La blessure des Pompidou (French Edition)
Chapitre 22
A la SRPJ de Versailles, l’heure est à mettre un sérieux coup d’accélérateur dans l’enquête. Il est temps que les choses évoluent au plus vite. C’est en tout cas l’avis du procureur de la République Lajeunie qui se promène avec le juge Patard au milieu du parc de Versailles. L’air est doux, il y a peu de mondes, la majesté du château sert de décor à une conversation dès plus importante. Il est à peine neuf heures du matin. Le procureur est plus jeune que le juge, mais tout aussi ambitieux.
- Vous savez que nous sommes sur une nouvelle piste, déclare le juge.
- Je suis au courant, vous essayez de suivre la piste Roux. Vous avez tout intérêt à ce que cela donne quelque chose, avertit le procureur. Vous êtes certain de l’efficacité de vos flics ? De Samson ?- Il obéit à mes ordres, il est pleinement en accord avec ma
conception de l’affaire.
- Qui est ?
- Les Pompidou ont joué un rôle, j’en suis de plus en plus
convaincu. Je veux le prouver. C’est pour cela que je fais venir Roux ce matin dans mon bureau. Il avait rechigné à venir, mais une bonne menace a eu raison de son opposition.
Le procureur contemple un instant les quelques bosquets du jardin avant de s’allumer une cigarette.
- Patard, je sais que vous avez des éléments de l’enquête qui
pourraient vous aider, comme des photos. Pourquoi ne pas plus les utiliser si elles sont vraies ? Pourquoi ?
- Ces photos ont encore besoin d'expertise, finit par dire Patard.- Dites plutôt que ces photos ont des origines douteuses, répond Lajeunie amusé. Si vous mettez les Pompidou face au tribunal et que ces photos ne valent rien, ce sera la fin pour vous. On ne bâtit pas des accusations sur des rumeurs. Quand je me rends à Paris, j’entends plein d’histoires autour des Pompidou et Markovic. Ce sont des histoires, mais pas de preuves.
- Ne faites pas l'innocent, dit Patard, vous vous doutez, tout comme moi, de la provenance des photos. Elles n’ont pas été mises entre mes mains par hasard.
- Vous êtes juge d’instruction, votre travail est d’instruire. Trouvez des preuves solides. C’est tout ce que je demande.- On les aura, assure Patard.- Marcantoni n’a toujours pas changé sa version des faits ?- Toujours pas, mais c’est un mafieux, son CV parle pour lui, on finira par l’avoir.
N’étant toujours pas convaincu, Lajeunie jette sa cigarette par terre et l’écrase du pied droit.
- Si vous n’avez que Marcantoni a me proposer comme coupable, nous n’irons pas loin car vous n’avez pas grand - chose pour le lier à Markovic… et encore moins à Pompidou.
- Si, rétorque Patard, Delon est le lien. Il connaît les Pompidou, il connaît Marcantoni et il connaît bien entendu la victime.- Soit. Mon cher René, vous et vos flics… vous vous êtes mis dans une belle merde. J’attends avec impatience le moment où vous jugerez le dossier assez complet pour le présenter au tribunal… Vraiment j’ai hâte.
- Vous avez des nouvelles du ministre ? demande Patard.- Il va bien, explique le procureur. Mais je ne serai pas étonné qu’il n’aille pas jusqu’ à la fin du deuxième mandat de de Gaulle, il est vieux et malade.
- Et le Général ?
- Quoi le Général ?
- Il ira jusqu’au bout ? Si son projet de référendum foire…- On verra. Pour l’instant, contentons-nous de mettre un visage sur celui qui a tué Markovic. Bonne chance pour l’interrogatoire de ce matin.
De la chance ? Oui, il se pourrait que le juge en ait besoin vu les enjeux de l’affaire. Les journaux prennent de plus en plus de poids dans la manière de mener l’enquête. Chaque jour, des articles apparaissent dans divers journaux où l’on sous-entend, où l’on soupçonne, cela provoque une pression difficile à soutenir. Le juge a une parfaite confiance en lui, du moins c’est ce qu’il pensait au moment où le dossier Markovic a atterri sur son bureau. De retour sur son lieu de travail, Patard fait venir Samson et Camard. Augustin Roux doit venir dans quelques heures et il tient à faire le point avant la rencontre. Le commissaire et son adjoint se présentent, les visages dissimulant assez mal leur propre gêne. Il faut que cet interrogatoire donne quelque chose de probant.- Sinon, on risque de nous retirer le dossier, avertit le juge. Paris serait bien content de reprendre la main.
- Nous ferons le nécessaire, assure Camard, vous pouvez compter sur nous monsieur.
Samson ne répond pas tout de suite.
- Jean ? insiste le juge.
- Oui, nous ferons le maximum, lâche le commissaire adjoint. C’est en fin de matinée que le fameux Augustin Roux arrive dans les locaux du juge Patard. Pendant que l’interrogatoire se produit, les policiers attendront dans un autre bureau. Patard veut être le seul à mener le débat, voulant certainement prouver qu’il saura débloquer l’affaire et qu’il gagnera en respectabilité.
L’interlocuteur du juge est un homme d’importance, il a été un des responsables de la CNPF. L’individu est un homme d’affaires avisé, ne sachant pas vraiment la raison de sa présence tout en connaissant les bases de l’affaire Markovic.
- J’aimerais savoir, monsieur Roux, pour quelle raison avez-vous rechigné à venir à ma convocation ? Admettez que cette attitude peut être interprétée de manière plus que suspecte, dit le juge, cherchant à mettre son interlocuteur dans l’embarras.
- Monsieur, répond l’intéressé d’une voix calme, je ne crois pas que j’ai un rôle à jouer dans une histoire de partouze.- Comment savez-vous que nous enquêtons sur ça ?- On parle dans les soirées parisiennes. Le juge sort le rapport du dernier interrogatoire d’Akov et qui parle de la maison où Markovic et Claude Pompidou se seraient rencontrés.
- Un homme, proche de la victime, vous accuse d’avoir organisé des partouzes dans votre villa.
- Qui ? s’agace Roux.
- Je n’ai pas à vous fournir le nom. L’ambiance est quasi glaciale, les deux hommes s’affrontent par le biais de leurs regards. Le juge joue une partie risquée en exagérant l’accusation, mais il espère
- Ma maison de Montfort-l’Amaury n’a rien d’un lieu de débauche, monsieur le juge. Votre enquête prend le mauvais chemin. Jamais un homme comme Markovic n’est venu chez moi.- Vous vous y rendez souvent ?- Ma foi, peu. Il y a un couple qui y vit et qui me sert de gardien. Mes affaires me poussent à me rendre le plus souvent à Paris. De nouveau le silence. Même la dactylographe chargée de faire le compte rendu de l’interrogatoire sent ce moment comme particulièrement gênant. Si l’échange n’aboutit à rien, l’enquête en prendra un certain coup. Voire, elle tombera dans l’infernale roue de la catastrophe.
- Vous avez confiance en vos gardiens ? demande le juge.- Vous pensez que mes gardiens feraient des choses pareilles
derrière mon dos ? Non, absolument pas.
- Vous connaissez les Pompidou ? Le nom de Pompidou vient d’entrer dans la conversation. Le choc est impressionnant tant Roux jugeait ses rumeurs comme idiotes. Alors ? Seraient-elles vraies ? Le trouble est visible et le juge estime avoir marqué un point en évoquant ouvertement le nom de l’ancien Premier ministre.
- Le ménage Pompidou, je ne les connais pas, répond Roux. Je l’ai peut-être rencontré une fois ou deux, à des réceptions, mais en tout cas je n’ai jamais eu de relations particulières avec Georges Pompidou.
- Et son épouse ?
- Son épouse ? Eh bien, je ne la connais pas plus que ça. Dans le bureau du juge se trouvent les photos envoyées anonymement. La tentation est grande de s’en servir. Mais finalement, il y renonce.
La conversation s’arrête sur cet échec.
Quand Augustin Roux quitte le bureau du juge, il passe devant le commissaire Samson. Les regards se croisent sans un mot. Puis le policier entre dans le bureau du juge d’instruction. Patard lit rapidement le compte rendu sans faire attention à Samson qui comprend assez vite que le rendez-vous ne s’est pas déroulé correctement selon les vœux du magistrat.
- Charlotte, laissez-nous, ordonne le juge à sa dactylo. Samson attend qu’elle ferme la porte derrière elle pour prendre la parole.
- Il n’a rien dit ? questionne le commissaire.- Où est Camard ?
- Une affaire urgente à régler, monsieur. Il nous rejoindra plus tard. Répondre à la question du policier est encore difficile, car c’est admettre l’échec de façon officielle.
- Alors ? Qu’a-t-il dit ? insiste le commissaire.- Rien, avoue le juge. Rien. Rien. Encore une piste qui s’en va. Sauf si on parvient à mettre la main sur l’emploi du temps de Pompidou.- Ce serait possible ?
- Oui, on peut. Tout est possible pour nous. On doit trouver ce foutu lien entre Pompidou et Markovic ! Il doit exister, bon sang !- Sinon, l’instruction tombe à l’eau ? dit Samson. J’espère pour nous que Akov ne s’est pas foutu de nos gueules monsieur. Patard en est bien conscient. Son silence en dit davantage sur son état d’esprit.
- Vous savez que Paris est en ébullition, finit-il par dire au
commissaire. Pour l’instant, il n’y a que les journaux vichystes qui ont donné le nom de Claude, les autres écrivent à coup de sous-entendus. Mais cela ne va pas durer, un à moment où un autre, un journal respectable craquera. Et quand cela se produira Samson, on a intérêt à avoir de quoi alimenter ces gens.
- Nous gardons la piste Pompidou, alors ?- Nous gardons la piste d’une victime qui a pris des photos
compromettantes dans une villa. Et parmi les compromis, il y a Claude Pompidou et Alain Delon, qui sait ?
En disant cela, le juge envisage toutes les conséquences, en particulier son propre sort. Il repense à sa conversation avec le procureur… S’il perd la face, il n’aura plus de carrière.- Monsieur… puis-je vous poser une question ? demande Samson.- Oui.
- Puis-je vraiment savoir d’où viennent ces photos ? Celles que vous avez montrées à Delon ?
- Jean… Si je peux vous donner un conseil… Ne cherchez pas cette solution. Retournez dans vos locaux, je vous donnerai des consignes cet après-midi.
- Bien monsieur.
Pendant une bonne heure, le juge veut rester seul. Il n’a pas faim, rechignant encore à vouloir trouver la bonne solution. Le calme de son bureau n’est qu’apparent car dans son cerveau, une angoisse dès plus grande prend forme et semble grandir comme un parasite ou un cancer.
Ses sombres pensées sont interrompues par la sonnerie de son téléphone. Le juge se doute bien de la personne qui souhaite le joindre.
- Allô ?
- Patard ? C’est Lajeunie, alors ?- L’enquête se poursuit, déclare le juge sur un ton faussement assuré.- Vous n’avez rien obtenu de Roux, c’est ça ?- L’enquête se poursuit, répète Patard.- Eh bien, je n’aimerais pas être à votre place, Patard.