La blessure des Pompidou (French Edition)

Alexandre Bensi · Chapitre 8 sur 40

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La blessure des Pompidou (French Edition)

Chapitre 8

 

S’il y a bien un avantage à travailler sur l’affaire Markovic, c’est la possibilité de voyager en dehors de l’Ile-de-France, et en particulier dans le sud de la France. En effet, Hocke et Célestin sont les deux inspecteurs choisis par le commissaire Samson pour aller interroger Alain Delon dont le tournage du film “La Piscine” se poursuit à Saint-Tropez. Il s’agit là d’un grand moment pour Hocke, admirateur de l’acteur mais qui ne doit pas oublier qu’il est en service, enquêtant sur un assassinat aux ramifications dès plus sombre. Ils ont pris le train tard dans la soirée et ont roulé toute la nuit à travers le pays. Parvenus à la gare de Toulon à l’aube, ils sont accueillis par un collègue chargé de les emmener sur le lieu de tournage. Selon les directives du juge Patard, ils ont interdiction de dévoiler les raisons de leur venue.

Ainsi dans la voiture de police qui les mène sur le plateau de tournage, ils restent le plus silencieux possible. Même si le chauffeur, un jeune policier au fort accent toulonnais, tente d’en savoir plus. Célestin est placé à l’arrière alors que son camarade de la SRPJ est placé à l’avant.

- Cela fait bien longtemps que je ne suis pas descendu dans le sud, raconte Célestin, peut-être bien que ce sera ma prochaine destination quand j’aurai mes congés.

- Y a pas mal de choses à faire ici, répond le chauffeur, il n’y a pas que la plage.

- Il y a la chasse aux labos de drogue aussi, plaisante Hocke.- Non, il y a la chasse aux stars, explique le chauffeur comme s’il n’avait pas relevé la remarque, elles viennent toutes ici. Depuis Bardot, c’est la folie.

- Vous en avez vu beaucoup ? demande Célestin.- Oh oui, j’ai même assisté à une scène des Gendarmes, j’adore Louis de Funès. Si tous les gendarmes pouvaient être comme lui, on aurait moins d’emmerdes avec eux. Quelles plaies ces types. Et vous ? Vous allez voir Alain Delon ? C’est parce que votre préfet est fan ?

Après un bref instant de réflexion, Célestin répond par l’affirmative, mais le chauffeur devine bien que la véritable raison est tout autre et qu’elle doit être plus grave. Cependant, le fait de voir les deux policiers peu loquaces ne l’encourage guère à avancer plus loin dans ses questions.

- Vous êtes là pour la journée ? tente-t-il.- Tout à fait, répond Célestin. Après, on reprend un train pour le milieu de l’après-midi.

La voiture roule à vive allure vers une villa en bord de mer où une série de véhicules de production sont garés et des techniciens s’activent, tirant des câbles, portant des caisses et autres matériels servant au tournage. Pour les deux inspecteurs, c’est une grande première, ils n’ont jamais mis les pieds dans le milieu du cinéma. Il y a indéniablement de la magie qui pétille dans les yeux de ces policiers habitués à un univers plus terre à terre. Mais ils reprennent vite les habitudes du métier; ils sont là pour interroger avant tout quelqu’un lié à une affaire de meurtre.

Il est convenu que le policier de Toulon les attende dans la voiture pendant qu’ils vont rendre visite à l’acteur.

- C’est dingue tout le matériel, remarque Hocke. Cela doit coûter une fortune. Notre salaire doit à peine couvrir l’achat de ces lumières là-bas. Quand j’étais môme, je voulais être acteur tu sais.- Commence pas à rêver mon ami, on est là pour le boulot.

Normalement Delon a été prévenu de notre visite. Arrivés devant un groupe de techniciens, ils sont guidés vers un endroit du jardin de la villa où des tentes sont plantées. Un jeune homme, âgé d’à peine 20 ans probablement, se présente devant eux.- Bonjour messieurs, je suis l’assistant de monsieur Delon.- Bonjour, je suis l’inspecteur Célestin et voici l’inspecteur Hocke, nous devons parler à monsieur Delon, dit-il en montrant sa carte de police.

- Oui, votre visite a été annoncée, je vais prévenir monsieur Delon. Le regard de l’inspecteur Hocke s’attarde sur les techniciens en pleine activité, toute une ruche est au travail sous ses yeux émerveillés. Soudain, il croit voir une actrice célèbre passer en coupe-vent.

- C’est Romy Schneider ? Non ? croit reconnaître Hocke.- Possible, elle joue aussi dans le film. Ne me dis pas que tu es fan aussi de Sissi ?

L’assistant d’Alain Delon revient vers les deux policiers et demande de le suivre vers l’une des tentes qui doit être celle où Delon se prépare avant le tournage des scènes. Le plan de travail est toujours en urgence, mais pour la justice et afin d’éviter tout scandale, l’acteur vedette a toujours un moment pour la police.

Hocke n’en croit pas ses yeux, c’est bien le célèbre acteur qui se trouve devant lui, vêtu d’un peignoir blanc et fumant une cigarette. Assis face à une petite table où trône un miroir, il se fera probablement maquiller après avoir conversé avec les policiers venus de Versailles.

- Bonjour messieurs, dit l’acteur en leur serrant la main.- Bonjour monsieur, répond l’inspecteur Hocke. J’espère que nous ne vous dérangeons pas. Je suis l’inspecteur Hocke, et voici l’inspecteur Célestin de la SRPJ de Versailles.- Enchanté... Non, vous ne me dérangez pas le moins du monde, répond Delon. J’imagine que vous venez pour Stefan ? Quel drame. Je l’aimais bien ce gars, même s’il a commencé à déconner.- Comment cela ? demande Célestin.- Vous savez, c’est un Yougoslave qui avait toujours besoin

d’argent. Je le payais pour le travail qu’il faisait avec moi, comme chauffeur, secrétaire, il a même fait doublure sur… “La Tulipe Noire”.

- Le film n’était pas mauvais, juge Hocke.- Merci, répond Delon qui finit sa cigarette.- Et puis ? reprend Célestin.- Et puis ? Et puis je le soupçonnais de se mêler à des affaires auxquelles il n’aurait pas dû se lancer.

- Comme faire des affaires avec Marcantoni ? Le nom surprend Delon. Il écrase sa cigarette contre un cendrier et souffle un bon coup.

- Ce nom ne vous est pas étranger ? soupçonne Célestin.- Tout le monde qui connaît un peu le milieu sait que c’est un gros poisson, répond Delon. C’est lui qui a tué Stefan ?- Peut-être, répond Célestin, et il vous accuse également.- Moi ?

- Dans une lettre. Hocke, je crois que le document est dans ta serviette.

Fébrilement, le collègue de Célestin sort une enveloppe de sa serviette marron et la tend à Célestin. Celui-ci l’ouvre et montre les photocopies des lettres de Markovic. Delon les examine attentivement.

- Je ne comprends pas le serbe, explique-t-il.- Ne vous inquiétez pas, nous avons la traduction. Célestin sort un autre papier contenant les traductions. Entre les mains de Delon, le texte est lu avec grand intérêt.- Vous reconnaissez l’écriture de votre ancien secrétaire ? demande Célestin.

- Oui.

- Monsieur Delon, les accusations sont graves, reprend l’inspecteur.- Je sais.

Le policier reprend les copies des lettres qu’il donne à Hocke puis il se penche légèrement vers l’acteur, comme s’il faisait un interrogatoire.

- Sachez que vous serez convoqué par nos supérieurs à la SRPJ pour une déposition. Vous et votre ex-épouse. Vous aurez tout le temps pour voir votre avocat.

Les paroles du policier n’impressionnent pas l’acteur qui reprend toute sa superbe face à l’adversité.

- Je répondrai présent à la moindre convocation de la justice, ne vous inquiétez pas pour cela, finit-il par dire.

- Merci monsieur, nous n’allons pas vous prendre plus de votre temps, explique Célestin, nous nous verrons à Versailles. Au revoir monsieur.

En quittant la tente de l’acteur, les deux policiers marchent tranquillement vers la sortie de la villa puis en direction de leur voiture. Hocke n’en croit toujours pas ses yeux, il vient de rencontrer Alain Delon. Le destin est quand même curieux tout de même.- Ça m’emmerderait de le savoir coupable, admet Hocke.- Et pourtant, on ne doit rien exclure, conseille Célestin. Je te propose qu’on aille faire un tour au commissariat de Toulon afin de faire bonne figure et je te paye le restaurant avant de prendre le train.- Je te remercie, tu me vaudras cela.

L’appel au commissaire Samson a lieu vers midi. Par mesure de discrétion, l’inspecteur Célestin préfère passer le coup de fil depuis le restaurant où il a invité son collègue.

Samson, qui attendait l’appel, s’empare de son téléphone et entend son subordonné lui faire son rapport. Les propos de l’inspecteur étonnent assez le commissaire, rendant obligatoire une convocation officielle du couple Delon pour en savoir plus, il est évident que l’affaire éclatera au grand jour et qu’elle fera la une des journaux. Ce qu’avait prévu le juge va bientôt arriver.

- Patron ? demande l’inspecteur à l’autre bout du fil. Que comptez-vous faire ?

- Je convoquerai Delon dès que possible, répond Samson. Vous n’avez pas été suivi par des journalistes ? Ces fouilles merdes sont peut-être déjà au courant. Ils sont pires que les RG.- Je ne le crois pas, nous avons gardé le silence auprès de nos collègues de Toulon.

- L’ennui, ce ne sont pas les collègues mais l’équipe de tournage… J’espère que nous aurons encore un moment de tranquillité avant que ça ne pète. Nous nous verrons demain. Bon travail messieurs. Célestin retrouve son collègue installé à une petite table donnant sur la gare. Il a déjà commencé son repas pendant qu’il était en conversation avec leur patron.

- Alors ?

- Delon sera convoqué.

- On va assister à l’interrogatoire ?- Probablement. Ce ne sera pas le moment de lui demander un autographe. Tu as pris quoi comme vin ?

- Ce qu’ils avaient, je ne m’y connais pas, répond Hocke amusé. Mais il est mieux que ce que je bois à la maison. La plaisanterie provoque un rire entre les deux flics.

L’ambiance est tout autre à Versailles où le juge Patard a réuni le commissaire Camard et son adjoint à déjeuner dans le bureau de celui-ci. Il tient à se tenir informé des dernières évolutions de l’enquête, en particulier de cette rencontre avec Alain Delon. Autour d’une table garnie de diverses nourritures, le juge a placé ses deux enquêteurs. 

- Il n’a pas nié que ces lettres furent écrites par Markovic, au moins on peut affirmer que ce Alexander ne s’est pas moqué de nous… commence Patard.

- Au fait, coupe Samson, il est reparti pour la Yougoslavie.- De toute façon, nous n’avons pas besoin de lui pour le moment, répond le juge. L’important c’est Delon et Marcantoni.- Et les photos ? demande Camard. Elles sont inexploitables en partie, mais elles sont précieuses. Après tout, elles prouvent que la victime participait à des orgies. Delon y était peut-être. Ou Marcantoni, qui sait ?

- En général, les mafieux se tiennent loin de ce genre de choses en tant que participant, par contre être maître-chanteur… c’est une autre histoire, admet Patard. J’imagine plus Markovic faire chanter Delon que Marcantoni.

- Tout de même, il suffit que Marcantoni ou Delon apprennent que Markovic a pris des photos compromettantes et qu’ils comptaient les faire chanter, raconte Camard, et hop ! Nous avons le mobile du crime. Ce genre d’histoire n’a rien de spécial. Surtout dans le milieu du show-biz.

- Samson, dit le juge, cela vous dit d’aller faire un tour auprès de ce Marcantoni et de voir ce qu’il fait en ce moment ? Je serai enchanté de lui parler aussi. Après tout, son nom apparaît clairement dans les lettres de la victime. 

- A vos ordres, monsieur.

- Bravo messieurs, nous sommes sur la bonne voie. Mais profitons de ces moments de calme, car le bordel médiatique ne va pas tarder à nous tomber dessus surtout quand Delon viendra nous rendre une petite visite. 

En quittant le bureau du juge, Camard et Samson ont une brève discussion.

- Fais attention avec Marcantoni, prévient Camard à son adjoint. C’est un gangster à l’ancienne, c’est un type qui vient du milieu corse, il saura te balader s’il te juge naïf. Je te fais accompagner par deux autres hommes, tu vas l’interroger et tu lui dis qu’il sera convoqué par le juge.

- Vous pouvez me faire confiance, commissaire.