La blessure des Pompidou (French Edition)

Alexandre Bensi · Chapitre 34 sur 40

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La blessure des Pompidou (French Edition)

Chapitre 34

 

Il n’a plus fait ce geste depuis des années. Le juge se mord l’un de ses doigts. Seul dans son bureau, il attend qu’une nouvelle audition commence. Il va devoir interroger François Marcantoni qui, tout comme bien des témoins ou des suspects dans cette affaire, ne lâche rien. Personne ne va vers son sens, à chaque fois, il a un obstacle d’une grande importance face à lui. Un obstacle de plus en plus grand, de plus en plus puissant. Contrairement à ce qu’imaginent certains protagonistes de l’affaire, René est loin d’être un idiot. Les mises en garde de Samson et de Camard, les défections autour de lui, les ricanements, la mauvaise volonté du procureur à lui venir en aide. Bref, le juge se sent bien seul. L’affaire le dépasse, il le sent bien. Avant l’arrivée de Marcantoni et ses avocats, René tourne en rond. Si cette confrontation ne mène à rien, il est perdu. Pour sauver son honneur de magistrat, il prévoit déjà d’inculper Marcantoni, même s’il sera le seul à se retrouver au tribunal. Il doit y avoir un coupable et ce sera lui. Quant à Pompidou ?

Là, le juge bloque. A sa fenêtre, le printemps versaillais a pris forme. Combien de temps restera-t-il encore ici ? Au sein du Tribunal de Versailles ? L’avenir s’annonce sombre. Tout va se jouer dans cette dernière audition, soit il fait craquer Marcantoni et il parvient à lui faire avouer la présence des Pompidou, soit il l’enverra tel quel au Tribunal en tant que seul et unique responsable de la mort de Stefan Markovic et ainsi, il sauvera au moins la face. Dehors, François Marcantoni attend d’être reçu par le juge. Encadré par une série de policiers et d’avocats, le gros bonhomme attire les regards des passants et de certains curieux travaillant au Parquet de Versailles. Deux hommes l’observent, fumant leurs cigarettes, restant attentifs à l’attitude de l’accusé. Hocke et Célestin sont ici pour observer. Ils n’ont pas la moindre illusion sur ce qui va se produire. Marcantoni est un rude gaillard, ayant une bonne connaissance du Milieu, le juge n’a pas encore trouvé le moyen de le faire plier et cela n’étonne guère les deux policiers qui ont enquêté sur l’affaire depuis le début.

- Des nouvelles de Samson ? demande Hocke.- Il a pris quelques jours de congé, histoire de prendre du recul.

Comment s’est passée la perquisition chez Marcantoni.- Rien. On n’a rien trouvé de vraiment probant. Des armes, des

dossiers, mais rien qui ne fasse peur aux avocats de Marcantoni.- Comme c’est étonnant. Samson a bien fait de se tirer.- Et nous, qu’est-ce que l’on devient ?- Nous ? On suit le patron, que veux-tu que l’on fasse ? dit Célestin.- Le patron ? Tu parles de Patard ou de Samson ?- De Samson. Tu suivrais Patard, toi ? Non, il est foutu, qu’il reste dans sa mouise. Personnellement, j’estime que nous avons fait notre devoir à la limite de la morale, pas la peine d’aller plus loin. Et puis Pompidou sera président de la République, tu veux avoir des ennuis avec le nouveau pouvoir ? Pas moi, en tout cas, soit heureux, Alain Delon n’aura rien, plaisante-t-il.

Célestin n’a pas oublié que son collègue éprouve une vraie admiration pour l’acteur qui a été mêlé à l’affaire.- A-t-on avis, demande Hocke à son collègue, franchement, qui est derrière tout ça ? Qui a encouragé Akov et Alexander Markovic ? Ce n’est pas la première fois que Hocke aimerait savoir la source de l’affaire, l’origine des forces qui les ont poussés à enquêter de cette manière sur une personnalité politique d’importance et surtout, sur son épouse. 

- Si tu veux garder ton emploi, et c’est la dernière fois que je te le dis, mon cher collègue, je te conseille d’éviter de poser cette question à quiconque du service. Allez viens, on va se prendre un verre. Au même instant, une secrétaire sort du bureau de Patard pour informer les avocats de Marcantoni que le juge est prêt à les recevoir. L’accusé semble serein, silencieux, il a des regards complices envers ses avocats et des gestes de sympathie pour les policiers qui l’escortent. Le bonhomme a le visage d’un personnage digne des Tontons Flingueurs, savant mélange d’humour et de sérieux. Et vu les fréquentations de l’intéressé, beaucoup s’imaginent qu’il est capable de bien des choses pour arriver à ses fins. L’ancien résistant aime se pavaner avec des allures de Parrain mais il reste fort discret sur les noms des personnes de son entourage.

La rencontre avec le juge est loin d’être la première. L’homme commence à nouer un lien particulier avec ce magistrat qui est de la même génération. Patard lui demande de s’asseoir, encadré par ses avocats, l’audition peut commencer. Un greffier est installé non loin du bureau du juge, tapotant sur sa machine à écrire afin de retranscrire les paroles de chacun. L’entretien débute dans un échange de regard intense.

Le début de la conversation reprend les questions sur la fameuse soirée chez les Delon où les Pompidou étaient censés se trouver avec les frères Markovic et Marcantoni lui-même. Le juge espère encore faire craquer le mafieux et lui provoquer des propos qui arrangeraient sa position instable. Un événement le ramenant dans la course, réhaussant sa réputation et changeant la donne. Espoir vain. L’accusé répond sans avoir de crainte dans sa vie, encouragé par ses avocats, Maître Isorni et Maître Ceccaldi qui tiennent à tenir tête au juge d’instruction.

- Monsieur le juge, déclare Isorni, mon client n’a nullement l’envie de devenir le bouc émissaire de règlements de comptes politiques. Vous comprenez ?

- Maître, je ne suis l’instrument d’aucune vengeance politique,

réplique Patard. Je trouve vos propos plus qu’insultants. L’ambiance dans la pièce devient soudainement plus tendue encore. Même le greffier chargé de rédiger le compte rendu le ressent. Il jette des regards furtifs vers son patron dont le comportement vient de se durcir. Maître Isorni est un avocat bien connu du public, ayant été le défenseur de Pétain lors du procès du maréchal en 1944 et celui du principal organisateur de l’attentat du Petit-Clamart contre le général de Gaulle. En somme, un personnage que Georges et Claude ne portent pas vraiment dans leur cœur, sentiment qu’ils partagent exceptionnellement avec René Patard. Mais ce n’est pas un juge de Versailles qui impressionnera le médiatique avocat. Le sulfureux personnage apprécie de jouer avec les nerfs des magistrats pour qui il n’a pas une grande estime.

- Nous savons que votre perquisition dans la villa de mon client n’a absolument rien donné, ajoute Isorni. Vous n’avez aucun lien qui pourrait vous amener à la culpabilité de mon client, il n’a rien à voir avec la mort de Stefan Markovic…

- Vous n’êtes pas au tribunal, Maître, coupe Patard.- Non, mais je sais que nous sommes à une audition de la plus

grande importance.

L’accusé ne dit rien, laissant l’avocat et le juge converser dans un ton mêlant autant la colère que le mépris. Pour mettre un peu la pression sur Marcantoni et ses avocats, le juge sort une pochette en plastique transparente d’un tiroir de son bureau et le montre à l’accusé. Le sachet contient des cartes de visites saisies dans la maison de Marcantoni et qui portent le nom de Marc Anthony. Le sachet passe de main en main, les avocats se demandent bien où veut en venir le juge.

- Vous savez que sur les lettres où la victime vous accuse, il

inscrivait votre nom ainsi… “Marc Antony”.

Les deux avocats examinent longuement la carte de visite puis ils échangent quelques paroles discrètement avec leur client.- En quoi est-ce une preuve ? s’interroge Isorni. C’est tout ce que

vous avez trouvé chez mon client ? ironise l’avocat.- Monsieur Marcantoni connaissait la victime, répond le juge, je

constate que votre client n’a toujours rien dit sur ses liens avec la victime.

- Parce que je n’en ai pas ! assure l’accusé.- Greffier, dit le juge, écrivez-bien que l’accusé ait bien affirmé qu’il n’a aucun lien avec la victime.

Encore une fois, la tension est au plus haut, personne ne songe à montrer qu’il va plier face à l’autre. Patard joue sa dernière carte, il veut au moins voir Marcantoni en prison pour la participation au meurtre de Markovic.

- Monsieur le juge, reprend Isorni, mon client ne connaît ni

Markovic, ni les Delon et encore moins les Pompidou. Ceci dit…- Ceci dit ? répète le juge.

- Il y a un moyen fort simple et totalement légal de savoir si mon

client dit la vérité ou non.

- Lequel ?

Mesurant ce qu’il va dire, désireux de faire son effet comme un avocat expérimenté, Isorni prend son temps pour répondre. Puis, quand il juge le moment opportun, il reprend la parole.- Convoquez les Pompidou.- Pardon ? s’étonne le juge.- Convoquez les Pompidou, nous allons faire une demande officielle en ce sens. Nous réclamons que vous, monsieur le juge, vous puissiez entendre les Pompidou sur cette fameuse soirée évoquée par Alexander Markovic. Ce ne serait que justice, non ? La demande est plus qu’étonnante, elle estomaque le magistrat même. Comment sortir de ce piège ? Lui, convoquer Georges et Claude Pompidou ? Quel scandale à l’heure où tout le monde parle de l’ancien Premier ministre comme le prochain Président. Il entrevoit toutes les terribles conséquences qui vont tomber sur sa tête et pourraient mettre en péril sa propre carrière.- Je ferai part de ma décision quand j’aurai votre demande par écrit, explique Patard qui préfère mettre de côté la réponse.- Elle le sera, vous pouvez me faire confiance, monsieur le juge, dit Isorni.

La fin de l’audition se termine par cette demande qui va changer la face de l’affaire, tout le monde en est bien conscient. Patard donne congé à Marcantoni, qui restera en prison, et aux deux avocats. Seul dans son bureau, il se met à avoir soudainement peur. Voir les Pompidou face à lui… Répondre à des questions plus que gênantes… Quel évènement, quels problèmes vont venir par la suite… Patard s’en mord les doigts encore plus. Il s’assied derrière son bureau, une source d’angoisse est en train de naître.

Que faire ?

Jamais Patard ne s’est senti aussi seul.