La blessure des Pompidou (French Edition)

Alexandre Bensi · Chapitre 21 sur 40

Pages du PDF

La blessure des Pompidou (French Edition)

Chapitre 21

 

Cette fin novembre a quelque chose de particulier dans le cœur de nombreux Français. L’année, qui vient de se terminer, a été éprouvante à maints égards pour tout le monde. Certains avaient tellement peur de voir la France tomber entre les mains des Communistes, mais aujourd’hui c’est l’heure du grand soulagement. Pour une grande partie de la jeunesse qui est passée par la case Mai-68, ce sont les fêtes au son du rock. Mais pour les Pompidou, adeptes de la musique classique, ce sont les concerts dans des salles accueillant des orchestres. Rostropovitch se lance ainsi dans une série de morceaux interprétés au violoncelle pour le plus grand bonheur des spectateurs venus nombreux ce soir. Tout le monde a remarqué la présence des Pompidou, mais Claude imagine cependant que la plupart la regardent pour des raisons plus que douteuses. C’est une grande joie, cependant, pour elle de pouvoir sortir en affichant un visage serein. Même Georges est de marbre. Personne n’a osé les déranger, le respect est de mise.

Installés côte à côte, les mains entrelacées, ils écoutent le Maestro jouer avec toute la sensibilité dont il est capable dans l’interprétation des notes. Une occasion pour le couple de voyager un peu dans la musique, les emmener loin de tout ce panier de crabes politiques. Ce qui est étonnant, se dit Claude en observant de temps en temps son époux, est que Georges n’a pas renoncé à son envie de devenir président de la République, qu’il compte bien remplacer le Général au moment venu et qu’aucun scandale ne le fera dévier de son ambition. Qu’ils continuent de les regarder avec plus ou moins de curiosité, qu’ils chuchotent des propos d’une grande cruauté, peu importe… pour l’instant.

Pour l’heure, il s’agit de savourer ce doux moment de musique en faisant fi des visages peu bienveillants dans le public. Un homme, cependant, ose s’approcher de l’ancien Premier ministre. C’est son garde du corps qui vient le déranger discrètement.- Monsieur ?

- Eh bien quoi ? Que se passe-t-il ?- Un appel pour vous. C’est monsieur Chirac.- Ah celui-là, soupire Georges. J’arrive. Claude voit son mari s’éloigner, escorté par son garde du corps. Un bref moment d’inquiétude traverse sa pensée, vu le contexte, tout peut arriver.

- Allô ? Jacques ? Bonsoir… j’espère que vous ne me dérangez pas pour rien.

- Monsieur, le Général tient à garder le Garde des Sceaux. Capitant reste. Ce sera officiel demain matin.

- Et lui ? Comment va-t-il ?- Il avait offert sa démission, mais ni Couve ni le Général ne l’ont acceptée. Il a l’air d’aller bien, mais son visage est aussi fatigué que celui du Général.

Georges réfléchit un instant. Il doit y avoir du mouvement en ce moment même à la Place Vendôme pendant l’absence de Capitant. Un trouble le saisit, puis il reprend la parole.

- S’il y a bien quelque chose de certain, c’est que la politique n’encourage en rien la santé. Allez vous coucher Jacques, je vois Marie-France demain, je lui donnerai quelques instructions. Après avoir raccroché, Georges, le visage préoccupé, passe devant son garde du corps et rejoint Claude dans la salle. - C’est l’anniversaire de Chirac dans quelques jours, fais-moi penser à lui trouver un cadeau… confie Pompidou à sa femme.- Il aime les arts premiers, on pourra lui trouver quelque chose qui lui conviendra, assure Claude. Que se passe-t-il ?- Capitant reste mais il est très souffrant. S’il y a des membres du SDECE derrière cette affaire, je te parie qu’ils ont eu l’idée de faire une petite visite à son ministère.

- Tu penses que c’est le SDECE ?- Mon flair me le dit. Depuis Ben Barka, j’ai appris à me méfier d’eux.

- Puis-je te demander quelque chose ? murmure Claude.- Bien entendu.

- Pourquoi veux-tu être le chef de cette bande de salopards ?- En agissant ainsi, il me donne une vraie raison de vouloir aller jusqu’au bout, bibiche.

Cette fois, c’est Claude qui s’empare de la main de son mari. Il agit en homme d’honneur, un homme blessé mais qui fera tout pour se défendre. Qu’il est loin le dandy qu’elle avait rencontré dans ce cinéma place Saint-Michel, maintenant il est un homme vieilli mais plus dur, plus réaliste. L’amoureux de la poésie, le jeune rêveur a de plus en plus de mal à vivre sous ce bouclier qu’il s’est forgé. Et le lendemain matin, quand elle se rend chez son coiffeur, Claude repense à son mari. Peut-être en sortira quelque chose de bon de toute cette histoire finalement ? Qui sait ? De toute façon, Georges saura se battre jusqu’au bout. Cependant, quelles sont ses limites ? Ses vraies limites ? Celles qui, une fois franchie, ne permettent aucun retour en arrière. Elle sera là, présente, pour le soutenir. Quand elle entre chez son coiffeur, dont la boutique se situe à quelques pas de l’appartement, un silence se fait quasiment immédiatement. Toutes les clientes présentes connaissent bien Claude étant une habituée des lieux depuis plusieurs années. Par conséquent, sa présence ne devrait impressionner ni surprendre personne. Et pourtant, il y a comme une ambiance très particulière que ressent pleinement l’épouse de l’ancien numéro deux de l'État. Dans un premier temps surprise, elle parvient à se contenir, comme elle le faisait souvent lors des soirées à l'Élysée. Cependant, son sentiment profond n’envisage rien de bon. Claude sait parfaitement que les salons de coiffure, tout comme les bars et les restaurants, sont des lieux d’échanges de ragots en tous genres.- Bonjour madame Pompidou, c’est une joie de vous revoir, déclare la propriétaire de l’établissement.

- Bonjour madame, répond courtoisement Claude, j’ai rendez-vous à 14 heures.

Pas la peine de vérifier, madame Pompidou est une cliente de marque. Elle fait la fierté du commerce. Beaucoup de femmes viennent se faire coiffer ici uniquement parce que tout le monde sait dans l’arrondissement que c’est un lieu fréquenté par l’épouse de l’ancien Premier ministre. Ainsi, et pour la plus grande joie de la propriétaire, la caisse s’est enrichie grâce à la présence de Claude. Bien qu’elle en soit consciente, elle n’en a jamais profité d’une quelconque manière, ce n’est pas du tout son genre. S’installant à sa place habituelle, elle attend que sa coiffeuse termine avec une cliente. En attendant, elle se saisit d’un journal alors qu’autour de sa personne, les conversations reprennent. Cependant, elles semblent plus murmurées, donnant l’impression d’un secret échangé. Claude n’écoute que d’une seule oreille, se doutant malheureusement du sujet principal abordé. Alors pour oublier les sombres paroles qui doivent être prononcées, elle préfère se réfugier dans la lecture du premier journal qui lui vient en main. “Le Figaro” n’a jamais été sa tasse de thé, encore moins aujourd’hui. Quand elle ouvre le journal, elle tombe immédiatement sur un article évoquant l’affaire Markovic et sur le fait que la police pourrait s’intéresser à la piste de Madame Claude. Madame Claude… Elle a parfaitement compris l’allusion. Ces mots la dégoûtent et elle préfère ne pas continuer. Décidément, sur qui peut-elle compter excepté les membres de sa famille ? Les gens sont-ils si prompt à se laisser aller facilement à la méchanceté ? Il faut le croire malheureusement.

Quand la coiffeuse se décide enfin à s’occuper d’elle, Claude reste dans un premier temps silencieuse. Engager la moindre conversation ne l’enchante guère mais elle finit par briser la glace. Après tout, cette femme n’est pas à l’origine de l’horrible rumeur qui l’assaille.- Comment se porte votre mari ? se renseigne-t-elle. Cela fait

combien de temps que vous êtes mariés maintenant ?- Trois mois, répond la coiffeuse.- Je vous souhaite tout le bonheur du monde, le mariage est une belle histoire écrite à deux.

Alors que la coiffeuse entame son travail, Claude remarque que la jeune employée n’a pas l’air dans son assiette, un sentiment de gêne à peine visible mais devinable. La jeune coiffeuse hésite à parler.- Mettons un peu de musique mesdames, qu’en pensez-vous ?

propose la coiffeuse.

Personne ne répond, se sentant autorisée à le faire, elle allume la radio avant de reprendre son travail sur la coiffure de Claude Pompidou. 

- Qu’avez-vous à me dire Lise ? demande Claude d’un ton aussi curieux que bienveillant.

- Madame… murmure la jeune femme, deux policiers sont venus tôt ce matin ici.

- Deux policiers ? Pourquoi ?- Ils ont posé des questions sur vous madame. Ils ont demandé si vous veniez parfois accompagné.

Claude n’a aucune idée au sujet de l’identité des deux policiers qui sont venus poser des questions, mais au fond, peu importe. Le crime est là, oui, en son for intérieur, il n’y a pas d’autres mots pour désigner l’infamie qu’elle subit.

- Ils ont demandé vos habitudes ici, répond la jeune femme.- Merci de m’avoir prévenu. Au moins, Claude peut compter sur la prévenance et la bienveillance de certaines personnes de son entourage. Quand elle quitte son salon de coiffure, il y a un goût amer dans sa bouche, une menace latente qui ne demande qu’à grandir encore et encore autour de sa personne. Jusqu’où cette affaire va-t-elle l’emmener ? Soudainement, elle a un doute sur l’issue. Un vertige s’empare de sa personne. Sa seule idée est d’aller s’asseoir sur un banc près de la Seine afin de reprendre ses esprits. Une cigarette à la bouche, elle se remémore tout ce qu’elle a enduré depuis que son mari est entré en politique.

Quel difficile prix à payer quand on veut servir son pays. Ne voulant pas exposer à une quelconque personne mal attentionnée, elle décide de rentrer chez elle, histoire de se mettre à l’abri des regards. En entrant dans l’appartement de l’Île Saint-Louis, elle trouve sa femme de chambre qui finit de nettoyer la chambre. Ne désirant pas déranger son employée à sa tâche, elle va s’asseoir dans le salon sans rien dire.

- Ils veulent nous tuer, murmure-t-elle. C’est l’implacable conclusion de Claude. L’amertume et la colère se glissent ensemble dans son esprit. Ah pourquoi Georges veut-il devenir président ? Ils seraient si bien à Cajarc, Georges redevenant professeur, vivant paisiblement au milieu des animaux.- Tout va bien madame ? demande Élise.- Élise, j’aimerais vous poser une question. La femme de chambre s’avance tête basse.

- Élise, reprend l’épouse de Georges, répondez-moi franchement. Avez-vous, ne serait-ce qu’une fois, pensé que ces rumeurs me concernant ont une base justifiée ?

- Non madame, je vous le promets, répond la jeune femme

rapidement.

Difficile de faire la part des choses entre le probable et l’impensable. Élise également le ressent. Après tout, en tant que femme, elle partage entièrement les souffrances de sa patronne. Depuis les événements de 68, des choses commencent à changer dans la société et en particulier dans l’image des femmes. Quelque chose s’est réveillé et qui fait certainement peur à certains.- M’aurait-on attaqué autrement si j’étais un homme ? s’interroge Claude. Qu’en pensez-vous ?

La question mérite d’être posée, en effet.

- Si un homme, reprend Claude, vient vous aborder Élise et qu’il commence à vous poser des questions, je vous ordonne de venir me le dire tout de suite. C’est très important.

- Je comprends madame, vous pouvez compter sur moi, assure Élise.