La blessure des Pompidou (French Edition)
Chapitre 32
Mal dormir, se sentir précipiter dans les abysses, voilà les sentiments parcourant l’âme du commissaire-adjoint Samson. Surtout quand il écoute le rapport de ses deux inspecteurs. Hocke et Célestin sont formels: les Pompidou n’ont pas pu être là. D’autant plus que Georges est bien connu pour ne pas maîtriser la langue de Shakespeare, comment aurait-il pu avoir une conversation avec les Markovic ? Bref, le témoignage du frère de la victime ne vaut rien. Les deux inspecteurs attendent que leur chef prenne la parole, mais c’est le silence qui s’impose. Il le savait, ce coup ne donnerait rien, le dossier continue d’être vide.
- Je l’avais prévenu, finit par dire le commissaire.- Qui cela ? ose Hocke.
- Patard, il s’est précipité et il s’est planté. Et aux dernières
nouvelles, il veut perquisitionner la maison de Marcantoni à Goussainville. Il tient jusqu’au bout mais il tombera. En tout cas…- En tout cas ? répète Célestin.- Je ne sais pas si j’irai me rendre à cette perquisition… Je n’y crois plus.
- Alors quoi ? On abandonne ? s’étonne Célestin.- On laisse le juge s’enfoncer. S’il veut inculper Marcantoni pour
assassinat parce qu’il n’a rien d’autre, qu’il le fasse. Le tribunal n’en fera qu’une bouchée. Messieurs, je vous l’avoue sans détour… on ne saura pas qui a assassiné ce Stefan Markovic… Pourquoi ? Parce que le juge n’a eu qu’un seul objectif; tout faire pour mêler les Pompidou à cette histoire. Si vous voulez être déchargés de l’affaire, je ne vous en voudrai s pas.
La révélation est de taille. Mais les deux policiers n’ont nullement l’intention de quitter l’affaire. Il faut aller jusqu’au bout, au moins jusqu’à ce que le dossier soit fermé.
- Marcantoni sera inculpé ? interroge Hocke.- Bientôt. Mais cela ne me concerne plus… Vous savez quoi
messieurs ? J’en ai plus rien à foutre.
Jamais les propos du commissaire n’ont été aussi crus vis-à-vis de l’affaire et du juge. S’il ne démissionne pas de l’affaire, c’est uniquement pour éviter que les journaux en fassent des tonnes auprès du public. Il serre la main de ses deux inspecteurs et quitte son bureau pour aller faire une promenade, réfléchir un peu sur ce qu’il va faire dans les jours à venir.
Tout en marchant à travers la ville de Versailles, fumant cigarette sur cigarette, il ne fait pas attention à la personne qui le suit plus ou moins discrètement. Le jeune homme qui tente de lui parler n’est autre que Bastien. Le journaliste a perdu toutes les faveurs de sa rédaction.
- Je croyais que nous nous étions mis d’accord, déclare le policier en remarquant le journaliste.
- Je suis venu vous dire que j’ai donné ma démission, je vais
travailler en tant que journaliste indépendant.
- C’est une lourde tâche qui vous attend, alors. Vous avez joué la
mauvaise carte et vous devez payer, c’est la vie. J’espère que cela vous donnera une bonne leçon pour la suite de votre carrière. Moi aussi j’ai joué la mauvaise carte en acceptant l’affaire Markovic.- Le juge vous vire ?
- Non, mais je vais couler avec lui. J’attends juste de voir jusqu’au Patard est prêt à aller dans sa connerie.
- La piste du frère Markovic n’a rien donné ?- C’est un gros con manipulé.- Manipulé par qui ? s’étonne Bastien. Le commissaire ne répond pas, préférant lui taper dans le dos, geste inhabituel de sa part. Puis il lui serre la main, signifiant ainsi qu’il met fin à la conversation. Ce sera certainement la dernière fois que les deux hommes se verront.
- Passez à autre chose, conseille le policier, il y a une élection
présidentielle qui se profile. Ce sera un sujet intéressant pour vous. Mais je doute que vous ayez accès à Pompidou.- Le Général est toujours à l'Élysée, réplique Bastien.- Son référendum, personne n’en veut, il va démissionner. Adieu
jeune homme.
Adieu… Oui, il est probable que les deux hommes ne se reverront plus. Le commissaire regarde ce jeune journaliste ambitieux s’éloigner progressivement. Il est encore jeune, sa fougue s'apaisera dans la sagesse et il aura la possibilité de se refaire. Lui, de son côté, estime avoir fait ce qu’il a pu. En reprenant sa marche en direction du château, il essaye d’envisager l’avenir. Le monde est en train de changer de voie, le Général va bientôt quitter l'Élysée et il est probable que Pompidou soit son successeur. En tant qu’enquêteur sur l’affaire Markovic, sa carrière sera forcément ralentie, voire davantage. Cependant, son sort ne sera pas aussi dur que celui du juge, un élément qui met un peu de pommade sur son angoisse. Car oui, le policier angoisse. Le fait qu’il n’ait pas répondu à Bastien sur les personnes susceptibles de tirer les ficelles derrière toute cette affaire de calomnie prouve qu’il a peur de quelque chose. Peur de quoi ? Des forces qui le dépassent ? Probablement. Son supérieur, le commissaire Camard, a bien fait de lâcher l’histoire, sa prudence fut plus fine que la sienne. Il est encore temps de quitter le navire avant qu’il ne coule… Sa décision est prise. Samson se rend au tribunal de Versailles dans l’intention de trouver le juge. Il le déniche dans l’un des couloirs du tribunal, occupé à discuter avec le procureur Lajeunie.
- Je crois que votre commissaire veut vous parler, glisse-t-il à
l’oreille du juge.
- Ah oui ? Samson ! Venez ! Le policier a le visage tendu, chose assez rare quand il se présente face à son supérieur hiérarchique.
- Monsieur le juge, puis-je vous parler quelques minutes ? dit-il à
Patard.
- Eh bien oui, si vous voulez. Les deux hommes s’éloignent du couloir, se plaçant dans un endroit plus propice à échanger des propos devant rester discrets.- Que voulez-vous me dire commissaire ? demande le juge sur un
ton quelque peu soucieux.
- Monsieur, je ne viendrai pas à la perquisition de la maison de
Marcantoni. Vous pouvez trouver un autre de mes collègues qui fera parfaitement l’affaire.
- Vous abandonnez le dossier ? s’offusque Patard.- Monsieur, reprend le commissaire, je ne suis pas un policier
idéaliste, j’ai passé l’âge, mais je ne souhaite pas aller plus loin dans une affaire que nous ne parvenons pas à résoudre. Trop d’enjeux qui nous dépassent et qui nous empêchent de voir la vérité.- La vérité, s’agace Patard, c’est que Stefan Markovic a été assassiné par un complot dont les ficelles ont été tirées par la Mafia et les Pompidou…
- Nous n’avons jamais réussi à le prouver, monsieur, et nous n’y
arriverons jamais.
- Vous me lâchez ?
- Il faut croire. Au revoir, monsieur.