La blessure des Pompidou (French Edition)

Alexandre Bensi · Chapitre 1 sur 40

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La blessure des Pompidou (French Edition)

Chapitre 1

 

N’y a-t-il pas plus insouciant qu’un groupe d’amis en cet hiver de l’année 1933 qui flâne sur le boulevard Saint-Michel ? Une dizaine d’années après la fin de la Grande Guerre, les traces des Années folles sont encore présentes dans l’esprit de tout une génération de jeunes qui n’ont pas connu, ou peu, le cauchemar des tranchées. Le temps est étonnement agréable pour la saison, idéal pour savourer une bonne boisson en terrasse, échanger sur des sujets littéraires comme sur des domaines plus politiques. De temps en temps, on se laisse plus facilement commenter les nouveaux ragots nés à la Sorbonne, histoire de se détendre.

Profitant de la terrasse de café, un groupe d’étudiants a pris place afin d’apprécier de l’ambiance détendue. Une jeune femme, parmi eux, semble plus passionnée que les autres. La taille plutôt grande, blonde, les yeux bleus, fumant une fine cigarette, portant un lourd manteau en poil de chameau, Claude n’est pas une P arisienne. C’est une provinciale qui tente vainement d’être intégrée dans ce monde qui n’est pas le sien.

- Je ne crois pas que j’irai avec vous demain, dit-elle, je n’aime pas beaucoup l’ambiance de ce bistrot.

- Claude, fais pas ta précieuse, rétorque un autre élève, on ne va pas rester longtemps, c’est juste pour boire un verre et rencontrer des gens. Tu étudies le droit, non ? Tu crois que c’est avec un pauvre diplôme en poche que tu vas trouver du travail par la suite, surtout quand tu es une femme ? Il y aura de grands avocats, les meilleurs…- Dont certains ont applaudi l’arrivée d’Hitler au pouvoir, non

merci… Je tiens à ma dignité de provinciale.

En affirmant cela, tel un marteau du juge signifiant la fin du procès, elle écrase sa cigarette finissante dans un cendrier et quitte la table souriante. 

- Tu ne viens pas avec nous ? questionne une étudiante du groupe.- Non merci, j’ai rendez-vous avec Paprika.- Paprika ? s’étonne un des étudiants.- Le film de Limur, ajoute Claude. Enfilant son lourd manteau, elle salue une dernière fois ses amis et descend le boulevard jusqu’au cinéma Saint-Michel non loin de l'Île de la Cité. Pourquoi veut-elle absolument voir ce film ? Elle ne saurait le dire précisément. Peut-être que tout simplement, la discussion entre ses amis commençait à l’agacer et qu’elle a trouvé un simple prétexte pour s’évader. Aucune personne de son entourage parisien ne s’en étonne, elle a beau faire des études de droit près du Panthéon, elle n’a jamais caché sa nette préférence pour le monde artistique, qu’il soit littéraire, pictural ou cinématographique. Elle paye sa place et entre dans la salle où l’attend un siège. Avant de s’asseoir, elle jette un bref regard derrière elle tout en enlevant son manteau qu’elle jette négligemment à côté d’elle. Avant de prendre place, Claude remarque une personne assise un peu plus en hauteur. Un jeune homme avec des amis, certainement du même milieu qu’elle, et qui paraît l’observer. Les deux regards se sont arrêtés un instant. Qui est cet homme aux cheveux gominés, à la cigarette à la bouche et au regard tout aussi passionné qu’elle ? Troublée, elle se cale sur son confortable siège et attend que la lumière s’éteigne avant le lancement du film.

A la fin de la séance, une bonne heure et demie après, elle se lève, enfile son manteau et croise à nouveau le regard du jeune homme qui, lui aussi, quitte la salle.

Les mains dans les poches, plutôt satisfaite de ce qu’elle vient de voir, Claude décide de rentrer à pied au foyer où elle loge. Bien qu’elle vienne d’une famille appartenant à la bourgeoisie de Mayenne, elle n’a pas les moyens de vivre au sein d’un logement plus agréable. Mais cela ne la gêne nullement, rien n’est éternel, elle aura une meilleure vie plus tard, elle en est certaine. Le soir venu, entre deux lectures, elle se surprend à penser au jeune homme croisé dans le cinéma aujourd’hui. Elle se met presque à regretter de ne pas avoir eu l’occasion de lui parler, pourquoi ce regret soudain ? Au fond d’elle-même, il n’y a pas de véritable réponse à la question.

Les regrets, quelquefois, ne mènent pas à la conclusion attendue.

Ainsi, quelques jours plus tard, voulant profiter du même type de journée, Claude s’installe à sa terrasse habituelle. Vêtue du même manteau, elle lit un livre tout en ayant commandé un verre de vin.- Vous avez aimé le film ? La voix semble venir de nulle part, surprise par cette curieuse intervention, Claude se retourne immédiatement, étant certaine que la voix venait de là. Elle découvre avec étonnement que l’homme venant de l’aborder n’est autre que le jeune homme croisé au cinéma.- Je vous demande pardon ? demande-t-elle de façon faussement innocente.

- Le film… Vous l’avez aimé ?- Et vous ?

- Ce n’était pas mauvais. Mais je dois dire que je suis bon public. Le jeune homme porte toujours ses cheveux gominés, les sourcils sont plus ou moins broussailleux et le regard est toujours aussi intense. Il y a quelque chose de mystérieux dans ce personnage au sourire si bienveillant mais à la voix plus grave. Il porte un uniforme militaire de manière élégante.

- Vous partez en guerre ? s’amuse Claude.- Non, je termine mon service militaire. Puis-je ? Le jeune homme indique une chaise vide. Claude, par un geste de la main, lui autorise à s’asseoir en face d’elle.

- Bonjour, dit-il, je m’appelle Georges.- Et moi, Claude.

- Quel vin avez-vous pris ?- Je ne sais pas, répond Claude, je crois qu’ils ne savent même pas ce qu'ils servent ici, mais ce n’est pas mauvais.- Chez moi dans le Cantal, explique Georges, on est obligé de connaître le vin que l’on met dans nos verres. Non par alcoolisme, mais au moins pour savoir si on ne se fait pas avoir. La prudence des paysans.

Le mot fait rire Claude.

- Vous vous faites une gloire de ne pas être parisien ? Parisien ou non Parisien, vous faites votre devoir national. C’est l’essentiel.- Je ne suis pas un grand amoureux des armes mais la patrie me demande de servir, je sers.

- Dans quel corps d’armée ?- Infanterie à Clermont-Ferrand. Vous permettez ? Georges sort un paquet de Lucky Strike qu’il pose sur la table. Il propose une cigarette à Claude qui refuse et s’en allume une. Puis il commande un verre tout en ne quittant pas Claude des yeux. Enfin, il tente de lire le titre de l’ouvrage que tient Claude entre ses mains.- Tolstoï… devine-t-il… intéressant.- Vous vous y connaissez en littérature ?- Agrégation en littérature, quand j’aurais terminé mon service, j’entrerai comme professeur.

- Laissez-moi deviner… enfant d’instituteur ?- Tout à fait. Dans le Cantal, pourquoi pas. Mon nom de famille est Pompidou, on ne peut pas faire plus cantalien. Et vous ?- Claude Cahour. Je suis en droit, première année.- Fille d’avocat ?

- De médecin. Il ne voulait pas que je prenne cette voie. - Ne dites pas cela avec ce don désabusé, je suis certain que vous êtes très douée.

Claude est une femme qui a eu plusieurs fois l’occasion d’être draguée. Surtout depuis qu’elle est arrivée à Paris, bien qu’elle ne se considère pas comme la plus jolie de la famille, estimant sa petite sœur plus belle, son élégance naturelle et son charisme attirent beaucoup d’hommes.

- Mais personnellement, reprend Georges, mon cœur va plutôt à Dostoïevski.

- Oh, répond Claude amusée, nous voilà face à un dilemme, est-ce que deux jeunes étudiants qui ont deux visions bien précises de la littérature russe peuvent prendre un verre ? 

- Pourquoi pas, réplique Georges amusé. Nous verrons bien le résultat.

Claude trouve la répartie de ce jeune homme fine, ce provincial qui se donne des airs faussement dandy a quelque chose de touchant.- Des amis doivent me rejoindre dans une demi-heure, explique Claude, voulez-vous vous joindre à nous ?

- Oui à une condition, déclare Georges.- Je vous écoute.

- Que l’on se tutoie.

- Si tu veux, réplique Claude du tac au tac. Pour Claude, la journée évolue sous les meilleures auspices. La compagnie de Georges est d’une grande satisfaction pour elle, il y a chez cet homme à la grâce naturelle et aux sourcils broussailleux, quelque chose qui lui plaît. Le sentiment amoureux n’est peut être pas évident, mais il y a une émotion qui s’en approche déjà. Avec les autres amis de Claude, qui finissent par les rejoindre, Georges ne paraît pas gêné et cause volontiers. Le groupe de jeunes évoque diverses choses, mais Claude n’a d’yeux que pour Georges qui l’éblouit par les réponses, parfois timides, mais qui souvent sont justes et montrant une grande culture.

Ils se promettent de se revoir. Georges repart pour Clermont-Ferrand terminer son service militaire alors que Claude continue ses études de droit sans grande conviction.

Dès que Georges revient à Paris, le jeune couple se revoit rapidement. Claude apprécie ces balades au cœur de la capitale. Surtout quand Georges se met à réciter des poèmes, notamment les textes de Baudelaire, qu’il clame haut et fort avec grand plaisir. Elle l’écoute avec grand intérêt; elle-même apprécie grandement la poésie, elle pourrait faire de même mais elle préfère l’entendre. Sa voix grave, qui déteint avec son physique de jeune dandy, possède un ton qui convient aux mots de ces grands noms de la poésie. Leur amour devient de plus en plus évident. Et un soir, alors qu’ils se promènent sur le pont des Arts, sous le soleil couchant, Georges finit par embrasser Claude.

- Je suis tombé amoureux dès le premier jour où je t’ai rencontré dans ce cinéma, lui dit-il.

- Je suis tombée amoureuse dès que tu as pris le courage de venir me voir, lui répond-elle.

Ces deux jeunes gens viennent d’embrasser l’avenir, leur destin dans un pays qui s’apprêtera à connaître de grandes heures sombres.- Ton père accepterait si je te demande en mariage, un jour ? Je ne suis pas destiné à entrer dans les hautes-sphères de la société, il sera peut-être déçu, estime Georges.

- Demande-lui en grec ancien si tu veux l’impressionner, s’amuse Claude.