La blessure des Pompidou (French Edition)

Alexandre Bensi · Chapitre 5 sur 40

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La blessure des Pompidou (French Edition)

Chapitre 5

 

Dimanche est une journée prisée par Georges et Claude. Ce n’est pas qu’ils sont des adeptes du dimanche religieux, ce sont des pratiquants par tradition et non par croyance. Ainsi leur présence à la messe se compte sur les doigts d’une main. Non, le dimanche est synonyme de repos loin de Paris, que ce soit dans cette demeure campagnarde étrangement baptisée “La maison blanche” à Orvilliers, dans leur résidence de Cajarc ou bien encore en profitant des visites chez des amis. Et ce dimanche, Georges et Claude ont répondu favorablement à une invitation du couple Lazareff dans leur demeure de Louveciennes située au sein des Yvelines. A quelques kilomètres de l’endroit où le corps de Stefan Markovic a été retrouvé. Le début de l’après-midi de cette journée automnale permet à Claude de sortir un peu en compagnie d’Hélène, la femme de Pierre Lazareff. Le jardin de cette immense maison à l’aspect début du siècle est agréable. La douceur, c’est tout ce que demande Claude qui prend plaisir à déambuler dans cet espace verdoyant. Hélène se tient un peu à l’écart, admirant quelques-unes de ses fleurs dont certaines sont en train de mourir, saison oblige. 

- Nous sommes loin des sales bruits de Paris, commence Claude, et pourtant j’ai tout fait pour y aller quand j’étais jeune. Et aujourd’hui… Les choses ont bien changé.

- Paris ne t’a jamais rendue heureuse ? s’étonne Hélène avec une légère moue. Ne dis pas ça, Paris t’a donné Georges.- C’est vrai. Mais ce que l’on a vécu en mai a plus marqué mon esprit que ce que tu imagines Hélène. Je ne veux plus revivre ça. Hélène ricane en écoutant ces propos.

- Tu te plains ? Tu te plains de ça ? Alors que “Tante Yvonne” s’est faite insulter en allant faire son marché pendant les événements…- J’ai dit à la femme du Général que je trouvais cet épisode

scandaleux, coupe Claude un brin agacée. Mais au plus fort de la crise, j’ai cru que les communistes auraient la peau de mon mari. Et ne me dis pas que j’exagère, à ce moment-là, tout le monde se cachait… Même le Général est allé “prendre le large” à Baden-Baden.

- Pourquoi ne lui dis-tu pas ? conseille Hélène.- Quoi donc ?

- Que tu ne veux pas qu’il se présente à la succession de de Gaulle.- Georges a un destin, il en est convaincu, murmure Claude. Les deux femmes regardent la fenêtre qui donne sur le petit salon où Georges est en compagnie du journaliste Pierre Lazareff, l’époux de Hélène et rédacteur en chef de “France Soir”.

- Les temps changent, reprend Hélène, les femmes peuvent aussi avoir un avis maintenant.

- Malheureusement pour moi, je crois que Georges est le mieux placé pour reprendre le flambeau, estime Claude. Elle s’assied un moment sur une des chaises du jardin, comme si la fatigue venait soudainement de la saisir.

- Tu veux boire quelque chose ? propose Hélène.- Non pas pour le moment.- Que comptes-tu faire quand il se lancera ? Tu vas le suivre tout le temps ?

La question taraude l’esprit de Claude, elle hait la politique, ce monde violent et hypocrite. De nombreuses fois, elle avait la tentation de pousser son mari à tout laisser tomber. De reprendre une autre voie, soit dans le milieu universitaire ou dans la banque.- Quel soulagement j’ai eu quand Georges a présenté sa démission au Général, et mon plaisir a été double quand j’ai franchi la porte de sortie de Matignon. Mais quand on a un époux qui vit pour la Politique et qui, par la force des choses, se retrouve être le vrai dauphin du Général… Alors… Que dire de plus ? Je ne veux pas le perdre, alors je le suivrai… et je le soutiendrai…- C’est beau de voir un couple uni, dit Hélène.- Venant de toi, je prends cela avec le sourire.- Pierre et moi, nous vivons librement, c’est notre choix. Ne me dis pas que tu es jalouse ? ricane Hélène.

- Oh que non, j’ai Georges et je suis fière de l’avoir.- Allez, viens prendre une tasse de thé avant d’aller rejoindre nos hommes.

Georges, son éternelle cigarette aux lèvres, regarde attentivement ses cartes, une partie de poker est engagée entre Lazareff et lui pendant qu’un tourne-disque passe de la musique jazz. Les deux hommes se jugent; la partie est lancée depuis longtemps et de l’argent, posé sur la table, est disputée entre les joueurs.- Cette partie dure depuis trop longtemps, admet Pierre.- Ne compte pas sur moi pour me bousculer dans mon plan pour te vaincre, Pierre. J’ai gagné deux parties, je veux la troisième. Pour une fois que c’est moi qui domine sans difficulté… J’espère, d’ailleurs, que tu ne le fais pas exprès. 

Le disque se termine, Pierre se lève et s’apprête à le changer. Mais Georges, ne quittant pas son jeu des yeux, préfère écouter la radio. - Je croyais que tu n’aimais pas entendre parler politique le

dimanche, remarque Pierre.

- Cette fois, je fais une exception. Je veux savoir ce qu’il se dit à Paris, et pour le savoir, rien ne vaut Radio France.- Et mon journal ?

- Ton journal n’a pas à sa tête le ministre de l’Information, rétorque Georges. Sers-moi un whisky avant de reprendre ta place et assister à ta défaite totale.

Georges attend le journal tout en ne quittant pas son jeu des yeux.- Comment va ton fils ? s’informe Lazareff.- Il va bien. Nous nous sommes vus avant-hier.- Toujours pas intéressé par la vie politique ?- Son ambition est de devenir un bon enseignant en médecine avant toute chose. Je l’encourage dans ce sens.

Georges évoque peu son fils en public, estimant qu’il s’agit de sa vie privée, mais quand il est entouré par ses proches, il se sent plus en confiance et peut se laisser aller à quelques confidences.- Il pourrait faire un bon politicien, juge Pierre.- Mais il réserve son énergie à sauver des vies, intervient Claude qui entre dans la pièce. Et c’est bien mieux ainsi.

Hélène suit derrière en portant un plateau couvert de petits fours qu’elle pose sur la petite table basse. Claude prend place à côté de son mari et lui pique une cigarette. Puis, elle observe les meubles et le papier peint.

- Mais quand allez-vous changer cette décoration ? lance Claude.- On connaît tes goûts Claude, déclare Hélène qui serre le thé, et nous n’avons pas envie d’avoir ces “nouveautés” dans cette maison. Sur ce point, on est très réac.

- C’est bien le seul point où vous l’êtes, s’amuse Georges. Allez, tapis, lance t-il comme s’il voulait en finir avec la partie.- Déjà ? s’étonne Pierre. Tu es certain de ton coup ? Bon. Pierre le suit et montre son jeu. Un brelan de roi, Georges le bat avec un carré d’as. L’ancien Premier ministre du Général esquisse un petit sourire pendant que Lazareff n’a d’autre choix que d’admettre sa défaite.

- Je dois le dire, avoue Pierre, tu t’es amélioré. Mais me battre est une chose, battre Delon en est une autre.

- Je finirai par l’avoir un jour si l’occasion se reproduit, répond Georges.

Puis les quatre convives s’installent autour de la table basse, installés sur de confortables canapés.

- Tu as des nouvelles du Général ? interroge Pierre en allumant sa pipe.

- Pierre ! Tu sais que… s’agace Hélène.- Non, non, ne t’inquiète pas, déclare Georges, il a ma permission. Eh bien non, pas de nouvelles. Mais cela ne m’empêche pas de voir quelques barons de temps en temps.

- Malraux ? propose Pierre.- Comment as-tu deviné ?- C’est l’un des seuls qui sait écrire dans ce gouvernement. Et comme tu ne parles qu’à ceux qui savent faire des phrases. Le propos provoque un rire parmi le reste du groupe.- Je continue à correspondre avec Mauriac aussi, ajoute Georges. Il reste un intellectuel qui compte à Paris. Mais pour le reste, à part mes collaborateurs qui restent fidèles, c’est silence radio. Gare à toi si tu écris cela dans ton journal.

- Ne t’inquiète pas, sourit Pierre.- Et puis j’ai le meilleur soutien qu’un politique puisse espérer, ajoute Georges.

- Lequel ? demande Hélène.- Ma femme.

En disant ces mots, le couple Pompidou se prend la main, signe d’une parfaite et totale concorde entre eux.

- Et cela depuis notre première rencontre, complète Claude.- A vous deux ! lance Hélène en levant sa tasse de thé.- Ceci dit, ne reste pas trop longtemps dans le flou, conseille Pierre. Certains de “tes camarades” vont en profiter pour te torpiller. Et même si de Gaulle n’a rien de sérieux contre toi, il ne pourra pas te protéger de tout.

- Le Général n’a pas l’intention de démissionner à ce que je sache, fait remarquer Georges.

- D’accord, mais tu connais comme nous son état de santé. Le mois de mai lui a fait prendre dix ans de plus dans la figure, tout militaire et tout grand homme qu’il est, il ne tiendra pas longtemps. Tiens, je te parie une bonne bouteille de Saint-Emilion qu’il ne finira pas son mandat.

- Hola, je me garde bien de faire ce genre de pari, j’ai trop de respect pour le Général. Mais si je me prononce, certains vont se déchaîner…

- Que tu le dises maintenant ou dans deux ans, ils se déchaîneront de toute manière, juge Pierre.

Soudain, le téléphone sonne.

- Si c’est ma secrétaire ou Balladur, dit Georges, passez-le moi.- Bien, répond Pierre.

Lazareff se lève, quitte la place pour décrocher.- Édouard veut probablement savoir si on se voit toujours demain à l’Assemblée, estime Georges.

- Heureusement que tu as ta garde privée, toi, dit Hélène.- Balladur, c’est mon soldat, mais j’ai mon grognard, répond

Georges. Le “petit” Chirac, mon bulldozer. Des jeunes qui ont été de grands soutiens à Grenelle. Eux, au moins, ont répondu présents et m’ont permis de trouver une solution à la crise.- Petit par l’âge, ajoute Claude en faisant référence au fait que Chirac approche les deux mètres.

Lazareff revient.

- Georges, c’est pour toi.

- C’est Balladur ?

- Non, ta secrétaire. Elle veut des précisions pour ton emploi du temps de demain.

- Bien, je prends l’appel.

En fin de journée, Georges et Claude reprennent la route pour Paris. Comme à son habitude; c’est lui qui tient le volant, il a toujours aimé conduire quelque soit le moment. La nuit est tombée depuis une heure, rouler de nuit ne le dérange pas. Pleins phares, la route est tranquille.

- Lazareff a raison, finit par dire Pompidou.- De quoi parles-tu ? demande Claude sortant de son silence.- Il ne faudra pas que je reste trop longtemps dans le flou.- J’ai confiance en ton instinct, il t’a sauvé la mise plus d’une fois, remarque Claude.

- Tu crois que l’adoubement du Général sera à ma portée ?- Tu as le mien, cela suffit.