La blessure des Pompidou (French Edition)
Chapitre 25
La patience est un concept que l’on tente vainement d’apprendre à l’école de police. Toute personne qui entame un cursus afin d’intégrer ce corps de métier le sait pertinemment, cependant cette vertu perd un peu de sa superbe chez certains policiers une fois sur le terrain. C’est le cas de Hocke et Célestin. Les deux inspecteurs, en charge de l’enquête sur Markovic, ont reçu l’ordre d’interroger l’entourage de Claude Pompidou en étant le plus discret possible. Néanmoins, l’enquête piétine depuis la fin de la piste Roux et la pression sur leurs épaules est aussi forte que celle qui pèse sur leurs supérieurs.
Aussi dans leur voiture garée dans une rue de la capitale, ils attendent tout en mangeant un sandwich. Les deux policiers ont le visage exténué, pris par une grande fatigue.
- Combien de temps allons-nous attendre, encore ? s’agace Hocke.- Elle quitte le domicile des Pompidou vers 15 heures nous a-t-on dit, répond Célestin calmement.
- On fait quoi ? On l’interroge ? Si on fait cela, elle ira tout répéter aux Pompidou.
- On peut menacer, cela ne paraît pas impossible. Le commissaire Samson nous a donné carte blanche pour trouver le moindre indice.- Normal, le juge est aux abois. Il fait passer la pression à Samson qui nous la transmet. C’est pour cela que Camard s’est désintéressé de l’affaire et qu’il laisse tout à Samson.
- Mais qu’est-ce que tu racontes, toi ? Camard laisse toute l’affaire à Samson pour des raisons de santé, affirme Célestin.- Des raisons de santé ? Tu crois cela ? Moi je crois qu’ils sont en train de quitter progressivement le navire parce que nous n’avons rien dans le dossier.
- Trouvons de quoi le remplir alors, rassure Célestin. Le moindre indice sera le bienvenu.
Le moindre indice… Il en a de belles, estime Hocke. Depuis plusieurs jours déjà, Patard n’a toujours pas digéré le dernier interrogatoire et le fait qu’Akov soit revenu sur ses déclarations.- Tu crois que Samson va lâcher lui aussi ? interroge Hocke.- Je ne le sais pas. Il est évident qu’il n’est pas le plus enthousiaste en ce moment, mais il obéit.
- Comme nous, remarque Hocke. Sérieusement, tu y crois, toi ?- Quoi ? Au fait que les Pompidou soient mêlés à l’histoire ? Pourquoi pas, il se passe tellement de choses en politique. Et puis Claude n’a pas l’air normal. C’est vrai, elle passe son temps avec des acteurs, des artistes bizarres…
- Mais si elle est innocente ?- On dira qu’on a obéi, c’est tout.- Akov s’est rétracté quand même.- Sous la pression de son avocat. Et ce n’est pas ça qui va
impressionner Patard. Il veut les Pompidou, c’est tout. Ils ne préfèrent pas y penser même si chacun d’eux se remémore la réunion du matin en présence du commissaire Samson. Ce matin-là, leur supérieur direct n’était pas de bonne humeur, une mauvaise nuit certainement. Se doutant que la raison de ce comportement tenait au fait que l’enquête piétine, ils n’ont pas cherché à en savoir plus. “Continuez à tourner autour de Claude Pompidou, trouvez quelqu’un qui peut parler.” Ordonna-t-il sans mettre de vraies convictions, comme si pour lui, l’affaire était foutue à force de tourner en rond. Et maintenant, les voilas plantés dans la voiture, attendant que la femme de ménage sorte.
- On la suit quand elle sort ? interroge Hocke légèrement inquiet.- Mais pourquoi est-ce que tu me poses autant de questions,
maintenant ? s’énerve Célestin. C’est quoi ton problème ?- Je ne sais pas… J’ai l’impression que l’on s’y est mal pris avec la coiffeuse de Pompidou. Si cela se trouve, elle est allée tout raconter… Et… on sait tous qu’on est dans la merde, le juge en premier. On tourne en rond, on a un suspect valable: Marcantoni. Pourquoi s’acharner sur Pompidou ? Ose me dire que tu ne te poses pas la question.
Cette fois, Hocke est pleinement dans le vrai. A force de travailler sur diverses enquêtes, les deux hommes ont appris à écouter leur instinct. Quand celui-ci leur dit que l’affaire prend une mauvaise tournure, ils ne prennent pas cela à la légère.
Célestin reconnaît que la situation est plus délicate. Il finit même par avouer à son collègue que si cela continue, il trouvera le moyen d’être muté sur une autre affaire.
- Samson ne te le pardonnera pas, estime Hocke.- Il a, tout autant que nous, l’envie d’aller voir ailleurs. Les
conneries du juge commencent à lasser tout le monde. Tout en tapotant sur le volant de sa voiture, Célestin fixe la rue où se trouve l’appartement des Pompidou.
- Elle ne devrait pas tarder, lâche-t-il.- Tiens, ce n’est pas elle, là-bas ? répond Hocke en pointant du doigt quelque chose.
Effectivement, l’efficace vue de Hocke n’est plus à prouver. Élise, la femme de ménage des Pompidou, vient de terminer son service et s’apprête à rentrer chez elle. La jeune femme déambule d’un pas pressé, regardant autour d’elle, laissant paraître un brin de méfiance.- Elle s’attend à quelque chose, on dirait, constate Célestin.- Je ne crois pas que ce soit une bonne idée finalement d’aller l’interroger.
Pour une fois, Célestin estime que son collègue a raison. Peut-être sont-ils allés trop loin et qu’ils devraient trouver une autre solution. L’hésitation plane au - dessus de leurs têtes quand Célestin constate que la jeune femme bifurque dans une petite rue et entre dans un bar.- C’est le moment ou jamais, clame-t-il à son collègue.- Que fais-tu ?
- On entre et on parle avec elle.- C’est tout ?
- C’est tout. Et c’est toi qui parle en premier, tu sais mieux t’y prendre avec les femmes que moi, ordonne Célestin. N’ayant pas le choix que de le suivre, Hocke estime toutefois que la partie est risquée. Il va falloir prendre le maximum de doigté avec une femme qui côtoie les Pompidou depuis longtemps et qui est susceptible de tout répéter. La partie sera serrée. Le bar est celui où Élise vient souvent le matin avant de se rendre chez les Pompidou. Elle s’y sent à l’aise. Installée à une petite table proche de la porte menant aux cuisines, la jeune femme semble perdue dans ses pensées mais quand les deux policiers entrent à leur tour dans le bar, ses yeux expriment une vive inquiétude. Faisant semblant de lire un vieux journal qui traînait sur une autre siège, elle espère que ces individus qui paraissent la regarder vont faire demi-tour. Mais il n’en est rien, bien au contraire même. Hocke est le premier à s’asseoir en face d'Élise dont l’attitude montre qu’elle a parfaitement compris les intentions plus ou moins bienveillantes de ses invités improvisés. Célestin prend place à son tour. Cependant et comme convenu, c’est Hocke qui parle en premier. Avant de prendre la parole, il montre sa carte de police.- Bonjour, dit-il à Élise. Je me présente, inspecteur Hocke et voici mon collègue, l’inspecteur Célestin.
- Bonjour.
- Je crois que nous allons prendre un bon café chaud, cela vous dit ? Je paye pour les trois. Comprenez, nous sommes en service, alors pas d’alcool, explique Hocke.
- Je comprends, murmure Élise. Après avoir commandé les trois boissons, le policier tente un sourire à l’adresse de cette fille qui respire tellement l’innocence.- Nous savons que tu travailles pour les Pompidou, reprend le policier. Depuis combien de temps ?
- Quatre mois.
- Quatre mois ? Tu dois commencer à bien les connaître dorénavant. Élise n’ose pas répondre. Tête baissée, elle préfère fixer sa tasse de café.
- Tu es assez jeune pour avoir été sur les barricades de mai, non ? demande Céleste.
- Je n’aime pas la violence, admet la jeune femme.- Et vous aimez la France, ajoute Célestin.- Buvez votre café, il va refroidir, conseille Hocke.- Puis-je savoir ce que vous attendez de moi ? finit-elle par
demander.
Un courage insoupçonné vient de traverser l’esprit de la femme de ménage, se disant très certainement qu’ils ne la lâcheront pas tant que le sujet principal de la conversation ne sera pas entamé. Surpris par l’initiative, les deux policiers se regardent rapidement puis Célestin assume d’entrer dans le vif de la conversation.- Depuis que vous travaillez pour les Pompidou… Vous avez dû voir du monde, non ?
- Oui, certainement, admet Élise.- Des politiques ?
- Oui.
- Des artistes ?
- Oui.
- Et d’autres personnes ?
- Comment cela ? Vous voulez me demander si je connais des gens liés à l’affaire Markovic ? Ne me prenez pas pour une buse, je lis les journaux, aussi.
Encore une nouvelle manière de bousculer les deux policiers.- Et sachez que les Pompidou sont des gens respectables, je n’ai rien à dire sur eux, et si vous voulez m’entendre plus longtemps, osez me convoquer ! Je connais aussi mes droits ! Merci pour le café. Sans ajouter un mot de plus, la jeune femme se lève, s’empare de son sac à main, met un fichu sur la tête et s’en va en n ’ oubliant pas de dire au revoir au propriétaire du bistrot.
Célestin et Hocke n’en reviennent toujours pas. Ils ne s’imaginaient pas que cette petite avait autant de cran. Comme quoi, il ne faut jamais sous-estimer une personne. Ne sachant quoi faire, ils préfèrent retourner dans leur voiture avant que des rumeurs d’interrogatoire de policiers dans le secteur où vivent les Pompidou ne prennent trop d'ampleur.
- Le commissaire ne va pas être content, constate Hocke.- Et alors ? Si le juge conduisait mieux cette affaire, on ne serait pas obligé de s’y prendre de cette façon, remarque Célestin. Sur le chemin qui les conduit à Versailles, Célestin arrête sa voiture près d’un bar à l’extérieur de la capitale afin de pouvoir téléphoner à son patron. Pendant ce temps, Hocke reste près du véhicule, profitant de ce moment de détente au milieu de la quasi - campagne pour s’allumer une cigarette.
Pendant que son collègue est en train de faire le rapport de la journée, l’inspecteur s'aperçoit qu’une voiture vient de se garer non loin de lui. Curieux véhicule car personne n’en descend. Alors que le soleil est en train de se coucher tranquillement, que l’ambiance amène un certain sentiment de mystère, Hocke observe ce véhicule tout en ne quittant pas sa cigarette. A force de la regarder, le policier finit par s’agacer, s’interrogeant sur ce que signifie tout ceci. Autant énervé que curieux, il écrase sa cigarette mourante et s’avance vers le véhicule qui démarre illico à vive allure, laissant une traînée de fumée derrière lui.
Hocke ne réagit pas, comprenant qu’il ne pourra rattraper la voiture, il se désole de ne pas avoir pu lire la plaque d’immatriculation.- Eh bien, quoi ? fait son collègue qui sort du bar. Qu’est-ce qu’il y a ?
L’inspecteur Hocke continue de fixer la route dans la direction de Paris. Dans un premier temps, il n’ose dire ce qu’il vient de se passer, de peur d’être pris pour un fou ou pire.
- Qu’est-ce que Samson a dit ? demande Hocke.- Que veux-tu qu’il dise ? On n’a rien, on est dans la merde et si on ne trouve rien dans les semaines qui viennent de concret, on devra plier bagage. Marcantoni sera le seul inculpé pour le meurtre de Markovic, point final.
- Cela pourrait se terminer comme ça, conclut Hocke. L’amertume se lit sur leurs visages, peut-être que toute cette affaire n’était qu’une illusion. Rien de plus. Ils pensaient être tombés sur l’affaire qui allait leur ouvrir les grandes portes de la police, peut-être sont-ils tombés sur l’affaire qui va les enterrer.
En rentrant de sa journée à l’Assemblée, Georges est exténué mais assez de bonne humeur, au grand étonnement de Claude pour qui la journée n’a pas été d’un grand réconfort. Il trouve sa femme sur le canapé en train de regarder la télévision.
- Le journal est intéressant ? demande Georges qui se sert un verre de whisky.
- Pas plus que d’habitude. Tu as des nouvelles ? Oui, il a des nouvelles. Il est même très confiant pour la suite des événements. Grâce à sa petite équipe qui travaille jour et nuit à découvrir les moyens de les faire sortir de ce piège et il les estime d’une efficacité rare.
- Cela fait plaisir de constater que dans le milieu politique, il existe encore des gens pour qui les mots honneur et loyauté veulent dire quelque chose.
- Tu as de nouvelles informations ?- Akov est revenu sur ses accusations. Je vais revoir de Gaulle avec ces éléments en main et là, il sera obligé de m’écouter.- Et ce cauchemar sera terminé ?- Je l’espère. Mais en attendant, je vais prendre en main la presse. Elle était contre moi pendant les événements mais je n’ai jamais été impressionné par elle.
- Que vas-tu faire ? s’inquiète Claude.- Convoquer des journalistes et leur parler. De manière informelle, sans micro, sans caméra, sans photo.
Bien qu’elle estime que son époux sait ce qu’il fait en la matière, cependant Claude n’est pas sereine. Elle a une telle méfiance, voire une haine envers la presse écrite. Haine qui a pris une forme bien plus grande depuis le début des attaques. Comment leur pardonner ? Jamais elle ne le pourra.
- Je partage ta colère ma chérie, dit Georges en lui prenant la main. Mais je dois faire cela, sinon, ils continueront. Encouragés par des forces dont je soupçonne leurs origines.
- Le SDECE ?
- C’est certain. L’ennui est que je n’ai pas les moyens de leur faire la moindre pression. Le seul qui peut le faire… c’est le Général.