La blessure des Pompidou (French Edition)
Chapitre 6
L’air est plus lourd que d’habitude à la SRPJ de Versailles en ce 5 octobre. L’affaire Markovic reste encore dans la discrétion la plus totale mais encore pour combien de temps encore ? Dans son bureau, le commissaire Samson lit le rapport concernant la vie de la victime effectuée notamment grâce aux papiers découverts dans l’hôtel particulier d’Alain Delon. A côté se trouve le dossier contenant l’autopsie. Depuis qu’on lui a confié l’enquête, Samson a une espèce d’obsession à propos de Markovic. Tout comme le juge et son commissaire supérieur, il sent que quelque chose de plus grand, de plus puissant tourne autour du cadavre et que lorsque ce sera découvert, cela explosera à la face de la population. C’est pour cette raison qu’il a ordonné une nouvelle autopsie avant toute inhumation du corps. Son flair de flic a été de bon augure puisqu’ils se sont rendus compte que Stefan Markovic a été tué non par de violents coups comme le disait la première autopsie, mais par une balle de revolver.
La marque significative de la Mafia.
Gangstérisme et probablement des notables importants impliqués… D’une certaine manière, il vit peut-être l’enquête de sa vie. Markovic, il tente de comprendre le personnage à partir du peu d’éléments qu’il a à sa disposition, sachant que beaucoup de choses n’ont pas encore été examinées à la loupe. Notamment le rouleau de pellicules qui est en cours de développement.
Markovic… Voilà quelqu’un à la vie plus que mouvementée: fils d’un fonctionnaire yougoslave, né en 1937, entré clandestinement en France et a travaillé au service d’Alain Delon alors qu’il se présentait comme photographe. On le soupçonne d’être également un gigolo afin d’arrondir ses fins de mois et pourquoi pas, lié aux services secrets yougoslaves. Sa fiche précise qu’il a eu de nombreux rapports avec des voyous, notamment suspecté d’avoir participé à des arnaques liées au trafic de drogues. Voilà donc à qui le commissaire-adjoint a affaire. Un homme très certainement ambitieux qui n’avait aucun scrupule à tel point qu’il s’est brûlé les ailes. Durant sa carrière, Samson a croisé quelques jeunes gens ayant eu plus ou moins le même destin, en général, il n’y avait qu’un seul motif à agir de cette manière: toujours gagner plus d’argent. C’est souvent la même histoire. Pendant un instant, il a cru à un homme ayant eu des liens avec les mouvances d’extrême gauche qui se sont réveillées avec les événements de Mai 68. Mais non, il s’agirait de chercher plutôt du côté du Milieu.
Plongé dans la lecture du dossier, il est interrompu par un de ses adjoints qui apporte une curieuse nouvelle.
- Patron, dit l’officier, quelqu’un aimerait vous voir.- J’ai rendez-vous dans pas longtemps avec Camard et…- Il s’appelle Alexander Markovic.- Comment ? s’étonne Samson. - Alexander Markovic, il se présente comme le frère de la victime. Enfin c’est ce que j’ai compris, il ne parle pas un mot de Français et mon Anglais est un peu rouillé. Il veut vous voir en tout cas.- Ben, faites-le patienter, allez prévenir le commissaire Camard et trouvez quelqu’un capable d’aligner trois mots en anglais correctement et un dactylo.
Jamais au cours de sa carrière, le commissaire Samson n’a vu défiler si vite autant d’éléments dans une affaire aussi grave. Averti, le commissaire Camard rejoint son adjoint et réclame de voir le frère de la victime le plus rapidement possible. Voilà une possible source d’une nouvelle piste, estime-t-il.
Le frère de Stefan Markovic possède un air jovial, le visage est plus rond que celui de son défunt frère et il a l’air d’être plus porté sur les plaisirs de la table que les plaisirs sexuels. Cependant, sa mine et son attitude laissent penser à un homme ayant une intelligence affinée, un roublard comme on en croise souvent dans les milieux louches. Le commissaire Camard est le premier à venir le saluer et à l’inviter à prendre un siège. Le dactylographe se place derrière sa machine à écrire et attend que les questions fusent. Samson l’observe sous toutes ses coutures, essayant d’analyser chaque geste, chaque réaction du personnage se trouvant en face d’eux. Un policier, jugé suffisamment bilingue, servira de traducteur.
- Bonjour monsieur Markovic, dit Camard. Je me présente,
commissaire Camard, chargé de l’enquête et mon adjoint le commissaire Samson. Traduis, ordonne-t-il au jeune policier. Les policiers sont en face d’une énigme, l’homme a tous les papiers prouvant son identité, mais est-il un complice ? Voire un suspect ? Le personnage n’a pas l’air très impressionné par le fait d’être en face de policiers. Samson tapote légèrement sur son bureau, se lève, s’approche d’Alexander en croisant les bras.
- Eh bien monsieur Markovic, pourquoi venir nous voir ? Vous avez des informations sur la mort de votre frère ?
Bien entendu, il n’est pas venu pour rien. Le gros bonhomme, afin de s’assurer de son effet, prend son temps. Quand il met la main dans son pardessus, le commissaire Camard a un moment d’angoisse.- Il n’est pas armé monsieur, assure Samson. Alors, nous attendons. Alexander sort de son manteau des lettres qu’il tend au commissaire-adjoint. Samson examine un instant les enveloppes: trois lettres envoyées par Stefan Markovic lui-même.- Elles datent toutes d’avant son décès, remarque Samson. Celle-ci a été écrite le 17 septembre.
Le commissaire Camard s’empare des enveloppes. Elles ont toutes été ouvertes, probablement par son frère.
- Qu’est-ce que c’est ? demande Samson. Le frère de Stefan répond d’une voix posée qu’il s’agit du “testament” de son frère. Les textes sont rédigés en serbe.- Mais comment voulez-vous que l’on comprenne ce qu’il y a écrit dessus ? s’énerve Samson. Tout est en serbe. Brigadier, expliquez-lui que l’on doit traduire ces lettres d’abord.
Alexander, après avoir entendu la traduction anglaise, comprend la gêne de la police qui ne parle pas un mot de sa langue natale. Mais quand il a appris la mort de son frère, il n’a pas hésité une seule seconde à tout ramener, il considère comme un devoir d’aider les enquêteurs à mettre la main sur le coupable.
- C’est bien joli mais tant qu’on n’aura pas traduit ces lettres, on ne peut se fier qu’aux propos de ce monsieur. Qu’en pensez-vous commissaire ? demande Samson à son patron. En fait les trois lettres seraient plus une confession qu’un testament à proprement parler. Les chargés de l’enquête en prennent connaissance. Samson remarque deux noms: Marcantoni et Delon.- Vous avez vu commissaire ? demande Samson en montrant les noms avec son doigt.
- Oui, voilà deux “mots” que l’on comprend, constate Camard.- Brigadier, demandez à cet homme de nous raconter ce que disent ces lettres.
Alors Alexander commence son récit, en parlant lentement afin d’être traduit par le policier qui n’a pas l’habitude de cet exercice. Tout d’abord, il explique que la première lettre laisse deviner que quelqu’un en veut à la vie de son frère. Il n’en donne pas la raison, mais les mots choisis par la victime laissent peu de doute sur le sujet. La lettre où les noms de Delon et Marcantoni apparaissent est celle où il accuse clairement son employeur et le mafieux d’être ses assassins. Il accuse également Nathalie Delon d’être une menteuse. La première lettre est datée du 17 septembre, la deuxième le 22 et la dernière le 25. Peut-être a-t-elle été écrite le jour de sa mort.- Depuis combien de temps n’avez-vous pas vu votre frère ?
interroge Camard.
- Plusieurs semaines, répond Alexander. Je ne saurais le dire
précisément. Mais la dernière fois que je l’ai vu, il n’avait pas l’air très rassuré.
- Et vous ne saviez pas qu’il fréquentait des gens douteux ? ajoute d’un air mitigé Camard.
Le policier traduit en anglais comme il le peut mais assez clairement pour être bien compris par l’interrogé.- Il travaillait dans le cinéma… ce sont forcément des gens douteux, répond-il.
- Le récit de votre frère, reprend Samson, accuse un certain François Marcantoni. Vous savez qui c’est ?
La réponse est négative, ce qui n’étonne guère les deux policiers. Marcantoni est une figure du Milieu importante et connue principalement des services de police, même à la SRPJ de Versailles. En tout cas, c'est la première fois qu’une piste sérieuse liée à la Mafia se précise. L’enquête avance vite, à la grande satisfaction de ceux qui la mènent. Et encore plus incroyable, la lettre met en cause l’ancien employeur de la victime: Alain Delon.
- Il faut transmettre ce courrier au juge, estime Camard. Je m’en charge, continue à le cuisiner pendant ce temps, ordonne-t-il à son adjoint.
- Bien commissaire, répond Samson.
La proximité du bureau du juge, située également à Versailles au sein du tribunal, autorise le commissaire Camard à prendre l’initiative d’amener lui-même cette preuve explosive et qui, sans l’ombre d’un doute, aura de profondes répercussions. Bien installé dans son fauteuil de bureau, le juge Patard parcourt attentivement les lettres. Son air satisfait prouve qu’il sent que l’enquête prend une tournure dès plus intéressante. - Nous avons entre les mains quelque chose de fort puissant, avoue le juge. Je trouverai quelqu’un pour les traduire convenablement. Vos hommes ne sont pas encore partis voir Delon, n’est-ce pas ?- Non, ils doivent partir ce soir, répond Camard.- Eh bien, faites une copie de ces lettres et demandez à vos hommes de la faire lire à Delon, que l’on voit sa réaction, ordonne-t-il d’un ton calme. Faites-les venir ici dès qu’il en aura l’occasion. Elles seront traduites d’ici là, je vous en fais la promesse.- Sa femme aussi doit lire les lettres, j’imagine, ajoute le policier.- Ex-femme, corrige le juge.- C’est vrai. Vous savez, monsieur, dit Camard, quand mes hommes débarqueront à Saint-Tropez, les journalistes vont commencer à s’intéresser à nous.
- Je sais, se contente de répondre le juge en reprenant la rédaction d’un courrier. Continuez comme ça, ajoute-t-il, faites que le dossier s’épaississe et que je puisse envoyer les coupables au trou. C’est tout ce que je vous demande. Vous voyez Camard, show-business et voyou ne font pas bon ménage. Et sinon que pensez-vous de ce Alexander Marcovic ?
- Un homme d’affaires affable.- Ne le perdez pas de vue. C’est notre premier lien sérieux avec une possible piste qui nous mènera à la solution.
- Oui, monsieur.
- Encore heureux que les politiques ne soient pas dans le coup, juge Camard.
- Ne parlez pas trop vite commissaire, conseille Patard. Ne parlez pas trop vite.
Dans le bureau du commissaire Samson, l’interrogatoire se poursuit dans une ambiance calme, le policier n’ayant nullement l’intention de brusquer son interlocuteur. Cependant, il aimerait quand même en savoir davantage sur lui, que fait-il dans la vie ? A-t-il des rapports avec la pègre ? Alexander répond à toutes les questions avec sérénité, montrant qu’il n’a rien à cacher.
Samson s’allume une cigarette après en avoir proposé une au frère de la victime. Alexander l’accepte volontiers. L’homme est né en Yougoslavie et officie en tant qu’homme d’affaires, ancien capitaine du yacht du maréchal Tito. Rien que ça. Il assure ne rien connaître du travail et des magouilles de son frère. Samson sent qu’il n’en tirera rien de plus et décide de le laisser partir.
Après avoir relu le compte rendu, Samson s’entretient avec Camard dans le bureau de celui-ci.
- Qu’en pensez-vous monsieur ? demande le commissaire-adjoint.- Le juge a lu les lettres. Pour lui comme pour moi, elles paraissent authentiques.
- Hocke et Célestin ne vont pas tarder, assure Samson, ils sont allés interroger ce Uros Milisevic. Un ami de la victime, petit voyou à ses heures apparemment.
- Ce sont eux que vous envoyez à Saint-Tropez interroger Delon ?- Oui, ils sont fiables. Je propose de garder un œil sur Alexander tant qu’il est en France, simple mesure de prudence. Il compte retourner à Belgrade dans quelques jours.
- Pourquoi pas, répond évasivement Camart. On n’a pas le matériel du SDECE nous ferons avec.
Un policier les interrompt durant leur conversation, il apporte les photos développées provenant de la pellicule trouvée dans l’appartement de Markovic. Samson ouvre l’enveloppe et consulte les photos.
- Alors ?
- On dirait des photos… de partouze.- Quoi ?
- Regardez, on dirait une partouze, non ? Camart regarde à son tour les clichés. Effectivement, il y a fort à parier que ces photos ont été prises pendant une partie fine. Mais il est impossible de voir clairement les participants.- L’affaire prend une tournure dès plus intéressante, commente Samson, vous ne trouvez pas ?
- Effectivement, répond Camart. Notre Markovic cache bien des secrets. Dommage qu’on ne voit mal qui se trouvent sur ces photos. Samson sourit, bien qu’il ne le dise pas ouvertement, le commissaire-adjoint soupçonne son supérieur de regretter d’être passé à côté d’un scandale de mœurs.