Rien de bien important, si ce n’est que j’y ai croisé un de tes collaborateurs qui m’a mise en garde.- Ah ?

- Me disant que tout le monde était au courant. Georges se ressert un verre avant de reprendre la parole.- Je ne suis pas étonné, finit-il par lâcher. Invite Alain pour ce week-end, nous irons à Orvilliers. J’ai envie que nous voyons des gens qui nous aiment, cela nous changera. J’aimerais tellement savoir qui est l’ordure qui nous a faits ça…

- Peut-être un membre du SDECE, propose Claude.- Comment cela ?

- J’ai l’impression d’être suivie depuis quelques semaines. Georges pose son verre, se gratte le haut de sa tête et s’assied sur le canapé.

- Je n’ai pas la main sur ces services, tu le sais, murmure-t-il tout bas. Pas encore, ajoute-t-il. Il y a toujours des agents qui se croient au-dessus des règles, même quand j’étais à Matignon. Je fais peur à quelqu’un, et si c’est chez les gaullistes, je saurai montrer ma capacité à ne pas pardonner.