La meute d'Erroymendi - Adam (French Edition)

Chapitre 9

 

 

Adam était stressé. C'était le grand jour. Ce soir il serait au chalet pour y passer la nuit et il allait se changer en loup pour la première fois. S’il en croyait Sigurd, il adorerait passer du temps sous forme lupine, mais pour sa part, il en doutait. Il était mort de trouille et appréhendait la douleur à venir plus que tout.

Son pied battait la mesure depuis dix minutes maintenant. Il attendait devant la porte avec son sac à dos, qu'Einar vienne le chercher et il ne saurait pas dire s’il était impatient que la voiture arrive ou s'il espérait qu'elle ne passe jamais le portail.

Comme attendu, la voiture arriva et il se décolla du mur pour traîner ses chaussures dans les graviers. Il soupira en observant l'alpha à travers la fenêtre et grimpa à l'avant, côté passager. 

— Tu pue la peur.

— Oui, bonjour aussi. Je stresse un peu.

La dernière fois, Einar l'avait aidé à gérer ses crises mais à priori il avait oublié son tact au vestiaire.

— Qu'est-ce que je t'ai appris la dernière fois ?

Adam réfléchit un moment avant de lui montrer son cou. Einar éclipsa toute la lumière de l'habitacle en se penchant vers lui, prit le temps de respirer la peau de son cou, puis reprit sa place derrière le volant. En tournant le visage, Adam tomba sur Matthieu en train de les observer.

— Super…

— Mmh ?

— Mathias nous a vu faire… il va sûrement se poser des questions.

Einar haussa les épaules puis démarra la voiture sans répondre. À priori il se fichait d'être vu par un enfant. Adam, maintenant qu'il connaissait le chemin, s'abîma dans sa contemplation en triturant ses doigts. Il avait très envie de se manger les petites peaux au coin des ongles mais résista à la tentation.

Cette fois ci il ne vit personne de connu sur le chemin. Peut-être aurait-il dû dire au revoir à quelqu'un avant de partir…

À quel point aurait-il changé demain ?

— N'ai pas peur, on sera tous là pour te soutenir. Après on ira chasser.

— Je ne suis pas un fan de chasse.

— Ça sera plus fort que toi, l'instinct. Et puis tu manges de la viande non ?

— Si je devais tuer chaque animal que je mange, je serai végétarien.

Génial. Il en rêvait d'avance de cette chasse. Il avait de nombreuses questions à poser maintenant qu'il y était. Il avait l'impression d'avoir oublié tout ce qu'on lui avait dit.

— Je vais perdre le contrôle ?

— De ?

— De moi ? Tu as dit que j'allais aimer chasser.

— Non, tu ne perdras pas le contrôle, mais tu vas devoir faire face à l'instinct du loup qui se développe en toi depuis la morsure. Le loup aime chasser en meute. Nous chassons toutes les nuits de pleine lune, sans exception. Cette nuit, ça sera pareil. Après, on mangera nos prises, on dormira où on jouera pour digérer puis ça sera le matin.

— Ça me fait peur.

— N'ai pas peur.

Ils avaient parlé en même temps et quand Adam dévisagea Einar, il intercepta son petit sourire en coin et le prit pour ce qu'il était.

Un encouragement.

Du moins, c'est ce qu'il pensait. Einar n'était pas quelqu'un de très expressif, ni de très souriant. Il finit par prendre son téléphone pour discuter par textos avec ses amis. Il avait parfaitement conscience que son comportement était impoli mais il ne savait pas quoi dire à cet homme et il préférerait passer comme étant impoli, plutôt que limité intellectuellement.

— Alors tu t'es entraîné sur un bâton depuis samedi ?

Adam devait avoir l'esprit totalement mal tourné parce que ces simples mots le firent penser à Benoît et ses joues se mirent à le brûler furieusement.

— Ah les hormones…

Se plaignit immédiatement Einar, l'incitant à se reprendre. Le loup avait dû sentir son excitation fugace, c'était drôlement gênant d'être pris sur le fait.

— Désolé… marmonna-t-il en se tournant à nouveau vers la fenêtre.

Pourquoi ces trajets avec Einar devaient être les plus longs de sa vie à chaque fois ? Devant son malaise, l'alpha décida de mettre la radio. Adam ne commenta pas la station, un peu vieillotte mais qui avait le mérite de passer de la musique pop-rock et se mit à chantonner.

La musique fit passer le temps plus vite et à quelques kilomètres à peine de la maison Einar décida de plomber l'ambiance.

— Pourquoi tu es si gêné avec moi ?

— Je… euh… vous êtes intimidant.

— Tu.

— Hein ?

— Je t'ai déjà dit de me dire tu, s’agaça l’alpha.

— J'y arrive pas… vous faites trop peur.

— Bien. Mais je ne veux pas que tu ais peur de moi. Je veux que tu ais confiance et que tu te reposes sur moi.

— L'un n'empêche pas l'autre.

— Tu n'as pas peur de Sigurd. Il est plus grand et plus massif que moi.

C'était improbable comme conversation. Sauter du véhicule en route était-il une option ? Comment lui expliquer que ça n'avait rien à voir avec sa taille ou ses muscles mais plutôt tout à voir avec cette espèce d'aura écrasante qu'il traînait partout avec lui ? Quand il rentrait dans une pièce fermée, comme le salon ou la voiture, l'air semblait aspiré par sa simple présence. Ça et ses yeux noirs très impressionnants.

— Sigurd dit que c'est votre truc d'Alpha et qu'on s'habitue avec le temps.

— Tu te sens écrasé par ma présence ?

Adam hocha de la tête, heureux qu'il comprenne sans avoir besoin d'en dire plus. Il avait trouvé Einar intimidant dès son premier réveil, mais après son tour de force où il s'était retrouvé affalé sur le sol de la cuisine, comme une marionnette sans main pour la guider, il était effrayé par le pouvoir que cet homme pouvait avoir sur lui par une simple parole.

Quand ils arrivèrent le comité d'accueil attendait devant la porte. Sigurd fut celui qui lui ouvrit la porte, mais Alvin fut plus rapide et fut sur lui en deux secondes. Adam pencha la tête et offrit son cou au bêta qui se contenta de respirer profondément avant de lui claquer l'épaule en guise de salut.

Hagen lui posa une bise sur la joue et voulut voir sa gorge, mais pour vérifier la cicatrisation avant la pleine lune, pour pouvoir la comparer à demain. Il prit même une photo, sans s'émouvoir de la mine consternée de Sigurd.

— Tu ne devrais pas le laisser faire des choses comme ça. Tu n’es pas un cobaye.

— Ça ne me dérange pas, confirma-t-il.

— Laisse nous tranquille et occupes toi de tes affaires, râla le médecin. 

— Le soleil se couche à 21h53, donc si vous avez des choses à faire, c'est quartier libre jusque-là.

Einar et Alvin entrèrent dans la maison sans les attendre et Hagen ne tarda pas à les rejoindre, le laissant seul avec Sigurd.

— Alors les amours ? Tu ne m’as pas raconté pour votre rencard de dimanche.

Adam s'empourpra instantanément. Il n'avait pas besoin d'un miroir pour le savoir tant ses joues le brûlaient.

— Intéressant. C'était chaud à quel point ? Vous êtes officiellement en couple alors ?

— Oh mais tu es la pire des commères en fait. Il ne peut rien y avoir d'officiel. Ma famille est un peu fermée en ce qui concerne ce genre de choses.

— Tu es majeur dans une semaine.

— Il n'empêche que je vis sous leur toit.

— Déménage.

Son oncle Philippe lui avait déjà proposé plusieurs fois de venir vivre avec Camille et lui, ou alors de s'installer dans la maison de ses parents dès qu'il aurait fêté ses dix-huit ans, ou encore seul là où il le voudrait mais aller vivre tout seul lui faisait peur. Et emménager pour ensuite aller vivre sur un campus n'avait pas vraiment d'intérêt.

— Ça sert à rien. Je ne vais pas déménager pour quelques mois.

— Tu compte toujours partir à Paris ?

Il haussa les épaules, parce qu'il ne savait pas quoi répondre. Adam avait beau y réfléchir, il n'arrivait pas à se décider. Il ne voulait pas abandonner ses rêves sans avoir essayé. Mais s'il en parlait, il avait peur qu'Einar fasse quelque chose pour l'en empêcher.

— Je suis allée au centre équestre avec ma cousine et les chevaux n'ont pas eu peur.

— Attends demain pour te faire une idée, suggéra le grand homme.

***

A l'approche de la pleine lune et avec la pression de cette première transformation, Einar était sur les nerfs. Rien n'allait cette semaine. Il avait compté sur le meurtre de mercredi pour resserrer encore son périmètre et peut être même éliminer le tueur et il y était presque. Il avait consulté les gardes forestiers et pris note de tous les groupes présents officiellement dans les environs de la forêt il y a quinze jours. Il avait également cherché les groupes actifs les mercredis hormis les centres aérés. Avec les vacances scolaires ça avait réduit les possibilités. Mais comme il n'y avait pas eu d'actions du tueur il fallait voir ce qui avait fait que le lycan n'avait pas pu tuer, ou même essayé. Rien n'avait été signalé de particulier aux urgences… pas d'attaques ou de blessures suspectes. Rien.

En plus, la conversation à l'extérieur ne l'aidait pas à se concentrer. Le fait qu'Adam côtoie autant d'humain le dérangeait, mais il ne pouvait rien y faire, le gosse étant mineur. Cependant, pour ce qui était de ses fréquentations en dehors de son cercle familial, le fait qu'il soit un tout jeune mordu aurait dû l'inciter à s'isoler, pas à courir après l'amour de Benoît.

D'ailleurs qui c'était ce Benoît ?

— Tu m'écoutes ? S'amusa Alvin

Pas du tout.

— Bien sûr.

Hagen avait disparu dans le garage, le laissant seul avec son bêta.

— Où qu'il soit, cette nuit il va devoir se transformer. Tu crois qu'entre demain et jeudi on aura plusieurs morts ?

— Non. Lors de la précédente lune, il n'y a pas eu de mort.

— C'est absurde.

Alvin s'énervait sur cette affaire depuis des semaines maintenant. C'était trop long. Cette situation durait depuis trop longtemps et ils étaient tous sur les dents.

— Adam a peur. C'était long dans la voiture.

— C'est normal, tu t'attendais à quoi ? Tu ne te souviens pas comment on flippait, ados, quand on attendait la première transformation ?

— Mmm.

— Bah voilà dis-toi que lui c'est pire. Treize jours pour se préparer… ce n’est pas assez. Ça doit tourner à donf là-dedans, dit-il en pointant sa tempe.

— J'ai mis de la viande à décongeler, prévint le soigneur en revenant.

— Ahh cool, tu penses que ça va aller avec les blessures du petit ? Demanda Alvin.

— Aucun problèmes de ce côté-là, il est entièrement remis. Il faudrait qu'il mange assez ce soir pour ne pas avoir de baisse d'énergie. Ça va vraiment le drainer.

— Ok, veiller à ce qu'il mange. D'autres conseils ? Railla Einar.

— Je ne vois pas bien ce que tu veux que je te dise d'autres. Je suis médecin, pas devin. Je ne peux pas t'assurer que ça va bien se passer et à part des évidences, je n'ai rien à te dire.

Ils se dévisagèrent en silence puis Hagen finit par détourner le regard et quitter la maison pour se rendre à l'extérieur où il commença à parler avec Sig et Adam de voyage.

— Bien joué. Ne change rien c'était super.

Il dévisagea son second et leva le majeur pour lui faire fermer son clapet. Celui-ci comprit le message subtil et se détourna après avoir claqué la main sur le plan de travail. Alvin s'affala comme une merde sur le canapé et alluma la télévision pour regarder les agents immobiliers en mangeant des chips.

Quand finalement les trois dehors finirent par entrer il était près de dix-neuf heures. Avec la télévision, il n'avait pas entendu leur conversation et n'avait pas essayé non plus de les épier. Vivre avec trois autres personnes, c'était savoir préserver l'intimité de chacun.

Chose pas toujours évidente.

— Alors on mange quoi ce soir ? Demanda le plus jeune.

— J'ai acheté de quoi faire une raclette. S'enthousiasma Sigurd.

Si Adam fut surpris, il n'en montra rien, se contentant de sourire à son ami. Une raclette au mois de juillet avait pourtant de quoi surprendre.

Finalement ce fut au moment de sortir les ingrédients qu'il arbora sa stupéfaction. Outre les pommes de terre et le fromage, une tomme entière, il y avait de la charcuterie à foison.

Jambon blanc, jambon de Bayonne, rosette, saucisson à l'ail, du bacon, du grison, de la coppa et du bresaola mais également du carpaccio de bœuf et du salami.

— Il y aura assez ? Rigola-t-il, créant la panique chez Sigurd, pour qui la nourriture n'avait rien d'une blague.

— Tu crois qu'on va manquer ?

— C'est ironique, calme-toi, le rassura l'alpha.

Sigurd observa la tablée, comme pour s'assurer qu'il n'allait pas manquer quelque chose puis hocha la tête, se répondant sûrement à lui-même. Einar se pencha vers Adam pour lui chuchoter.

— Il ne faut pas déconner avec la bouffe dans cette maison si tu ne veux pas créer un mouvement de panique.

Adam se mit à rougir sans oser le regarder, l'amusant et l'exaspérant en même temps. C'était un peu pénible que ce gamin passe de la peur à la gêne en permanence à son contact. Il n'avait rien fait pour créer ce malaise.

D'accord Adam était jeune, mais lui-même n'était pas si vieux que ça et il ne se souvenait pas avoir été si gêné envers ses aînés. Il était un alpha certes, mais pour sa part, il ne se trouvait pas intimidant. Dans sa meute, chacun faisait ce qu'il voulait, on était loin de la tyrannie quand même.

Alvin et Hagen finirent par être attirés par l'odeur et ils se retrouvèrent tous autour de la table, prêts à faire honneur à ce repas pas du tout estival.

— Bon appétit !

Chacun attrapa sa petite coupelle et ça commença à être la ruée à la bouffe. Les quatre loups se jetèrent sur la nourriture, lui le premier, laissant Adam médusé. Autant quand chacun avait une part dans son assiette, ça se passait bien, autant quand ça devenait du libre-service, ça pouvait vite dégénérer. Leur nouvelle recrue tendit la main vers le jambon lorsqu'un grognement l'interrompit, agaçant Einar.

— Sérieux Hagen ?

Son ami eut l'air penaud avant de se mettre à ricaner.

— Pardon Adam… réflexe de survie en milieu hostile. Sers toi Adam avant qu'il n'y ait plus rien.

Einar attrapa quelques plats de viandes et en servit de bons morceaux dans l'assiette du plus jeune.

— Il faut que tu y ailles franco sinon ils ne te laisseront rien ces goinfres.

Les autres le regardèrent étrangement, jusqu'à ce qu'il lève un sourcil interrogateur. Oui en temps normal il était le premier à se jeter sur la bouffe comme un malpropre, c'était la primeur de l'Alpha, rien à voir avec un problème d'éducation.

Cependant, ce qui était étrange, c'était qu'à l'orée de la pleine lune, Adam ne montre pas plus d'instinct. Il aurait dû grogner en réponse à l'agression d'Hagen mais il s'était contenté de retirer sa main et d'attendre. Ça n'était pas vraiment bon signe pour ce soir. L'instinct du mordu n'avait pas l'air vraiment développé et ça risquait de poser problème pour sa transformation.

Allait-il y arriver ?

Les autres loups de sa meute retournèrent à leur repas alors qu'il resta plongé dans les yeux noisette, tirant sur le vert de son bêta qui semblait partager son appréhension.

Le reste du repas se passa tranquillement. Il n'y avait pas de restes sur la table. Tout y était passé, jusqu'à la dernière pomme de terre, mais ils n'eurent pas besoin de desserts. Il leur proposa de prendre une bière dehors pour voir le soleil se coucher. Ça ne tarderait plus maintenant. 

Chacun alla se poser sous le porche avec sa bouteille et observa l'horizon en silence. Quand le soleil commença enfin à disparaître, ils commencèrent tous à se déshabiller, posant leurs vêtements en tas, là où ils se trouvaient.

— Ça va commencer, prépare-toi.

***

Adam se dépêcha de suivre le mouvement pour se retrouver en boxer devant tout le monde. Il avait l'habitude d'être en maillot mais là, les quatre hommes étaient nus comme des vers, c'était autre chose et il hésitait à passer le cap. Finalement, ce fut bientôt le cadet de ses soucis. Le soleil se coucha, laissant la place pleine et entière à la lune, seule maîtresse de la nuit.

Les yeux braqués sur l'astre rond et brillant, il n'arrivait pas à détacher son regard pendant qu'une douleur sourde semblait lui vriller le crâne. Il vit le corps devant lui, celui d'Einar, commencer très vite à changer de forme, sa peau semblait grouiller le long de son corps. Il poussa quelques grognements alors que tout son être se brisait dans une forme qui n'avait plus rien à voir. Un poil brun le recouvrit et quand il tomba sur quatre pattes, ce n'était plus un homme, mais bel et bien un loup.

Sa tête tournait et pulsait douloureusement. Tellement qu'il avait l'impression qu'elle était en train de se fendre en deux. En fait c'était peut-être bel et bien le cas. Peut-être que son crâne n'était qu'une plaie béante.

Adam porta les mains à sa tête et tomba à genoux, serrant ses mains de part et d'autre de son visage pour éviter qu'il ne s'ouvre en deux comme une peau de banane. Il souffrait atrocement, et quand le monde bascula sur un côté, il ne comprit pas immédiatement qu'il était couché sur le flanc, en train de convulser.

***

Trop long, c'était trop long. Cela faisait maintenant plus de dix minutes qu'Adam se tordait au sol. S'il ne se transformait pas rapidement, il allait devenir fou à cause de la douleur. Ses os prenaient un temps Infini à prendre la bonne place, la bonne forme ou encore la bonne longueur. Il n'en était qu'à la moitié de sa transformation et sa voix déchirait la forêt de cris inhumains. 

Einar ne savait pas quoi faire. Il attendit encore une minute, puis en voyant que le jeune lycan s'épuisait sans arriver à rien, il trotta jusqu'à lui et se laissa tomber contre son dos pour commencer à lui lécher la nuque pour l'encourager.

Il le lécha longuement. La nuque, la joue, la truffe. Adam prenait petit à petit forme lupine. À chaque craquement, il lui mettait un petit coup de nez jusqu'à ce que les convulsions et les bruits d'os brisés s'arrêtent totalement. Adam ne bougeait plus du tout et il fallut toute l’attention d’Einar pour entendre le bruit de son cœur. Il était si faible et si espacé qu'il eût du mal à l'entendre. 

L'alpha vit les membres de la meute approcher et il grogna un avertissement. Le louveteau était plus faible qu'un lapereau à l'heure actuelle. Du sang commençait à sécher dans sa gueule, signe qu'il avait dû se mordre la langue à un moment du processus. Il fallut encore quelques minutes à Adam pour se sentir assez costaud pour tenter de se relever. Alvin, Sigurd et Hagen posèrent chacun une proie devant le petit loup gris clair qui ne put s'empêcher de les renifler avant de commencer à croquer dans un des lapins qui lui était servi sur un plateau.

Adam s'était servi de ses pattes avant pour traîner le reste de son corps jusqu'aux lapins et après avoir mangé une moitié à peine, il posa sa tête entre ses pattes avant. En tant qu'Alpha, il l'encouragea à nouveau en lui mettant un coup de nez au niveau du flanc pour l'inciter à se lever.

Le loup gris s'exécuta avant de retomber lourdement. Les premiers pas furent très hésitants et on aurait pu penser aux tentatives de Bambi, dans le dessin animé tant il était maladroit de ses membres. Il fallut presque dix essais pour que le loup arrive à parcourir quelques mètres. La meute le regardait patiemment mais les loups semblaient fébriles. La lune agissait sur chacun d’entre eux, et jouer les baby sitter n’était pas vraiment leur activité préférée. Einar jappa dans leur direction pour les encourager à vaquer à leurs propres occupations. Hagen sembla hésiter, tout comme Sig, mais un aboiement joyeux de la part du bêta suffit à les traîner à sa suite.

Adam le dévisageait de ses grands yeux bleus, les membres tremblants de fatigue. C’était dur de le voir aussi faible et fatigué, mais ça aurait pu être pire. Son corps aurait pu lâcher au milieu de la transformation sans pour autant y parvenir et simplement mourir.

Einar décida de profiter de ce moment de calme pour marquer sa domination. Il se plaça devant lui, le regarda droit dans les yeux, tête haute, oreilles droites et poil hérissé. Adam le regarda approcher, regard fuyant, oreilles couchées en arrière, dans une attitude de soumission. L’alpha le prit par la peau du dos pour le secouer, et ainsi le forcer à se coucher sur le dos. Adam ne résista pas, le corps recroquevillé, montrant le cou, la gorge et le ventre à son Alpha.

Einar, satisfait, le maintenait d’une patte posée sur son ventre, et quand il pencha le nez pour le mordiller, Adam s’urina dessus, le surprenant et l’obligeant à bondir en arrière pour ne pas se faire asperger.

Le petit loup gris se mit à geindre et bascula sur le flanc sans pour autant chercher à se relever. Einar se tapit au sol vers l'avant, l'arrière-train soulevé, en balançant la queue et il jappa en direction de son partenaire, dans un appel au jeu. Pourtant Adam ne sembla pas comprendre et plaqua à nouveau ses oreilles sur sa tête, la commissure de lèvres en arrière.

Einar renifla l’air autour de lui et fut surpris par l’odeur dégagée par Adam. C’était doux et sucré. Aucune animosité, aucune velléité. Aucun instinct de dominance. Il avait devant lui un véritable oméga. Il y en avait un dans sa précédente meute, mais ça n’avait rien d’une position enviable. L’oméga avait tendance à être le bouc émissaire parfait pour toute la hargne et la colère de la meute. Pourtant, c’était un être essentiel, puisque sans oméga, les grosses meutes finiraient sûrement par s'entre-tuer.

Il sortit de sa torpeur par Adam, qui s’était glissé sous lui et qui commençait à lui lécher la babine. Il se plaça en surplomb au-dessus de son corps puis le poussa et le bouscula jusqu’à ce qu’il se lève. Adam avait besoin de passer du temps avec ses frères pour se rendre compte que la pleine lune n’était pas que souffrance.

Heureusement pour l'oméga, ils étaient des lycans et non des loups normaux. Il n'aurait donc pas les mêmes soucis que dans une meute animale

L’alpha poussa un hurlement, long et aigu, puis s'arrêta pour écouter la réponse de ses amis et les situer dans la forêt. Dès qu’il fut certain que le loup gris tenait sur ses pattes, il commença à se diriger vers les autres.

Adam traînait derrière lui, trébuchant sur ses propres pattes et il leur fallut un long moment pour rejoindre le gros de la meute.

Quand ils arrivèrent enfin, Alvin fut le premier à saluer leur nouveau venu en lui sautant dessus. Adam conservait une position de soumission, épaules voûtées, queue basse et serrée entre ses pattes arrière, oreilles plaquées sur la tête alors que son poil était plaqué sur son corps. Le bêta quant à lui avait le poil hérissé et se tenait bien droit sur ses membres. Adam lui montra son cou et le bêta vint s’y frotter sans hésiter, apposant son odeur sur lui pour le marquer.

Sigurd et Hagen vinrent ensuite à lui pour procéder au même marquage. Ça se passait bien et le fait qu’il ait lui-même marqué le plus jeune en amont aidait bien à son intégration.

Une fois dûment marqué par tout le monde, Einar entreprit de renifler le sol à la recherche d’une piste. Ses amis avaient trouvé un cerf et il ne leur faudrait pas longtemps pour lui tomber dessus. Ce serait un repas de choix pour une première pleine lune. L’Alpha mena la traque, ses chasseurs se déployant autour de lui comme un V dont il était la pointe, avant de s’inverser pour encercler l’animal. Quand les loups attaquèrent la biche, ce fut rapide.

Ils lui sautèrent dessus à quatre contre un. Einar poussa fort sur ses pattes arrière pour sauter sur le dos de l’animal, l’attrapant au garrot alors qu’il lui labourait la peau pour l’inciter à se coucher. Au lieu de ça, le cervidé essaya de se débarrasser du loup en faisant une pirouette pour retomber sur le dos.

Einar fut écrasé pendant un instant mais ne lâcha pas sa prise. Hagen lâcha l'antérieur qu’il tenait maladroitement dans sa gueule pour finalement égorger la biche qui s’immobilisa, les yeux vitreux et la langue pendante. L’Alpha lécha le sang dégoulinant des babines du soigneur puis il regarda la meute reculer, avant de s'apercevoir qu’Adam n’était pas là.

Il grogna en direction de la forêt quand il aperçut les yeux de l’oméga briller dans les buissons. Celui-ci sembla comprendre le message et sortit pour rejoindre les autres. En tant que chef de meute, Einar mangeait en premier, il ne se fit donc pas prier et attaqua l’épaule de l’animal pour en goûter le muscle. Pendant son repas, il ne fut pas surpris d’entendre ses amis se battre. Le temps que l’excitation de la chasse redescende, ça avait tendance à dégénérer. Cependant le couinement de douleur de l’oméga le tira de son repas.

Alvin tenait le plus jeune par le cou et celui-ci faisait le mort, se laissant malmener, la tête pendant d’un côté alors que son corps suivait le mouvement. Le bêta jouait avec l’oméga comme s’il était un vulgaire bâton, le secouant de gauche à droite, jusqu’à ce qu’il se lasse et commence à lécher les petites plaies. Sigurd se tenait un peu à l’écart et se léchait l’antérieur gauche en observant le bêta.

L’Alpha s’attaqua ensuite au cuissot arrière et abandonna la carcasse une fois rassasié. Alvin arrêta de lécher Adam puis fila vers la biche pour manger sa part. Il alla se coucher dans un coin pour digérer et observa Hagen jouer avec Sigurd alors que l’oméga regardait tout ça de loin, ne semblant pas vouloir se mêler à eux. Quand Hagen s’approcha d’Adam et se plaça en position de jeu, le loup gris bascula sur le dos sans que le gamma n’ait même besoin de le toucher, la queue plaquée entre les postérieurs.

Le soigneur sembla comprendre qu’Adam n’était pas vraiment ouvert au jeu pour le moment et il se contenta de se coller à lui et de se coucher, gueule ouverte et langue pendante dans une imitation ratée d’un golden retriever. Avec sa couleur sable, c’était bien tenté. Quand ce fut au tour des gamma de manger, Adam se retrouva seul mais il ne tenta pas de se rapprocher de lui ou d’Alvin qui était venu se poser près de lui.

Quand ce fut au tour du petit gris de se repaître, il ne se leva pas tout de suite, observant plutôt la meute d’un œil morne. Il lui fallut un temps fou pour se décider à glisser jusqu’à la carcasse.

Vu d’ici, il ne semblait pas en rester grand-chose. Einar se leva pour constater les dégâts et Adam s'échappa, la queue entre les jambes, le forçant à s’immobiliser pour ne pas l'effrayer davantage. L'oméga s’approcha en voyant qu’il ne bougeait pas, puis renifla la biche, ou du moins, ce qu’il en restait avant d’attraper la cuisse déjà mangée et de tirer jusqu’à l’arracher.

Adam traîna son os jusqu’au buisson le plus proche et se mit à ronger le peu de viande qui y était encore accroché. Einar le laissa s’isoler puis retourna se coucher en avisant que les gamma avaient laissé les abats de la biche. Il ne fallut pas longtemps cette fois au petit loup pour revenir enfiler sa tête dans le ventre du cervidé et commencer à manger le foie, les rognons et le cœur qui y étaient toujours.

Quand il se tourna vers eux, il était couvert de sang de la tête aux épaules et il avait beau se lécher les babines, il ne pourrait pas se nettoyer ainsi. Einar le regarda en adoptant une attitude détendue.

Adam pencha la tête vers lui et couina. Il n’en fallut pas plus pour que l’Alpha lui fasse une petite place à côté de lui. Sigurd s’affala près de son protégé et entreprit de le nettoyer avec application. Adam se laissa faire, rendant même les léchouilles de temps en temps. 

Ils finirent par s’assoupir à l’endroit même où ils étaient.

Einar ouvrit un œil quand Sigurd et Alvin s’esquivèrent un peu plus loin. Toutes les pleines lunes, ils finissaient par s’isoler pour finir leur nuit tous les deux. Ils formaient un couple étrange ces deux-là, mais il préférait ne pas s’en mêler. Ça avait l’air bien compliqué. 

Il tourna la tête et constata que si Hagen dormait à point fermé, ce n'était pas le cas d'Adam, qui regardait le buisson ou leurs amis avaient disparu la tête légèrement penchée sur la gauche, les oreilles en avant. Il lui donna un coup de langue sur la truffe et posa sa tête sur ses pattes avant dans l'espoir que l'oméga l'imite.

Finalement, quand le soleil se leva à 05h56 ils reprirent tous forme humaine à part Adam qui tremblait au sol comme une feuille. Il attrapa le petit loup gris et le serra dans ses bras pour lui faire savoir qu'il était avec lui.

— Tout va bien Adam. Respire et ne lutte pas.

Mais Adam commença à se débattre, ses pattes griffant le vide dans ses mouvements désordonnés. Sigurd et Alvin apparurent par-delà les buissons où ils avaient fini par s'endormir et vinrent vers eux tout en se tenant à distance.

— Ça se passe mal ? demanda Sig, inquiet.

— Ouais. Mais je ne le laisserai pas souffrir comme cette nuit.

Il caressa doucement son échine pour calmer les ondulations de sa peau et se pencha à son oreille pour lui ordonner d'une voix grave.

— Respire et transforme-toi.

Adam sembla s'affaisser entre ses bras, se faisant tout mou. Son corps se transforma très vite avec à peine quelques geignements et Einar se retrouva avec un adolescent nu dans les bras.

— Emmenons le à l'intérieur, préconisa Hagen. 

Einar ne tergiversa pas et se releva avec son précieux fardeau entre les bras. Ils ne s'étaient pas tant éloignés que ça de la maison et il ne fallut qu'une vingtaine de minutes pour rentrer. Il déposa Adam sur un des lits et alla à la salle de bain pour se laver avant de s’habiller.

 

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