La blessure des Pompidou (French Edition)

Alexandre Bensi · Chapitre 27 sur 40

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La blessure des Pompidou (French Edition)

Chapitre 27

 

Le froid est devenu si intense, la France est tombée vraiment en hiver. Chaque Français, qu’il soit de la ville comme de la campagne, attend la période où, enfin, il pourra retrouver les siens autour d’une bonne table. Le ciel est totalement gris mais aucune neige ne tombe. C’est le constat que fait Claude en regardant le ciel parisien de la fenêtre de sa chambre. Paris est si gaie en cette saison, les enfants jouent sur les manèges et les supermarchés ont vraiment fait leur entrée dans le monde de la haute-consommation. Entre 1945 et 1968, la France a changé de visage cependant elle garde quelques séquelles, notamment celles des événements du printemps.- Mais elle n’a pas changé ses méthodes pour détruire une femme, admet-elle tout bas.

Élise, occupée à nettoyer la salle de bain, n’est guère présente pour lui tenir compagnie. Mais en a-t-elle vraiment besoin ? Depuis le début de toute cette affaire sans honneur, elle apprécie de plus en plus ces brefs moments de solitude.

Chaque policier qui travaille à la surveillance de la capitale a encore ces images en mémoire, celles des barricades, des charges de CRS et des étudiants révoltés. Que l’on soit à la préfecture jusqu’au simple gardien de la paix, le choc reste présent. L’un de ceux qui se posent cette question troublante mais néanmoins lancinante: “Mais est-ce que tout ceci ne va pas repartir d’une autre façon d’un moment à l’autre ?”, travaille au palais de l'Élysée. Cet après-midi - là, ce garde républicain est sur les dents. Il ne cesse de se poser cette interrogation pendant qu’il est posté à la grille, attendant que la voiture se présente. Le véhicule finit par arriver, toute grise, une Citroën dernier cri, dont le passager arrière est aisément reconnaissable: Georges Pompidou.

La présence de l’ancien Premier ministre n’est guère une surprise au regard de tout ce qu’il s’est passé depuis des semaines. Tout le monde, au sein même du château, observait les événements avec une pointe de curiosité et en même temps de peur. Comment tout cela allait-il finir ? Beaucoup d'employés connaissent Pompidou. Il a brièvement travaillé à l'Élysée avant de devenir le locataire de Matignon, il a eu le temps de se faire connaître et de se faire apprécier de tous.

Quand la voiture noire s’arrête devant la porte arrière du bâtiment, Georges a un sentiment de “déjà-vue”. C’est la deuxième fois qu’il rencontre le Général pour évoquer ce sujet, ses intentions n’ont jamais été aussi claires. Depuis leur dernière rencontre, un sentiment de mal être s’est progressivement installé. C’est une blessure à laquelle Georges a du mal à s’en remettre, comme une trahison venant de l’homme à qui il voue une grande et profonde admiration. Voilà la vraie raison intime de tout ceci, revoir le Général encore une fois, et lui parler droit dans les yeux. Dans sa petite serviette de cuir, des dizaines de papiers prêts à être présentés face à lui, des preuves évidentes qu’Akov a menti et donc que quelque chose de grave s’est produit contre sa personne et l’honneur de son épouse. Et cette fois, le Général va devoir le prendre au sérieux et l’écouter. C’est Tricot qui l’accueille. Toujours souriant malgré le contexte, il lui serre chaleureusement la main. Pompidou répond à la politesse par le même geste, mais rien de plus. Il tient à montrer ses distances avec le personnel proche du Général tout en exposant une certaine bonhomie. Une des nombreuses leçons que Georges a apprise depuis qu’il est entré en politique. Le chemin vers le bureau présidentiel, il le connaît par cœur, la seule chose qu’il espère au fond de lui, c’est qu’il refera ce chemin mais dans d’autres circonstances. L’ambiance à l'Élysée est encore plus crépusculaire depuis sa dernière visite. Lui qui a connu ce palais du temps de sa splendeur, à l’époque, c’était le cœur et le cerveau de la France. Aujourd’hui, le Château observe la fin de son locataire, attendant patiemment que le nouveau n’arrive.

Le Général est vêtu d’un costume sobre, comme à son habitude, portant ses grosses lunettes qui lui fait prendre encore plus d’âge, il accueille son dauphin de façon plus fatiguée qu’à l’accoutumée.- Il ne fait pas très chaud dans ce fichu palais, dit le Général, Colombey est plus facile à chauffer. Comment vous portez-vous Pompidou ?

- Bien, en cette fin d’année qui aura vu tant de choses, répond Georges.

Tricot, à la demande de Georges, est resté présent. Assis sur un siège un peu en retrait.

- Mon général, j’espère de tout cœur que ce sera la dernière fois que nous nous voyons au sujet de cette affaire. Mon général, j’ai les preuves qui exposent le fait que les dires de ce dénommé Akov sont fausses. Que la justice cherche délibérément à nuire à la réputation de ma femme et à travers elle, la mienne.

Sans attendre, Pompidou sort une feuille qu’il tend à de Gaulle. Il s’agit de la copie de la lettre d’Akov annonçant ses rétractations.- L’écriture fait mal aux yeux, commente le Général.- C’est un illettré mon général, répond Pompidou, toutes les lettres et aveux venant de lui lui ont été écrits. Ce document vient du dossier… et le juge n’en a pas tenu compte. Ni la presse. Il faut que cela cesse. Le juge Patard ne veut pas trouver l’assassin de ce Markovic, il veut me détruire. Mais un juge, dans ce genre de cas, répond à des ordres.

Le Général a parfaitement saisi la phrase et les sous-entendus qui peuvent se cacher derrière.

- Je n’ai jamais douté de vous, Pompidou, dit de Gaulle. Quand le nom de votre épouse a commencé à être cité, Tricot est venu me voir à Colombey pour me prévenir. J’ai donné des ordres pour que vous soyez prévenu.

- Des ordres qui n’ont pas été respectés je pense, lance Pompidou. Et si je puis me permettre… mon général… Je sais que vous avez laissé l’affaire suivre son cours. Couve n’a rien fait, rien dit, pour me mettre en garde. Rien.

L’accusation est grave mais elle n’est pas sous fondement.- Tricot ?

- Mon général ?

- Comment va Capitant ?

- Aux dernières nouvelles, il va bien mon général. Il est à son ministère.

- Faites - le venir.

- Bien, mon général.

De Gaulle attend que Tricot quitte son bureau pour reprendre la conversation avec son ancien Premier ministre.- Capitant est victime d’un cancer. Il quittera le ministère la semaine prochaine. Il va falloir le ménager.

- Je comprends mon général, réplique Pompidou.- C’est un brave, un peu naïf de temps en temps, mais un brave. Je suis désolé que vous ne vous entendiez plus.

- Avez-vous le nom de son remplaçant ? s’aventure à demander Pompidou.

- Jeanneney, par intérim. Le temps que je réfléchisse. Georges est surpris par la manière dont le Général lui annonce la nouvelle. La fatigue, certes, mais il était loin d’imaginer que le dégoût s’en mêlerait. De Gaulle, Georges le ressent, en a assez de tout ceci, au fond de lui, il ne désire plus que de retrouver Colombey et d’y finir ses jours loin de toute activité politique. Bien entendu, Pompidou n’est né de la dernière pluie. Les talents de comédien du Général ne sont plus à démontrer. Cependant, quelque chose de plus profond ne parvient pas à être caché, dans les yeux du Général notamment. Georges voit toutes les possibilités que l’année 1969 offre.

- Je regrette sincèrement ce qu’il se passe Pompidou, déclare de Gaulle. Depuis notre dernière rencontre, j’ai beaucoup réfléchi. Que pensez-vous que nous nous voyons pour un repas ? Madame de Gaulle et Madame Pompidou avec nous, qu’en pensez-vous ?- Pourquoi pas, répond simplement Georges.- Nous trouverons une date pour nous voir, affirme de Gaulle. Capitant finit par arriver. Cela fait des mois que Georges ne l’avait pas vu physiquement. Sa maladie ne se voit pas forcément, mais pour ceux qui ont bien connu le ministre de la Justice, ils peuvent se douter que tout ne va pas bien chez lui. Avec ses grosses lunettes carrées, le vieil homme, ancien résistant, est également le symbole de la fin d’un règne.

En bon politique, Georges lui serre la main. Face à de Gaulle, personne n’ose exposer ses griefs.

- Monsieur le ministre, commence de Gaulle, comment avance le dossier Markovic ?

- Difficilement.

- Difficilement parce qu’il n’y a rien dedans, coupe Georges. A part les photos truquées, bien entendu.

- Monsieur le ministre, reprend de Gaulle, vous allez me faire le plaisir de demander au juge Patard de se mettre à la recherche des assassins de ce Markovic, n’est-ce pas son rôle élémentaire ? S’il n’y a rien dans le dossier depuis des mois, il ne peut s’obstiner à poursuivre certaines pistes qui, il faut bien l’admettre, ne mènent à rien.

- Oui, mon général.

- Cela vous convient Pompidou ?- Tout à fait, mon général.- Vous pouvez disposer Capitant, prenez soin de vous, nous nous verrons demain.

De nouveau, les deux politiques gaullistes et rivaux se serrent la main, une espèce de paix des braves vient de se signer face au président de la République. Une fois le ministre parti, le Général retient encore quelques minutes Georges.

- Je vais faire un grand discours, déclare-t-il, pour le 31 décembre. Ce sera mon grand appel à l’union. Dès janvier, tous les députés de la majorité devront redoubler d’effort, surtout pour préparer le référendum. J’aimerais que vous en fassiez de même à l’Assemblée.- Vous pouvez compter sur moi, mon général.- Et puis, voyagez, changez-vous les idées, propose de Gaulle. Il faut que le monde vous connaisse encore mieux.- En somme, que je fasse ma propre “tournée des popotes", mon général ?

- Sans l’OAS à vos trousses, plaisante le Général. Vous n’irez que bien mieux après cela. Vous devez faire attention à votre santé. A ce propos, comment va votre fils ? Toujours dans la médecine ?- Toujours, mon général.

- Vous lui transmettrez mes amitiés, je l’apprécie beaucoup. Philippe aussi, ma femme également.

- Je n’y manquerai pas, mon général.- Et n’oubliez pas mon idée de dîner, nous trouverons un moment pour nous voir, Yvonne et moi aimerions beaucoup vous revoir. Quand la porte s’ouvre, Georges retient la proposition de repas, se disant que l’invitation est sincère et que quelque chose de positif est sorti de tout ceci.

- Je vous souhaite un joyeux Noël, mon général.- Joyeux Noël à vous et à votre famille, Pompidou, répond de Gaulle.

Un huissier reconduit Georges jusqu’à sa voiture. A la croisée de deux couloirs, Georges rencontre Couve de Murville, son successeur, en pleine conversation avec son chef de cabinet. Les deux hommes se toisent en chien de faillance. Avec son élégance un peu trop surfaite, ses cheveux gris parfaitement peignés, il donne plus l’allure d’un grand représentant de commerce qu’un politique. Ce bourgeois qui a fricoté, un temps, avec Vichy, n’a décidément rien à voir avec lui. Couve, silencieux mais souriant, s’apprête à lui serrer la main mais Georges reprend son chemin, sans lui adresser le moindre mot. Silencieux dans sa voiture, Pompidou se demande comment il va raconter son entretien avec le Général à son épouse. Et surtout, est-ce que celle-ci va accepter l’invitation à dîner qui aura lieu après les fêtes de fin d’année ? Sa rancœur est peut-être trop forte pour qu’elle se laisse convaincre, qui sait ? Mais pour Georges, Claude est une femme avec un sixième sens remarquable, elle aurait la possibilité d’y voir plus clair et d’avoir, peut-être, les mêmes conclusions que lui.

Dans un restaurant situé à quelques mètres des bureaux de Georges, une vive conversation a lieu entre personnes liées au monde politique. L’alcool aidant, les langues se délient, les mots parfois prennent des sens que l’on ne désire pas de prime abord. Parmi eux, un jeune homme, proche du mouvement giscardien, lève son verre de vin à l’année qui s’achève et aux plaisirs des politiciens. Cette dernière réflexion fait rire l’ensemble de la tablée.- C’est un hommage à Claude ? demande une des invités.- Pourquoi pas, répond le jeune homme, j’ai vu l’une des photos vous savez ? Elle a de belles gambettes pour une femme de son âge. Mais le père Pompidou ne doit pas la baiser souvent pour qu’elle aille voir ailleurs.

- Tu crois qu’elle a baisé Markovic ? intervient un autre qui vient de finir son verre cul-sec.

- Qui sait… reprend un des convives plus âgés. Pompidou grouille autour de personnes louches. Paraît que Lazareff ne lui parle plus de peur que toute cette merde retombe sur lui. Même Delon se fait tout petit… faut dire qu’il a été interrogé, lui.

- Personne ne touchera à Claude Pompidou pour le moment, reprend le jeune homme qui a porté le toast. Parce que lorsque Claude va à ses petites sauteries, il y a encore trop de monde impliqué. On verra mieux lorsque Pompidou cessera de jouer les ambigus avec la succession du Général. Et puis…

Le jeune homme n’a pas le temps de finir sa phrase quand un homme de forte corpulence le saisit par le col, au grand dam de l’ensemble des invités qui prennent subitement peur. Le personnage en question n’est autre que Pierre Juillet qui, à une table de là, a entendu toute la conversation.

- Mais qu’est-ce qui vous prend ? proteste le jeune homme apeuré. Pierre lui donne une violente claque sur la figure.- Mais qu’est-ce qui vous prend ? répète la victime.- Ce qui me prend, connard ? déclare Pierre en lui tenant fermement le col de la chemise, c’est que lorsque l’on projette du venin, il faut s’attendre à en recevoir en retour, enfoiré !

Après repris son souffle et retrouvé un peu de calme, Pierre laisse tomber le jeune homme par terre. Il réajuste son manteau brun, met sa pipe dans sa bouche et pose son regard vers celui qu’il vient de frapper.

- Vous avez du sang qui coule de votre nez, jeune homme, finit-il par dire.

Sur ces mots, il retourne aux bureaux de Latour-Maubourg sans ajouter un mot et sans se retourner.