La blessure des Pompidou (French Edition)
Chapitre 37
La nuit est tombée sur la capitale.
La population parisienne, en ce printemps 1969, vit tranquillement une période loin des tumultes de l’an dernier. A la même période, Paris avait renoué avec la tradition de barricades, des étudiants avaient porté la révolte au sein du quartier Latin. Aujourd’hui, ce secteur a changé de visage, repris ses moments d'insouciance. Les problèmes liés à la gouvernance du pays paraissent loin, le référendum - qui ne passionne guère en soi - n’est pas abordé comme sujet de conversation que pour affirmer le fait d’un probable départ du Général suite au vote. Un autre homme y pense, c’est Georges. Assis à côté de sa femme, dans sa voiture conduite par son garde du corps, il se remémore toutes ses années passées au côté du général de Gaulle. Comme l’a dit Pierre Juillet hier, ce sera certainement la dernière rencontre entre les deux hommes. S’il est élu président, Georges imagine mal son futur prédécesseur garder un lien intime avec lui. De toute façon, les liens ont été rompus avec l’affaire Markovic… Ce dîner ne sera pas un moment d’explication, ce sera un moment d’adieu.
La voiture franchit la Grille du Coq et va se garer devant la porte d’entrée arrière du bâtiment. C’est Tricot qui les accueille, le secrétaire Général. Les deux hommes ne s’apprécient guère, mais pour ce soir, pour une certaine paix des braves, Georges veut bien se montrer conciliant. Après tout, Tricot vit ses derniers jours à ce poste, autant se montrer plus diplomate pour un personnage qui n’est qu’un second couteau dans toute cette histoire. Même si l’animosité est grande envers le secrétaire général de l'Élysée, autant prouver que l’on a les capacités d’un politique de haut niveau. Claude, quant à elle, bien qu’elle ait fait l’effort de se vêtir élégamment, ne semble pas à son aise. Son visage reste fermé, son sourire a quelque chose d’énigmatique.
- Bonsoir monsieur le Premier ministre, dit Tricot en tendant sa
main.
- Bonsoir monsieur le Secrétaire Général, lui répond Georges en
acceptant de lui serrer la main.
Claude se montre plus réservée mais elle fait l’effort, également, de lui tendre la main. L'Élysée est plongée dans le calme absolu. Il y a une ambiance de fin de règne qui n’échappe pas au couple Pompidou.
- Comme c’est triste ici, commente Claude mal à l’aise.- Je compte sur toi pour redonner à cet endroit un air plus moderne, murmure Georges souriant.
Enfin, le couple arrive au salon où les de Gaulle et les Debré les attendent. Une table a été dressée avec des amuse-bouches. Cela fait des mois, voire plus, que Pompidou n’a pas vu son prédécesseur à Matignon. Après avoir salué le couple de Gaulle, il salue de manière plus amicale les Debré. Claude joue son rôle, mais elle perçoit chez Yvonne de Gaulle comme un geste plus amical, une certaine amitié que la Première Dame n’avait jamais manifestée auparavant. Elle qui fut toujours si discrète derrière la statue du commandeur. Le repas commence. Le Général tient à avoir ses anciens Premiers ministres de chaque côté de son assiette. Le début de la conversation n’a aucun intérêt en vérité, le Général évoque des sujets sans intérêt, mais Georges en profite pour examiner l’Homme du 18 Juin. Il paraît tellement fatigué, les gestes sont moins précis, les yeux si vifs ont perdu de leur éclat. Le Général est un homme lucide, il sait que c’est la fin. Peut-être même est-il soulagé, rêvant de retrouver sa solitude de Colombey. Bien que Georges n’ait pas apprécié son attitude pendant la crise Markovic, il ne peut s'empêcher de l’admirer dans sa force et sa passion. Une page de l’Histoire de France va se tourner avec le départ du Général.
- Comment va la vie à Cajarc, Pompidou ? demande de Gaulle.- Nous nous y rendons le plus souvent possible, mon général. Mais Cajarc est plus loin que Colombey. Bien que j’aime conduire, je dois vous avouer que les longs trajets me fatiguent.- Vous êtes encore jeune Pompidou, vous avez encore quelque temps devant vous avant de vous fatiguer des longs trajets. Puis de Gaulle remarque que Claude porte une robe qu’il n’avait jamais vue. De temps en temps, le militaire aime mettre en valeur la courtoisie chevaleresque de l’armée française.- Merci mon général, se contente de répondre Claude. Les Debré, de leur côté, ont le sentiment de ne pas être là pour une bonne raison. Michel Debré, le premier Premier ministre de la Ve République, l’un des pères fondateurs de la constitution, répond à des questions sans importance. Alors il décide de prendre une initiative pour briser un peu la glace.
- Mon général, commence Debré, je me suis rendu compte que vous faites partie de ce club très fermé des chefs d'État n’ayant pas eu d’animaux domestiques à l'Élysée.
- Il est vrai, répond de Gaulle, mais que voulez-vous ? J’avais déjà affaire à des animaux qui grouillent dans la politique. Le mot fait rire l’assemblée. Michel Debré en profite pour évoquer le sujet de la chasse et ses souvenirs de non-chasseur. Discrètement, Yvonne se penche vers Claude et lui dit qu’elle souhaite lui parler pendant que “ces messieurs prendront le café” dans la pièce d’à côté. Surprise par l’initiative, Claude accepte.- Mais que faire de madame Debré ? se permet Claude.- Elle ira discuter avec mon mari, cela lui changera des
conversations de son époux.
Suite au repas qui fut d’un ennui prodigieux, Yvonne de Gaulle, comme convenu, prend à part Claude et l’amène dans un petit couloir du Château. C’est la première fois que les deux femmes se retrouvent ainsi, seule à seule. En fait, c’était la seule raison pour laquelle la femme du Général avait accepté le repas, pouvoir parler quelques minutes avec celle qui prendra sa place dans peu de temps.- Vous avez fait preuve d’un fort courage, commence Yvonne,
jamais je ne l’aurais eu si on m’avait attaqué de cette façon. Et pourtant j’en ai vu des choses, Claude, depuis la guerre.- Je n’en doute pas, madame.- La politique est un monde sale, vous le savez aussi bien que moi. Quand mon mari est revenu au pouvoir, j’avais prié pour qu’il fasse demi-tour et que l’on rentre à Colombey. Mais que voulez-vous, j’ai épousé un homme qui a épousé l’Histoire de France. Claude n’avait jamais imaginé à quel point “Tante Yvonne” avait souffert en ces lieux. Son éducation bourgeoise et le fait qu’elle ait vécu la guerre aux côtés d’un de ses chefs lui imposent un recul nécessaire sur les événements et la vie elle-même.- Dans quelques jours, le référendum sera perdu, affirme Yvonne,
tout le monde sait que votre mari sera élu. Tout simplement parce qu’il n’a pas baissé les bras quand vous avez subi ces ignobles attaques. Je vous laisse les clefs de la maison, faites-en bon usage.- Merci madame.
- Je sais que vous avez beaucoup souffert ces derniers temps, j’ai
moi-même ordonné à mon mari qu’il fasse quelque chose pour cesser ses attaques. Mais il ne le dira jamais en public, que voulez-vous Claude… nous sommes d’un autre siècle qui prend fin. Je vous souhaite bon courage pour la suite des événements. Être président, c’est être seul, mais je crois que ce que vous avez vécu tous les deux vous a prouvé que Georges ne sera jamais seul. Je vous donne ces conseils: cacher vos colères, cacher vos déceptions, cacher vos doutes, ils seront plus regard és que ceux de votre mari. Je sais que vous en serez capable. Une femme est plus douée qu’un homme dans ce domaine.
Jamais elle n’a entendu des mots aussi sincères et aussi francs. Yvonne a longtemps eu la réputation de la femme de l’ombre, celle qui se tait, celle qui n’a pas grand - chose à dire sur la politique et la manière de mener le pays. Quand elles prennent le chemin du salon où se trouvent leurs maris et madame Debré, aucun mot ne sont échangés entre elles et pourtant, Claude sait tout ce qu ’ Yvonne pense d’elle et toute la confiance qu’elle lui témoigne. Quand vient la fin de la soirée, Charles de Gaulle raccompagne lui-même le couple Pompidou qui part en premier. Les deux hommes se saluent respectueusement. C’est bien la première fois, pense Georges, qu’il voit le Général avec dans son regard quelque chose évoquant une aussi grande tristesse tout comme une gêne évidente.- Je vous souhaite une bonne soirée mon général, dit Georges, je
pars demain matin dans le sud pour défendre le référendum.- Faites, faites, Pompidou, soyez l’homme politique que vous
méritez d’être. Je vous souhaite à vous deux une très bonne soirée. Quand le couple Pompidou entre dans la voiture, le Général est toujours présent. Regardant le véhicule s’éloigner vers la grille, il ne bouge toujours pas, à l’image d’une statue. Georges jette un regard furtif derrière lui et voit, à travers la vitre arrière, cette silhouette si familière.
- Quelle étrange soirée, juge Claude.- Étrange en effet. As-tu l’idée que c’est la dernière fois que nous les voyons ?
- Oui, admet sa femme.
- En fait, le Général et moi, nous avons un point commun caché.- Lequel ?
- Nous détestons les barons du gaullisme. C’est peut-être pour ça
qu’il a pensé à moi pour la succession. Je croyais qu’il m’avait mis à l’écart à cause des événements de l’année dernière et parce que j’ai refusé la participation, mais je crois qu’il y avait autre chose… Il m’a mis à l’écart pour essayer de me protéger des barons.- Cela n’a pas marché, ironise Claude.- Oui, d’où sa gêne. Mais bon, cela ne m’empêche pas de penser
qu’il aurait pu se montrer plus ferme et plus loyal. Dommage que nous nous quittions sans avoir eu l’explication que j’attendais. Et toi ? Que t'a dit Yvonne ?
- Permets Georges que les femmes gardent certains secrets.- Espérons que l’on nous foute la paix avec cette histoire Markovic, lâche Georges. Mais je pense que le Général a compris le message.
Quelques jours plus tard, le 25 avril 1969, Georges et Claude suivent le dernier discours du Général concernant le référendum. Le Général s’exprime avec son rythme de voix habituel, reprenant ses mimiques, mais le sentiment de lassitude a du mal à être dissimulé. Tout en fumant une cigarette, Georges suit attentivement les propos du Général:
“ Françaises, Français, vous, à qui si souvent j'ai parlé pour la France, sachez que votre réponse dimanche va engager son destin. Parce que d'abord, il s'agit d'apporter à la structure de notre pays un changement très considérable. C'est beaucoup de faire renaître nos anciennes provinces aménagées à la moderne sous la forme de régions, de leur donner les moyens nécessaires pour que chacune règle ses propres affaires, tout en jouant son rôle à elle dans notre ensemble national. D'en faire des centres où l'initiative, l'activité et la vie s'épanouissent sur place. C'est beaucoup de réunir le Sénat et le Conseil Économique et Social en une seule assemblée, délibérant par priorité et publiquement de tous les projets de loi, au lieu d'être chacun de son côté réduit à des interventions obscures et accessoires. C'est beaucoup d'associer la représentation des activités productrices et les forces vives de notre peuple à toutes les mesures locales et législatives, concernant son existence et son développement. Votre réponse va engager le destin de la France.
Parce que la réforme fait partie intégrante de la participation qu'exige désormais l'équilibre de la société moderne. La refuser, c'est s'opposer à cette transformation sociale, morale, humaine, faute de laquelle nous irons à de désastreuses secousses. L'adopter, c'est faire un pas décisif sur le chemin qui doit nous mener au progrès dans l'ordre et dans la concorde en modifiant profondément nos rapports entre français. Votre réponse va engager le destin de la France, Parce que si je suis désavoué par une majorité d'entre vous, solennellement sur ce sujet capital, et quelles que puissent être le nombre, l'ardeur de l'armée, de ceux qui me soutiennent, et qui de toute façon détiennent l'avenir de la patrie, Ma tâche actuelle de chef de l'État deviendra évidemment impossible, et je cesserai aussitôt d'exercer mes fonctions.
Alors, comment sera maîtrisée la situation résultant de la victoire négative de toutes ces diverses, disparates et discordantes oppositions, avec l'inévitable retour au jeu des ambitions, illusions, combinaisons et trahisons dans l'ébranlement national que provoquera une pareille rupture.
Au contraire, si je reçois la preuve de votre confiance, je poursuivrai mon mandat, j'achèverai grâce à vous, par la création des régions et la rénovation du Sénat, l'œuvre entreprise il y a dix années, Pour doter notre pays d'institutions démocratiques adaptées au peuple que nous sommes, dans le monde où nous nous trouvons, et à l'époque où nous vivons, après les confusions, les troubles et les malheurs que nous avions traversés depuis des générations. Je continuerai, avec votre appui, de faire en sorte quoi qu'il arrive, que le progrès soit développé, l'ordre assuré, la monnaie défendue, l'indépendance maintenue, la paix sauvegardée, la France respectée. Enfin, une fois venu le terme régulier, sans déchirement et sans bouleversement, tournant la dernière page du chapitre que voici quelques trente ans j'ai ouvert dans notre histoire, je transmettrai ma charge officielle à celui que vous aurez élu pour l'assumer après moi. Françaises, Français, dans ce qu'il va advenir de la France, jamais la décision de chacune et de chacun de vous n'aura pesé aussi lourd. Vive la République, vive la France !”
Le panache, même à la fin de sa vie politique, le Général n’en manque pas, estime Georges. Il termine sa cigarette et va prendre le téléphone dans son bureau, laissant Claude un moment toute seule. Il appelle Édouard.
- Allô Édouard, c’est Georges… Vous allez me réunir dès lundi
Pierre Juillet et quelques députés de la majorité acquis à notre cause… Oui, lundi. Le résultat est couru d’avance et je pense que le moment est venu. Le Général ne sera plus à l'Élysée la semaine prochaine, la campagne doit être lancée immédiatement après. Je ferai part de ma candidature aux Français et nous verrons bien ce que feront nos ennemis.
En sortant de son bureau, il trouve Claude qui continue de regarder la télévision.
- Il faudra reprendre les abonnements des journaux, dit Claude en
voyant son mari qui esquisse un sourire.
- Tu seras avec moi ? demande Georges.- Nous avons été attaqués tous les deux, nous devons contre-attaquer tous les deux, estime son épouse.