La blessure des Pompidou (French Edition)

Alexandre Bensi · Chapitre 36 sur 40

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La blessure des Pompidou (French Edition)

Chapitre 36

 

Jacqueline vient rendre visite à sa sœur qui refuse de sortir. Les jours ont passé depuis le télex et il semblerait que les choses se soient calmées. Contrairement à sa grande sœur qui refuse de lire les journaux, Jacqueline ne s’en est pas privée. Elle a remarqué, au fur et à mesure, que les articles disparaissaient progressivement, persuadée que les choses allaient s’arranger, elle se décide à rendre visite à Claude dans le but de lui redonner un peu d’espoir. Le lien familial est l’une des rares choses qui reste à l’épouse de l’ancien Premier ministre.

Quand elle découvre sa grande sœur après des jours sans nouvelles, Jacqueline sent que Claude ne va pas très bien. Bien qu’elle ne soit pas plongée dans une totale dépression, Jacqueline estime que sa sœur n’en porte pas les signes. Cependant, son esprit n’est pas loin de plonger dans les abîmes. La femme de ménage n’ose lui parler, bien que son lien avec les Pompidou devienne de plus en plus fort, elle tient à garder ses distances sur ce sujet. La pression politique et sa rencontre avec les deux policiers lui ont fait clairement peur. Moins elle s’en mêle, moins elle risque quelque chose. Cependant, Élise garde toute son estime pour Claude en tant que femme et en tant que personne qui la côtoie au plus près.

- Merci d’être venue, annonce Claude souriante, cela me fait plaisir.- J’espère que tu ne doutes pas de ma volonté d’être toujours à tes côtés, nous sommes sœurs, nous devons nous entraider.- Tu as su pour le juge ?

- Oui, mais je sais aussi que tu n’as reçu aucune convocation. En effet, le couple Pompidou n’a reçu aucune lettre ni aucun appel venant du Tribunal de Versailles. Rien. Ce qui serait une bonne nouvelle, finalement. Néanmoins, la blessure de l’affaire est plus profonde et le fait que le juge ait abandonné l’idée de les convoquer n’apaise en rien sa colère autant que sa déception.- Georges fait le maximum pour nous sortir de là, affirme Claude.

Que veux-tu boire, au fait ?

- Rien pour l’instant. Je sais que ton mari fait le maximum, mais toi ?

- Moi ? répond Claude. Je ne sais plus quoi penser de tout ça. J’ai discuté avec Hélène, tu sais la compagne de Lazareff… Ce qu’elle m’a dit… Je ne comprendrai jamais la lâcheté des gens. Surtout en politique. Georges se présentera bientôt, j’en suis certaine… et je suis certaine qu’il sera élu. Que ferai-je pendant qu’il gouvernera ? Si j’organise des réceptions à l'Élysée, je verrai des visages qui nous ont trahis. Des hommes et des femmes qui ont pris plaisir à répandre toutes ces saloperies dans Paris. Ils me verront tout sourire, mais au fond, ils auront toujours cette haine. Je ne sais pas comment fait Georges pour côtoyer tout ce petit monde sans devenir fou.- Il est fait pour la politique, tout simplement. Mais si tu as des

personnes qui cherchent à te nuire pendant que tu seras au Château, moi, je n’aurai aucun scrupule à frapper sans gants. Claude se met à rire, sa sœur en serait bien capable.- Que vas-tu faire pendant la campagne ? demande Jacqueline. On n ’ élit pas un président sans son épouse.

- Je ne sais pas. Je ferai mon devoir, il faudra juste que j’apprenne.- Quoi donc ?

Claude jette un œil à la fenêtre, regardant attentivement le paysage parisien puis elle se tourne vers sa sœur.

- A mentir.

Mentir… Georges y est bien obligé sur ce coup. Il sort d’une réunion dans les Hauts-de-Seine avec des militants gaullistes. Le but de cette réunion est de donner les meilleurs arguments possibles pour voter “oui” au référendum. Mais a-t-il été si convaincant que cela ? Georges a du mal à y voir clair. Il est accompagné de Pierre Mazeaud, le député gaulliste de secteur et qui, lui non plus, ne possède pas un grand enthousiasme pour le référendum. Les deux hommes, après avoir serré quelques mains, sortent de la salle des fêtes et s’engouffrent dans la voiture qui les amènera dans un petit restaurant non loin d’ici.

- Comment étais-je ? demande Georges à Mazeaud.- Je crois que vous avez fait le maximum.- Nous verrons bien ce que cela donnera. Il est difficile de vendre un projet qui n’a pas totalement son approbation.

- Georges… Certains collègues de l’Assemblée continuent à avoir

peur, je tenais à vous le dire.

- Peur ? Peur de quoi ? De la défaite ? Le Général saura partir avec panache, c’est dans son caractère. Le contraire serait préjudiciable à sa légende.

- Non, je parlais de…

- … Par rapport à Markovic ? Je n’ai reçu aucune convocation de la part de ce juge, mon télex lui a fait peur. Il a dû se dire: “Si le général de Gaulle est obligé de prendre parti publiquement, je suis mort”. Voilà comment fonctionne un magistrat dans ce pays. Vous pouvez rassurer nos collègues qui nous soutiennent… Même si c’est difficile. Pierre est un député fidèle, un homme qui a toujours eu de la compassion pour les Pompidou et leur malheur. Jamais il n’a déclaré des propos malveillants, que ce soit en privé et encore moins en public. 

- Vous savez Pierre, confie Georges, c’est ignoble ce qu’ils ont

fait… Ignoble.

- Je le sais, répond Mazeaud. Ce n’est pas ainsi que l’on fait de la politique.

Les deux hommes se retrouvent, ainsi, dans un petit restaurant sans prétention comme l’affectionne Georges. Ce côté rustique lui rappelle son enfance dans le Cantal. Au fond de la salle, là où la table a été réservée, Pierre Juillet leur souhaite la bienvenue. Le rude gaillard, avec son éternelle pipe à la bouche, serre la main de son patron et du député chaleureusement.

- Bonjour Pierre, dit Georges, ravi que vous ayez pu vous joindre à nous.

Après avoir commandé le repas et une bonne bouteille de vin, Juillet se laisse aller à quelques confidences récoltées au cours de la matinée à Paris. 

- Monsieur, commence Juillet, vous avez remarqué que les

journalistes ont cessé de parler de l’affaire. Sauf chez les nostalgiques de Pétain, mais cela ne compte pas.- Oui, je l’ai remarqué, dit Georges.- Comme je vous l’avais dit, reprend Juillet, l’affaire tombera d’elle-même. Vous leur avez fait peur et ce silence imposé prouve qu’ils ont reçu des ordres. Maintenant, nous devons nous préparer pour la suite. Cependant… Sachez que cela s’agite autour du Général. Ceux qui veulent votre mort politique n’ont pas désarmé. J’ai entendu dire que Foccart a eu des mots contre vous.

- Foccart a des mots contre tout le monde, ricane Mazeaud. D’un ton calme, tout en y mêlant un certain talent de conteur, Juillet affirme à Georges que Foccart a de nouveau entretenu avec de Gaulle pour évoquer un éventuel échec du référendum et ses conséquences.- Qu’a-t-il dit ? interroge Georges qui entame son lapin.- Que votre élection provoquera la grève générale, que vous n’aurez pas “le coffre” pour tirer sur la foule.

- Foccart me connaît bien dans ce domaine, je n’ai pas dans

l’intention de tirer dans la foule, c’est vrai, reconnaît Pompidou. Mais il y a d’autres domaines où il me connaît très mal.- Il faudra se débarrasser de lui quand vous serez à l'Élysée, évoque Mazeaud.

- Certainement pas, répond Georges à la grande surprise de tout le monde.

Ravi de l’effet qu’il vient de produire, Pompidou explique la raison de ce choix. Il évoque la réflexion du président Johnson concernant le chef du FBI Hoover. L’homme de tous les secrets. Johnson avait dit qu’il “préférait le voir pisser hors de ma tente qu’à l’intérieur” et donc, il doit l’avoir sous le coude afin de le surveiller. Foccart restera à sa place et il se joindra à lui.

- Vous vous doutez qu’il a eu peut-être un rôle dans l’affaire

Markovic, monsieur, prévient Juillet.

- Oui, peut-être bien. Mais j’en ai besoin pour ma politique. Et puis, être à mon service, ce sera sa plus grande des punitions, juge Georges. Vous ne trouvez pas ? Lisez Louis XI, vous en apprendrez beaucoup sur la manière dont on doit traiter les ennemis en politique. N’oubliez pas la raison d'État.

Le patron du restaurant, impressionné par le célèbre client qui vient déjeuner chez lui, avance lentement vers Georges.- Je crois que le patron de l’établissement aimerait vous parler,

remarque le député. 

- Ah ? répond Georges qui se tourne vers le propriétaire. Eh bien ? Que puis-je pour vous, monsieur ?

- Monsieur Pompidou, un appel pour vous, dit-il tout bas.- Un appel ? De qui ?

- De l'Élysée, monsieur.

- Bien, dans ce cas.

L’ancien locataire de Matignon se lève, suit le patron du restaurant jusqu’au téléphone posé dans un coin tranquille, à l’abri des regards. Georges saisit le combiné et demande tout de suite ce qu’il se passe.- Monsieur Pompidou, ici le secrétariat du Général, le Général

souhaite vous inviter à un dîner demain soir, déclare la secrétaire.- Demain soir… répète Georges. Oui, cela sera possible. Je vous

confirme cela en fin de journée.

- Bien monsieur, le Général tient à vous informer que madame de

Gaulle sera là ainsi que le couple Debré.

La précision change la donne. Ce n’était pas ce qui était convenu du tout. Pourquoi le Général organiserait un dîner en présence de Debré ? Dans quel but ? Que cache cette décision ?

Quand il raccroche, ces nombreuses questions se percutent dans son esprit jusqu’à la table où ses deux convives attendent les résultats de la conversation.

- Le Général aimerait enfin organiser le dîner promis, dit Georges.- Ah, les choses s’arrangent, admet Juillet souriant. Nous sommes

bientôt au bout du tunnel. Le Général ne vous parlera pas du référendum, il vous dira en sous-entendu que désormais, s’attaquer à Pompidou c’est s’attaquer à de Gaulle.

L’optimisme de Juillet n’est pas partagé par Georges, loin de là. Quand il déclare que le Général fera un repas d’anciens Premiers ministres, une interrogation similaire se propage autour de la table. Juillet ne s’attendait pas à ça, décidément de Gaulle a de drôles de réactions à la fin de son règne.

- Le Général n’évoquera pas l’affaire en face de ma femme et moi-même alors que le couple Debré sera présent, affirme Georges.- Peut-être qu’il parlera à demi-mot, propose Mazeaud, il l’a déjà

fait. Surtout quand la gêne est bien présente. Le Général a son franc-parler, sauf quand il s’agit d’affaires de mœurs. C’est son côté bourgeois du XIXe siècle.

- Je ne vais pas à un repas pour passer mon temps à décoder les

propos de de Gaulle, s’énerve Georges.

- Je vous conseillerai d’y aller quand même Georges, assure Juillet. Pour plusieurs raisons, la première est que ce sera certainement la dernière fois que vous verrez le Général et donc, que c’est votre dernière chance de savoir ce qu’il a en tête concernant notre affaire. Les mots ne disent pas ce que les gestes affirment. De toute manière, Georges n’a nullement l’intention de refuser l’invitation. Il est juste déçu que de Gaulle ne prenne pas ses responsabilités alors que se sera, très certainement, la dernière fois que les deux hommes se verront. Comment en est-on arrivé là ? Lui qui entra en contact avec de Gaulle dès la fin de la guerre, qui était son confident, son conseiller le plus proche, son Premier ministre le plus fidèle… Mais il n’était pas résistant, il ne fait pas partie des gaullistes historiques et il désapprouvait la Participation. Et certains le lui font payer sévèrement. Mais les faits sont là, mai 68 lui a apporté la popularité nécessaire pour solidifier l’héritage politique du Général.

Que de Gaulle le veuille ou non.

Le soir, en rentrant dans son appartement de l’Île Saint-Louis, il trouve Claude occupée à classer des documents tout en écoutant de la musique jazz.

- Comment vas-tu ? demande-t-il à sa femme.- Je m’amuse à ranger nos derniers papiers fiscaux. Je l’avais

négligé pendant plusieurs mois.

Georges se sert un whisky et va retrouver sa femme.- Comment s’est passée ta journée ? interroge Claude.- Je commence la tournée des Grands - Ducs pour le référendum.

Nous nous sommes mis d’accord avec le parti sur le nombre de réunions que je ferai. Jamais je n’ai été plus menteur que lorsque je défends cette idée stupide de référendum. Tout cela pour que le Général parte en beauté. 

- Je ne songe pas à te suivre, Georges.- Je comprends, reste ici, vois Jacqueline et Alain. Je n’ai pas envie de t’imposer ces meetings qui ne servent à rien. Au fait, j’ai reçu un appel de l'Élysée. Le Général nous invite demain soir à un dîner. Claude cesse de ranger et se tourne lentement vers son mari. Voilà enfin la soirée d’explication. De certaine façon, elle est soulagée que de Gaulle ait enfin pris cette décision.

- Ce sera enfin le moment où l’on pourra clairement lui parler,

estime Claude.

- Pas tout à fait.

- Comment cela ?

- Les Debré sont également invités. Il s’agit d’un repas d’anciens

Premiers ministres, rien de plus.

- Il se fiche de nous ?

- Aucune idée.

En réalité, et cela Claude en est certaine, Georges a une réponse claire à la question mais il n’ose le dire, même à sa propre femme.- Soit, nous irons, conclut Claude.- D’accord. Je ne sais pas comment nous allons être reçus, il faudra s’attendre à tout.

- Yvonne a toujours eu de l’affection pour moi, estime Claude, je ne crois pas qu’elle aura des propos ou des gestes méchants à mon égard. Ce sera déjà ça.

- Montrons aux Debré et aux de Gaulle que les Pompidou savent

avoir la tête haute, ajoute Georges en terminant son verre.