La blessure des Pompidou (French Edition)

Alexandre Bensi · Chapitre 29 sur 40

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La blessure des Pompidou (French Edition)

Chapitre 29

 

Le début de l’année 1969 n’a plus rien de prometteur pour Bastien. Le voilà assis dans un bistrot, seul, buvant un café sans regarder ce qui se déroule ailleurs. Il a voulu jouer les journalistes importants, croyant en sa bonne étoile, son ambition l’a dépassé. Aujourd’hui, plus personne ne lui parle sérieusement, le commissaire Samson ne lui adresse plus la parole, l’affaire est au point mort et tout le monde parle d’autre chose au sein du microcosme parisien. Bref, la vague est passée et il a raté le port. Que faire maintenant ? Il est à deux doigts de se faire renvoyer de son journal. Il y a bien des perspectives qui s’offrent à lui mais pour l’instant, la sagesse lui dicte de faire profil bas en attendant des jours meilleurs. Pourquoi ne pas aller à l’un de ces concerts de jeunes chanteurs qui animent tant le cœur des jeunes ? Ceux qui se sont exprimés en mai et qui cherchent un nouveau but dans leurs vies. La guerre du Viêt-Nam continue, la jeunesse ne veut pas en rester là, elle cherche un autre moyen de s’exprimer. Peut-être y a-t-il un sujet à couvrir ? Pourquoi pas. L’idée fait son chemin, un moyen de se refaire une certaine image au sein de la rédaction et de redonner un coup de fouet à sa carrière bien compromise.

- Garçon ! Je vais reprendre un café ! hurle-t-il à l’adresse du garçon de café.

Celui-ci obéit en grommelant, n’approuvant pas qu’on lui donne des ordres de cette manière. La deuxième tasse servie, Bastien prend son carnet, un stylo et commence à prendre des notes sur toutes les idées d’articles qui lui viennent en tête.

- Toujours à travailler, dit une voix assez familière aux oreilles du jeune homme.

Bastien interrompt son travail et lève les yeux. L’homme qui se tient devant lui est le fameux “Bob”, le journaliste qui travaille pour “Minute”.

- Qu’est-ce que vous me voulez ? Je n’ai plus rien concernant l’affaire Markovic.

- Je le sais, c’est triste. Vous avez pris un risque et vous avez perdu.- Vous saviez qu’il n’y avait rien dans le dossier, non ? Le dénommé Bob ne répond pas, se contentant d’un sourire.- Bob, finit par dire Bastien après un long silence, les photos… elles viennent d’où ?

- De là où tu veux qu’elles viennent. En attendant, tu devrais appeler ta rédaction, il y a du mouvement en Italie… et peut-être des choses vont en sortir… liées à l’affaire Markovic. Tchao l’ami.- Nous ne sommes pas amis, rectifie le journaliste. Cependant Bastien préfère vérifier les conseils de ce type à part. Qui sait ce que cache encore cet individu ? Il se précipite vers le propriétaire du bar et lui demande le téléphone. A l’autre bout du fil, son rédacteur en chef, qui a la voix un peu cassée, commence à le sermonner. 

- Bastien ? dit-il, mais qu’est-ce que tu fous ? On te cherche

partout. 

- Quoi ? Que se passe-t-il ?- Pompidou, depuis l’Italie, a dit qu’il serait prêt, le moment venu, à candidater à la présidence.

- Quoi ?

- Amène tes fesses, ici !

Le choc est immense, il ne s’attendait certainement pas à ça. Ainsi, Georges Pompidou est sorti du bois et a osé l’impensable. Le journaliste imagine ce qu’il doit bien se passer à l'Élysée. En proclamant ceci devant des journalistes, Pompidou a sous-entendu que l’ère de Gaulle est terminée. Qu’il fallait passer à autre chapitre de l’Histoire de France. Cela doit hurler dans l’équipe de Couve de Murville. Peut-être y a-t-il encore un peu d’espoir de faire un bon papier autour des Pompidou. Rempli de cet espoir imprudent, il se précipite à sa rédaction.

Bastien y trouve son patron dans son bureau couvert de dossiers. L’ensemble de la rédaction est en pleine ébullition, l’effet des propos de Pompidou a eu son effet, l’effet voulu très certainement par le principal intéressé.

- Qu’attends-tu de moi ? demande le journaliste à son responsable.- Tu vas fouiner du côté de Latour-Maubourg. Trouve des

informations et tu regagneras notre confiance. Regarde Paris-Presse, Charpy en fait une pleine page. Va là-bas et trouve quelque chose !- Au sein des bureaux de Pompidou ?- Oui. Je veux que tu interroges quelques-uns des membres de son cabinet. Il y a des restos dans le secteur, tu auras de quoi les trouver et leur parler.

Il s’agit là d’une mission d’une grande confiance. Peut-être est-il revenu en grâce et qu’une nouvelle page de sa carrière s’ouvre. L’enthousiasme des grandes heures le reprend subitement.

L’annonce de Georges est donc une onde de choc qui se répand dans tout le pays. En se rendant près des locaux de la Latour-Maubourg, le jeune homme écoute les informations. L’ORTF relait peu l’information, ce qui prouve que la gêne à l'Élysée doit être palpable. Ceci dit, il n’y a nul découragement dans ses yeux, il doit dénicher des informations et il le fera. En se garant, il décide de rester dans sa voiture, attendant qu’une personne sorte du bâtiment. Il ne connaît pas toutes les personnes travaillant pour Georges Pompidou, par conséquent seul son flair devra faire l’affaire. Bien qu’il ait croisé quelques pontes de l’entourage de l’ancien Premier ministre, il se refuse de prendre contact avec l’un d’eux. Le mieux serait de parler à un second couteau, un jeune qui n’a pas l’expérience. D’ailleurs, Bastien estime avoir déniché le candidat parfait en la personne de ce jeune homme aux allures d’expert-comptable.

Il tente sa chance, sort de sa voiture et s’approche du bonhomme dont la marche est vive.

- Pressé d’aller acheter des cigarettes ?- Que me voulez-vous ? s’agace le jeune interlocuteur. Je ne réponds pas aux journalistes.

- Je travaille pour “Le Parisien Libéré”, je voulais savoir comment le quartier Général de Pompidou vit les déclarations du futur candidat et…

- Je n’ai rien à vous dire.

Cette fin de non-recevoir se place au moment où le jeune homme visé entre dans le bar pour, effectivement, acheter des cigarettes.- Pourquoi voulez-vous qu’il vous parle ? Il a reçu des consignes. Le journaliste se tourne vers un homme debout derrière lui. Le personnage est massif, fumant son habituelle pipe, l’air intrigué.- Bonjour, dit le journaliste.- Bonjour mon garçon, répond Pierre Juillet. Pour quel journal travaillez-vous ?

- Pour “Le Parisien Libéré”.- Tiens, tiens, n’est-ce pas ce journal qui a fait fuiter quelques informations venant de la SRPJ de Versailles ? demande innocemment le conseiller de Pompidou.

Se sentant démasqué par un homme qui n’a pas l’air commode et qui paraît être prêt à lui en coller une, Bastien marque un pas en arrière.

- Si vous voulez des informations sur les déclarations de monsieur Pompidou, demandez-moi. Alors ? Que voulez-vous savoir ? Le journaliste n’en croit pas ses oreilles, Pierre Juillet accepte de parler, de répondre à toutes ses questions. C’est une chance inouïe…- Monsieur, ma question est simple: quelle est l’ambiance dans la majorité présidentielle suite aux déclarations de monsieur Pompidou ?

- L’ambiance, répond Pierre qui tire sur sa pipe, mon petit est simple, c’est celle de la clarification.

- Je n’aurai pas d’autres réponses ? tente Bastien.- Vous n’aurez rien d’autre. Ah si un dernier conseil, quand on se prétend un journaliste d’investigation, il faut en assumer les conséquences.

- C’est une menace ? ose le journaliste.- Non, un conseil. Au revoir, jeune homme. Et que je n’apprenne pas que vous fouinez autour de nos bureaux.

Pas mécontent de son coup, Pierre retourne aux bureaux de Latour-Maubourg où doit le rejoindre Marie-France. Les locaux de Georges sont harcelés par des appels téléphoniques. Ces harcèlements frénétiques agacent profondément les responsables dont certains ont l’idée de laisser le téléphone décroché. Pierre, le sourire aux lèvres, ne porte pas attention à l’ambiance globale des locaux. Il marche tranquillement, les mains dans les poches, jusque dans le bureau de son patron.

Marie-France est déjà là, l’attitude un peu plus stressée que son ami, tournant en rond, elle pense que Georges s’est précipité et qu’il a réveillé une haine dont il n’avait pas besoin.

- Nous n’avions plus d’ennuis avec cette affaire Markovic, dit-elle, nous étions tranquilles pour souffler et aborder le référendum et voilà que…

- Ne t’en fais pas, coupe Pierre. Georges sait ce qu’il fait. Il a mûri cette idée de longue date et il a bien choisi son moment. Cela fait du bordel à l'Élysée comme chez les journalistes, mais ça passera. Maintenant, les choses sont dites, nos ennemis vont devoir se relancer et nous pourrons enfin les démasquer. La confiance de Pierre pour Pompidou est admirable mais, selon Marie-France, elle frise l’inconscience. 

- Le Général n’a pas apprécié ses propos, il va se retourner contre son ancien Premier ministre et ça va recommencer, avertie-t-elle. - Tu crois que de Gaulle est derrière l’affaire des photos de Claude ?- Non, mais ceux qui l’entourent pourraient se remotiver.- Ne t’inquiète pas, Chirac est là pour nous prévenir. Le téléphone sonne, l’appel de Georges est enfin arrivé. Pierre décroche et s’installe sur un fauteuil sous le regard inquiet de Marie-France.

- Bonjour monsieur, dit Pierre. Comment se passe votre séjour en Italie ?

De l’autre côté du fil, Georges est confortablement installé dans le salon de l’hôtel où il a élu domicile durant son séjour à Rome.- C’est la folie ici, explique Pierre. Vos propos sur votre candidature à la présidence ont fait grand bruit. Le t out - Paris s’agite. “Paris-Presse” en fait sa une. Tout le monde se fout du référendum que prépare le Général, on ne parle plus que de votre destin.- Je préfère que l’on parle de moi comme futur candidat que

d’entendre Paris propager de sales rumeurs au sujet de ma femme. Je vais faire un tour en Suisse après, gardons contact. Appelez Chirac, demandez-lui comment Couve a pris mes propos.

Quand Georges met fin à la conversation, il se sent ravi de son coup. Provoquer les choses au bon moment, c’est une des leçons retenues venant du Général. Convaincu qu’il met en place la première pierre liée à sa vengeance, il est serein pour la suite des événements. Hier, avec Claude, il a rendu visite au Pape. Aujourd’hui, la visite des meilleurs musées de Rome sera au programme.

Son épouse sort de la salle de bain, prête à sortir.- Je viens d’avoir Juillet au téléphone, les réactions parisiennes sont plus que prévisibles. Mais bon, il fallait le faire.- Tu le sais bien, tu as mon soutien, répond Claude qui se choisit un manteau.

- Le Général n’a pas été à la hauteur depuis le début de nos ennuis. Il y a comme… une déception dans tout ceci.

- Tu crois que le Pape est au courant des rumeurs ?- Paul VI se fiche de tout ceci, ils ont d’autres soucis au Vatican, crois-moi. Nous allons nous offrir un bon restaurant dans le centre de Rome et on passera en boutique acheter un cadeau pour Alain. Cela te va ?

- J’aime te voir de bonne humeur, comme ça. En effet, ce voyage en Italie fait le plus grand bien au couple. Voir autre chose, se baigner dans une ville millénaire, remplie d’une histoire tout aussi impressionnante que sa culture. Cette idée venue de l'Élysée était loin d’être mauvaise. Georges en profite pour se refaire une santé et poser sa marque. Cependant, il a une angoisse qui ne cesse de l’attaquer depuis ses propos sur sa candidature. Le retour de bâton, ses ennemis n’ont pas désarmé. Ils vont s’en prendre à Claude encore une fois. Sera-t-elle aussi forte qu’avant ? Cette année 1969 ne doit pas être une année de repos, tout indique qu’elle sera une année de guerre.

Son couple doit tenir face à la calomnie.