La blessure des Pompidou (French Edition)

Alexandre Bensi · Chapitre 19 sur 40

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La blessure des Pompidou (French Edition)

Chapitre 19

 

Pompidou a rencontré de Gaulle, l’information se glisse tranquillement entre les journalistes férus de nouvelles liées au Château. Dans un vieux troquet proche de l’avenue Wagram, deux hommes se rencontrent au petit matin alors que la capitale reprend peu à peu sa vie. L’un est Bastien Borrère du “Parisien Libéré” qui fume une cigarette à l’intérieur du bar, portant un vêtement sombre, il montre quelques signes d’impatience. L’autre est de plus haute taille, l’air sombre, plus vieux, plus calme, il semble lire un papier pendant qu’il boit son café. Il est vêtu comme un homme qui serait prisonnier des années 50. 

- Sois patient mon ami, dit le plus vieux. Il va arriver.- Je dois rejoindre ma rédaction d’ici une heure, prévient le

journaliste. Je n’ai pas envie d’arriver en retard.- Sois patient bordel ! insiste l’autre personne. Il va arriver. A peine a-t-il terminé sa phrase qu’une autre personne fait son entrée dans le bar. L’air de rien, l’homme passerait pourtant pour un policier comme on peut en voir dans certains services. Le visage plus bourru, plus marqué, Borrère croit voir un membre d’un clan mafieux ou quelque chose comme ça. Sans dire bonjour, il prend place en face du journaliste en le regardant d’un air méprisant.- Alors c’est lui ? dit-il.

- Oui… répond Bastien sur un ton de défi, c’est moi.- C’est vous à qui Samson parle, donc… Choisir un môme pour se livrer à quelques fuites, quel abruti ce flic, se moque le nouveau venu.

- Peut-être parce que je suis bon dans mon domaine, lance Bastien quelque peu vexé. Vous êtes ?

- Appelle-moi Bob. Tu nous confirmes que c’est bien le nom de Claude Pompidou qui a été balancé par Akov ?- Tout à fait.

- Voilà pourquoi le père Pompidou a vu le vieux hier soir, sourit Bob. C’est bon signe. On va pouvoir sortir l’information alors. Si ton journal n’a pas les couilles de le faire, nous, on le fera.- Je ne le fais pas gratuitement, affirme Bastien.- Faites attention, avertit le fameux Bob, en faisant cela… tu

t’exposes aux pires choses. Imagine qu’ils apprennent d’où vient le coup.

- Certains informent “Le Figaro”, tient à préciser le journaliste. Je ne suis pas le seul.

- Tu sais qu’il y a du mouvement ? Capitant est malade et, si cela se trouve, il sera remplacé, dit Bob. Si le vieux met un pro-Pompidou, ce sera plus difficile de faire jaillir la “vérité”.- Pompidou ne sera pas élu, affirme le journaliste. Je le pense sincèrement. Sa femme ne veut pas, elle finira par craquer. - Si tu es si certain de ça, pourquoi ne pas vouloir que ton nom soit associé avec notre futur article ?

- Parce que je risque de me faire virer. Je suis le seul à travailler sérieusement sur l’affaire Markovic…

- Blablabla, coupe le dénommé Bob avec mépris. Tu l’auras ton fric, tu l’auras. Messieurs.

Il se lève, serre la main de Bastien et s’en va sans ajouter un seul mot. Le journaliste le regarde partir en faisant la fine bouche.- T’en fais pas, dit l’autre interlocuteur qui est resté à sa place, il sait tenir sa langue.

Quelques jours plus tard, le temps s’est quelque peu assombri sur la capitale. L’air est plus froid, plus rude. Élise le ressent et pour se rendre chez les Pompidou, elle décide d’enfiler un lourd manteau qu’elle tient de sa mère. Les journées chez ses employeurs sont assez lourdes en ce moment, plus pesantes qu’habituellement. Cela la touche profondément car à force de travailler avec les Pompidou, elle s’est attachée à eux. A son corps défendant, car elle ne vient pas du tout d’un monde gaulliste, bien au contraire. Cependant, il faut bien manger.

Peu de temps avant qu’elle ne débute sa journée de travail, la jeune femme prend un peu de temps à boire une petite noisette au café non loin de l’appartement des Pompidou. Tranquillement assise à une petite table donnant sur la rue, elle prend plaisir à observer cette ville pour qui elle a un profond attachement. Soudain, son regard est porté sur un papier se trouvant à quelques mètres d’elle. Se rendant compte qu’il s’agit d’un journal laissé à l’abandon, elle s’en saisit et commence à le parcourir sans trop savoir pourquoi. Il s’agit d’un journal d’extrême droite, un exemplaire de “Minute”. La rédaction devenue un refuge pour les anciens pétainistes et les pro-OAS. A sa grande surprise, elle voit un article sur l’affaire Markovic et surtout, sur le fait que le nom de Claude Pompidou est cité. Le journaliste parle d’elle comme d’une partouzarde qui aurait participé à des soirées en compagnie de la victime. Elle referme lentement le journal.

- Quelle horreur, se dit-elle. Voilà pourquoi mes patrons semblent de mauvaise humeur depuis un certain temps.

Est-ce que ce papier a raison ? Y a-t-il du vrai dans cette accusation ? Mille questions se percutent dans son esprit, lorgnant vers le doute. Bien entendu, elle a eu vent de quelques histoires non prouvées concernant ses patrons, surtout pendant la période des événements. Mais à force de les côtoyer, elle a appris à les connaître et à les apprécier. Dans un premier temps, sa première idée est de laisser le journal sur la chaise. Mais quelqu’un pourrait s’en saisir après, alors Élise prend la décision de l’emporter avec elle et d’en faire part à son employeur.

Durant tout le trajet, son hésitation la tiraille. Le fait de prendre la décision de révéler ce torchon aux Pompidou est-elle une aussi bonne idée que cela ? Finalement, elle estime qu’il s’agit de faire preuve d’une grande fidélité que de tout dire.

A l’intérieur de l’appartement des Pompidou, elle trouve Claude occupée à rédiger quelques lettres, son mari étant parti à l’Assemblée depuis longtemps. Le visage de l’épouse de Georges garde une certaine sérénité, d’autant plus admirable qu’Élise sait maintenant les tourments qui accablent les Pompidou depuis quelques jours. Comme à son habitude, après avoir salué la maîtresse de maison, elle se rend dans la cuisine pour commencer le ménage. Après avoir commencé à nettoyer un premier placard, Élise n’attend plus, son sentiment d’amitié est plus fort. Lentement, elle se saisit du fameux journal et va le montrer à Claude.

- Eh bien Élise, que m’apportez-vous là ? demande-t-elle sur un ton presque amusé.

- Madame, j’ai trouvé ceci dans un bar où je me suis arrêté pour prendre une tasse de thé avant de venir ici. J’ai pensé que cela vous… intéresserait de le savoir.

- De savoir quoi ?

Élise n’ose répondre, les yeux baissés, presque coupable. Curieuse autant qu’inquiète, Claude s’empare du journal et lit le nom avec un certain mépris. “Minute”, un des plus grands torchons de l’après-guerre se dit-elle. Mais son doute sur la raison du malaise de son employée se confirme bien vite en tombant sur l’article faisant référence à l’affaire Markovic. Son nom apparaît. Certes, il s’agit de la presse d’extrême droite, et on ne peut pas dire qu’elle ait une très bonne réputation après la Seconde guerre. Mais il est certain qu’elle est en présence d’un premier coup sérieux porté à son encontre. Toute calomnie est une source de colère, voire de rage. Comme son mari l’avait prévu, ce n’est que le début des ennuis.- Ces ordures n’ont pas tardé, lâche-t-elle sur un ton de mépris. Tu as trouvé ce journal en venant ici ?

- Oui Madame.

- On lit guère ce type de journal dans ce secteur de Paris, mais il est possible qu’on ait cherché à ce que tu le trouves. Dans un mouvement de colère, elle jette le journal par terre. “Je suis désolée” trouve à dire la femme de ménage qui ne sait plus où se mettre.

- Vous avez de la chance Élise, vous avez beaucoup de chance de ne pas vivre au milieu de ces crabes.

Après avoir dit cela, Claude se lève et va prendre le téléphone. Elle cherche à joindre son mari qui doit être encore dans son bureau à cette heure-ci. Georges décroche immédiatement.- Oui allô ?

- C’est Claude, dit-elle, Élise m’a apporté un journal, “Minute”. Tu es au courant de ce qu’ils ont fait ?

- Oui, je le sais. Je me doutais que cela partirait des Vichystes.- Que comptes-tu faire ?

- Pour l’instant, j’attends de voir Marie-France et Pierre pour avoir les informations nécessaires. Tenons bon, aucun journal n’a osé reprendre l’information pour le moment.

Quand Georges raccroche, il s’allume presque immédiatement une cigarette en attendant l’arrivée de deux de ses conseillers les plus efficaces. Sur la table, il voit l’exemplaire de “Minute” qu’on lui a apporté très tôt ce matin. La presse poubelle a commencé son œuvre, certainement encouragée par des personnes forts malveillantes. A l’arrivée de Pierre et de Marie-France, il explose sa mauvaise humeur. Les yeux, sous les sourcils épais, expriment une envie de vengeance puissante et insondable. Ses deux conseillers, l’ayant bien compris, restent dans un silence qu’on ne leur connaissait pas. Marie-France est la première à remarquer l’exemplaire de “Minute” sur le bureau de son patron. Pierre, quant à lui, montre son flegme légendaire en allumant sa pipe.

- Ils ont fini par le faire, déclare Pompidou en montrant le journal. Quelle bande de salauds.

- Il y a pire, ose Pierre.

- Comment ça ?

- En Allemagne, on m’a rapporté que les anciens amoureux du nazisme ont fait de même dans leur journal clandestin.- Personne ne les lit, s’agace Georges.- Mais un soldat français peut tomber dessus, rétorque Pierre. Pompidou s’assied, le poids de l’affaire est plus lourd à porter chaque jour. L’honneur de sa femme a été sali et le constat lui est insupportable.

- Vous avez des nouvelles de l'Élysée, demande Marie-France. Vous savez qui va remplacer Capitant ? 

- Concernant Capitant, rien. Comme vous le savez, l’entretien avec de Gaulle n’a pas été très concluant. Est-ce que j’ai son appui ou non ? Dans le doute, disons non.

Pierre et Marie-France se regardent interloqués. Ils savaient que le Général n’a pas été à la hauteur depuis le début de l’affaire, mais ils ne s’imaginaient pas à ce point.

- Qu’il le veuille ou non, reprend Georges, c’est moi qui assurerai la succession, lâche-t-il. Qui serait apte à reprendre la place quand il ne sera plus là ? Chaban ? Il n’est pas prêt. Messmer ? Il n’a pas assez de prudence politique. Et pourquoi pas Mitterrand ? Celui-là, il rêve tellement de devenir le Général qu’il passe son temps à l’insulter.- Vous ne devez pas vous couper du Général, conseille Marie-France. Il a besoin de vous comme vous avez besoin de lui.- Je crains que quelque chose se soit cassé entre lui et moi, juge l’ancien Premier ministre. Où en est l’enquête ? Marie-France sort un petit dossier qu’elle ouvre sur ses genoux. Elle en sort un papier tendu en direction de Pompidou.- Voici la note qui vient du juge Patard, celui qui est chargé de l’enquête. Il ordonne à la SRPJ de vérifier quelques déclarations d’Akov.

- Mieux vaut tard que jamais, s’amuse Pierre. Cela vient de notre taupe du ministère ? Il mérite la Légion d’Honneur. Georges reste silencieux, puis il pose le papier sur le bureau avant de reprendre la parole.

- Patard… C’est un de ces juges qui veulent se faire une place à Paris, non ? demande Pompidou.

- C’est cela, répond Marie-France. Un ambitieux. En se disant que s’il parvient à détruire une personnalité comme vous, alors ses chances de se faire un nom au Parquet deviendrait réalisable.- Il vote quoi ? demande Pierre. Socialiste ?- Non. Mais ce n’est pas un “pompidouïste”,- C’est juste un connard, plaisante Pierre.- Pierre… Surveillez votre langage, conseille Pompidou.

Après un bref silence, Georges reprend la parole.

- Nous avons peut-être une petite chance que tout ceci s’arrête, quand ce juge se rendra compte que son témoin n’a raconté que des salades, il se calmera et finira par dire: “Je n’ai qu’un coupable: Marcantoni” ou s’il veut vraiment se faire un nom, il ajoutera Delon sur la liste. Mais il aura encore une fois un problème: il n’a rien. Rien de rien.

- Et les photos ? ose Pierre. Elles circulent encore.- Si ces torchons d’extrême droite n’osent les publier, c’est que le trucage est tellement visible que personne n’ose le faire, répond Georges.

- Monsieur… dit Pierre en allumant son éternelle pipe, des photos mal truquées ont fait bien des dégâts dans l’opinion publique. Demandez aux Soviets.

- Vous pouvez disposer, je crois que vous avez une foule de choses à faire, estime Georges.

A la sortie des bureaux de Pompidou, Marie-France montre quelques signes de nervosité qui amusent Pierre.- Ma chère amie, pourquoi ce comportement ? interroge le rude gaillard à la voix lourde.

- Imagine que Georges ne puisse pas être candidat quand le Général partira ? Ils se vengeront tous.

- Qui mets-tu derrière le mot “ils” ? Marie-France préfère ne pas répondre. Elle sort une cigarette et demande à Pierre Juillet de l’allumer. De sa fenêtre, Georges les observe un moment avant de répondre au téléphone. Il doit assurer son rôle de député.