La blessure des Pompidou (French Edition)

Alexandre Bensi · Chapitre 2 sur 40

Pages du PDF

La blessure des Pompidou (French Edition)

Chapitre 2

 

Il fait froid en cet automne 1968, alors que la France vient de connaître des heures bien chaudes en mai. Les temps sont un peu plus calmes, le général de Gaulle est toujours à l'Élysée et la Ve République n’est pas tombée. Dans ce petit coin des Yvelines, on se fiche un peu de tout ce qu’il peut se dire dans les allées du pouvoir sur l’avenir du Général après la crise de mai. On a retrouvé un semblant de sérénité parmi la population, et c’est encore plus vrai dans le petit village d'Élancourt. 

Et que dire de Jean Haro en ce milieu de matinée du mardi 1er octobre ? Un vieux sans-abris qui a connu bien des malheurs dans sa vie et qui n’a qu’un seul but: survivre. Vêtu pauvrement, manquant d’hygiène, accompagné de son chien, il s’aventure dans la décharge publique en quête de métaux à revendre. C’est la seule activité qui lui procure un revenu quasiment certain et qui lui permet de survivre. Le soleil est levé depuis longtemps quand il s’aventure sur le terrain couvert de déchets. C’est son monde, son univers. Il y a ses habitudes et connaît les endroits intéressants sans se faire trop remarquer par les gardiens. Le sac encore vide sur le dos, le sans-abri commence son activité. Il déambule entre divers objets laissés à l’abandon et se dirige vers un endroit particulier de la décharge avec un contre-bas. Ici, Jean déniche souvent de la ferraille intéressante. Dans ce lieu-dit “La Cavée du Roi”, le vieux clochard a toujours trouvé de quoi vendre et là encore, il tente sa chance.

Alors qu’il commence tranquillement son travail de récolte, son chien se met à aboyer en direction du contre-bas. Alerté, son regard se fige sur un objet curieux au pied du petit ravin vingt mètres plus bas. Saison par une curiosité soudaine, le vieil homme descend en se tenant avec ce qu’il peut pour voir de quoi il retourne. C’est le coin le plus éloigné de la décharge, à l’abri des regards, le plus forestier aussi. La crainte s’empare de lui à mesure que l’objet se précise. Placé sur le sol herbeux, non loin d’un amas de détritus, un sac en jute à la forme étrange. Les couches d’angoisse s’accumulent à mesure qu’il s’approche de ce qui lui paraît être une sorte de momie. Jean comprend assez vite qu’il contient probablement un cadavre. Il ouvre lentement la toile de jute et découvre une housse en nylon enroulant quelque chose. Quand il aperçoit des cheveux et un pied hors du sac, sa peur devient réalité, et tombe à la renverse.- Nom de Dieu… répète-t-il tout bas. Il n’y a aucun doute à avoir sur ce qui a été laissé sur le tas de débris, un cadavre gît devant le pauvre homme. Son premier réflexe est de vouloir prendre la fuite, mais qui sait ? Peut-être que la gendarmerie finira par le retrouver, tout le monde le connaît ici, tout le monde sait ce qu’il fréquente l’endroit.

En remontant la petite pente jusqu’à son chien qui continue à aboyer, le clochard reste muet, choqué par ce qu’il vient de découvrir. Tremblant de tous ses membres, il essaye de reprendre ses esprits. Que faire ? Après quelques minutes de silence, il se dit que la meilleure des solutions est d’aller directement voir la gendarmerie avant que tout soupçon ne vienne l’accuser. Même si c’est un sans-abri, même s’il a connu des choses terribles au cours de sa vie, il ne saurait de quelle manière réagir si la justice l’accusait de meurtre. Choqué, son sac sur le dos, Jean quitte la Cavée pour se rendre à la gendarmerie. Sur le chemin, en pleine matinée, il croise des habitants qui ne font pas attention à lui et marche sans vraiment savoir comment les gendarmes vont le recevoir. Traversant de vastes espaces boisés, toujours accompagné de son chien, Jean parvient à la gendarmerie où il demande à être reçu immédiatement. Surpris par cette arrivée assez étrange, un des officiers l’écoute avec curiosité.- Un cadavre dites-vous ? Dans la décharge ? dit Vallier l’officier de gendarmerie.

- Oui m’sieur, répond le clochard encore sous le choc, je vous dis que c’est bien un cadavre que j’ai vu. Dans un sac. Dans un premier temps, le gendarme se demande si cet homme n’a pas encore trop bu, mais son devoir est tout de même d’aller vérifier. Avec deux autres collègues, il se rend sur les lieux. Le clochard, assis dans une autre voiture, va les amener à l’endroit où gît le malheureux.

Les trois gendarmes suivent Jean qui leur montre le chemin menant à la Cavée du Roi et aboutissent à ce contrebas où gît la housse contenant le corps.

Le plus gradé des gendarmes s’approche lentement et constate qu’il s’agit bien d’un cadavre dont le visage est terriblement tuméfié.- Bon, nous voici sur une scène de crime, admet Vallier. Bordel, comme si j’avais besoin de ça. Pierre, retourne à la gendarmerie et fais venir une ambulance ainsi que des renforts pour prendre les photos et chercher des indices.

- Et moi ? demande Jean, je fais quoi ?- Vous allez retourner à la gendarmerie, nous allons prendre votre déposition. Espérons que ce type soit simplement un vagabond. La gendarmerie entre dans la procédure, le parquet est prévenu et le corps de la victime est immédiatement conduit à la morgue pour une autopsie.

La découverte du corps ne provoque pas encore de grandes conséquences dans la vie judiciaire des Yvelines. Cela reste, pour l’instant, la découverte d’un simple corps qui n’est pas encore identifié. Mais déjà ce mort est en soi un événement. Ce coin de la région est peu porté sur les crimes et surtout sur les meurtres. Après avoir déposé auprès des forces de l’ordre, le brave sans-abri prend ses jambes à son cou dans le but certain de se faire oublier. Pour le vieil homme, le fait d’avoir alerté les gendarmes est suffisant pour prouver qu’il n’a rien à voir avec toute cette histoire. Le lendemain en fin d’après-midi, le gendarme Vallier, venu découvrir le corps sous les indications du clochard, organise une petite réunion pour faire le point. Dans un premier temps, il admet que le cadavre n’est toujours pas identifié.

- On doit recevoir le rapport d’autopsie dans une bonne heure, explique le gendarme. Mais nous savons que le corps est là depuis au moins le 27 septembre. Une voisine assure avoir vu la housse vers les 8 heures du matin. Nous n’avons aucune idée des raisons de sa mort. Un possible règlement de compte serait-il le plus probable ? Le capitaine n’oublie pas que les voyous continuent à travailler, même quand la France paraît plus calme après les événements de mai 68. Un heure après, une voiture de la gendarmerie arrive avec à son bord le médecin légiste portant un petit dossier sous le bras. Il se présente en face de Vallier et lui transmet son rapport, photographies à l’appui.

- Voici capitaine ce que je peux en dire, déclare le médecin, c’est un homme brun d’une grande taille et de forte corpulence, une trentaine d’années. La mort probable serait causée par de violents coups reçus à la base du crâne. Voici les lésions en question, on les voit bien sur cette photo.

- Il avait des documents sur lui ?- Rien. Voici ses empreintes digitales. Le capitaine examine quelques secondes le papier puis donne l’ordre de le transmettre immédiatement au parquet. Le gendarme a l’espoir que les empreintes diront quelque chose, en vérité, c’est son seul moyen de mettre un nom sur la victime. 

En parcourant le rapport, il songe que la piste du règlement de compte est la plus certaine. S’il s’agit d’un simple voyou, il gardera l’enquête et devra la mener à son terme. Si l’identité apporte le nom d’un homme plus important, alors les choses prendront une autre tournure et la SRPJ de Versailles - voire une section encore plus importante - prendra le relais.

Il s’allume une cigarette et sort dehors.

Quelle année ! Alors que tout le monde croyait que le général de Gaulle serait vaincu par une révolte, que des Français se voyaient déjà soumis à un état de type communiste, tout est rentré dans l’ordre et le capitaine Vallier se voyait finir l’année tranquillement, oubliant tout le ramdam de Paris. Mais non, il a fallu qu’un clochard découvre ce corps dans ce petit village calme et sans histoire. Il est rejoint par l’un de ses subordonnés.

- Mon capitaine, vous voulez un café ?- Pourquoi pas. Beno ?

- Oui capitaine ?

- Que pensez-vous de cette affaire ?- Vous voulez parler du corps trouvé dans la décharge ?- Vous misez sur la mafia ou sur un vagabond qui a fait la mauvaise rencontre ?

L’adjudant réfléchit un instant puis finit par dire ce qu’il en pense: “Je parie plutôt sur la mafia.”