La blessure des Pompidou (French Edition)

Alexandre Bensi · Chapitre 33 sur 40

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La blessure des Pompidou (French Edition)

Chapitre 33

 

La journée débute dans la plus grande des tranquillités pour Georges et Claude. Élise a préparé un bon petit-déjeuner que le couple savoure dans une ambiance silencieuse. La jeune femme sent bien que ses employeurs ne soient pas dans leur meilleure forme. Le visage de Claude exprime une fatigue bien compréhensible, une mauvaise nuit sans doute tandis que Georges se contente de lire un rapport parlementaire.

- Vous pouvez laisser la vaisselle dans la cuisine, Élise, dit Claude, je la ferai tout à l’heure.

- Bien madame.

- Je vais appeler papa, dit Georges à sa femme en se servant une

tasse de café. Je suis très inquiet. Puis j’irai à quelques rendez-vous. Édouard m’aidera à préparer un entretien pour un journal. Oh ne t’inquiète pas, il ne sera pas question de l’affaire… juste pour parler politique.

- Parler politique, répète Claude.- Oui, après tout, je suis un élu de la République, mon rôle premier est de parler politique, non ?

- Tu prépares le terrain, tu ne renonces pas ? dit Claude.- Le référendum sera un échec, alors non, je ne renonce pas. Dans le regard de Georges, Claude y voit une détermination qu’elle aperçoit rarement mais qui reste néanmoins fort efficace.- Je sais que tu as encore mal dormi, dit Georges. Quelque chose ne va pas ?

- Ce week-end à Orvilliers, je me demandais… pourquoi n’aurions-nous pas une vie normale ? Comme tous les autres ? Ton père avait l’air tellement heureux au milieu de nous. Nous étions si semblables à une famille normale.

- Tu penses que c’est une erreur de vouloir me présenter, finalement ?

La discussion semble prendre une mauvaise tournure, ce n’est certainement pas le moment pour une dispute de couple alors que des forces se liguent contre eux. Georges est sur le point de répondre quand le téléphone sonne. Élise décroche et se tourne vers lui.- Monsieur… C’est monsieur Balladur.- Ah, je prends.

Georges s’empare du combiné.

- Allô Édouard, oui ?... Voyons-nous au bureau dans une heure. Claude n’aura pas le fin mot de cette conversation. Elle laisse partir son mari et va se réfugier dans la lecture.

- Madame, dit Élise toute penaud, le journal d’aujourd’hui.- Pas la peine, je n’ai nullement envie de le lire.- Bien, madame.

- Par ailleurs, Georges m’a confirmé qu’il allait cesser les

abonnements. Mais comme il a beaucoup de travail, je le ferai moi-même.

- Bien, madame.

Pendant ce temps, Georges se rend dans ses locaux de Latour-Maubourg. Il y retrouve Édouard qui lui serre la main. La réunion porte sur la préparation de l’entretien avec “l’Expansion”. C’est un journal sérieux, de bonne réputation, assure Georges et qui n’a nullement été compromis, pour l’instant, avec l’affaire Markovic. En ce sens, l’ancien Premier ministre se sent plus à l’aise. Néanmoins, au cours de la discussion avec son conseiller, Georges a du mal à sortir de sa tête le visage de son père terriblement fatigué. Il sent que quelque chose de grave va arriver.

Et l’attitude de Claude qui semble, elle aussi, terriblement fatiguée lui pèse.

Claude n’apprécie plus Paris.

En tout cas, elle ne voit pas ce qu’elle pourrait y faire maintenant. Seule sa famille la retient encore ici. Alors que peu de gens ont montré une vraie solidarité à son égard, elle a pu voir ce que tout Paris pensait d’elle en vérité. C’est peut-être cela qui la blesse le plus. Être victime de calomnie, c’est une chose, mais de voir ses plus proches amis, ou supposés comme tels, penser que tout ceci serait vrai… Cela la dépasse sur tous les points. Même si elle en parle à son mari, elle n’aura pas les réponses souhaitées. Alors que faire ? Parler à son fils ? Elle préfère le tenir loin de tout ceci. Sa seule solution est d’en parler en la seule femme en qui elle a pleinement confiance, sa sœur Jacqueline. Cependant, ce ne serait que des mots de réconfort. Au fond d’elle-même, elle a besoin d’entendre peut-être des mots plus crus, entendre pourquoi toute cette machination a pris si vite dans un milieu qu’elle croyait bien connaître.

Alors elle s’empare du téléphone et appelle l’épouse de Pierre Lazareff, Hélène…

Les deux femmes se donnent rendez-vous dans un café assez proche du centre de la capitale. Ravie de pouvoir revoir une amie avec qui elle ne s’est pas entretenue depuis le début des ragots, l’épouse du journaliste le plus respecté de Paris arrive les bras ouverts et fait la bise à Claude comme si rien ne s’était produit. L’épouse de Georges invite Hélène à prendre place en face d’elle.

- Tu sais que je suis très contente de te revoir Claude, dit-elle avec le plus grand des sourires.

- Merci Hélène, je suis bien contente de te voir aussi.- J’ai cru que notre amitié était fichue. La gêne de Claude en guise de réponse ne permet pas d’établir une communication saine entre les deux femmes.

- J’ai entendu dire que Léon est au plus mal, comment Georges

prend la chose ? dit Hélène.

- Il est résigné et attend la nouvelle fatale. C’est un Auvergnat, ils ont un côté assez fataliste, je trouve. Mais cela n’entrave pas sa volonté.

- Et toi ?

- Moi ? Je cherche à comprendre. Enfin, la véritable raison de cette invitation est enfin venue. Claude aborde l’affaire sans prendre de gants. Alors qu’on vient de leur servir deux tasses de thé, l’épouse de Georges redit sa phrase tout en touillant sa tasse machinalement.

- Comprendre les rumeurs ? demande Hélène.- Personne ne m’a prévenu, lance Claude avec du dégoût dans la

voix. Pendant des semaines, tous les rédacteurs en chef étaient au courant, pendant des semaines, personne n’a eu la présence d’esprit de m’avertir. Pourquoi ? Ai-je été si désagréable à vos yeux ? Jamais, me semble-t-il, je n’ai été une femme de mauvaise compagnie. Mon caractère ne vacille pas vers la haine et l’insulte. Mais vous êtes tous en train de m’y pousser.

- Que veux-tu que je te dise, Claude ? Je suis désolée. Désolée, ce n’est pas le mot qu’elle veut entendre. Tout le monde peut être désolé. Non, ce qu’elle désire, ce sont des explications.- Tu crois, reprend Claude, que j’ai pris cela avec humour ? Quand une femme est soupçonnée d’être… disons le mot… une salope… aux yeux de tout le monde, il faut prendre cela avec humour ? En tant que femme, tu devrais le comprendre, non ?

Hélène baisse les yeux, touchée par tout ce que vient de dire son interlocutrice. Oui, elle a fait preuve d’une grande lâcheté en ne disant rien.

- Et dire que mon mari veut devenir président… reprend Claude.- Tu refuses qu’il le soit ?

- Tu sais que je n’aime pas la politique, je n’aime pas les gens qui entourent de Gaulle et j’apprécie guère les gens qui entourent Georges. Et il y a de quoi après ce qui est arrivé, non ? J’attends.- Attendre quoi ?

- Ma réponse à cette question: pourquoi ? La question est simple mais la réponse risque d’être compliquée. Hélène ne sait pas comment exprimer sa pensée.- Alors ? insiste Claude.

- Claude… finit par dire Hélène… Nous sommes dans un milieu où l’amitié n’existe pas. Il n’y a que des intérêts en jeu, c’est tout. Ton mari le sait autant que moi, il n’y a que toi qui ne l’as pas compris. Mon compagnon est un des journalistes les plus respectés de Paris, si les rumeurs qui t’ont entachée finissent par entacher sa propre réputation… Claude, Pierre peut être sans pitié quand sa réputation est en jeu.

- Dans ce cas, qu’il n’organise pas de soirées chez lui à

Louveciennes.

- Vraiment, je pensais que tu comprendrais… - Maintenant si, je l’ai compris. Tu sais Georges entrera à l'Élysée en colère, moi, j’y entrerai avec la haine.

Après avoir dit ça, Claude boit le reste de son thé, quitte la table, paye l’ensemble de l’addition sans ajouter un mot. Claude retourne à l’appartement les larmes aux yeux. Elle se refuse de pleurer face à son mari, face à quiconque d’ailleurs, mais la tentation est forte. Tellement forte. Sa rage est grande et profonde et même Georges ne pourra la calmer. Et comment va-t-elle supporter une probable campagne présidentielle ?

Décidément le malheur s’abat sur nous.

Cette pensée de Claude, elle se le redit à elle-même, assise dans un couloir de l’hôpital, attendant que Georges termine de parler à son père. Il vient d’avoir un nouvel infarctus et cette fois, c’est bien la fin.

- Tout va bien maman ?

Alain vient d’arriver, prenant place à côté de sa mère.- Je m’inquiète pour ton père, dit-elle. Même si tout le monde s’y

attendait… C’est toujours douloureux de perdre un parent, j’en sais quelque chose.

- Et moi je m’inquiète pour toi.- Merci mon garçon.

La porte de la chambre s’ouvre lentement, Georges a le visage pâle, visiblement, il vient de comprendre qu’il ne reverra pas son père vivant. Claude et Alain viennent le rejoindre.

- Rentrons, murmure Georges. Mardi 4 février, un appel rompt le silence de la nuit vers deux heures du matin. Georges se réveille en premier, il se doute bien de l’origine de tout ce boucan. Claude reste dans un premier temps au lit, s’attendant à voir entrer son mari pour lui annoncer la terrible nouvelle. Mais Georges ne revient pas. Alors elle se décide à aller voir ce qu'il se passe dans le salon. Elle trouve son mari assis sur le canapé, fixant un tableau en fumant une cigarette.- Je suis désolé, Georges.

- Il est mort en paix, c’est l’essentiel. Personne ne l’a mis au courant de nos ennuis, l’hôpital a plus d’honneur que le monde politique, tu sais. Il va falloir que je prépare les obsèques. Il voulait un enterrement intime, c’est ce qu’il aura. Dès demain, j’aurai droit à une pluie de condoléances… en espérant qu’ils seront tous sincères.- Georges… Je t’aime.

C’est la seule chose qui lui est venu e en tête, néanmoins, ce sont

des mots aussi intenses que loyaux.

Le lendemain, dans la voiture qui le conduit à ses bureaux, il lit un message que François Mauriac lui a fait parvenir au plus vite. Ce sont des mots remplis d’une grande émotion qui touche grandement l’ancien Premier ministre.

“ Cher monsieur et ami,

Moi qui suis du côté de ceux qui seront bientôt pleurés, je

comprends le premier la douleur des fils qui perdent un père comme devait être le vôtre.

Il n’y a rien de si beau qu’une lignée comme celle dont vous êtes

issu. C’est ce qu’il y a de meilleur dans ce peuple.

Je suis de tout cœur avec vous.

François Mauriac “

Georges entre dans son bureau de Latour-Maubourg avec les mots

de Mauriac en tête. Madeleine, sa secrétaire, est la première à lui présenter ses condoléances. Puis il se saisit de quelques dossiers et pénètre dans son bureau où l’attendent Pierre Juillet, Marie-France Garaud et son fidèle Édouard. Chacun tente d’avoir le mot juste. Mais Georges donne l’impression d’être ailleurs. Pierre est le premier à prendre la parole, confortablement assis sur son fauteuil.- Georges, je peux vous affirmer que le juge Patard est dans de

beaux draps. Toute son enquête s’écroule, même le procureur n’y croit plus.

- Ah, répond Georges qui s’allume une cigarette. Pourtant, je suis

certain que les canards d’extrême droite continueront à faire courir des bruits, voire à faire imprimer les fameuses photos… Oh je ne leur en veux pas, tout simplement parce qu’un journal pétainiste fait toujours la même chose: salir et salir encore. Les autres journaux devraient s’en souvenir. Non, ce qui va nous poser problème, c’est pour la future campagne.

- Du référendum ? demande Édouard.- Non, la présidentielle. Le référendum est déjà plié. Seul le Général s’obstine, explique Pompidou. Il faut penser à l’avenir.- L’avenir ne se fera pas avec l’affaire Markovic, assure Pierre. Je

vous dis que c’est foutu pour le juge, le dossier est totalement vide. Même Marcantoni n’a pas à s’inquiéter, ils finiront par le relâcher.- Mais mes ennemis ne me lâcheront pas, il n’y a qu’un moyen de sauver l’honneur de ma femme et le miens… c’est que je gagne la présidentielle.

- Votre popularité est déjà une bonne base, annonce Marie-France en feuilletant un dossier.

Tout le monde sait que Georges doit reprendre en main le parti gaulliste. Il sait que les ennemis de sa candidature ne vont pas désarmer et qu’ils vont tenter de le nuire.

- Vous voulez que j’organise une réunion avec les grandes pontes du parti ? demande Édouard.

- Oui, dès que possible. Pierre, vous allez surveiller ces journaux,

dès que quelqu’un osera reprendre une nouvelle liée à l’affaire, prévenez-moi. J’ai déjà eu des journalistes venus m’emmerder dans les couloirs de l’Assemblée. Quant à vous Marie-France, continuez à garder vos liens avec la Chancellerie. Nous avons besoin d’un gros coup, un seul, pour mettre fin à tout ceci. Dès que j’aurai l’occasion de le faire, croyez-moi… Ils cesseront leurs attaques ignobles. Il faut juste attendre le bon moment.

L’équipe de Georges se retrouve après la réunion dans un petit restaurant. Assis autour d’une table, chacun y va de sa petite phrase concernant les événements récents. Pierre est le plus confiant. Les nouvelles qu’il a pu collecter et celles de Marie-France le rassurent au plus haut point.

- La mort de son père ne l’a pas abattu, bien au contraire, estime

Pierre. Vous ne trouvez pas ?

- Et Claude ? Quelqu’un sait si elle tiendra une campagne ?

s’inquiète Marie-France. La dernière fois que je l’ai vue, elle n’était pas… en bonne forme.

- Il faut faire confiance à Georges; cette élection, ce sera sa

vengeance et il y tient, affirme Pierre. Pourquoi croyez-vous qu’il a lancé sa petite phrase quand il était en Italie ? C’était pour leur dire: vous croyez m’avoir abattu ? Je ne suis pas mort ! Et je vous emmerde.

- Georges n’est pas un homme grossier, commente Marie-France.- Je le sais, mais il y a pensé très fort, ricane Pierre. Édouard est celui qui s’exprime le moins, se contentant d’écouter la conversation.

- Il faudra, en tout cas, surveiller Claude, juge Marie-France.

Georges ne pourra pas gagner l’élection si sa femme n’est pas dans l’histoire de la campagne. Le couple, cela est essentiel aux yeux des électeurs.