La blessure des Pompidou (French Edition)
Chapitre 35
Jacques Chirac est le plus jeune membre du gouvernement Couve de Murville. Tout le monde connaît son lien évident avec Georges pour qui il a une profonde affection. En ce sens, certains ministres se méfient de lui, mais il n’en a cure, le bulldozer - comme l’appelle Pompidou - avance. Pour lui, l’avenir s’appelle Georges Pompidou et l’affaire Markovic ne pourra dévier le destin présidentiel promis à son mentor. En cette matinée printanière, il se retrouve à nouveau dans sa voiture avec chauffeur, occupé à lire les différents journaux, cherchant des articles liés à Markovic. On y évoque principalement ce référendum sur la réforme du Sénat qui est prévu le 27 avril. Jacques, comme beaucoup, n’y croit pas. Mais il se garde bien de le dire. Tout comme Georges, il milite officiellement du côté du Général, mais en privé, ses doutes sont bien présents. Comme à son habitude, il demande à son chauffeur de mettre la radio, France Inter, pour être plus précis. Les premiers mots qu’il entend, tenus par le journaliste Yves Mourousi, le stupéfait.
- … Ainsi, pour la première fois depuis le début de l’affaire
Markovic, il semblerait que le couple Pompidou sera convoqué par le juge René Patard, en charge de l’enquête. Cette information provient de l’ACP…
Son sang ne fait qu’un tour et hurle à son chauffeur de faire immédiatement demi-tour. La voiture roule à vive allure jusqu’à son bureau. Chirac fulmine, il en devient pratiquement rouge écarlate, lorgnant entre la colère et la peur. La peur pour les retombées, la colère contre ceux qui ont laissé passer l’information au sein de la rédaction de France Inter. Radio d'État, par ailleurs.- Bande de salauds, dit-il tout bas, bande d’ordures… Chirac n’a pas de mots assez durs pour qualifier cet acte, selon lui, de trahison envers l'État et envers son meilleur serviteur, à savoir Georges Pompidou lui-même. Arrivé à ses locaux, son dossier sous le bras, il se précipite à son bureau, enjambant les marches de l’escalier trois par trois. L’homme est vif, grand et élancé, il n’y a pas d'essoufflement quand il s’assied, tout en gardant son manteau, mais la colère est toujours vive. Il se saisit de son téléphone et appelle immédiatement le ministère de l’Information. Tout en montrant des signes de nervosité, comme le tremblement de ses jambes, il compte d’abord exposer une colère froide.
A l’autre bout du fil, le secrétaire d'État à l’emploi tombe sur le ministre lui-même, Joël Le Theule. Bien qu’il soit un supérieur hiérarchique, Jacques n’en a cure et n’a pas du tout l’intention de se taire face à une telle ignominie.
- Qui a laissé passer ça ? demande Jacques.- Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, monsieur le secrétaire d'État.
Le fait de rappeler son titre agace profondément Jacques. En effet, il n’est que secrétaire d'État mais il est surtout un des hommes de confiance de Georges, et cela le pousse à se comporter ainsi.- Vous vous fichez de moi, monsieur le ministre, vous n’avez pas
entendu l’information concernant Geor… concernant monsieur Pompidou ? Vous ne savez pas ce que vos journalistes disent à la radio ?
Un bref silence s’ensuit. Le ministre reprend la parole, quelque peu gêné. Quelque chose de grave vient de se produire et le responsable de l’information gouvernementale a laissé passer cela.- Concernant Pompidou ?
C’est tout ce que le ministre trouve à dire au secrétaire d'État. Chirac laisse sa colère prendre le dessus.
- Vous ne savez pas que le juge songe à convoquer les Pompidou
dans l’affaire Markovic ? Cela vous a échappé ? A quoi cela sert d’avoir un ministre de l’Information quand l’information n’est pas surveillée ?
Le ton de Jacques devient de plus en plus insolent. Ce qui ne plaît absolument pas au ministre.
- Je fais mon travail, monsieur le secrétaire d'État, et je n’ai de
compte à rendre qu’au Premier ministre et au Président, rappelez-vous de cela !
- Je m’en rappelle bien et rappelez-vous de ménager l’avenir,
monsieur le ministre.
- Attention à vos propos, Chirac !- Et vous, attention à ce que vous allez faire dans les minutes qui
suivent. Le Général n’apprécierait pas que son ancien Premier ministre soit convoqué pour une affaire criminelle et encore moins que les gens l’apprennent par la radio officielle ! Cette fois-ci, Jacques a été le plus fort. Ses avertissements ont porté leurs fruits. Nul doute que le ministère, voire l'Élysée même, va procéder à un blocage de l’information. Jacques se calme un peu en allumant une cigarette puis va regarder par la fenêtre de son bureau, histoire de reprendre un peu ses nerfs. Sa secrétaire entre dans le bureau, lui demandant si son rendez-vous est toujours d’actualité.- Oui, oui, confirmez-le. Je dois encore passer un appel et j’y vais. Dites à mon chauffeur de se tenir prêt.
De nouveau seul, le secrétaire d'État se saisit de son téléphone et contacte immédiatement les bureaux de son mentor. C’est Madeleine, la secrétaire de Georges, qui décroche.
- … Oui, bonjour monsieur Chirac.- Bonjour Madeleine, monsieur Pompidou est-il dans son bureau ?- Oui, monsieur.
- J’aimerais lui parler immédiatement, c’est très urgent. L’appel de Jacques est transféré sur le champ au téléphone personnel de Georges dans son bureau. En présence d'Édouard et Pierre Juillet, l’ancien locataire de Matignon décroche.- Oui Jacques…
- Monsieur, je pense que vous êtes au courant de la nouvelle,
commence-t-il sans perdre de temps. Sachez que j’ai appelé Le Theule, il a essayé de me balader mais je crois avoir été assez ferme pour qu’il prenne la situation en main et que l’information ne soit plus diffusée sur l’ORTF.
- Merci Jacques, répond Georges, vous êtes un politique d’honneur. Je saurai m’en souvenir, sachez-le.
- Merci monsieur.
Le calme de Pompidou n’est qu’un calme de façade. Il attend que Chirac raccroche pour faire éclater sa colère. Toute la rage que le politique a cumulée depuis qu’on lui a dit que sa femme était citée dans l’affaire, a l’air de trouver son point culminant. Il va même jusqu’à jeter son cendrier contre le parquet en hurlant que ceux qui ont fait cela ne sont qu’une bande d’enfoirés sans honneur. “L’honneur ! Ce mot ne veut-il rien dire pour ces scélérats ?” répète-t-il. Édouard tente de calmer son patron en lui expliquant que rien ne pourra pousser la vérité à dévier de sa route. Pierre, lui, reste dans son coin, fumant sa pipe et attendant que Georges se calme.- Vous avez parlé de grand coup à faire, monsieur, finit-il par dire à son patron. Ne croyez-vous que le moment est arrivé ? Georges écoute la proposition dans un silence dès plus froid. Pierre n’a pas tort, peut-être qu’une action maligne et qui saurait répondre à la situation pourra mettre un terme à toutes ces attaques qui polluent la vie de son couple depuis trop de temps. Dans un premier temps, il tourne en rond, se grattant la tête, fumant cigarette sur cigarette. Pierre le regarde et reste confiant, sachant que son patron trouvera la bonne solution.
- Je n’irai pas, déclare Georges à ses deux conseillers, à cette
convocation. Plutôt mourir. Non, nous allons envoyer un télex à l’AFP pour dire officiellement ce que je pense.- Et après ? interroge Édouard légèrement inquiet.- Comme vient de le dire Pierre, c’est le moment de frapper fort. J’ai une idée et je crois que cela va fonctionner.
Georges ouvre la porte de son bureau et demande à sa secrétaire de venir avec de quoi noter.
Celle-ci se présente avec un carnet et un stylo. Elle prend place sur une petite chaise et attend que Georges entame sa dictée.- Selon une information, commence l’ancien Premier ministre,
diffusée ce matin par l’ORTF et reprise par la presse, les défenseurs d’une personne inculpée dans une affaire judiciaire ont demandé l’audition de M. et Mme Georges Pompidou. Cela fait suite à une série de rumeurs mensongères… complaisamment répandues depuis déjà plusieurs semaines à des fins totalement étrangères à l’intérêt de la justice. Le secrétariat de l’ancien Premier ministre du général de Gaulle fait connaître que M. Pompidou et son épouse ignorent tout des causes et des circonstances de ce fait divers.
Georges termine sa dictée et demande à relire le texte retranscrit. Il le lit attentivement, jugeant chaque mot utilisé, l’ancien professeur de Lettres reprend le dessus.
- Bien, qu’en pensez-vous ? demande-t-il.- Simple et efficace, juge Pierre.- Et vous Édouard ?
- Rien à ajouter de plus.
- Madeleine, reprend Georges à l’adresse de sa secrétaire, vous
signerez le message en écrivant bien: Secrétariat de Georges Pompidou, ancien Premier ministre du général de Gaulle. J’y tiens.- Bien, monsieur, répond la jeune femme. Une fois que la secrétaire est allée mettre au propre le texte, Pierre se met à sourire. Il a parfaitement compris la stratégie de son patron. De son côté, Édouard est un peu plus dans le flou.- Monsieur… Je ne vois pas en quoi vous faites un énorme coup, dit-il. C’est un bon communiqué, mais il n’a rien qui puisse ébranler nos ennemis.
- Bien au contraire, répond Pierre. Georges a été très malin… Il a
cité un nom qui n’a pas encore été lié à l’affaire.- Lequel ?
- De Gaulle, explique Pompidou. En effet, en citant le nom de de Gaulle pour la première fois depuis le début de l’affaire, Georges compte bien faire vaciller les certitudes de ses opposants. Même si le Général n’a aucun lien avec Markovic, prononcer son nom en rappelant que Georges fut son Premier ministre va porter un sérieux coup sur la campagne du référendum qui débute et sur la réputation même du Général.- J’imagine ce que cela provoquera à l'Élysée. Couve de Murville et tous les autres qui ne peuvent pas me voir… Et même le Général… Je sais qu’il panique pour son référendum, Jacques me l’a confirmé. Il n’est pas à l’aise et il sent que la fin approche. Partir avec son nom cité d’une façon ou d’une autre dans l’affaire Markovic sera un rude coup, assure Georges. Il m’a promis un dîner il y a plusieurs mois de cela, vous allez voir que dans quelques heures… Il m'appellera pour que l’on se voit à l'Élysée. Maintenant, laissez-moi quelques minutes, je vais appeler ma femme et la rassurer.
Chose promise, chose due, Georges appelle sa femme sur le champ. Celle-ci se trouve chez eux, toujours enfermée et ne désirant recevoir personne. Même si elle ne regarde plus la télévision et qu’elle ne reçoit plus les journaux, il est de son devoir de la prévenir vu la situation.
La voix de Claude est celle d’une femme fatiguée, mais qui est emprunt toujours d’une volonté de défi.
- Bibiche, c’est Georges. Il y a du nouveau concernant cette fichue affaire Markovic.
- Que se passe-t-il encore ? demande-t-elle d’un ton las.- Le juge souhaite nous convoquer. La phrase explose dans la tête de Claude, c’est la pire des choses qui pouvait lui arriver. La justice peut les convoquer… L’épouse de Georges a une soudaine envie de vomir tant la chose est inimaginable.
- Qu’allons-nous faire ? dit-elle d’une voix quasi tremblante.- Ne t’en fais pas, je crois que j’ai pris la bonne décision en
envoyant un télex affirmant que nous n’irons pas. Et surtout, le fait que j’évoque le général de Gaulle dans le texte. J’ai été son Premier ministre, qu’on ne l’oublie pas.
Claude, dans sa sainte horreur à tout ce qui se rapproche de près ou de loin à la politique, ne saisit pas toutes les subtilités de la stratégie choisie par son mari. Face à cela, elle n’a plus qu’à lui faire entièrement confiance. La confiance entre eux, entre ce couple plus que soudé, c’est la dernière chose qui lui reste pour ne pas sombrer.- Je t’en reparle ce soir, reprend Georges, mais surtout fais moi
confiance, je ne laisserai personne nous faire du mal, d’un ministre jaloux à un juge incompétent.
- D’accord.
Quand elle raccroche, Claude va s’asseoir sur le canapé. Elle refuse de pleurer, mais la tentation est puissante. Cette fois, leurs ennemis sont allés trop loin, les choses peuvent basculer. La gorge est nouée, elle se sent mal. Même la cigarette ne parvient plus à la calmer. Sortir ? Pour avoir l’occasion de se faire suivre par un journaliste malveillant ou bien un policier chargé d’enquêter sur elle ? Sa première réaction est d’aller se réfugier dans les livres. La lecture est la seule chose qu’elle a trouvé pour se cacher du monde sans pour autant se laisser aller dans l’alcoolisme ou autre travers, Claude a bien trop d’orgueil pour se laisser aller.
De son côté, Georges cherche à dissimuler sa tension, il va voir les responsables du parti afin de se mettre d’accord sur des dates de meetings ayant pour thème le fameux référendum. Il sait que l’on va le regarder avec dans les yeux ce plaisir de voir un politique en difficulté. Tout comme Claude, Georges a un profond orgueil, une volonté de ne jamais montrer en public que l’on est atteint. C’est une règle de vie plus que nécessaire lorsque l’on navigue dans le milieu des politiques. Et puisqu’il espère entrer dans le bureau du Général en tant que président de la République, il se dit que s’il craque devant ces gens, dont certains le détestent, ce sera fini pour lui et tout son courage afin de combattre ces infâmes rumeurs n’aura servi à rien. Se dire vaincu par des personnes aussi basses ? Non, Georges le refuse. Il mettra toute sa rage et toute son ambition dans la balance. Le dernier acte de cette “guerre” vient de commencer, il est certain qu’il en sortira vainqueur, quel qu'en soit le prix, pour son honneur et surtout celui de son épouse.