La blessure des Pompidou (French Edition)

Alexandre Bensi · Chapitre 31 sur 40

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La blessure des Pompidou (French Edition)

Chapitre 31

 

L’ambiance de l’Assemblée est électrique. L’année 1969 commence dans un bain de rumeurs encore plus intenses qu’il y a quelques mois. Les murs de ces lieux sacrés de la République, couverts de symboles démocratiques, des statues représentant des hautes figures de l’Histoire de France entendent des bruits, des chuchotements que s’échangent les représentants de la Nation. Un homme n’a pas l’impression de prendre vraiment cela en compte. C’est Georges. L’ancien Premier ministre a la tête ailleurs. Son père vient de faire un malaise cardiaque, il sait qu’il est en train de s’éteindre. Comme beaucoup de fils, Georges a un profond attachement à son père Léon. Sa maladie, sa fin de vie, l’interroge sur sa propre vie et le destin qu’il est en train de se forger.

Il serre des mains, même parmi les députés de l’opposition. Certains lui tapent dans le dos, d’autres montrent un peu de distance. Avant d’entrer en séance, Georges va fumer une cigarette dans la salle des Pas perdus quand un homme vient à sa rencontre. Légèrement plus petit que lui, plus jeune mais le regard tout aussi ambitieux que le sien. François Mitterrand, le député de la Nièvre venu discrètement le voir.

- Que me vaut l’honneur de votre visite François ? demande

Georges.

- Je viens brièvement ici pour vous mettre en garde.- Moi ? Et pourquoi ?

Mitterrand a toujours été un adversaire acharné du Général. Le point culminant ne fut pas en 1965 quand le meneur socialiste a mis de Gaulle en ballotage lors des élections présidentielles mais quand au printemps 68, Mitterrand tenta de prendre l'Élysée par la force parlementaire, estimant que la fuite du Général était un abandon du pouvoir. Et maintenant, celui qui voue de Gaulle aux enfers vient le voir pour l’avertir. Cette année 1969 démarre d’une façon vraiment curieuse.

- Vos propos sur votre candidature ont provoqué un choc sans précédent, mais j’admire la tactique, explique François. Ceci dit, ceux qui veulent vous calomnier avec Markovic ont vraiment pris peur.

- Je m’en doutais, figurez-vous. Est-ce pour cela que vous voulez me parler ?

- Non. Dumas est l’avocat du frère de Markovic. Il est en France.- Roland ? Que vient-il faire là-dedans ?- Je sais, je sais. Je lui ai dit que… c’était une belle erreur.- Une erreur, c’est plus que ça. Votre poulain n’a écouté que son amour des photographes. C’est un trait de caractère qui peut commettre des dérapages mon cher François. Nous le savons tous les deux.

- Oui, j’en ai bien conscience, admet Mitterrand. Pour une fois, Georges estime que l’ancien rival du Général à la présidentielle est sincère. Après tout, lui aussi a vécu une terrible épreuve avec l’affaire de l’Observatoire.

- Que vient faire le frère Markovic ici ? interroge Georges.- Il est venu dire que vous avez dîné avec lui, votre femme était présente.

- C’est complètement ridicule, proteste Georges.- Faites attention Georges, avertie Mitterrand, faites très attention. Vous avez déclenché une guerre en vous annonçant comme possible candidat.

- Ce sont eux qui ont déclenché les hostilités en accusant ma femme. Merci pour ces propos, François, en tout cas. Je saurai m’en souvenir. En arrivant au sein de l’hémicycle, les députés réunis vont évoquer diverses questions au gouvernement. Couve est présent. Georges le fixe, se demandant quel rôle précis son successeur joue dans ce complot. Chirac est là également, il viendra le voir après la séance. C’est un ami fidèle.

- Monsieur ?

Édouard vient d’arriver, il a croisé bon nombre de députés qui veulent savoir si Georges compte toujours soutenir le référendum.- Pourquoi cette question ? J’ai donné ma parole au Général. Ma parole vaut mieux que certaines dans cette majorité. Avez-vous amené ce que je vous ai demandé ?

- Oui, tenez. Acheter ce matin. Édouard sort un petit carnet de cuir noir que Georges range immédiatement dans sa veste.

- Autre chose avant que la séance ne commence ? demande

Pompidou.

- Oui, l'Élysée va envoyer un télex à toutes les rédactions, affirmant que le Général compte bien aller jusqu’au bout de son mandat.- Merci Édouard, voyons-nous après la séance. Oh, appelez ma femme, voyez si elle a des nouvelles de mon père.- Bien, monsieur.

Au moment où la séance débute, sous la présidence de Chaban-Delmas, Georges ouvre son carnet tout neuf, se saisit de son stylo et commence à rédiger quelque chose. Peu de députés se demandent ce que peut bien écrire Pompidou alors qu’il est au centre de l’actualité. Dans quelques heures, il devra affronter les autres parlementaires de son groupe, c’est là qu’il verra avec certitude ceux qui le suivront dans la future campagne présidentielle et ceux qui l’abandonneront. Ce sera une décision difficile à prendre, à assumer sous tous les angles. Pourquoi ? Parce qu’une campagne électorale signifie que le référendum a échoué et que le Général a posé sa démission. Un avenir plus que probable, selon Georges.

Chirac a des intuitions similaires. Il retrouve son mentor dans un couloir de l’Assemblée après la séance. Le jeune et ambitieux secrétaire d'État exprime les mêmes analyses.

- Il se peut que le Général ne vous reçoive plus, estime Chirac.- C’est ce que veulent mes ennemis. Je ne crois pas à cette théorie. Je crois que le Général a besoin de moi, ne serait-ce que pour mettre ma popularité au service de son référendum… et puis cette affaire Markovic le dépasse. Encore un coup de pouce et il prendra la bonne décision. Il faut savoir attendre et tous ces salauds s’en mordront les doigts.

- Vous avez des noms ?

- J’ai de sérieux soupçons. Chirac a rarement vu son patron avec autant de colère dans sa voix. Il ne pardonne pas, il n’oublie pas.

- Marie-France continue de me fournir les éléments nécessaires venant de la Chancellerie. Je la vois ce soir. Je vous tiendrai au courant. Pour l’instant, confirmez que je soutiens le référendum du Général. C’est tout.

Les deux hommes se serrent la main, promettant de se revoir le plus rapidement possible. Avant de se quitter, Chirac ne manque pas de souhaiter un bon rétablissement au père de son mentor.- Merci, se contente de répondre Georges. Jacques Chirac est un homme toujours pressé. Voulant aller vite, poursuivant le temps comme on poursuit un but dans la vie. Georges aime le surnommer le bulldozer et il n’a pas volé ce qualificatif. Le grand personnage, les cheveux gominés, entre dans sa voiture et ordonne à son chauffeur de prendre la direction du Secrétariat d'État à l’Emploi. Modeste poste, certes, mais hautement stratégique dans la galaxie Pompidou.

D’abord silencieux, Chirac demande à son chauffeur de mettre la radio afin de couper un peu l’ambiance monotone du véhicule.- … Oui, l’arrestation de Marcantoni est une vraie avancée dans l’affaire Markovic. Personne ne peut nier l’importance de l’événement. Jugez donc, 2 000 policiers mobilisés pour faire des barrages sur les routes et la surveillance des ports. Et plus de 150 CRS attendaient Marcantoni quand il s’est présenté devant le juge…- Ce juge est un crétin, estime Chirac. Un vrai con.

Le jugement de Chirac est quasiment le même que celui de Georges. Dans le couloir de l’Assemblée, après une dure séance aussi pénible qu’éprouvante, Georges veut un peu de calme et va se réfugier dans la bibliothèque. Lui, le littéraire, l’ancien professeur, se sent tellement mieux au milieu de ces ouvrages. Après avoir savouré l’ambiance studieuse qui lui rappelle tant de souvenirs, il sort du lieu, une cigarette au bec. Il est sur le point de rejoindre son garde du corps quand un journaliste l’interpelle.

- Monsieur Pompidou ?

- Que me voulez-vous ? Vous travaillez pour quel journal ?- Combat.

- Vaste programme, répond Georges ironiquement.- Monsieur Pompidou, avez-vous quelques secondes à m’accorder ? Que pensez-vous des accusations d’Alexander Markovic qui affirme vous avoir vu chez les Delon en compagnie de la victime et de votre épouse ? C’est ce qu’il a déposé face au juge Patard. C’est clairement une accusation. Que répondez-vous à cela ?

- Vous ne manquez pas de culot, vous, constate Georges, agacé. Une sombre colère s’empare de Georges, il est sur le point de jeter sa cigarette et à l’écraser avant d’engueuler le journaliste. Mais il se calme, estimant que le sang-froid est la meilleure des protections quand il est en conversation avec un journaliste aux arrière-pensées malveillantes.

- Monsieur de Combat, commence-t-il, vous pourrez dire ceci à vos lecteurs: Georges Pompidou n’a rencontré les Delon qu’à deux reprises. Une fois chez les Lazareff et une autre fois lors de la première de “Paris brûle-t-il ?”. Ce sera ma seule réponse. Me suis-je bien fait comprendre ? Je ne répondrai plus à vos questions, si vous avez des interrogations à mon égard, appelez mon service de presse.- Bien, monsieur.

- A la bonne heure, je vous souhaite une bonne soirée. Quand il rentre le soir dans son appartement, il voit Claude fatiguée qui feuillette quelques livres.

- Comment vas-tu ? Tu as mauvaise mine, constate Georges.- Je dors mal, explique Claude en montrant un exemplaire du Paris Libéré évoquant l’arrestation de Marcantoni. Cela recommence ?- Cela s’arrêtera, affirme Georges. Marie-France doit venir me voir ce soir, elle a des informations à me transmettre.- Soit.

- Si tu veux… je ferai suspendre nos abonnements de journaux. Pourquoi lire de telles choses, cela te fait du mal.- C’est une bonne idée. Et ton père ?- Édouard m’a donné des nouvelles, il va falloir que je vienne le voir. Je crois que c’est la fin. Il n’aura pas l’honneur de voir son fils devenir Président.

Quelques minutes plus tard, Marie-France se présente au domicile des Pompidou, un lourd dossier sous le bras. Le visage marquée par la fatigue, la jeune femme demande une grosse tasse de thé bien chaude avant de faire son compte rendu à Georges. Claude, de son côté, refuse d’assister à la réunion, préférant noyer ses pensées dans un bon livre.

Réuni e dans le bureau de Pompidou, la jeune conseillère attend que Georges termine la lecture d’un rapport qu’il tient fermement entre ses deux mains.

- On peut dire beaucoup de choses concernant Delon, remarque Georges, mais au moins, il a le sens de l’honneur sur cette affaire. Vous savez que des journalistes commencent à me poser des questions sur les déclarations de cet Alexander Markovic ? Des vautours, ce sont tous des vautours. 

- Attendez monsieur, voici ce que Marcantoni a dit lors de son premier interrogatoire.

Marie-France tend un autre papier que Georges lit rapidement.- Ce juge est fou, je ne vois que ça, constate l’ancien Premier ministre. Moi, parler avec les Markovic en anglais ? Je sais à peine dire comment je m’appelle en anglais ! Et là ! Dans cet autre rapport, Alexander qui décrit ma femme comme étant brune ? Mais c’est se foutre du monde ! Comment peut-on avaler ça ?- Patard est aveuglé par sa propre ambition, pense Marie-France. Votre nom le rend fou.

- Ils n’ont pas besoin de le pousser plus vers la folie, mes chers ennemis, cet abruti le fait tout seul. 

La colère laisse place à un mouvement de lassitude qui n’échappe pas à Marie-France.

- C’est un vaste complot, oui, mais un complot nourrit par de gros imbéciles sans nom, lâche-t-il. En tout cas, ils n’auront pas perdu de temps à contre-attaquer après ma sortie en Italie. Le SDECE est têtu. C’est la première fois que Georges évoque clairement ses soupçons en face de l’un de ses conseillers. Voilà une preuve non négligeable de l’extrême confiance qu’il place entre lui et cette jeune femme si dévouée depuis le début de l’affaire.

- Comment est l’ambiance à la Chancellerie ? demande-t-il à Marie-France.

- Glaciale, répond la conseillère. Jeanneney fait son possible pour

nous aider. Mais chacun a l’impression que l’affaire entache la politique… surtout celle du Général. Ce qui est plus ennuyeux.- Et les photos ? Elles circulent toujours ?- Toujours.

- Tant que personne n'ose les publier… admet Georges. Décidément, ses ennemis veulent aller jusqu’au bout. Mais il a des atouts, son énergie, un groupe de fidèles et des députés qui jugent cette affaire aussi absurde que malveillante pour la suite. Marie-France précise que Marcantoni accuse le juge de l’impliquer dans une vaste affaire d'État.

- Oui, je l’ai lu, confirme Georges. Mais je ne pleure pas sur le sort de ce gangster. S’il a tué ce Markovic, qu’il paye. La seule chose qui m’importe, c’est de ne plus voir le nom de ma femme dans le dossier.- Monsieur, rien ne tient depuis le début, la justice finira par le voir.- La justice oui, mais il y a une autre justice. Plus acerbe, plus

cruelle. C’est celle de la politique. Croyez-moi Marie-France, ce n’est pas en se basant sur la justice que l’on mettra fin à cette histoire. C’est en s’attaquant à celle des politiques.- Nous serons tous à vos côtés, monsieur, assure la jeune conseillère.- Certes. 

Les mots rassurants de Marie-France apaisent à peine Georges. Le doute l’assaille, sera-t-il assez fort pour contrer les coups venus de l’entourage du Général et mener sa propre barque vers le sommet de l'État ?

- Merci pour ce que vous faites Marie-France, et je tâcherai de

remercier le ministre de la Justice. C’est un des rares hommes d’honneur qui soient encore en poste. Je vous appelle un taxi. Reposez-vous bien, nous avons des heures bien sombres à affronter. Quand Marie-France sort du bureau pour aller rejoindre le taxi, elle salue Claude de la main et lui rend son salut par un sourire. La jeune conseillère hésite à venir lui dire quelques mots gentils, en tant que femme, elle partage les souffrances et la colère de l’épouse de son patron. Mais finalement elle s’abstient de toute parole supplémentaire. Dans ce genre de situation, il vaut mieux faire attention à tous les mots que l’on prononce, que ce soit en public ou dans le privé.

Georges sort de son bureau et raccompagne sa conseillère jusqu’au palier de son appartement.

- Soyez prudente que vous rentrez chez vous Marie-France, je ne

serais pas étonné si des agents du SDECE étaient là à vous surveiller.- Merci pour votre bienveillance, monsieur. Bonne nuit.- Bonne nuit.

La porte se ferme lentement et le couple se retrouve dans un silence apaisant. Néanmoins, Georges souhaite parler, s'épancher sur l’affaire et ses décisions. Dans le malheur, le couple tient, c’est ce qui est le plus important à ses yeux. Il prend place à côté de sa femme qui poursuit la lecture de son livre.

- Tu lis Pagnol ? s’étonne Georges.- La meilleure façon de tout oublier, assure sa femme.- Tu sais ce qui me rend fou avec tout ça, c’est de me dire que les barons qui veulent ma peau n’ont qu’une seule chose à me reprocher: c’est de ne pas avoir été résistant. Juste ça.

Comme si un gaulliste se devait d’être obligatoirement un résistant ? Claude n’a jamais compris cette espèce de vertu que certains barons veulent imposer afin de savoir qui est digne d’être gaulliste et qui ne l’est pas.

- Mais je pense avoir plus de courage que beaucoup de barons qui se revendiquent résistants de la 25e heure que le Général tolère. Ces gens ont toujours été jaloux de ma position. Je n’ai trouvé que cela, de la jalousie. Depuis mon premier discours en tant que Premier ministre jusqu’à aujourd’hui, ce n’était que cela… de la jalousie.- Tu as survécu à tout cela, pense Claude.- Certes… Je continuerai à me battre… Qu’ils comptent là-dessus. C’est mon seul travail, en réalité. Quand je suis absent Claude, je ne veux pas que tu t’enfermes ici.

La férocité du monde étonne toujours le couple Pompidou. La vie n’a rien d’abject, cependant elle renferme des épreuves dont chacune d’elles est vécue comme un moment injuste. Sauf si on y trouve une leçon.

- Sortir serait la meilleure solution, ajoute Georges. Soyons vus, et que diraient les Français si le futur candidat à la Présidentielle se cachait ? C’est cela que veulent nos ennemis. Que l’on se cache. Mais on ne se cachera pas. Il faudra répondre coup pour coup jusqu’à ce que tout ce complot s’effondre.

Claude approuve l’idée, ils ont toujours agi ainsi et elle s’est bien rendu compte qu’agir ainsi les aide à maintenir un mouvement de sympathie dans la population. Élément non négligeable pour une future campagne présidentielle.

- Pour ce qui est de mon père, murmure-t-il, je compte l’inviter à

Orvilliers ce dimanche. Le fait de nous voir lui fera le plus grand bien. Qu’en penses-tu ? Alain sera là au cas où.- L’idée est bonne, pense Claude.- Chaque épreuve est une réponse de la vie, ajoute-t-il avant de se lever. Allons dormir, demain est un autre jour. Dehors, dans la nuit fraîche parisienne, un homme observe l’appartement des Pompidou, collé contre le mur, fumant une cigarette. Quand la lumière s'éteint, celui-ci retourne dans sa voiture et s’en va.