La blessure des Pompidou (French Edition)

Alexandre Bensi · Chapitre 3 sur 40

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La blessure des Pompidou (French Edition)

Chapitre 3

 

La France souffle, elle a passé le cap de mai 68. Mais il reste des traces, autant dans le quartier latin qui conserve encore quelques cicatrices que dans l’esprit de certains politiques qui furent aux premières loges.

Alors que la nuit tombe sur la capitale, un couple sort de leur appartement de l’île Saint-Louis et trouve un taxi. Bien qu’il aime conduire, ce soir-là, le conjoint a insisté pour s’en abstenir. La femme est élégante, plus grande que l’homme, elle porte un petit chapeau qui lui couvre la moitié du visage et d’un long manteau assez lourd. L’homme, lui, plus petit, se contente d’un manteau plus léger. Ils s’installent sur la banquette arrière.

- Où voulez-vous que je vous conduise ? demande le chauffeur.- 9 boulevard du Montparnasse, dans le 6e, répond l’homme qui se cale contre le fauteuil.

Dans la pénombre de la voiture, le chauffeur a du mal à distinguer ses clients. Mais il a une hésitation, la voix de l’homme lui rappelle quelqu’un. D’abord hésitant, il ose engager la conversation avec ses hôtes.

- Il y a une bonne circulation ce soir, je pense que l’on y sera vite, dit-il.

- Tant mieux, répond l’homme. Bibiche, tu n’as pas oublié mes cigarettes ?

L’homme s’adresse à la femme se trouvant à ses côtés. Celle-ci fouille dans son sac et en sort son paquet de cigarettes. - Que ferais-je sans toi ? dit-il en souriant.- Ton garde du corps ne te suit pas cette fois ? demande la femme amusée.

- Je lui ai donné sa soirée. - Monsieur ? demande le chauffeur.- Oui ?

- Excusez-moi mais… vous ne seriez… monsieur Pompidou ?- Lui-même.

- Mais pourquoi prendre un taxi, monsieur ? Vous n’avez pas de voiture ? s’étonne naïvement le chauffeur.

- Pas envie de conduire ce soir, la fatigue et le volant, c’est un mélange qui ne convient pas.

- M’en parlez pas, admet le chauffeur bien content d’avoir trouvé un sujet de conversation.

- Quel âge avez-vous ? interroge Georges.- 41 ans, monsieur.

- Ménagez-vous dans le travail, qu’il soit un plaisir ou non, on ne sait jamais à quoi ressemble l’avenir, conseille Georges.- Et vous monsieur ? Il ressemble à quoi votre avenir ?- Il est moins certain que le vôtre. Vous avez plus de chance que moi.

La répartie fait rire le chauffeur et amuse Claude qui se tient près de lui. Alors qu’ils s’approchent du 6e arrondissement, le chauffeur se sent obligé - grisé par une certaine confiance - de poser des questions plus précises sur la politique.

- Je tiens à vous dire que je n’ai pas fait grève pendant la crise, avoue le chauffeur.

- Oh, répond Georges, ne vous excusez ni d’avoir fait grève ni de ne pas l’avoir fait, accomplissez ce que vous voulez selon votre conscience. 

Surpris par cette réponse, le chauffeur pense qu’il gêne le couple et n’ose plus parler. Claude le remarque et s’amuse, elle aussi, à lui poser des questions.

- Votre métier vous plait ? relance Claude auprès du chauffeur. Tout heureux de voir l’épouse de l’ancien Premier ministre s’intéresser à lui, il répond bien volontiers.

- C’est assez intéressant, on peut discuter avec monsieur Dupont comme avec le Premier ministre.

- Ex-Premier ministre, rectifie Georges.- Excusez-moi. Euh… Monsieur Pompidou ?- Oui ?

- Comment est-il ?

- Qui cela ?

- Le Général ?

- Il est… grand.

Cette dernière phrase fait de nouveau rire le chauffeur qui les conduit à l’adresse demandée. Arrivés devant la galerie d’art, les Pompidou sortent en payant la course. Claude sourit au chauffeur et lui offre un pourboire.

- Je n’ai fait que mon travail madame, déclare le chauffeur.- Et vous l’avez bien fait.

- Bonne soirée mon cher, dit Georges, et n’oubliez pas: ménagez-vous.

- Je retiens le conseil, monsieur. La voiture démarre, laissant seul le couple en face de la galerie. Claude prend la main de son mari et se penche vers lui.- “Ménagez-vous”... c’est bien à toi de dire cela, lui glisse-t-elle à l’oreille.

- Quelquefois, je devrais écouter mes propres conseils, admet

Georges en s’allumant une cigarette. Allons-y, nous sommes attendus avec impatience.

En effet la galerie d’art est en plein émois, le son de diverses voix prouve qu’il y a beaucoup de monde au sein du petit établissement. Georges lâche un léger soupir.

- Que se passe-t-il ? interroge Claude.- Oh, je me demande comment ils vont nous accueillir. A leurs yeux, je suis toujours le locataire de Matignon.

- Je ne te comprends pas, depuis le temps que tu rêvais de venir à une soirée sans que l’on te casse les oreilles avec le Général et Matignon. Profite, mon chéri, de ce vernissage.- Il y aura des journalistes.- Évite-les. 

- Tu as raison.

La porte s’ouvre et de nombreux invités ne cachent pas leur satisfaction à voir entrer l’ancien Premier ministre et madame. Georges Pompidou salue de la main les invités, cigarette au bec, il donne son manteau à un jeune homme chargé de surveiller les affaires de chacun. Claude fait de même.

Parmi la foule des convives, certains observent le couple Pompidou avec curiosité. Ce soir, même si l’artiste qui présente ses œuvres est la vedette officielle, les vraies personnalités avec qui converser est une obligation, ce sont les Pompidou.

L’ambiance est à la joie, un certain soulagement peut se lire dans les regards de quelques-uns. On arrive à la fin de la décennie, beaucoup aimerait voir l’avenir sous un jour rempli de promesses. Mais pour Georges, même s’il se voit obligé de serrer des mains et d’avoir un petit mot gentil pour chacun, l’idée de la soirée est d’évoquer l’art et rien que l’art.

Et l’artiste qui expose, Jean Dubuffet, est ravi de voir un politique que l’on dit être un vrai amateur d’art.

- Bonsoir monsieur Pompidou, madame… dit le peintre tout

content.

- Bonsoir monsieur Duduffet, c’est un plaisir de vous rencontrer enfin, répond Georges. Mon épouse et moi-même sommes enchantés d’avoir été invités à ce vernissage. Le temps me manquait un peu avant. Que voulez-vous… les obligations.

Claude a le sourire sincère, elle a toujours préféré la présence des artistes aux politiques.

- Claude ! Georges !

La voix féminine qui sort de la petite foule est bien connue de tous, et la raison en est fort simple: elle appartient à Jeanne Bucher, la responsable de la galerie. Elle se précipite vers ses plus illustres invités, tout en élégance mais non en retenue dans les propos. Jeanne aime ce mélange de populaire et de bonnes manières, cela lui donne un aspect assez unique dans le milieu parisien.- Comme cela me fait plaisir de vous voir ici, je dois vous avouer que j’avais un affreux doute.

- L’invitation était à nos noms, nous voilà, répond Pompidou amusé.- Vous ferez attention, je n’ai pas pu empêcher de faire venir deux ou trois journalistes, ils n’attendent qu’un dérapage de votre part, Georges.

- Ne vous en faites pas, j’ai l’habitude de la presse.- Venez Georges, que je vous présente à quelques personnes. Pompidou suit Jeanne après s’être servi une coupe de champagne pendant que Claude regarde quelques tableaux qui seront présentés à l’exposition. Dans la foule des invités, deux jeunes journalistes restent un peu à l’écart, ils n’ont pas encore osé s’approcher du couple Pompidou.

- Tu vas faire quoi ? demande le premier.- Je veux savoir s’il va se présenter à la présidence.- De Gaulle n’est pas mort, réplique le premier.- Mais il est vieux, et il a eu du mal à s’en sortir en mai… Pourquoi crois-tu que de Gaulle l’a foutu à la porte de Matignon ?- Parce qu’il n’a pas voulu de la participation.- Mouais, moi je pense que le mal est plus profond.- Parce qu’il lui fait de l’ombre depuis mai ?- Oui. Exactement. Mais je ne crois pas que le père Pompidou en parlera ce soir. C’est un politique qui vient de la banque… mais c’est surtout un politique.

- Alors qui ? Sa femme ?

Le deuxième journaliste garde le silence, se contentant de vider son verre puis il prend son courage à deux mains, se faufile entre les invités et se glisse astucieusement jusqu’à Claude qui déguste son verre face à un tableau de Duduffet.

- On vous dit meilleure amatrice d’art que votre époux, ose le journaliste.

- On dit beaucoup de choses, réplique Claude, méfiante.- Je me présente, Bastien Borrère du “Parisien libéré”.- Enchantée.

Claude ne paraît guère gênée, ou en tout cas fait-elle semblant que son interlocuteur ne détecte rien d’inquiétant. Néanmoins, elle ne relance pas la conversation, ce qui installe un silence dérangeant .- Si vous voulez mon avis madame, déclare le journaliste, vous devriez ouvrir une galerie d’art comme celle-ci.- Pourquoi pas, mais est-ce que mon mari serait prêt à se lancer dans une telle aventure ?

- Aurait-il d’autres idées en tête ?- Non mon cher ami, à part peut-être de vouloir chercher à acquérir un de ces merveilleux tableaux. Peut-être celui-ci là-bas, qu’en pensez-vous ?

- Vous donnez mon avis serait vous mentir, je ne suis pas un grand spécialiste d’art.

En entendant cet aveu, Claude se met à rire. Ce journaliste, qui possède un air si juvénile, a les dents longues mais a encore beaucoup à apprendre.

- Depuis combien de temps faites-vous ce métier ? interroge Claude.- Depuis février.

- Vous avez couvert les événements alors. Votre cœur était du côté de l'État si j’en crois le journal pour lequel vous travaillez.- Effectivement.

- Eh bien figurez-vous que mon mari aussi, enfin presque…- Comment cela ?

- Son cœur était du côté de l’Histoire. C’est une leçon que j’ai apprise en voyant agir mon mari et le Général: on gagne toujours quand on va dans le sens de l’Histoire, encore faut-il deviner dans quel sens il va. Allez, profitez de la soirée.

La conclusion de Claude s’assimile comme une interdiction à toute relance. Elle essaye de retourner auprès de son époux quand d’autres personnes la bloquent dans le seul but, louable au demeurant, d’échanger quelques banalités mais qui font tellement plaisir à ceux qui essayent de toucher le pouvoir avec les mots. Jeanne fait le tour des œuvres avec Georges.

- Je ne doute pas du succès de cette exposition, constate Georges.- Nous verrons bien, répond Jeanne. Et toi ?- Comment cela ?

- Ton avenir ? Il ressemblera à quoi ? On m’a dit que tu as été ovationné en juin à l’opéra.

- Ce n’est pas le petit ouvrier qui va voir “Turangalilâ”.- Ne sois pas pessimiste. 

- Je n’ai pas encore pris ma décision. Je ne me plains pas de mon rôle de député, sauf que j’ai un garde du corps qui m’accompagne de temps en temps, souvenir de Matignon. Sinon, c’est agréable d’engueuler les autres sans rendre de compte, ça repose. Couve fait le travail, je lui souhaite bonne chance.

- Tu as parlé au Général ?- Mais tu es pire que les journalistes toi, rétorque Georges. Le Général parle que lorsqu’il en a envie. Tu vois, je travaille avec lui depuis la fin de la guerre et sais-tu ce que j’ai appris ? C’est toujours le Général qui fait le premier pas. Où est Claude ?- Elle tente de répondre poliment aux invités.- Allons lui porter secours. Georges quitte un instant la responsable de la galerie, craignant que Claude tombe sur un journaliste malveillant.

- Je suis ravi de voir que Jean a autant d’admirateurs, cela me rassure sur la qualité culturelle de Paris, dit-il en plaisantant. Tout en se servant une nouvelle coupe et grignotant de petits fours, Georges tient à redire que la vraie vedette de la soirée est Jean Duduffet, personne d’autre.

Dehors, quasiment en face de la galerie, une Peugeot 404 vient de se garer. Deux hommes sont à l’intérieur, ils ne sortent pas de leur véhicule. Leurs regards portent sur ce qui se déroule dans la galerie. Le véhicule reste à sa place pendant au moins une bonne demi-heure. Puis la voiture redémarre...

Le couple Pompidou ne reste pas plus longtemps à cette soirée de vernissage. Claude se sent fatiguée et Georges n’a pas l’intention de refaire le monde toute la nuit au risque de prononcer une parole qui serait mal interprétée. Avant de quitter la galerie, il tient encore à féliciter l’artiste pour le travail exemplaire accompli.- Je vous remercie monsieur le Premier ministre, déclare l’artiste ému.

Bien que la formule soit exacte, le titre restant même si le poste a été quitté, Pompidou tient à être appelé plus familièrement… en particulier quand cela vient d’un artiste qui a toute son estime. Jeanne s’occupe elle-même d’appeler un taxi par téléphone.- Merci pour votre accueil, en tout cas Jeanne, Claude et moi, nous vous souhaitons bonne chance pour cette exposition.- Merci Georges.

Claude a un léger pincement au cœur de devoir quitter la galerie si tôt, mais elle comprend que son mari a beaucoup de travail et qu’en cette période hésitante de sa vie, il a besoin de calme et de temps pour se recentrer sur ses projets. Les grandes heures des sorties à Saint-Tropez sont bien loin. Et dans le taxi qui les ramène à leur nouveau domicile parisien, Claude observe son mari plongé dans un silence assez surprenant.

- Les choses ne sont plus les mêmes depuis les événements, n’est-ce pas ? dit-elle.

- Oui, admet-il, les choses ne sont plus les mêmes.- Tâche de ne pas avoir cette tête quand Alain passera nous voir. Tu sais que notre fils n’aime pas te voir soucieux. Moi aussi d’ailleurs… 

Et pour appuyer ses dires, Claude s’empare de la main de son mari pour la serrer fortement.