La blessure des Pompidou (French Edition)
Chapitre 4
La nouvelle journée à la SRPJ de Versailles, au 127 rue Saint-Honoré, débute dans la plus grande des banalités. En cette matinée du 2 octobre, le commissaire-adjoint Samson descend de voiture, vêtu d’un costume cravate, il tient à montrer son grade par ses tenues moins négligées que certains officiers de police se plaisent à porter. Avant de prendre son service, le commissaire va se servir un café dans la cuisine de l’établissement. La solitude du matin ne le dérange pas, bien au contraire. Il aime savourer son café frais à la petite table de la petite cuisine, près de la fenêtre donnant sur la ville. Un journal est négligemment posé sur une chaise. Un exemplaire du “Figaro” qui date de la veille.
On y évoque la réforme de l'Éducation nationale et quelques autres faits divers sans importance. Le commissaire n’a pas encore commencé le travail qu’il sent déjà la fatigue le saisir. Depuis combien de temps assure-t-il le poste du commissaire-adjoint dans les Yvelines ? Il ne saurait le dire, cependant, son métier reste quelque chose d’important dans sa vie. Il veut préserver une âme de flic et depuis son entrée dans les forces de l’ordre, il tient à le prouver.
Son café à la main, sa cigarette aux lèvres, il rejoint son bureau avant d’assister à une réunion qui fera le point sur les affaires en cours avec le commissaire principal. Après avoir posé sa veste sur une chaise de son bureau, il se plonge sur un dossier qu’il présentera tout à l’heure quand un subordonné se permet de venir le déranger.- Commissaire ?
- Oui, Berthier ?
- Le commissaire Camard veut vous voir.- Ah ? Maintenant ?
- Maintenant, commissaire. Surpris d’être convoqué à cette heure-ci et surtout d’une manière aussi curieuse et peu habituelle, le commissaire Samson ferme rapidement son dossier et se rend sur-le-champ dans le bureau de son supérieur direct à la SRPJ. Le convoqué se présente, fort étonné de voir un petit bonhomme vêtu en costume-cravate assis près du bureau de son supérieur. Âgé d’une soixantaine d’années, le visage osseux, les yeux perçants, les cheveux grisonnants, l’inconnu a l’air plus calme et plus calculateur que le commissaire.
- Mon cher commissaire-adjoint, annonce le commissaire Camard, je vous présente René Patard, juge d’instruction au parquet de Versailles.
- Bonjour monsieur, répond le commissaire en serrant la main du juge.
- Asseyez-vous Jean, invite le commissaire Camard. Le commissaire-adjoint obéit et attend qu’on lui explique la raison de cette convocation à l’allure si mystérieuse.
- Il s’est déroulé un drame il y a quelques jours, reprend Camard, à Élancourt.
L’information revenant en mémoire, le commissaire-adjoint retrace rapidement ce qu’il a lu au sujet de cette sordide affaire. Le juge, en l’écoutant, ouvre son dossier posé sur le bureau et lui tend une des photographies du cadavre.
- Et pourquoi cet homme intéresse le parquet de Versailles ?
demande le commissaire-adjoint.
- Nous avons identifié la victime grâce à ses empreintes digitales, répond le juge. Stefan Markovic. Cela ne vous dit rien ? Le nom, en effet, ne dit absolument rien à Samson. Mais le pauvre homme doit être assez connu du milieu judiciaire pour retirer l’enquête concernant sa mort à la gendarmerie et la confier à la police avec un juge d’instruction à sa tête.
- Stefan Markovic, reprend le juge, était un immigré yougoslave qui a un casier judiciaire dès plus fourni.
- Il a trempé dans le milieu ?- Oui et il a travaillé avec quelqu’un de bien connu.- Qui donc ? interroge le commissaire-adjoint curieux.- Alain Delon.
C’est un choc immense qui assaille le commissaire Samson. Alain Delon est la vedette la plus populaire du cinéma français, l’acteur le plus charismatique dont les films sont des succès au box-office.- Vous comprenez pourquoi l’affaire est délicate ? dit Camard à l’adresse de Samson.
- Oui, tout à fait.
- Le juge m’a désigné comme celui qui supervisera l’enquête
policière, je vous propose de me seconder sur le terrain car j’ai déjà beaucoup de dossiers sur les bras. Vous avez un flair et un sens du travail qui seront nécessaires.
- Et je compte sur vous pour me fournir de quoi envoyer le ou les coupables au trou, ajoute le juge.
- Vous abandonnez toutes vos enquêtes et vous vous concentrez sur celle-ci, conclut Camard.
Le commissaire-adjoint réfléchit un instant, de nombreuses conséquences se répercuteront dans sa vie personnelle et professionnelle s’il accepte. Il ne s’agit pas d’une affaire banale mais d’une histoire qui bouleversera sa vie. Néanmoins, a-t-il le droit de refuser ? Au cours d’une carrière, avoir l’opportunité de s’occuper d’un dossier avec une telle ampleur, est-ce le moment de dire “non” ?- J’accepte de travailler sur cette affaire, lâche le commissaire.- J’étais certain de votre réponse. Je vous laisse faire mieux
connaissance. Et je vous souhaite bonne chance, s’enthousiasme le commissaire Camard. Nous nous verrons demain matin. Rarement Jean a eu affaire à un juge d’instruction. Les deux hommes doivent apprendre à mieux se connaître et pour y parvenir, ils décident de déjeuner ensemble dans le centre-ville de Versailles. - Ne vous inquiétez pas, dit le juge, je paierai la note. Ainsi, proche du château, le juge choisit un restaurant dont la terrasse lui est agréable mais il prend soin de prendre une table assez éloignée de toutes oreilles.
- Pourquoi choisir cette enquête ? demande le commissaire-adjoint.- Vous avez déjà eu affaire à des mafieux, non ? Donc, vous en avez l’expérience, même si la région n’est pas le quartier général du Milieu. Vous vous doutez bien que l’enquête sera médiatisée.- C’est cela que vous voulez ? La médiatisation ?- Oh que non, mais j’estime avoir les épaules solides et la tête froide pour éviter les dérapages.
Le temps, en ce midi à Versailles, est doux. Idéal pour se laisser aller à quelques confidences et instaurer un climat de confiance. Ils trinquent et reprennent leur conversation.
- Il va falloir interroger Alain Delon, prévient le commissaire, je n’ai jamais eu l’occasion d’interroger une célébrité.- Cela ira, vous savez, Delon est un homme comme les autres. Et s’il a fait une connerie, il paiera. C’est tout bête. On dit qu’il aime fréquenter des gens sulfureux, nous verrons comment il se défendra. Ne croyez pas que je n’ai aucune crainte. Quand j’ai entendu parler du dossier, on m’a assuré que c’était une affaire banale, un clochard trouvé dans une décharge. Mais quand la gendarmerie a identifié le corps, ce même dossier est tombé entre mes mains… j’ai compris que mon rôle allait être très important. Sachez encore une fois que Camard et moi, nous vous laissons carte blanche sur les méthodes. Si vous devez vous rendre à Paris pour interroger Delon, faites-le. La seule chose que je vous demande c’est un dossier solide.- Bien, c’est une grande responsabilité, mais je ferai le nécessaire.- Maintenant mangeons, répond le juge souriant, nous aurons besoin de beaucoup de forces dans les jours à venir. Et il paraît que leur agneau n’est pas mauvais, ici.
Juste après le repas, le juge et le commissaire, accompagnés de quelques policiers, se rendent sur le lieu de la découverte. La fameuse décharge d'Élancourt. L’endroit est calme, seuls les bruits de pas et le souffle du vent à travers les branches d’arbres se font entendre. Difficile de croire qu’il y a eu un meurtre ici quelques jours plus tôt.
- Pourquoi mettre le corps ici ? interroge le juge en indiquant l’endroit où le cadavre a été découvert.
- C’est un contre-bas, répond Samson. Il est possible qu’ils aient jeté le corps en pleine nuit et pris la fuite sans vérifier si le cadavre était bien caché dans le fossé.
- Pris par le temps ? suggère le juge. - Pourquoi pas.
- Le médecin légiste pense que Markovic n’est pas mort ici. Ils sont donc venus rapidement dans cette décharge, estimant que c’était le coin le plus reculé et le plus calme, ont jeté le corps et ont pris la fuite sans se retourner ? Pas très professionnel. Le commissaire écoute d’une oreille ce que vient de dire le juge et descend dans le contrebas afin de s’assurer par lui-même du lieu.- Selon le légiste, la mort a eu lieu entre le 22 et le 23 septembre, déclare le juge. Et un témoin affirme avoir vu le sac en plastique le 27 septembre.
Samson examine la petite montée de terre et constate les nombreux obstacles naturels qui ont pu empêcher le contenu de la housse d’aller plus loin.
- Vous avez raison sur un point monsieur le juge, estime Samson, ces voyous ne sont pas de grands professionnels. A Marseille, le corps aurait été introuvable.
Il remonte la pente en s’aidant des branchages et retrouve le juge encadré par deux inspecteurs.
- Si ce Markovic a travaillé avec Delon, je crois que nous ne devons pas perdre de temps, déclare l’officier de police.- Je suis d’accord avec vous. La dernière adresse connue de
Markovic est l’hôtel particulier de Delon avenue de Messine.- L’acteur est-il là-bas ? demande le commissaire.- A vous de voir, répond le juge.- Hocke, Célestin, dit le commissaire Samson à ses deux
inspecteurs, vous voilà pour mission de rendre visite à monsieur Delon. Après tout, il s’agit du dernier logement connu d’une victime. Alors ne soyez pas impressionnés. Et par pitié, ne soyez pas tentés de lui demander un autographe, nous sommes en charge d’une enquête criminelle. Compris ? J’attends votre rapport ce soir, messieurs. Les inspecteurs assurent avoir reçu le message, grimpent dans leur voiture banalisée et prennent la route pour Paris. Direction le domicile d’Alain Delon.
Il faut une bonne heure de route pour que les inspecteurs arrivent dans la capitale. Le logement de Markovic, et celui d’Alain Delon à fortiori, se trouve dans le 8e arrondissement, un des quartiers les plus huppés. La voiture se gare vers 17 heures, à deux pas de l’hôtel situé à l’angle de l’avenue de Messine et de la rue de la Bienfaisance.- Si on voit Alain Delon, tu dis quoi ? s’inquiète l’inspecteur Hocke.- Bonjour monsieur Delon, inspecteur Célestin, nous sommes de la SRPJ de Versailles et nous aimerions voir l’appartement de Stefan Markovic dont le cadavre se trouve à la morgue de Versailles.- Comme ça ? Tu ne manques pas de culot.- Tu le ferais comment toi ? Hocke ne répond pas tout de suite, après un silence assez bref, il finit par avouer adorer les films d’Alain Delon et admet avoir une certaine peine à l’imaginer mêlé à cette histoire. “Bon, réplique son collègue, c’est moi qui parlerai.”
Les voici devant la porte d’entrée principale. Ils sonnent plusieurs fois avant qu’une femme âgée leur ouvre.
- Bonjour, dit-elle.
- Bonjour, répond le deuxième inspecteur qui montre sa carte. Je suis l’inspecteur Célestin et voici mon collègue l’inspecteur Hocke de la SRPJ de Versailles.
- Ah ? répond-elle. Y aurait-il un problème ?- Nous aimerions voir monsieur Alain Delon, déclare sèchement l’inspecteur qui avait pris la parole.
- Mais il n’est pas là…. bredouille la vieille dame. Je suis sa secrétaire.
- Connaissez-vous un certain Stefan Markovic ? Le visage de la secrétaire d’Alain Delon a du mal à cacher son trouble. Se sentant obligée de répondre sans mentir, elle confirme connaître le personnage et pour mieux enfoncer le clou, le deuxième inspecteur annonce la mort du Yougoslave.
- Mon Dieu… murmure la secrétaire.- Pourrions-nous entrer ? demande Hocke.- Bien entendu.
Comment aurait-elle pu dire non à deux policiers qui viennent pour une enquête criminelle ? Ils suivent la secrétaire, montent l’escalier et croisent un autre homme à l’aspect rondouillard, plutôt sympathique, portant un beau costume trois pièces qui descend vers eux.
- Eh bien, que signifie ceci Bernadette ? Qui êtes-vous, messieurs ?- Inspecteur Célestin et voici mon collègue l’inspecteur Hocke. Nous sommes sur une enquête concernant Stefan Markovic.- Markovic ?
- Cela ne vous dit rien ? s’étonne le policier.- Bien sûr que si. Il vit ici, aux frais d’Alain d’ailleurs.- Il n’y vit plus, rétorque l’inspecteur. Il a été retrouvé mort dans une décharge. Vous êtes ?
- Georges Beaume, je suis l’impresario de monsieur Delon.- Madame vient de nous dire que monsieur Delon n’est pas là.- En effet, il est en tournage dans le sud. La disparition de Markovic surprend Beaume autant qu’elle a surpris la secrétaire. Comprenant la gravité de la situation, il invite les deux policiers à le suivre. Dans le couloir, les deux inspecteurs de la SRPJ rencontrent un autre homme qui sort de son bureau d’un air étonné.
- Eh bien ? Qu’est-ce qu’il se passe ici ? dit-t-il.- Bonjour monsieur, déclare Hocke, SRPJ de Versailles…- Voici Pierre Caro, il est le responsable de la société de production d’Alain, coupe Beaume.
- Ah, répond le flic.
Beaume s’avance vers Caro et lui glisse quelques mots à l’oreille. L’air étonné du personnage prouve qu’il vient d’apprendre la mort de Stefan Markovic.
- Monsieur Beaume, reprend le deuxième inspecteur, pouvez-vous nous montrer le lieu où vivait la victime ?
- Certainement.
L’appartement du Yougoslave est dans un désordre qui peut paraître suspect aux premiers abords.
- La victime n’avait pas le sens de l’ordre, constate Célestin. Beaume n’ose répondre, attendant à la porte menant au petit salon de Markovic. Les bras dans le dos, il observe les policiers sans dire un mot. La secrétaire, quant à elle, se trouve à deux pas de lui, l’air inquiète et semble dire quelques mots à voix basse à Beaume qui ne lui répond pas.
L’appartement est vraiment dans un désordre qui laisse peu de doute sur le mode de vie de la victime.
- Si vous le permettez… commence à dire Beaume.- Vous voulez prévenir monsieur Delon ? devine le deuxième
inspecteur. Allez-y, ne vous gênez pas.
Pendant que Georges Beaume est en train de téléphoner à son client et ami, les policiers continuent de fouiller en prenant tout leur temps. Le commissaire Samson a exigé un rapport détaillé, ils se doivent de ne pas rater leur première fouille. Beaume revient dans l’appartement après son coup de fil.
- Alors monsieur Delon est-il prévenu ? s’informe un des
inspecteurs qui fouille la salle de bain.
- Oui. Il est navré pour la mort de Stefan.- J’imagine, il vivait chez lui, il devait bien se connaître, estime Célestin.
- En fait…
- En fait ?
- En fait Alain ne vit plus ici. Il a déménagé. Comment dire… Alain est en cours de divorce avec Nathalie. Il vit dans un appartement rue François 1er. Il garde ces locaux pour sa société de production, Nathalie vit encore ici et…
- Stefan Markovic, poursuit l’inspecteur Célestin. Nathalie Delon est-elle là ?
- Non.
- Ah… dommage.
Cet officier est le plus virulent, celui qui souhaite faire le plus de zèle. Il cesse ses recherches et se tourne vers Beaume.- Je veux bien que Markovic n’était pas un adepte de la grande hygiène, mais ne vous fichez pas de nous monsieur. Qui est venu avant nous ? Vous dites qu' Alain Delon ne vit plus ici, mais vous travaillez ici. Vous voyez passer des gens. Allons, dites-le nous. Le mensonge devant un policier n’est pas la spécialité de Beaume, même s’il navigue dans un milieu sulfureux, il n’a pas envie d’être coupable de quoi que ce soit et il décide, ainsi, de dire ce qu’il a vu.- Eh bien, allez voir la maîtresse de Stefan. Elle s’appelle Claudie Hoss. Elle habite près de la Porte d’Auteuil.
L’inspecteur sort son carnet et prend des notes pendant que son collègue continue de fouiller dans les affaires du défunt.- Y a-t-il d’autres noms ? interroge l’inspecteur Célestin.- Vous pouvez interroger… comment il s’appelle déjà… Bernadette ? Comment s’appelle l’ami yougoslave de Stefan ? La secrétaire, qui tient à rester à l’écart, entre timidement dans la pièce, tête baissée telle une élève d’école. La crainte de dire une bêtise ou de se retrouver au commissariat l’angoisse terriblement.- Urios, je crois.
- Non, cela me revient, dit Beaume soulagé, Uros. C’est cela. Uros.- C’est tout ? Pas de nom de famille ?- Je ne m’en souviens pas.- Bien, nous ferons avec, des Yougoslaves qui s’appellent Uros, cela ne court pas les rues de la Capitale. Pendant que mon collègue termine de fouiller l’appartement, je vais fouiller le reste des trois étages de l’hôtel.
- Mais vous n’y trouverez rien, proteste Georges Beaume, Alain a tout déménagé pour son nouvel appartement…- Nous devons faire notre travail, monsieur, coupe l’inspecteur. Le travail se termine au bout de deux heures de recherche méticuleuse. Effectivement, les chasses aux preuves ne furent guère fructueuses dans le secteur de l’hôtel appartenant directement à Alain Delon. Dans leur voiture, ils refont l’inventaire des trouvailles. Ce qui les intrigue plus particulièrement, ce sont le carnet d’adresses et un rouleau de pellicule photographique.
- Dis-moi… Tu crois que Nathalie Delon se tapait la victime ? interroge Hocke.
- Qui sait…
- À ton avis, que contiennent ces photos ? Des photos
compromettantes de Delon ?
- Ne t’emballe pas, on verra bien. Allez, on rentre. On a un rapport à rédiger, déclare Célestin avant de démarrer la voiture.