La blessure des Pompidou (French Edition)
Chapitre 7
L’Assemblée nationale, en ces débuts de la Ve république, reste un lieu important de la vie politique. Les députés ont repris peu à peu leur calme suite aux événements de mai. Du côté droit de l’hémicycle, de nombreux visages se tournent vers un député pas comme les autres. Il a dirigé le gouvernement du général de Gaulle pendant six ans et il vient s’asseoir à son siège de représentant du Cantal: Georges Pompidou. Cigarette entre les lèvres, il attend que le président de l’Assemblée, Jacques Chaban-Delmas, prenne la parole pour lancer la séance du jour. Personne n’est dupe de la raison de sa présence. Elle est principalement due au fait que Georges désire montrer qu’il reste un député fidèle à la majorité présidentielle avant tout.
Couve de Murville, son successeur, n’est pas présent mais il y a quelques ministres et secrétaires d'État. Georges les regarde attentivement, certains ont été ses ministres. Notamment Malraux qui est certainement celui en qui il a le plus confiance et qui le salue de sa main. Un autre député UDR vient à sa rencontre, il est du même âge que Pompidou et le serre chaleureusement la main.- Cette séance est d’un ennui, j’ai oublié mon livre, donc je suis obligé d’écouter, glisse Georges à son interlocuteur.- Viens avec moi dans le Cantal, j’y retourne demain. Tu t’y
ennuieras mais au moins ce sera plus sain pour ta santé. - Augustin, mon brave ami et estimé collègue, il faut que l’on me voit à Paris en ce moment. J’irai bientôt à Cajarc pour y passer le week-end de la Toussain, bientôt.
- Tu déjeunes avec moi ce midi ?- Non, j’ai rendez-vous avec mon équipe.- Au fait, Malraux m’a fait dire qu’il aimerait te parler dans une heure. Il te donne rendez-vous dans la salle des pas perdus. Pompidou s’étonne, éteint sa cigarette et se penche vers son collègue.
- Il t’a donné la raison de ce rendez-vous ? interroge Georges.- Non, mais j’imagine que Couve n’a pas apprécié que tu ne l’aies pas soutenu publiquement pour sa réforme de l'Éducation et qu’il n’ose pas te le dire lui-même. Alors, il fait appel à un messager.- De quoi se plaint-il ? J’ai voté pour… mais ton pressentiment est pertinent, admet Pompidou.
En effet, une heure plus tard, alors que la salle des pas perdus accueille peu de députés, la majorité d’entre eux sont encore en cession, Georges retrouve Malraux qui l’attend, occupé à admirer le buste de Jaurès. Avant de rejoindre son ancien ministre de la Culture, Georges donne l’ordre à son garde du corps de l’attendre à la sortie. Puis il marche d’un pas tranquille vers celui qui représente le monde culturel depuis le retour du Général au pouvoir.- Bonjour André, il paraît que tu as un message qui m’est destiné ? dit Pompidou d’un ton amical.
- Bonjour Georges, répond le fameux ministre de la Culture.
Comment vas-tu ? La vie de député te plait ?
- Comparé à l’Enfer de Matignon, député du Cantal, ce sont des vacances. Et toi ? Couve s’occupe bien de toi ?- Ma foi, je n’ai pas trop à me plaindre. Tu sais que le Général ne voit pas d’autres à ma place, je suis tranquille. Viens, on va bavarder loin des oreilles indiscrètes.
L’Assemblée a cette particularité architecturale d’avoir des endroits suffisamment intimes pour converser de choses plus ou moins graves qui accompagnent la vie politique française. Malraux le sait bien, ainsi il invite son ami au cœur de la bibliothèque, lieu vaste où les sièges sont confortables et placés de telle manière à ne pas être victime d’espionnage. Seuls deux assistants parlementaires sont présents dans la salle, occupés à éplucher divers documents.- Ton nom n’est pas cité lors des conseils des ministres, explique Malraux, mais tout le monde y pense, même le Général.- Ravi de hanter Capitant ou Faure. Alors… c’est tout ce que tu as à me dire ?
- Non, le Général se demande pourquoi tu n’as pas soutenu plus vaillamment Faure.
- Parce que sa proposition de réforme de l'Éducation ne tient pas la route et ressemble à n’importe quoi et c’est un ancien professeur qui te le dit. J’ai néanmoins voté pour éviter que ceux qui m’ont dans leur viseur me fusillent sur place. Je n’ai plus le bouclier de Matignon.
Malraux prend son temps pour répondre, il a toujours eu de l’estime et de la sympathie pour Georges, depuis leur rencontre en 1944.- André, reprend Pompidou, si Couve t’a désigné pour me parler, c’est parce qu’il sait que tu es l’un des seuls ministres au gouvernement qui a ma confiance. Alors, qu’as-tu à me dire ?- Le Général se pose des questions.- Lesquelles ?
Le ministre de la Culture est un personnage particulier. Sa manière de s’exprimer, ses petits tics font de lui presque une caricature, même si cela surprend ses interlocuteurs, il dégage toujours un aspect bienveillant et une certaine sympathie. Un sentiment qui n’échappe pas à Pompidou. Mais Georges a de l’expérience, que ce soit dans le rapport humain que dans le rapport politique, et derrière ces manières, il subodore la gêne du ministre.
- Georges, le Général sait que tu n’as pas été d’accord avec ses dernières idées… commence-t-il.
- Si tu fais référence à sa fameuse troisième voie… J’ai dit au Général ce que j’en pensais… Quoi ? Il veut encore me chauffer les oreilles avec son référendum sur le Sénat ?… N’est-ce pas ? Il est têtu…
- Effectivement, il est têtu, c’est grâce à cela qu’il a dit merde à Pétain, ajoute Malraux en riant.
- Il veut savoir si je serais à ses côtés ?- Comprends-le, depuis que tu es parti de Matignon, tu grognes à chaque nouvelle initiative de Couve… et les idées de Couve, puisqu’elles ne sont pas nombreuses, viennent souvent de plus haut.- Le Général a pris un crétin ambitieux et hypocrite pour me
succéder, que veux-tu que j’y fasse ? Et puis il y a autour de lui des gens qui me détestent, ça n’arrange rien.
- Pour le Général, la réforme du Sénat couronnera la Ve république, Couve n’y arrivera pas seul, il a besoin de toi.
La réponse d’une possible méfiance à l'Élysée provoque un certain désarroi chez Pompidou et cette idée de réforme du Sénat l’a toujours rendue perplexe mais il reste un homme fidèle à de Gaulle. Toute personne qui connaît bien Georges et qui a eu l’occasion de travailler à ses côtés sait que l’idée de fusionner le Sénat et le conseil économique et social n’avait pas son entière approbation. Il y voyait une réforme inutile. Alors quand il a entendu de Gaulle évoquer le référendum lors de son allocution télévisée du 24 mai, il a eu une légère moue de perplexité.
- Si tu me dis que tu aideras le Général... déclare Malraux.- Le Général n’a pas à douter de ma loyauté, répète Georges. Qu’il fasse son référendum, je serai là.
- Merci Georges.
- Y a pas de quoi… Alors comment ça se déroule avec ton nouveau patron ? Couve te traite bien ?
- Ne le répète pas, avoue Malraux tout bas, mais la mauvaise humeur des Cantalous me manque.
Les deux amis se serrent la main, Malraux doit rejoindre Couve pour lui faire part des résultats de leur conversation. Pompidou a lui aussi peu de temps devant lui; il a un déjeuner en compagnie de sa garde rapprochée: Balladur et Juillet. Il s’allume une nouvelle cigarette, jette un œil furtif par curiosité sur un livre qui traîne sur une table de la bibliothèque et quitte la salle. À l’autre bout du couloir l’attendent ses deux conseillers les plus proches.- Bonjour messieurs, comment vous portez-vous ce matin ? dit-il d’un ton amusé. Édouard, que signifie cette écharpe ? Vous avez attrapé froid ?
- Apparemment…
- Eh bien, si vous tombez malade maintenant, à quoi allez-vous ressembler quand on passera l’hiver ? s’amuse Georges.- Je viens de voir passer Malraux, déclare Juillet. Un problème ?- Non, aucun, rétorque Georges. Allons déjeuner, nous avons
beaucoup de choses à voir, mais avant je dois appeler ma femme. Veuillez m’excuser messieurs.
Édouard Balladur et Pierre Juillet, deux hommes au caractère peu semblables et au physique assez éloigné; l’un est un jeune possédant un aspect un peu rondouillard, l’autre a l’allure d’un film de Jean-Pierre Melville, un de ces films policiers qui ont fait le bonheur du cinéma français dans les années 50 et 60. Quand ils observent leur chef se rendre à un téléphone, ils reconnaissent bien volontiers l’attachement incassable entre Georges et Claude.- Le jour où il présentera sa candidature, déclare Balladur, j’espère qu’elle tiendra le coup.
- Elle tiendra, répond Juillet en allumant sa pipe. Elle a vu de près, en tant que femme de Premier ministre, ce que le mot “emmerde” veut dire et elle est encore là. Elle a plus de cran que beaucoup le pensent. Si elle n’était pas là pendant les événements, je me demande s’il aurait pu mener la sortie de crise avec succès. Qui sait ?- Le Général l’aime bien, remarque Balladur.- Encore heureux, sourit Pierre.
Le téléphone sonne dans l’appartement des Pompidou sur l’île Saint-Louis. Claude est occupée à classer un nombre incroyable de livres pour la bibliothèque.
- Élise ! dit Claude, voulez-vous bien répondre ?- Oui madame, répond la femme de ménage. Employée pour seconder Claude dans la vie du ménage, Élise se montre d’une grande efficacité et a le don de se montrer aussi discrète que possible. Ce qu’apprécie fortement Claude. Par ailleurs, elle a une conversation charmante.
- Madame ? dit-elle en entrant dans la pièce qui sert de bibliothèque, c’est votre mari au téléphone.
Abandonnant rapidement sa tâche, elle se précipite sur le combiné.- Il y a un souci Georges ?- Non pas du tout, je veux juste te confirmer que nous recevons ce soir les Chirac.
- Jacques ? Eh bien, oui si tu veux, répond Claude interloquée.- Prépare quelque chose de simple mais copieux, le Bulldozer aime bien manger. Il faudra que je m’entretienne avec lui à un moment donné, si tu pouvais faire un peu la conversation avec Bernadette. Je sais que ce n’est pas la bavarde du siècle, mais je fais appel à ta bienveillance et à ton sens politique.
- Mon sens politique ? Tu n’as pas honte ? dit-elle en riant. Suite à l’appel, Claude réfléchit un instant. Pourquoi voir Chirac ce soir ? L’un de ses seuls soutiens encore dans le gouvernement, se prépare-t-il à lui dire ce qu’il pense vraiment de sa position actuelle à ce jeune loup fidèle et ambitieux ? Claude se saisit d’un morceau de papier et d’un crayon, s’interroge un instant sur le plat à concevoir pour ce soir, qu’il soit assez simple à confectionner et qui puisse plaire à se goinfre de Chirac. Puis elle note quelques ingrédients que son employée de maison sera chargée d’aller quérir. Sortir toute seule dans la rue pour aller faire des courses à Paris, elle pourrait le faire aisément, mais depuis les événements, elle garde une certaine méfiance envers Paris et les Parisiens, autant qu’avec les hommes politiques qui entourent son mari.
Revenue dans la bibliothèque de l’appartement, elle se remet à classer les ouvrages de son mari, notamment ses livres de poésie qu’il affectionne tant. Autour de ce monde culturel, elle se sent bien et comme elle regrette que Georges n’ait pas opté pour une voie plus classique afin de mieux savourer ce monde. Il avait les capacités pour devenir un grand universitaire, un responsable de la Sorbonne par exemple. Mais non, l’Histoire en a décidé tout autrement. Et sa nature est celle de travailler à prendre des décisions même dans les moments les plus graves, les plus tendus. Après tout, de Gaulle lui a fait confiance pendant six ans pour mener son gouvernement, et elle fut tellement fière de lui pour son comportement en mai. Sur le bureau, elle place la photo de leur fils épousant Sophie Gintz alors que Paris était en pleine révolte. Une folie ? Pour plus de sécurité, la cérémonie a eu lieu à Matignon. Georges n’a pas prononcé de désaccord, plus porté sur le bonheur de son fils que sur la vie politique. Elle lui en a été très reconnaissante. Maintenant que la tempête est passée, un sentiment la tiraille: Depuis son départ de Matignon, Claude ressent qu’une menace pèse encore sur Georges, après tout, elle sait comme beaucoup que des responsables politiques- que ce soit à l'Élysée ou à l’Assemblée - ne portent pas son époux dans leurs cœurs et qu’ils seront prêts à tout pour l'empêcher d’accéder à la fonction suprême au moment venu. Étant témoin de la pratique du pouvoir sans avoir l’air d’être influente; c’est son avantage. Mais puisque Georges doit avoir de bonnes raisons d’inviter le secrétaire d'État à l'Emploi, elle fera le nécessaire pour l’accueil de ce jeune couple aussi ambitieux que loyal envers son époux.
En s’asseyant sur le fauteuil du salon, pendant qu ’ Élise est allée faire quelques courses, Claude s’allume une cigarette et profite un peu du silence qui règne dans l’appartement. Elle a fait placer sur le mur un tableau qu’elle affectionne beaucoup et se plaît à le contempler dans l’apaisement. Georges, lui, préfère écrire ou lire ambiancé par de la musique; il y trouve une certaine sérénité. Combien de fois elle a vu son mari travailler à répondre aux courriers, à préparer des discours, à lire des rapports en se baignant les oreilles dans la musique classique.
Elle fait son possible pour se sentir bien dans cet appartement, bien qu’elle préfère l’odeur, l’ambiance et le calme de la campagne. Elle qui fut une jeune femme remplie d’ambition en arrivant à Paris, ne rêve plus que d’y vivre le moins possible. La ville, c’est un lieu de paradoxe, là où la culture a la possibilité de se développer, combien de fois a-t-elle eu l’occasion de visiter des expositions magnifiques ? Des ateliers d’artistes connus ou bien assister à des opéras dont les images l’accompagneront jusqu’à la fin de sa vie. Et de l’autre, elle a vu ce qu’était une ville en furie et quand une partie de la population se change par le biais de la violence.
Face à l’une des fenêtres donnant sur la rue, la cigarette à la bouche, elle observe ces gens qui se croyaient “foutus” quelques mois plus tôt. Aujourd’hui, tout semble revenu à la normale, comme si rien ne s’était passé. Et pourtant, elle se doute que pour beaucoup de gens, les événements ont laissé de sérieuses cicatrices dans leurs esprits. Claude a les siennes. Les insultes contre son époux, la peur que son fils aie des soucis à cause de son nom de famille… et la trouille qu’elle a pu observer autour du Général.
Pendant un bref instant, seulement un bref instant, Claude a l’impression que quelqu’un observe l’entrée de son immeuble. Au fond, il n'y a rien de bien anormal. Georges fait l’objet d’une grande attention de la part de beaucoup de personnes, que ce soit des journalistes autant que certains hommes de l'Élysée.
Un qui n’avait nullement peur et qui est resté fidèle envers Georges, c’est bien le jeune Jacques Chirac. Quand il se présente le soir en compagnie de sa femme, Claude présente un sourire dès plus sincère. Même si Jacques a tendance à un peu trop se laisser aller en privé, elle apprécie l’énergie et la volonté du jeune homme. Un contraste saisissant avec Bernadette qui se fait la plus discrète possible, faisant croire que sa pensée n’a rien d’intéressant à dire. D’une certaine façon, elle lui rappelle Tante Yvonne, même si l’épouse du Général, sur ce point, cache bien son jeu.
A table, Claude s’occupe de tout, elle aime quand les repas se déroulent selon ses vœux et que les invités se sentent à l’aise. Georges, quant à lui, ne paraît pas du tout fourbu par la journée à l’Assemblée.
- Votre escalope à la milanaise est exquise, madame, déclare Chirac après avoir repris une deuxième assiette.
- Ne croyez pas qu’il n’est pas nourri, Jacques a toujours été un gros mangeur, explique Bernadette.
- Ne vous inquiétez pas chère Bernadette, rassure Claude, c’est toujours un plaisir de voir un vrai gastronome comme votre mari.- Il est vrai qu’à ce jeu-là, je ne suis pas prêt de le battre, plaisante Georges. Jacques, comme j’imagine que votre ventre a encore de la place pour le dessert, je vous demanderai de me rejoindre après dans mon bureau pour le digestif.
- Bien monsieur, répond Chirac. Quelques minutes plus tard, l’élève et le mentor se retrouvent dans le bureau privé de celui-ci. La lampe de chevet allumée, l’ancien Premier ministre sert deux verres de cognac.
- Asseyez-vous Jacques, je vous en prie. Chirac obéit, prend son verre et trinque avec Georges.- A quoi trinquons-nous ? demande Chirac.- Au Général, répond Georges. Puis Pompidou s’assied à son tour, son verre à la main. Cela fait plusieurs mois que Chirac ne s’est pas retrouvé ainsi, en face à face avec celui qu’il considère comme son chef.
- J’ai vu Malraux tout à l’heure, il voulait savoir si je soutiendrais le Général pour la réforme du Sénat. J’ai répondu oui. Comment en douter ?
- Bien entendu, répond Chirac.- J’ai peu de liens avec le gouvernement de Couve, vous êtes un des seuls ponts solides sur lequel je peux m’appuyer.- Je le sais bien, je me suis toujours considéré comme vos oreilles. Voilà pourquoi il apprécie ce jeune homme, un nouveau en politique mais qui a, non seulement, fait ses preuves sur le terrain et qui a un instinct dans ce milieu si difficile.
- Pas besoin d’en dire davantage, reprend Georges. Le temps va en s’accélérant, l’art du moment est de savoir le choisir.- Le Général a été éprouvé par les événements, ajoute Chirac, je le vois bien lors des conseils des ministres… Malgré la victoire, le Général est fatigué… Je crois que…
- Que le Général ne finira pas son mandat ? coupe Pompidou. C’est possible, très possible. Mais il faut garder son sang-froid, Jacques. Si l’on veut que le gaullisme survive au Général, je vous demanderai de rester le plus discret possible sur nos conversations, de me rapporter le plus de choses que vous entendrez et vous verrez, nous nous en sortirons.
- Je l’espère. Mais pour en revenir au référendum… Vous pensez que le Général le gagnera ?
- Il gagnera s’il a envie de gagner.- C’est une réponse d’homme politique, déclare Jacques en riant.- Profitons des mois qui arrivent, assure Georges, la fin de l’année 1968 sera plus tranquille que le début de l’année. Le calme avant la tempête, qui sait ?
Dans le salon, Claude et Bernadette restent seules, un verre à la main. L’épouse de Georges a toujours eu de l’estime pour cette femme frêle, l’air peu à l’aise avec les autres, tout le contraire de son époux.
- Que se passe-t-il dans ce bureau ? demande Bernadette. Un
complot est-il en train de naître ?
- Si c’est le cas, ma chère Bernadette, je vous conseille de ne pas vous en mêler. Voulez-vous un peu de thé ? Élise a acheté un remarquable thé vert dont vous me donnerez des nouvelles. Venez.
Elles se retrouvent dans la cuisine où Claude prépare le thé et des petits biscuits pour accompagner le tout.
- Madame, puis-je vous poser une question ? s’aventure à dire Bernadette.
- Je vous écoute.
- Quelle leçon avez-vous retenu d’être la femme du Premier ministre ?
- Vous n’aimez pas la politique, n’est-ce pas ?- Je dois bien dire que ce n’est pas ma tasse de thé, si je puis dire. Les propos de Bernadette n’ont rien d’étonnants. Le fait qu’elle se lance dans un jeu de mot, même facile, surprend tout de même Claude qui y voit un signe de confiance. Décidément, il y a quelque chose chez cette femme secrète et timide qui touche la profondément.- Voulez-vous que je vous dise Bernadette ? Votre rôle est plus important que vous l’imaginez. Un homme politique, cela joue au patron, à celui qui sait, qui peut et qui veut, mais retirez leurs femmes et ils ne sont plus rien. N’oubliez pas que c’est parce qu ’ Yvonne a pleuré auprès de de Gaulle que celui-ci a pris la mesure de ce qu’il s’est passé en mai. Tout grand homme qu’il est, ce sont les larmes d’une femme qui l’ont déstabilisé.