La blessure des Pompidou (French Edition)

Alexandre Bensi · Chapitre 28 sur 40

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La blessure des Pompidou (French Edition)

Chapitre 28

 

Quel immense plaisir pour le couple de s’éloigner le plus possible de la capitale. Après tant d’événements, Georges et Claude avaient besoin de souffler loin, très loin de cette marmite. Les sessions parlementaires étaient suspendues jusqu’à l’année prochaine, plus rien ne retient le couple à Paris. L’heure de prendre du champ est enfin arrivée. Claude attendait ce moment avec joie. Juste avant de partir, elle tenait à offrir un petit cadeau à leur femme de ménage qui fut d’une efficacité rare depuis le début. Une belle écharpe blanche venant de Christian Dior.

- Mais madame, c’est trop pour moi, dit la jeune femme émue.- Vous avez toujours été fidèle et vous n’avez jamais accepté les rumeurs à mon égard, répond Claude. Prenez ce cadeau de Noël comme une marque sincère de remerciement.

- Mais… Je n’ai rien à vous offrir madame, proteste Élise.- Votre fidélité suffit, c’est rare de nos jours. Quelques heures plus tard, voilà le couple qui part fêter Noël et le Jour de l’An en direction de Cajarc, leur propriété dans le Lot. Il a tenu à conduire lui-même, les longs trajets ne lui ont fait jamais peur et il a donné congé à son garde du corps. Pendant la période de la trêve des confiseurs, tout le monde a le droit de se reposer. Claude se met à parler une fois que la voiture a enfin franchi le périphérique. Elle se sent mieux, plus en sécurité.- J’ai envoyé une carte de vœux à Yvonne, dit-elle.- Yvonne de Gaulle ? demande Georges.- Bien entendu, on ne connaît qu’une Yvonne dans notre entourage. Le choix d’envoyer une carte de vœux à Madame de Gaulle n’a rien d'anodin. L’épouse du Général s’est toujours montrée convenable avec Claude, il n’y a aucune raison de ne pas se montrer courtois.- Et toi ? intervient Claude.- J’en ai signé en tant que député, une vraie partie de plaisir. Pour le reste, j’ai fait des mots personnalisés.

La politique exige des décisions mesurées à certains moments. C’est cela savoir diriger, quand frapper fort, quand caresser. Ainsi, pour les hommes impliqués dans leurs déboires, selon Claude et Georges, ils n’auront droit qu’au strict minimum. Pourquoi perdre son temps avec des gens qui vous veulent du mal ?

L’arrivée à Cajarc s’effectue très tard dans la nuit. A mesure que la voiture entre dans la propriété, certains bruits d’animaux se font entendre. Des sons qui apaisent les Pompidou à plus d’un titre. Au milieu de la nuit percée par les deux phares, un autre monde plus simple va devenir leur quotidien pendant plusieurs jours. En leur absence, des employés sont chargés de veiller sur les animaux, notamment les chevaux. Et quand ils reviennent dans leur havre de paix, ils ont l’impression de ne pas avoir quitté ce lieu. Alain viendra les voir pour Noël, puis ils passeront le Jour de l’an tous les deux. Contrairement à de Gaulle, Georges ne répugne pas d’avoir le téléphone à proximité. On ne sait jamais. Le calme de la campagne remplit la pièce principale. Pour calmer le froid bien présent, Georges décide d’allumer un feu de cheminée pendant que Claude va préparer une soupe avec ce qui reste dans la cuisine. Elle fera les courses demain.

Après être allé chercher du bois, Georges prépare le feu et s’y réchauffe les mains.

- Certains diront que nous avons fui la capitale, admet Pompidou.- On n’a rien fui du tout, assure son épouse.- Paris est une marmite remplie de vipères, reprend Georges. Le Cantal, il n’y a rien de plus vrai que la terre du Cantal. Elle ne ment pas, elle.

Claude rejoint son mari tenant un plateau avec de quoi faire du café chaud. Elle prend place à côté de son mari dont le regard ne quitte pas le feu de cheminée.

- A quoi va ressembler l’année 1969 ? La fin de nos ennuis ? s’interroge Claude.

- Aucune idée, dans ce domaine, les Hommes ont beaucoup

d’imagination, tu sais. J’espère juste que de Gaulle a bien compris mes propos et qu’il fera tout pour calmer les choses, voire virer tous ceux qui ont manqué à leur devoir.

- Tu crois vraiment qu’il le fera ?- Je crois surtout une chose: il est fatigué, il est à genoux et il ne rêve que d’une chose: revoir Colombey pour y finir ses jours sans avoir un chef de cabinet sur le dos.

Le lendemain matin, Claude va voir les chevaux avant d’aller chercher quelques courses pour le repas du midi. Le soleil se lève sur ce paysage qui lui rappelle à quel point il n’y a rien de plus beau que ce que la nature offre. Un bref soupire s’empare d’elle lorsqu’elle constate que la lumière du bureau est allumée; son mari doit avancer sur quelques dossiers en pleine vacances, chose qu’il essaye de faire le moins possible. Cependant, l’affaire Markovic a commis quelque chose de plus profond que les événements de Mai, une envie de comprendre, un besoin fou de savoir ce qu’il s’est passé. Il a beau s’en défendre, Georges ne parvient pas à décrocher. Hier soir encore, il était au téléphone avec Chirac. Elle sait parfaitement de quoi il était question.

Et elle, alors ? N’est-elle pas la principale cible de ces attaques déshonorantes ? Sa capacité à garder pour elle ses états-d’âmes afin de ne pas enfoncer encore plus son mari est grande. Elle s’en étonne elle-même, mais l’émotion est bien présente. Ainsi, dans sa propre voiture, conduisant au milieu des champs, elle s’arrête quelques instants. Les larmes lui viennent aux yeux et un sanglot s’ensuit. L’horrible année est quasiment derrière elle, mais de grandes épreuves risquent de se profiler à l’horizon, plus violentes encore. Son sixième sens le proclame haut et fort, et ses larmes prouvent à quel point son corps crie son angoisse. Combien de temps pourra-t-elle tenir ainsi sans que son mari ne s’en rende compte ? Quand elle rentrera, elle prendra le téléphone et se confiera à la seule personne possible: sa sœur Jacqueline restée à Paris pour les fêtes. En allant rapidement faire un tour chez l’épicier de Cajarc, Claude n’a pas l’impression d’être espionnée. Plus de voiture qui la suit, plus de personne qui la regarde de travers. Les habitants de cette modeste ville ont pris leurs marques avec les Pompidou et les ont acceptés. Il faut dire que Georges est quasiment un enfant du pays, en ce sens, il est doublement respecté. Les malheurs de Paris, les mauvaises rumeurs, les journalistes en mal de sensation et les policiers dépassés par les événements, tout ceci n'existe pas en ce lieu paisible. C’est tout ce que Claude veut. Elle appréhende déjà leur retour à Paris. Cajarc pourrait être leur maison de repos total quand Georges aura quitté le pouvoir. Car oui, bien qu’ils n’en aient pas encore parlé, Claude est persuadée que son mari n’a pas renoncé à ses visées présidentielles. Il attend simplement le bon moment pour sortir du bois et prouver que les viles attaques ne les ont pas touchées.- Comment se porte votre mari ? demande l’épicier. Claude sursaute, perdue dans ses pensées.

- Je vous demande pardon ? dit-elle.- Votre mari… Georges… Il va bien ? répète l’épicier tout en préparant le sac de course.

- Oui, il savoure ces moments loin de Matignon, explique Claude. Les grandes responsabilités sont toujours pesantes pour n’importe qui.

- Qu’il prenne un bon repos pendant les fêtes de fin d’année, on croit tous en lui, assure l’épicier.

- Merci.

De retour à la propriété de Cajarc, Claude sourit comme elle n’a pas souri depuis des mois. Tout simplement parce que les mots de l’épicier lui ont réchauffé le cœur. Il n’y avait pas d’arrière-pensées, pas de sous-entendus graveleux, cela lui a fait un bien fou. Le jour de Noël, le couple l’a passé en compagnie d’Alain et de son épouse. C’est un moment de joie intense pour la famille qui fête cela autour d’une bonne table comme sait le faire Claude. Georges est, lui aussi, de bonne humeur. Heureux de retrouver un peu de cet amour familial dont il a tant besoin. Il ouvre une bouteille de vin de sa cave devant la petite famille et porte un toast.

- Ce soir, en ce jour de fête, dit Georges, je voudrais porter un verre à ce que Claude et moi appelons… Un vrai moment de bonheur. Le repas se déroule tranquillement, dans la plus stricte intimité. Aucun sujet politique n’est abordé entre les quatre convives. Georges pose des tas de questions au sujet des cours de médecine que donne Alain. Il a toujours eu un intérêt particulier pour le destin que s’est choisi son fils. Lui n’a pas été contaminé par le démon de la politique.

Un heureux choix qu’approuve Claude également. Quand elle se retrouve dans la cuisine, occupée à préparer la bûche, elle est rejointe par son fils.

- Comment vas-tu ? demande-t-il à sa mère.- Je vais bien. Nous allons tous bien.- Tu es certaine ? s’inquiète Alain. C’est difficile de croire que tu vas bien avec ce qu’ils ont essayé de vous faire, à toi et à papa. L’inquiétude d’Alain est pleinement justifiée. Subir de telles attaques, pour n’importe qui, est une dure épreuve.- Ton père a réglé cela, affirme Claude. Je pense que nous n’aurons plus à en souffrir. Même si…

- Même si quoi ? Il t’a dit ? Il veut se présenter ?- Pas encore, admet sa mère. Mais si je puis te donner un conseil, évitons d’en parler ce soir. Ce soir, c’est Noël. Alain obéit au conseil de sa mère et tout est fait pour que le reste du repas se déroule sans la moindre allusion à l’affaire Markovic. La télévision est éteinte et un vinyle tourne toute la soirée. Vêtu de son gros pull à colle roulé, Georges va se fumer un cigare en attendant que minuit arrive. Il est rejoint par son fils qui s’installe à côté de lui.

- Tu devrais calmer ta consommation de tabac, papa, conseille-t-il à son père.

- Je ne peux pas, affirme Georges, cela m’apaise. Tu veux boire un petit digestif ? Allez, on va se boire un verre de vin avec maman. Je sais que ta femme n’est guère friande de ça.

- Papa ?

- Oui, fiston ?

- Garde confiance. 

Deux mots, deux mots suffisent à redonner un peu de sourire à Georges. Il tapote légèrement sur l’un des genoux de son fils.- Nous sommes une famille unie, dit Georges. Joyeux Noël, mon fils.

- Joyeux Noël, papa.

La semaine de paix qu’ils savourent est celle qu’ils réclamaient depuis des semaines. Tous les matins, néanmoins, Georges ne perd Paris de sa vision. Bien que son dernier entretien avec le Général l’ait quelque peu rassuré, il y a un arrière-goût de méfiance que son expérience politique assume de A à Z. Ainsi, il se lève tôt le matin, se prépare lui-même son café et se rend à son bureau où quelques appels l’attendent. Dans son lourd manteau de laine, sa cigarette à la bouche, il lit quelques rapports que sa secrétaire lui a fait parvenir. Soudain, un appel vient interrompre ses réflexions. A l’autre bout du fil, c’est Marie-France Garaud, restée à Paris.- Comment allez-vous Marie-France ?- Bien, monsieur. J’espère que vous allez bien et que vous profitez du Cantal. Je viens vous dire que j’ai quelques nouvelles du ministère de la Justice.

- Capitant a cédé sa place sans demander son reste, j’imagine, dit Georges. Je lui ai envoyé une carte de vœux, son cancer n’est pas une raison pour le salir. Je n’ai jamais souri à la maladie des autres, ce n’est pas aujourd’hui que cela va commencer.

- Jeanneney m’a l’air plus coopératif, en tout cas, assure Marie-France. Votre dernier entretien avec le Général a l’air de porter ses fruits. Mais mon contact au ministère m’assure… que certaines rumeurs sont encore là.

- Normal, elles resteront là. Mais je suis tranquille sur ce point, les photos sont fausses et les accusations sont sans fondement. Voyons comment les choses vont prendre forme en janvier. D’ailleurs, en parlant de cela, j’ai l’intention, avec Claude, de prendre un peu de champ durant cette période. J’ai l’idée d’un voyage… peut-être en Italie. Faites-le savoir. J’appellerai Édouard pour qu’il me prépare les billets et les quelques visites que j’ai en tête.

Marie-France ne saisit pas le souhait de son patron de faire savoir que l’ancien Premier ministre s’apprête à faire un long voyage en dehors de la France. Veut-il tester l’opinion publique ? Ou bien voir ce que ses ennemis en diront ? Pourquoi pas les deux ? Se refusant d’en demander davantage, la jeune femme accepte la mission et raccroche.

Satisfait de sa décision, Georges va à la fenêtre de son bureau, il observe sa femme en train de pratiquer de l’équitation. Il aime voir son épouse se détendre de cette façon, loin du parisianisme. Quelle étrange femme, elle qui aime tellement les soirées mondaines, les visites de musées, les plaisirs de la conversation culturelle, tout ceci sont mis de côté à cause des rumeurs.

- Elle a plus de courage que moi, murmure-t-il. Pour oublier un peu les sombres heures de la capitale, il prend une poignée de lettres venues de sa permanence de député. Des vœux de bonne année venant de ses administrés. Eux, au moins, ne l’embêtent pas avec ces histoires de Markovic. Il a reçu également des lettres venant de quelques personnalités dont Lazareff. Il va lui répondre, mais que tout ce monde devine qu’il n’oubliera pas ce qu’il s’est passé. Georges, son stylo à la main, repense à ce propos dit à son fils quand il a appris l’affaire: “Je serais capable de tuer.” Ce n’était pas des mots jetés en l’air, sa haine est vive, puissante et ne demande qu’à s’exprimer.

Claude, quant à elle, préfère chevaucher, s’exercer, montrer qu’elle est encore bien vivante. La matinée est fraîche, le froid de l’hiver lui pique le visage, mais le mouvement de l’animal, le fait de galoper et le bruit des sabots frappant le sol poussiéreux sont l’essentiel à ses yeux. Rien que le plaisir de pouvoir accompagner un animal dompter la rassure. Son mari n’a pas cette chance, les politiques sont à l’image du peuple, difficile à dompter. Surtout en France. Après avoir chevauché deux bonnes heures, elle ramène le cheval à l’écurie en attendant de voir le vétérinaire qui passera en début d’après-midi. Des problèmes lointains pour certains, mais pour Claude, plus que prioritaires.

Les journées, ainsi, défilent tranquillement. Georges a même la tentation de vouloir rester ici pour toujours. Enfermé dans ce paysage qui berce sa nostalgie et caresse sa meilleure humeur. Cependant, l’appel de la politique est plus fort que tout et il a un destin à assumer. Ce destin, il le sait, est à sa portée, il n’aura jamais plus l’occasion d’y parvenir. Il doit simplement attendre le bon moment. Ses ennemis ont cru le déstabiliser en collant l’affaire Markovic sur le dos de sa femme, ils vont voir qu’il est encore dans la course.

Il n’a pas encore officialisé sa décision, pour l’instant, son intention est focalisée sur son épouse. Claude a l’air d’avoir repris quelques couleurs loin de la capitale. La compagnie de ses chevaux, le moins d’appels possibles vers la capitale sont devenus sa source de redressement. Cajarc, il en est certain, sera leur maison principale quand tout sera terminé. Ils vivront une deuxième partie de leur vie, plus sereine, un vrai repos bien mérité.

Le soir du 31 décembre 1968, le couple Pompidou a décidé de fêter la nouvelle année en toute intimité. Pas d’invités, juste tous les deux. C’est une volonté commune, une idée pleinement assumée. La solitude du couple a aussi des bienfaits, le couple de Gaulle l’a parfaitement saisi par exemple.

Georges tient à regarder le discours du Général. Il a reçu un appel le matin de la part de Chirac qui lui a donné les quelques grandes lignes des futures paroles élyséennes. Mais l’ancien Premier ministre tient à les entendre, il n’a pas encore donné la raison à son épouse, cependant, deviner quelles intentions se cachent derrière est aisé. La télévision est allumée, installée près de la cheminée, le couple savoure quelques entremets et une bonne bouteille de vin blanc en attendant l’intervention du Général.

- J’ai un étrange pressentiment Claude, finit-il par dire.- Lequel ?

- Je crois que ce seront les derniers vœux du Général.- Personne ne le connaît mieux que toi, répond sa femme. Même Foccart.

Foccart… Le nom du patron du SAC… Serait-il derrière tout ceci ? Il y a songé. Après tout, quand un coup fourré du SDECE se profile à l’horizon, Foccart n’est jamais loin. Il n’a jamais apprécié cet homme de l’ombre, le lien principal entre la France et l’Afrique, l’homme des secrets. Mais il doit faire avec, car ce bougre de petit bonhomme détient les rennes des services secrets. Depuis l’affaire Ben Barka, il a appris à se méfier de ces hommes, et surtout de Foccart. Il est 20 heures et le général de Gaulle va prendre la parole. “ F rançaises, Français ! Mes meilleurs vœux de nouvelle année, je vous les offre de tout mon cœur. Un cœur, que depuis longtemps, permettez-moi de le dire, n'épargne pas les soucis, au sujet du sort de la France. Mais qui, je vous l'affirme, est aujourd'hui rempli d'espoir. Certes, au printemps dernier, notre pays qui, depuis dix ans, gravit la pente du renouveau s'est trouvé, dans son ascension, tout à coup, saisi de vertige. On a même pu croire un moment qu'il s'abandonnait à la très morbide idée de l'abîme, et qu'il allait rouler jusqu'au plus bas.

Par la suite, le grave déséquilibre de notre économie, résultat inéluctable d'une paralysie de près de deux mois, des charges énormes subitement consenties pour la faire cesser, et des crédits massivement prodigués pour la reprise, nous a conduit, soudain, et à chaud, à une crise monétaire, qui mettait en cause la valeur de notre franc, et par là même, celle de nos avoirs et de nos rémunérations, risquait de nous faire passer sous la dépendance de prêteurs étrangers et suscitait la joie odieuse des spéculateurs de la finance, de la politique et de la presse qui jouaient notre déconfiture. Mais au bout du compte, que nous est-il arrivé ? Ceci d'abord, qu'après son passage à vide, la Nation française s'est ressaisie.

Le 30 mai, elle a, d'un seul coup, montré, massivement, qu'elle répondait à l'appel du Chef de l'État. Après quoi, par les élections, elle a prouvé d'une manière éclatante sa volonté de voir assurer l'ordre, maintenir les institutions et poursuivre la marche vers le progrès. Ceci encore nous est arrivé qu'au total et dans l'ensemble, le bon sens reprend ses droits à l'intérieur de nos facultés. Il nous est arrivé ceci enfin, que notre activité productrice, vigoureusement relancée, dépasse le taux le plus élevé qu'elle ait encore jamais atteint. Que notre monnaie, ayant traversé l'ouragan sans perdre sa parité, se tient ferme sur sa position. Et que tous ceux qui ont misé sur le recul de la France en sont pour leur honte et pour leurs frais. Portons donc en terre les diables qui nous ont tourmentés pendant l'année qui se termine. Laissons à leurs complices et à leurs partisans la tristesse et la déception. Car le fait que nous ayons, une fois de plus, heureusement surmonté les épreuves nous donne les meilleures raisons d'être confiant en nous-mêmes. Cependant il est bien vrai que nous ne réparons pas dans la pagaille et dans la facilité les mauvais coups qui viennent d'être portés à notre pays. Pour l'éducation nationale, le retour à l'anarchie ne doit pas être toléré, sous peine que soit inapplicable, tout ce qui a été fait pour elle depuis dix ans. Et tout ce qui est en voie de l'être grâce à la loi d'orientation. L'intérêt public exige qu'indépendamment des mesures qui, là comme ailleurs, incombent des services d'ordre, ils reviennent à ceux qui sont dans nos universités, nos lycées, nos écoles, sont en fonction, c'est-à-dire : en charge et en responsabilité d'y exercer leur autorité. Et aux enseignants, aux étudiants, aux familles de les y aider activement. Pour l'économie, qu'il s'agisse des prix et des salaires ou bien des dépenses publiques ou bien des changes et du crédit, les limitations, les contrôles voulus, sont absolument nécessaires jusqu'au retour complet à l'équilibre. Ceci pour que nous puissions sauvegarder la balance de nos paiements, consolider dans la réalité, les accroissements de rémunération qui ont été apparemment fixés dans les chiffres. Faire en sorte que nous vendions au - dehors au moins autant que nous y achetions. Bref, empêcher que la supercherie de l'inflation ne nous fasse glisser au gouffre de la ruine et de la misère, comme jadis le chant des sirènes faisait tomber les marins dans la mer. Alors, nous étant remis d'aplomb, nous franchirons certainement dans l'expansion et dans la règle, une étape nouvelle de développement et de prospérité.

Encore faut-il que nous surmontions le malaise moral qui chez nous plus que partout, à cause de notre individualisme, est inhérent à la civilisation mécanique et matérialiste moderne. Faute de quoi les fanatiques de la destruction, les doctrinaires de la négation, et les spécialistes de la démagogie auraient encore une fois beau jeu, de susciter l'amertume pour provoquer l'agitation. Sans que d'ailleurs leur stérilité qu'ils appellent insolemment et dérisoirement la révolution puissent tendre à rien d'autre qu'à tout dissoudre dans le néant ou bien à tout pousser sous les broyeuses totalitaires. Or à l'origine de ce trouble, il y a le sentiment attristant, irritant qu'éprouvent les hommes d'à présent, d'être saisis et entraînés par un engrenage économique et social sur lequel ils n'ont pas de prise et qui fait d'eux des instruments à ce mal du siècle, qui est le mal des âmes. Nous pouvons pour notre part, contribuer à remédier en organisant la participation de tous à la marche de l'activité à laquelle ils contribuent. De telle façon que chacun soit dignement associé à ce qui se passe à son propre sujet, et qu'il assume des devoirs en même temps qu'il fait valoir des droits.

C'est cela que nous sommes en train de faire dans notre université. C'est cela que nous allons développer après l'avoir commencé à l'intérieur de nos entreprises. C'est cela que nous réaliserons en associant les collectivités territoriales de notre pays et les catégories économiques et sociales. Soit au plan de la région, aux mesures qui touchent la vie locale, soit au plan de la Nation, à la préparation des lois. Voilà la réforme de la condition des hommes, autrement dit : de leurs rapports, qui doit marquer l'an de grâce 1969, et nous faire à la fois plus forts et plus fraternels. D'autant mieux que si nous, français, ne sommes pas actuellement une nation physiquement gigantesque. Si par exemple, il nous faut laisser à d'autres, l'admirable mérite de réussir le tour de la lune, nous n'en avons pas moins à jouer dans le monde, à l'avantage de tous les peuples, un rôle qui soit bien à nous. Cela implique que sans nuire aucunement à nos amitiés traditionnelles, nous restions solides et indépendants. C'est parce que nous le sommes redevenus, depuis dix ans, après une longue période où le malheur alternait avec l'inconsistance que nous nous trouvons en mesure d'agir. Pour aider efficacement à la solution des problèmes aigus de l'univers, lesquels, chacun peut les énumérer. Il s'agit de la détente et de la coopération à pratiquer au lieu de la guerre froide avec le reste de l'Europe qui d'ailleurs de ce fait, est en évolution. Soit aussi de l'affreux conflit vietnamien auquel peu t mettre un terme des négociations à Paris. Soit de l'issue internationale au drame du Moyen-Orient. Issue qui est déjà tracée, mais qui doit être absolument mise en œuvre, ce dont les grandes puissances ont les moyens, par l'évacuation des territoires conquis par la force. La garantie accordée à chaque camp quant à une juste frontière et quant à sa sécurité. Par la libre navigation attribuée partout et à tous et par un sort acceptable assuré aux réfugiés.

Il s'agit aussi de l'entrée de l'énorme Chine dans le concert des grandes puissances et dans celui des Nations Unies parce que, elle a sa place à y tenir et que l'isolement ne vaut rien. Soit encore de la libre conduite de sa propre vie nationale par le peuple français du Canada. Soit du droit de disposer de lui-même à reconnaître au vaillant Biafra. Soit de l'aide qui doit être apportée par les nations bien pourvues, au progrès de celles qui ne le sont pas. Soit de l'établissement d'un système monétaire mondial qui soit fondé non pas sur le privilège d'une monnaie, mais sur deux critères impartiaux. D'une part, la valeur de l'or, d'autre part, une organisation du crédit, exclusive de la spéculation.

Ces positions qui sont les nôtres, qui ont été naguère âprement contestées, mais que les événements justifient à l'évidence, nous avons à les soutenir pour l'équilibre et pour la paix du monde. Car cette action-là, elle est de notre intérêt vital et elle répond parfaitement bien à la nature et à la figure millénaire de la patrie. Françaises, Français, au début de l'année, pour la réussite de la France, je nous souhaite à tous, en son nom, la foi et l'espérance nationale. Vive la République, vive la France !”

Georges reste silencieux après l’intervention. Il s’allume une cigarette et continue à se murer dans le silence le plus complet.- Eh bien ? demande Claude, qu’en penses-tu ?- Je crois, finit-il par dire, que mes intuitions sont justes. Le Général ne passera pas l’année 69.

- Il va démissionner ?

- Non sans avoir fait un coup d’éclat, et ce coup c’est le référendum. Le moment d’agir est venu.

- Comment cela ? Tu vas te déclarer ?- Il faut prendre les devants mais tout en restant courtois. De toute façon, il y a des gens autour de de Gaulle qui ne veulent pas de moi, je crois qu’on l’a bien compris tous les deux. Alors que je me déclare aujourd’hui ou demain.

La détermination de Georges est sans égale. L’année 1968 a prouvé que le Lion n’est ni mort, ni endormi. Il a prouvé aux yeux de la population que ses capacités à gouverner sont bien là. Georges est le vainqueur de mai 68, tout le monde en a bien conscience, de l’opposition au sommet de l'État.

- Que penses-tu d’un petit voyage en janvier ? propose Georges.- Pourquoi pas ? Voir de nouvelles têtes me fera du bien. Quelle destination as-tu en tête ?

- L’Italie.

Georges se lève et va chercher un morceau de papier où il a griffonné un texte dessus.

- Qu’est-ce que ceci ? demande Claude.- Un projet de vœux pour le Général. J’aimerais ton opinion.- « Comment fut-il possible que des hommes qui ont été ministres à mes côtés, qui connaissaient mon ménage depuis des années et des années, aient pu réagir aussi faiblement, aussi honteusement, j'ose le dire, en présence des calomnies scandaleuses, invraisemblables, exprimées dans les conditions les plus anormales par des indicateurs de police de bas étage et évidemment inspirés ? » Tu vas lui envoyer ça ?

- Et pourquoi pas ? Il s’agit de notre honneur, non ? Claude est particulièrement touchée par la manière dont son mari prend toute cette affaire au sérieux.

- Je t’aime, Georges.

- Je t’aime, Claude.