La meute d'Erroymendi - Adam (French Edition)

E. Aragon · Chapitre 14 sur 33

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La meute d'Erroymendi - Adam (French Edition)

Chapitre 14

 

Après avoir passé dix jours de folie entre plage et montagne, Adam avait laissé ses amis repartir sans lui. Il avait alors rejoint son oncle Philippe et sa femme Camille. Il ne les connaissait pas trop, puisqu'ils étaient en froid avec ses tuteurs, mais Philippe avait toujours maintenu un suivi téléphonique avec lui. Maintenant qu'il était majeur et moins dépendant de Mireille et de Pierre, il l'avait encouragé à venir leur rendre visite, ce qu'il s'était dépêché de faire.

Oncle Philippe était notaire de formation et il avait partagé son cabinet avec son père, lorsqu'il était encore vivant. C'était lui également qui avait géré le patrimoine dont il avait hérité lorsqu'il était encore mineur et il souhaitait maintenant lui montrer comment faire. Adam savait qu’il avait des sous, il n'imaginait seulement pas à quel point. 

A priori la famille Fontaine était actionnaire dans plusieurs entreprises très lucratives en plus d'être propriétaire d'un patrimoine foncier impressionnant. Quand il avait fait part à son oncle de ses doutes en matière d'études, celui-ci lui avait suggéré qu'il joue les riches héritiers pendant tout le temps qu'il lui faudrait pour se décider.

Adam avait les moyens de rester oisif toute sa vie, si le cœur le lui disait. La seule gestion de son patrimoine était un travail en soi. Le fait que son père ait décidé d'être notaire ne devait pas l'influencer et Philippe serait ravi de le voir profiter de la vie. Philippe lui-même n'avait été notaire que quelques années. En attendant qu'il se décide, il avait souhaité le mettre au courant de tout ce qui lui revenait.

Ils avaient également eu un rendez-vous avec son banquier, qui fut ravi de le rencontrer et qui lui remit solennellement sa première carte bancaire, qui au lieu d'être bleu était noire. Il s'en étonna, un peu naïvement mais son conseiller se contenta de lui sourire avant de lui expliquer qu'il avait environ dix-sept millions d'euros répartis sur différents comptes dans cette banque et qu'il était en étroite collaboration avec leur gestionnaire en Suisse.

Adam avait eu la tête qui tourne pendant des heures avec tous ces chiffres. Philippe s'était gentiment moqué de lui et ils avaient fini par rentrer dans la grande villa où Camille les attendait. Leur gouvernante avait préparé le thé. Une gouvernante ! Même ça c'était hallucinant pour lui… mais quand son oncle lui avait montré l'homme qui le suivait à distance il fut impressionné.

Un garde du corps ? C'était digne d'un film. Philippe l'avait rassuré en lui affirmant que c'était provisoire. Habituellement, il vivait plutôt une vie sobre et peu de gens savaient à quel point il était riche. Il allait au travail, comme tout le monde et Camille était propriétaire d'une galerie d'art.

Ça rassura fortement le jeune homme qui se voyait mal expliquer à ses amis pourquoi un grand malabar le suivait partout, et encore pire avec la meute… ça serait absurde en plus d'être sûrement dangereux. Philippe lui expliqua qu'ils avaient une personne entièrement dédiée à la gestion de tout ce bazar et que le plus souvent, on ne lui demanderait son avis ou sa signature qu'en cas de changement majeur dans la ligne directrice de gestion.

Adam, tout comme ses parents, préférait une vie simple. Sa mère, avant son décès, conduisait une 206 qu'il avait maintenant récupérée. Ses parents vivaient dans le manoir dont ils avaient hérité à la mort de son grand-père. Techniquement il en était maintenant propriétaire à cinquante pour cent avec Philippe. C'était étrange de se dire qu'il était riche à ce point alors qu'il avait toujours dépendu de ses tuteurs, qui faisaient attention à leur budget. Il avait l'impression d'avoir gagné à l’Euro-million sans avoir joué.

C'était maintenant leur dernier jour ensemble. C'était passé si vite qu'il était tenté de repousser son départ… malheureusement la pleine lune tombait dans deux jours et le texto d'Einar l'avait gentiment rappelé à l'ordre. Il était temps de rentrer.

— J'aime bien tes amis. Je suis content de voir que tu as su t'entourer de gens aussi sympathiques.

Son oncle faisait la conversation, assis dans la salle à manger. Camille étalait de la confiture sur une tartine de pain grillé et ajouta malicieusement.

— Surtout Benoît. Très très sympathique, appuya-t-elle en l'observait d'un air entendu et complice.

Il aimait bien Camille. Il ne la connaissait pratiquement pas avant. Passer dix jours avec eux en les voyant presque quotidiennement lui avait permis de se faire sa propre idée de celle que sa tante appelait, "cette salle petite arriviste".

C'est vrai que Camille, à première vue, pouvait paraître légèrement superficielle avec sa longue chevelure blond platine, son rouge à lèvre carmin et ses ongles manucurés, mais elle était vraiment quelqu'un d'adorable. Elle l'avait traîné partout, comme un petit chien, lui faisant visiter tout ce qui lui passait par la tête. Elle avait joué les touristes avec lui, se pliant sans rechigner à l'exercice et lui racontant toutes sortes d'anecdotes plus ou moins amusantes.

Elle lui avait par exemple raconté comment Philippe avait failli s'en prendre à Pierre physiquement lorsqu'il avait été porté disparu. Camille avait dû faire appel à toute sa patience et sa diplomatie pour qu'il renonce à attaquer ses tuteurs en justice.

Pierre et Philippe avaient beau être cousins germains, ils ne s'étaient jamais entendus. C'est seulement parce que Mireille et Chantal, sa mère, étaient très proches et partageaient la même doctrine, qu'ils avaient eu sa garde. Philippe leur versait une généreuse pension pour qu'il ne manque de rien. Philippe et Paul s'étaient brouillés un moment à cause de la religion.

Son oncle lui avait reproché d'avoir endoctriné son frère dans un fanatisme effrayant. Philippe avait même fini par faire une demande d'apostasie qui avait achevé de morceler la famille.

— Vous faites un beau couple tous les deux.

Ça eût le mérite de le faire revenir sur terre. Il releva la tête d'un coup, s'étouffant avec sa propre tartine. Il toussa à s'en décrocher les poumons, couvrant sa bouche pour ne pas mettre des miettes partout.

— Non on est juste…

— On vous a vu vous embrasser, c'était tellement chou.

Il resta bouche bée alors que Philippe baissait son journal.

— Ça a dû bien les emmerder les deux coincés. Bien joué, approuva Philippe.

Ok, c'était vraiment perturbant de parler de ça si librement avec quelqu'un de sa famille. En même temps, il aurait dû s'en douter. Philippe et Camille étaient atypiques. Leur manoir ressemblait à un château écossais en plein Biarritz. Ça aurait dû lui mettre la puce à l'oreille.

Philippe sortit un trousseau de clé de la poche de sa veste et le fit glisser sur la table.

— Si tu as le moindre souci, je te donne un jeu de clés de la maison de famille. Tu appelles Mario et il s'occupera de tout.

Mario était leur gestionnaire et à priori, l'homme de confiance de son oncle.

— D'accord. Merci.

— Ça fait longtemps que tu fréquentes ce garçon ? l'interrogea sa tante qui visiblement n'en avait rien à faire des histoires matérielles.

— Un mois environ…

— C'est si beau les débuts d'une relation, s'extasia-t-elle.

— T'as qu'à dire que tu t'ennuies avec moi, s'amusa son oncle.

— Tellement. Heureusement que je vais au club, gloussa-t-elle en repoussant la main qui cherchait à la chatouiller.

Adam les observa faire. C'était ce genre de relation qu'il voulait pour lui-même. Une complicité intacte malgré vingt ans de vie commune. Ils avaient l'air si amoureux. Ils n'avaient pas eu d'enfant, par choix à priori et semblaient très heureux à deux.

— Aide moi Adam ton oncle me torture !

Il commença à rire en les regardant se chamailler et mangea sa tartine sans intervenir. Chacun ses problèmes.

Il laissa à nouveau son esprit divaguer, se demandant comment aurait été sa vie s’il avait vécu avec eux ici, au lieu de vivre à Périgueux. Il n'aurait pas connu ses cousins, ni ses amis. Il l'aimait bien sa vie… étrangement même le fait d'être devenu lycan ne le dérangeait pas vraiment. On pouvait même dire que ça lui avait rendu service.

Plus fort, une cicatrisation rapide, des sens surdéveloppés, en contrepartie, il avait une cicatrice qui se voyait à peine et une nouvelle couleur de cheveux qui lui valait d'être là coqueluche là où il allait… il ne pouvait pas vraiment se plaindre.

— Tu veux le journal ? Lui demanda son oncle.

— Non merci, j'ai les infos sur le téléphone.

— C'est fou cette histoire quand même. Il n'y a pas eu d'autres morts depuis le père machin… C'est dommage que tu n'aies rien vu. Peut-être qu'avec un peu d'aide les policiers auraient pu trouver quelque chose… Le gars a juste disparu. Pouf. Il doit être avec Dupont de Ligonnès.

Adam sourit gentiment, peu désireux de parler de ça. Sigurd s'était

contenté de lui envoyer un pouce une série de smileys totalement farfelue[2] qu'il avait interprété comme voulant dire que le problème était réglé. Au lieu de ça il préféra changer de conversation.

— C'est qui Dupont de Ligonnès ?

Camille arbora une mine horrifiée alors que Philippe ouvrait la bouche. 

— C'est bon on arrête. Tu penses partir à quelle heure mon lapin ?

Le lapin, ça devait être lui. L'appelait-elle comme ça à cause de ses cheveux ?

— Seize heures, comme ça je serai à la maison pour dix-huit heures trente et je pourrai aider tatie avec le bain des petits.

— Tu n'es pas sa bonne Adam. Je n'ai jamais eu mon mot à dire sur ton éducation mais j'aurai dû me battre.

— Arrête Philippe. Laisse-le en dehors de vos querelles.

Son oncle se mit à ronchonner dans son coin, faisant penser à un enfant.

— Excuse le Adam, il peut parfois être un peu bêta.

Étrangement il pensa immédiatement à Alvin quand elle parla de bêta. Vingt jours sans la meute et il ressentait une sorte de manque ? Était-ce possible ? Il devrait demander à Hagen.

— Ça va je te trouve un peu pâle ?

— On pourrait aller se promener un peu en bord de mer.

— Au milieu des touristes, youpi.

Philippe n'était pas emballé.

— En même temps c'est vous qui habitez à cent mètres de la plage… ça serait un crime de ne pas en profiter.

— Ce n'est pas pour rien qu'on a une piscine, ton oncle déteste la foule.

C'est pour ça qu'il ne les avait pas accompagnés dans les endroits où il risquait d'y avoir trop de monde. Il avait esquivé la plage, les bars, le petit train de la Rhune et le musée de la mer. Il les avait cependant accompagnés dans les rues de Bayonne, dans leur marche sur le bord de plage à Anglet et même au casino de Biarritz. Il avait choisi avec soin ses balades.

— Tu viens avec moi Camille ?

— Oh moi j’adore les embruns, les gens et la vie. Compte sur moi. On pourrait manger à la crêperie et se prendre des glaces avant de rentrer.

Elle se tourna vers Adam et compta les secondes en silence en déployant doucement chaque doigt. Camille en était à trois doigts levés quand Philippe se racla la gorge.

— Je vais venir avec vous… on ne sait jamais avec tous ces touristes… on n’est jamais à l’abri.

— Oh oui, avec tous ces ados qui font les pokéstops… on court un grand danger… En plus si tu viens avec nous, tu pourras prendre ta crêpe au caramel beurre salé avec des pommes caramélisées et des noix.

Elle attrapa Adam par la main et lui chuchota.

— Tu peux lui faire faire n'importe quoi pour une crêpe. Tu le sauras.

Impressionné par le savoir-faire de sa tante, il opina du chef d’un air entendu.

Une heure plus tard, ils déambulaient les pieds dans l’eau. Ils marchèrent jusqu’à l'hôtel du palais avant de partir dans l’autre sens jusqu’à la villa Beltza. Cette maison était vraiment belle, perchée sur son rocher. Ça devait être impressionnant par nuit de tempête.

Sur le retour, ils s'arrêtèrent à la fameuse crêperie et Adam dut prendre sur lui pour ne prendre qu'une crêpe salée. Il choisit la plus garnie et demanda un supplément de viande et une portion de frites. Évidemment, il était encore affamé au moment de prendre le dessert. Vu l’engouement de Philippe pour la crêpe avec les pommes caramélisées, il décida de prendre la même. Il se régala, mais en sortant, il avait encore faim et la glace promise n’y changea rien.

Quand son ventre gargouilla sans fausse pudeur vingt minutes après être sorti de table, Camille le dévisagea alors que Philippe explosait de rire et s'arrêtait pour lui acheter un sandwich dans une boutique sentant bon le gras. 

Sa tante fut horrifiée de son petit et Philippe dut lui expliquer que c’était normal, pour un jeune homme en bonne santé et en pleine croissance de manger beaucoup et d’avoir tout le temps faim. Elle les regarda avec scepticisme l’un puis l’autre avant de soupirer.

— Les hommes… vous êtes tous des porcs. 

***

Quand Adam arriva chez lui, il était dix-neuf heures passées. Il avait dû s'arrêter plusieurs fois sur des aires d’autoroutes pour aller aux toilettes et parce qu’il se sentait mal. Il s’était rendu compte qu’il perdait du sang en s’essuyant et avait fait l’erreur de regarder sur son téléphone. Il était tombé sur des articles horribles parlant de cancer du côlon… Il décida d’en parler à son oncle à la première occasion. C’était un peu gênant comme sujet, mais il ne se voyait pas prendre rendez-vous pour ça, et son oncle était son médecin traitant.

Comme il le pensait, il arriva juste avant le repas. Ce furent les grandes effusions et il dut distribuer les cadeaux souvenirs qu’il avait achetés pour chacun avant le repas. Il avait acheté des t-shirts pour chacun d’entre eux, et une paire de manique pour sa tante. Pour son oncle, il avait acheté un béret noir à Bayonne. Tout le monde fut ravi, mais oncle Pierre finit par demander à tous de se calmer pour passer à table.

Après les grâces, ils mangèrent. Il raconta son séjour, plaçant sous silence la première semaine où ils avaient fait la fête comme des dingues et dont il ne se souvenait que par bribes. Il privilégia donc les visites de musées et les sorties dites « culturelles ». Il plaça son héritage sous silence. Ses tuteurs ne demandèrent pas de nouvelles de Philippe et Camille, il n'en donna donc pas.

A la fin du repas, il demanda à parler à son oncle dans son bureau. Celui-ci lui montra le chemin d’une main et ils s’enfermèrent dans le bureau. Forcément, assis devant le grand bureau de son oncle, il avait l’impression d’avoir six ans… alors c’est affreusement gêné qu’il murmure.

— Je… euh… J’ai du sang sur le papier quand je m'essuie…

Son oncle avait l’air d’un juge de paix plus que d’un médecin avec cet air strict et fermé.

— Est-ce douloureux à la palpation ?

Il devait être écarlate. En ce moment, il se retrouvait trop souvent dans des situations gênantes à son goût.

— Non.

— Pas plus que quelques gouttes sur le papier ?

— Mmh-mmh…

— Je suppose que ton… petit ami… était là pour ce périple. Il soupira, visiblement agacé par la situation. Ce sont des choses qui peuvent arriver lors de rapports anaux un peu trop ardents. Je vais te prescrire du Daflon et des suppositoires.

Il ne rajouta rien, attendant seulement qu’Adam dise quelque chose, mais là tout de suite, rien ne lui venait. Cependant, ça faisait près de dix jours qu’il n’avait pas vu Benoît… Il avait le sentiment que son oncle se trompait.

— Non mais tu sais, Benoît…

— Je ne veux pas le savoir. Je pense que pour la suite, étant donné que tu es mon neveu, il serait bon que tu consultes un autre cabinet. Il y en a de très bons en centre-ville.

Adam cligna des yeux plusieurs fois, pas sûr d’être réveillé. Il savait son oncle un peu homophobe, mais il ne pensait pas que ça serait à ce point. Il devait en avoir le cœur net. 

— Pourquoi ?

— Tu sais pourquoi. Cette situation est très gênante. Ne rends pas les choses difficiles. Il y a de nombreux médecins dans cette ville et je ne tiens pas à être témoin de tes déviances.

Adam se leva sans faire de remarque alors qu’intérieurement, il bouillait. Il avait envie de hurler sur son oncle pour être aussi étroit d’esprit. Un médecin pouvait-il refuser des patients ? En même temps, si c’était pour le stigmatiser, le mieux était de changer de médecin. D’un coup les clés du manoir familial pesèrent lourd dans sa poche. Devait-il partir ? Quitter la maison où il avait grandi depuis la mort de ses parents quelques mois seulement avant de partir à nouveau pour ses études, c’était délirant.

Il quitta le bureau sans rien dire et s’enferma dans sa chambre.

Devait-il en parler à Hagen pour un contre avis médical ? Non, il avait déjà été mortifié d’exposer son cas à son oncle, pas la peine d’en rajouter. Il appela Benoît qui ne mit que deux sonneries à répondre et il s’assit dans la largeur du lit, dos au mur.

— J’en connais un qui regardait des vidéos.

Vu la rapidité à répondre, ce n’était pas difficile à deviner.

— La route a été bonne ?

— Super, ça faisait bizarre d’être seul en voiture mais c’était bien.

— On va au ciné demain ? tous les deux ? Il y a un nouveau Marvel,

— Cool.

Tant qu’il pouvait sortir de la maison, ça lui convenait. Là tout de suite, il n’était pas certain de vouloir croiser son oncle. Sans quoi, il ne pensait pas pouvoir se maîtriser.

— Ça va ? t’as l’air énervé ?

— Non rien…

Il n'avait pas particulièrement envie de raconter ça à son amant. Raconter ce qui venait de se passer à voix haute rendrait les choses particulièrement réelles. Peut-être avait-il un cancer du côlon finalement…

— Crache le morceau sinon ça va te ronger.

— Ce n’est rien, c’est juste la famille. Ce n’est pas toujours facile.

— A Biarritz ? ça s’est mal passé ? ils avaient l’air cool pourtant.

— Non, eux ils sont vraiment sympas… C’est Pierre, tu sais, toujours les mêmes conneries.

— Quoi, c’est parce qu’on est ensemble ?

— Mmh oui.

— Tu sais j’en ai parlé à mes parents et ils s’en foutent. Tu peux venir chez nous quand tu veux, ils t’adorent.

— Tu leur à dit pour nous ?

— Non… ça ne va pas ou quoi ? Je leur ai dit pour toi.

— Tu ne manques pas de culot.

Il rit jaune, mais il n’en voulut pas à son ami d’avoir tâté le terrain. Si ça pouvait déjà l’aider à cerner sa famille et éviter ce qu’il se passait dans la sienne… C’était quelque chose de positif.

— Alors demain à quelle heure ?

— Il y a une séance à 11h. On pourrait aller manger après, proposa le capitaine.

— Oui, je dis oui à tout tant que je m’éloigne d’ici.

— Ça fait plaisir de se sentir aimé.

— T’as vu ? Toi tu me sors de là et moi je sers de cobaye. On est une équipe qui fonctionne.

Ils passèrent près d’une heure au téléphone. Adam lui raconta ses dernières péripéties sur la côte basque et Benoît lui relata la journée d’hier passée avec Jerem à jouer à la console.

***

En sortant du cinéma, Adam était affamé. Il s’était mangé un pot de popcorn géant et avait dû lutter contre l’envie de grogner quand Benoît avait plongé la main dans le carton. Le sentiment d’être un chien protégeant sa gamelle avait été très bizarre. Maintenant, il fallait qu’ils se dépêchent d’aller au restaurant avant qu’il décide de manger son propre bras. 

Installés dans un coin de l'Hippopotamus, devant la baie vitrée, Adam étudiait son menu avec attention. La porte s’ouvrit et il poussa un couinement quand l’odeur l’atteint. Il tourna la tête vers la porte d’entrée, sachant déjà ce qu’il y verrait.

Einar et Alvin se tenaient là, les yeux braqués sur lui.

Un serveur s’avança vers eux, leur indiquant une table, mais l’alpha les pointa du doigt tous les deux. Pas besoin d’être un génie pour savoir ce qui allait se passer.

Les deux loups s’avancèrent vers leur table et vinrent l’enlacer. Chacun d’eux glissa son nez dans son cou, le faisant frissonner. L’odeur de l’Alpha et du Bêta était tellement forte et douce à ses sens qu’il sentait sa tête tourner. Benoît bredouilla quelques mots qui lui semblèrent incompréhensible tant il nageait en plein brouillard. Il secoua la tête pour tenter d’en sortir puis avisa les deux loups installés avec eux.

Einar faisait déjà les présentations et une conversation s’engagea assez rapidement entre Benoît et Alvin sur le foot, la saison passée… Quand le serveur revint, Einar retira la main qu’il avait posé sur la sienne et Adam resta interdit. Quand-est-ce qu’Einar lui avait pris la main et pourquoi ne s’en était-il pas rendu compte ?

— On va prendre trois côtes de bœuf bleu avec des frites, merci et pour toi ?

Benoît le regardait, interdit avant de montrer une ligne sur la carte. A priori, il était assez intimidé par l’alpha. En même temps, son ami avait l’habitude d’être le plus grand et le plus musclé dans une pièce et là il se retrouvait face à deux spécimens encore plus massifs que lui. Deux golgoths qui s’invitaient à leur table et qui commandaient pour lui.

C'était un tantinet intrusif, mais étant donné que c’était exactement ce qu’il voulait, il ne risquait pas d’intervenir. Après tout, Alpha savait ce qui était bon pour lui.

Et c'était étrange.

— Alors les jeunes ? ce voyage ?

La voix d’Einar était basse et grave, lui donnant envie de rouler sur le dos pour lui montrer son ventre. Ça lui avait vraiment manqué. Vingt jours sans se voir c’était trop. Étrange comme il avait besoin de ce lien. Il devait résister à l’envie de se rapprocher de l’alpha pour se blottir contre lui. C’était dur.

— C’était bien, on a fait plein de choses, du surf, des randonnées.

— La fête, compléta Alvin d’un air entendu.

— Euh… Benoît hésitait à répondre.

— Adam nous a envoyé des photos sur notre groupe WhatsApp.

Einar attrapa son téléphone, pianota en silence et leur montra une photo où Benoît lui versait de la tequila dans la bouche avec une bouteille tout en lui léchant la commissure des lèvres. Cette photo, en plus d'être improbable, était tout à fait privée.

Comment avait-il pu envoyer ça sur le groupe de la meute…

— Vous semblez très proche…

Très proche ou trop proche ? Cette constatation pouvait ressembler à un reproche.

— On est justes amis.

Adam regarda son amant fixement et Benoît détourna le regard. Visiblement, il n’assumait pas face à Alvin et Einar. L’alpha resta de marbre alors que Alvin pinça les lèvres. Cela fit sourire l'oméga. Avec Benoît, ils avaient une aventure, mais ils ne s’étaient rien promis. Ils étaient meilleurs amis avec avantage en nature, pas mariés. Dans trois mois, ça serait fini, chacun partirait de son côté pour les études.

— Juste amis, confirma Adam.

Benoît sembla se détendre quand Einar le lâcha du regard. Leurs assiettes arrivèrent dans la foulée et Adam ricana en avisant le poisson dans l'assiette de son ami.

Il avait dû pointer la première chose à portée de son doigt sur le menu. Même lui semblait perplexe. Il loucha sur l’assiette d’Adam avec envie.

— On partage ?

Il eut droit à trois grognements en réponse.

— Ok, j’ai compris… pas besoin de s'énerver.

Adam cacha son sourire derrière sa serviette. Benoît était parfait. Il n’était pas plus surpris que ça par ces grognements. Il faut dire qu’en général, il était un des premiers à défendre son assiette contre les invasions barbares. Seb et Romu étaient de véritables piques assiettes. 

La côte de bœuf était un peu fine à son goût, il n’en laissa rien et dut prendre sur lui pour ne pas ronger l’os. Einar et Alvin ne firent pas tant de manière et l’alpha poussa même jusqu’à lui chiper son os. Benoît ne dit rien, même s’il semblait un peu dépassé.

— Vous ne bossez pas les gars ?

— Pause déjeuner.

— Vous ne reprenez pas à treize heures ? il est quatorze passé.

— Einar draguera encore Maryse pour faire passer la pilule.

— Il fait ça souvent ?

— La pauvre est noyée sous les chocolats.

— Oh oui, la pauvre, s'amusa l'Alpha sans démentir.

Il aurait bien aimé lui aussi crouler sous les chocolats… Personne ne lui en offrait, à lui.

La main d’Einar fut de retour sur la sienne et glissa jusqu’à son poignet. Les poils de son bras se dressèrent en réaction.

— Tu passes à quelle heure demain ? Doc est de garde, mais Sig sera là.

— Vers dix heures je pense.

Il pourrait ainsi esquiver son oncle qui commençait à neuf heures.

Einar sortit son portefeuille et fourra des billets dans sa main avant de se lever et de lui serrer l’épaule.

— C’est pour nous, amusez-vous bien les jeunes, et à demain moustique.

Ils quittèrent la salle et Adam ouvrit la main pour voir les deux billets de cent. En comptant les trois côtes de bœuf d’un kilo à soixante euros plus son dessert… il ne resterait pas assez pour le plat de Benoit.

— Wahh deux cents balles ? Et sinon tu les connais d’où ces deux dobermans ?

— Ils m’ont sauvé dans la forêt. Je t’en ai parlé.

— Ah oui… je les imaginais plus… moins… euh…

Il écarta les bras sur les côtés et vers le haut pour mimer un carré. 

— Tu vois ce que je veux dire.

Adam se pencha vers lui au-dessus de la table.

— T’as eu peur des deux vilains messieurs ?

— Le Einar il est un peu flippant quand même. Il ne serait pas un peu amoureux de toi ? je ne suis pas jaloux hein… mais je pensais qu’on était en… une sorte de couple… ou quelque chose du genre. Toi et lui ?

— Non ! pas du tout. Einar est un genre de… mentor ?

Lui-même n’était pas sûr de ce qu’il avançait, mais une chose était sûre, Einar n’était pas amoureux de lui. Il veillait juste sur sa meute, et donc sur lui. Se pouvait-il que lui aussi ait ressenti un manque ?

— En plus il m’apprend la sculpture.

Benoît explosa de rire.

— Pardon, c’est juste que t’as aucun talent artistique. Même en art plastique t’étais nul. Une des seules matières où j'avais une meilleure moyenne que toi.

— Ouais, je me suis coupé pendant la première séance.

— Ça m’étonne même pas. 

— Gnagnagna… imita-t-il. En attendant, je vais m'offrir un dessert et toi tu te paieras ton repas tout seul, comme un grand.

— Avec la monnaie tu pourras t'acheter des carambars. C'est de ton âge.

— Je vais plutôt me prendre des profiteroles avec pleeeiiin de chocolat.

Vengeance pour n'avoir jamais reçu de chocolats en cadeau en dehors de la période de Pâques.

— Ils t'ont contaminé. Tu bouffes comme deux.

— Yeah ! Ne fais pas ton jaloux.

Benoît commanda une crème brûlée qui sembla tout à fait appétissante à Adam. Peut-être qu'il devrait préparer des crèmes brûlées demain au chalet… il lui faudrait des œufs, de la crème épaisse, du sucre, du sucre roux, de la vanille et un chalumeau.

Il était presque certain qu'il y aurait un chalumeau dans l'atelier d'Einar… mais trouverait-il des ramequins là-bas ? Rien n'était moins sûr.

— À quoi tu penses ?

— À la crème brûlée.

— Tu peux te brosser pour que je t'en donne.

Adam rigola en finissant de ramasser la glace fondue avec sa cuillère.

— Je peux dormir chez toi ce soir ? C'est un peu tendu avec mon oncle.

— Ouais pas de soucis, je te l'ai dit mes parents t'adorent. Je suis sûr qu'ils voudraient t'adopter. Surtout mon père… il aime ta cuisine.

— C'est si réducteur. Dis-leur que je m'occupe du repas. On s'arrête faire des courses en sortant.

— Arrête à ce rythme quand je vais leur dire qu'on sort ensemble ils vont parler mariage.

— Ahh parce qu'on est ensemble maintenant ?

Adam avait décidé de le taquiner. Il continua jusqu'à ce qu'ils rentrent chez Benoît et qu'ils règlent ça au lit. Dix jours sans se voir, ça méritait un bon rattrapage. Il sombra dès que sa tête toucha l'oreiller pour n'émerger que trois heures plus tard. Heureusement les parents de Benoît avaient des professions prenantes et ne finissaient qu'à dix-neuf heures. Il eut donc le temps de préparer le rôti de bœuf avec de la purée de patate douce.

Le lendemain à dix heures, il était au chalet, dans les bras de Sigurd, totalement écrasé contre sa poitrine. Il laissa tomber sa poche de course et s’affola pour ses vingt-quatre œufs. Il se débattit pour échapper à l’étreinte.

— Laisses moi te serrer contre moi ! tu m’as trop manqué !

— Mes œufs !!

— Tu sens bon aujourd’hui.

Il avait utilisé le gel douche de Benoît, ça devait être ça.

— J’ai découché.

— Chez Benoît ? c’est toujours le grand amour ?

— Ce n’est pas de l’amour… c’est…

— Ouais… je sais ce qui dirige un gamin de dix-huit piges.

C’est à ce genre de réflexions qu’il se rendait compte à quel point Sigurd et les autres étaient vieux.

— Je pensais faire des crèmes brûlées tu m’aides ? Enfin, si les œufs ont survécu à ton câlin.

— Quelle bonne idée, tu as prévu d’en faire combien au juste, parce que je te préviens que c’est le dessert préféré d’Hagen et qu’il peut en manger une douzaine à lui tout seul.

— J’ai vingt-quatre œufs… 

— Ok, c’est parti alors.

Ils cuisinaient toujours en musique lorsque Hagen rentra à la maison. Il avait l’air épuisé mais son visage s’illumina quand même à sa vue. Adam se plia au rituel du câlin, puis utilisa le chalumeau pour caraméliser plusieurs crèmes. Hagen hypnotisé s’installa à table. Il sembla galvanisé par le bruit de sa propre cuillère craquant le caramel et mangea en silence.

Sigurd ne mentait pas. Hagen aimait vraiment beaucoup ce dessert. Il fit honneur à sa recette avant de prendre la décision d’aller se coucher. Il était important que le gamma se repose avant que la lune ne se lève. Adam se sentait excité par cette pleine lune. Il appréhendait moins, maintenant qu’il avait pu faire plusieurs transformations volontaires.

Ils avaient passé une nuit sous les tentes avec ses amis. Lui partageait la petite canadienne de Benoît alors que Romu, Seb et Jerem avaient une tente plus grande. Il s’était réveillé au milieu de la nuit, se sentant agité et pressé. Résultat, il était sorti en trombe au milieu de la nuit sans prendre la peine de s’habiller et s’était retrouvé à courir dans la montagne, tout nu. Il lui avait fallu près de deux cents mètres pour se transformer. Il avait galopé plus d’une heure avant de se sentir vidé et de reprendre forme humaine. Ça avait été assez bizarre.

Heureusement personne n'avait rien remarqué, même s'il s'était senti vaseux tout le lendemain.

Vers quatorze heures, Alvin et Einar entrèrent aussi. Sigurd les chambra sur la dénommée Maryse qui semblait les couvrir pour leurs absences au boulot. Soit elle était très amoureuse d’Einar, soit ils avaient un emploi fictif… déjà ils prenaient plusieurs jours à chaque pleine lune et en plus, ils se permettaient d’arriver n’importe quand au travail… En général, on ne voyait ça que dans les téléfilms de la 6… Les riches propriétaires de vignobles ne travaillaient jamais et pouvaient courir après la nouvelle fleuriste en ville…

Mais les deux lycans étaient menuisiers, pas patrons du CAC 40… A contrario, Hagen bossait comme un dingue. Le pauvre. Adam était content d’avoir pu lui faire son dessert préféré, ça lui donnerait sûrement de l'énergie avant leur transformation de ce soir et s’il en restait, il pourrait en manger demain.

— Adam a fait des crèmes brûlées, les informa Sigurd alors même qu’il s’approchait d’eux pour les saluer.

— Chhhhuut. Fallait pas le dire. N’y touchez pas, on attendra qu’Hagen soit réveillé pour les manger.

— Il en a déjà mangé.

Clairement, Sigurd boudait.

— Et toi tu as léché la spatule. C’est son dessert préféré et il est épuisé. Ne faites pas les ours avec la crème brûlée.

Il sursauta en sentant quelqu’un se presser dans son dos.

— Tu sens bizarre.

Einar le coinçait trop étroitement contre le plan de travail pour qu’il puisse s'échapper. Qu’est ce qu’ils avaient tous avec son odeur. Il avait le droit de changer de gel douche quand même.

— Je n’ai pas dormi à la maison.

— Oui, l’odeur de Benoît est partout sur toi. Va te doucher.

— Je me suis douché ce matin, merci.

Einar commença à frotter son menton contre ses cheveux, le marquant de son odeur et le décoiffant sans vergogne. Il ne bougea pas d’un pouce, attendant juste que ça se termine. Le marquage dura deux bonnes minutes et ne sembla surprendre personne. Au lieu de ça, Alvin et Sigurd sortirent carrément de la maison.

L’alpha le pressa un peu plus contre l'îlot central et Adam fut un instant confus en sentant quelque chose de dur contre ses fesses. Einar s’écarta de lui dans la foulée et il se demanda s'il avait rêvé cette érection. Il se tourna lentement pour voir l’Alpha sortir un marbré industriel d’un placard et le lui arracha des mains.

— Tu ne vas pas manger ça !

— Pourquoi non ?

— C’est plein de produits chimiques.

— J’ai faim.

— Le frigo est plein. Sig a fait du poulet rôti.

— Je veux du sucré.

Mon dieu, parler avec Einar revenait à parler avec Ezy… En plus, les courses semblaient avoir été faites par un enfant. Le frigo était plein de viande et les placards remplis de biscuits et de bonbons. En désespoir de cause, Adam lui rendit le marbré. Même faire un gâteau au yaourt prendrait trop de temps. Lui-même, quand il avait faim, avait besoin de se nourrir rapidement, au risque de devenir désagréable. 

Einar attrapa le gâteau, le sortit de son emballage et croqua dedans sans même faire semblait de partager. Il rigola devant la mine dépitée d’Adam et alla rejoindre les autres dehors. Une fois seul, Adam passa un coup d’éponge sur le plan de travail et commença à se sentir isolé. Il bailla à s’en décrocher la mâchoire et décida, après avoir vu les trois dehors partir en courant vers la forêt sous forme de loup, de rejoindre Hagen pour la sieste.

Il s’allongea sur le lit gigogne après avoir retiré son jean et ses chaussures et s'emmitoufle dans la couverture, roulée en boule au pied du lit. Le ronflement du doc lui servit de berceuse un moment, mais il n’arriva pas à trouver le sommeil. Pris d’une impulsion, il se leva, traînant la couverture derrière lui jusqu’à s’allonger, collé à Hagen. Celui-ci bougea un peu, écartant ses bras pour lui faire une place et il finit par s’endormir, bien calé.

Quand ils se réveillèrent, ils étaient encerclés par trois gros loups allongés sur le plancher. Adam essaya de se lever, mais ses pieds faillirent se poser sur Alvin, qui ouvrit les yeux d’un coup pour le dévisager. Il releva les jambes, gêné d’avoir failli piétiner le bêta et resta sans bouger le temps d’évaluer ses chances. Hagen, levé sur un coude le regarda se mettre debout sur le lit et leva un sourcil quand il l’enjamba pour se coller au mur. Adam sauta ensuite par-dessus le doc en se servant de l’appui du mur pour se donner de l’impulsion. Son pied se posa sur le cadre du lit puis il sauta par-dessus les trois loups au sol.

Adam atterrit près de la porte après avoir fait un vol d'au moins deux mètres. Il se tourna dos à la porte pour évaluer la distance et tomba sur Hagen qui le regardait d'un air malicieux. Les trois lycans étaient aussi aux aguets. Adam ouvrit doucement la porte de la chambre, qui avait été poussée et partit en courant sans regarder en arrière. Les bruit des griffes glissant sur le parquet lui indiquait qu'il était suivi de près et il se retenait de crier comme une midinette.

Il arriva à la porte d'entrée, grande ouverte et se précipita à l'extérieur. Le vent lui fouettait le visage et faisait pleurer ses yeux, pourtant il essaya d'allonger sa foulée. D'un coup il fut propulsé en avant par quelque chose de lourd et sans bien comprendre comment, il s'affala de tout son long dans l'herbe du jardin.

Adam eut beaucoup de mal à se retourner pour faire face au gros loup qui en profita pour lui ravaler la façade. Les coups de langue répétés commencèrent à le faire rire. Il commença à se débattre, attrapant la peau derrière les oreilles du loup pour essayer de repousser sa grosse tête, riant à s'en faire mal au ventre. Il joua les vers de terre jusqu'à ce que la mâchoire de son Alpha ne se referme délicatement autour de son cou. Il ouvrit les mains et relâcha le pelage, laissant tomber ses bras le long de son corps pour bien montrer qu'il se laissait faire sans résistance.

Einar sembla comprendre le message en quelques secondes et entreprit de le lécher à nouveau, effaçant le souvenir de ses dents avec sa langue.

Quand le gros loup partit en courant après avoir levé le nez pour renifler l'air, Adam regagna l'intérieur de la maison. Il y trouva le soigneur, la tête dans le frigo, une petite cuillère à la main. Un ramequin vide trônait déjà sur le plan de travail, preuve du succès de ses crèmes.

— Ça te plaît ?

— Beaucoup, je n'en avais pas mangé de si bonnes depuis bien longtemps.

— Tant mieux. Je vais prendre une douche, je suis couvert de bave et de terre.

— Ça doit être à cause de l'odeur, il a dû ressentir le besoin de la couvrir. Je serai toi, je resterai comme ça.

— Mais je suis plein de bave, se plaignit-il en s’essuyant le visage d’un revers de main.

— Sa bave. Son odeur. CQFD

Adam grommela mais décida de suivre le conseil de Doc. Il était bien plus avisé que lui en la matière. Il commença donc à tourner un peu en rond, comme lors de la précédente pleine lune, Sigurd semblait avoir tout préparé et il n’avait rien à faire. Soudain, une pensée lui vint… Hier, ils n’avaient pas vraiment pu parler, au restaurant, avec Benoît et tout… Mais depuis qu’il était arrivé, il n’avait pas pensé à demander ce qu’il s’était passé pour le lycan qui l’avait agressé, son créateur.

Demander à Einar ou Alvin… c’était trop oppressant pour lui, Hagen était sa chance, beaucoup plus accessible. 

— Au fait… qu’est ce qu’il s’est passé avec le meurtrier ?

C’était étrange à dire, mais il ne se voyait pas l’appeler par son prénom. Il avait bien compris que le loup - difficile de l'imaginer sous forme humaine - était mort… les smileys couteaux, haches, etc avaient fait passer le message, mais il n’avait pas le reste de l’histoire. Pour il ne savait quelle raison, il avait besoin de le savoir.

— Grace à tes informations nous avons pu le trouver et avons réglé le problème. Il ne fera plus de mal à personne.

— Mais pourquoi a-t-il fait ça ?

C'était quand même improbable…

— Il était atteint de schizophrénie en plus d'avoir développé une maladie à corps de Lewy. J'ai pu consulter son dossier. Il a été trouvé errant sur la voie publique et il s'est avéré qu'en plus de son MCL, il était héroïnomane. Il a donc fini en maison de repos après sa cure. Ils ne lui ont diagnostiqué la schizophrénie que très tard et c'est pour ça qu'il a été maintenu enfermé et sous calmant le temps de lui trouver un établissement adapté.

— Oh… c'est pour ça que les meurtres se sont arrêtés ?

— On ne peut pas vraiment savoir ce qu'il en est exactement. Quand on l'a récupéré il était sédaté et il a payé pour ses crimes dès qu'il s'est réveillé. Ce lycan était déjà condamné… il a juste précipité sa fin.

Hagen réfléchit un instant, les yeux dans le vague.

— Selon moi, ça devait être un solitaire. Jamais une meute n'aurait laissé un de ses membres livré à lui-même de la sorte… ce qui laisse en suspens la question des solitaires. C'est dangereux. J'ai envoyé une doléance au conseil des Sages pour leur faire part de cette faille.

— Le conseil des Sages ? C'est quoi ?

— Ohh… ce sont les trois Lycans élus par leurs pairs qui sont chargés de surveiller les meutes, édicter les lois et statuer en cas de conflit.

— Je ne savais pas.

— Ça fait à peine un mois que tu nous as rejoint… je pense que tu as de nombreuses choses à apprendre. Le conseil ne se réunit presque jamais. Les meutes gèrent leurs problèmes en interne la plupart du temps.

— Même les problèmes comme les meurtres ?

Hagen haussa les épaules.

— C'est à l'alpha du territoire inquiété de régler le problème. Einar s'en est chargé, problème résolu.

— Et s’il n’y a pas d’Alpha ? D’ailleurs est-ce qu’il y a des meutes partout ?

— Les meutes préfèrent en général les lieux isolés, c’est bien plus simple. Mais les plus grandes vivent en ville, comme les Ombres, à Paris, les Hurleurs à Lyon où encore les Bronzes à Bordeaux.

— Comment ils font sur de si grandes surfaces ?

— Ils sont très nombreux. Ils laissent un délai de quinze jours aux nouveaux arrivants pour se présenter à l’Alpha. Si tu veux toujours aller à Paris en octobre, il faudra que tu ailles te présenter à l’Alpha.

— Ça veut dire que je dois changer de meute ?

— Non, ça veut dire qu’un alpha a besoin de savoir qui réside sur son territoire. Personne ne peut t’obliger à changer de meute, sache-le. Cependant, tu dois respecter les règles de la meute qui te seront exposées lors de ton arrivée. Pas d’inquiétude, ce sont des classiques, genre : ne pas s’exposer aux humains. Tu vois, ce genre de choses.

Oh oui, il voyait très bien. Les règles étaient simples, ne pas s’exposer, respecter l’Alpha et obéir aux ordres de ce dernier. C’était très facile… étrangement, il n’y avait pas d'interdictions de se battre, de voler, de tuer des gens… C’étaient des règles humaines ça… Le tout était de ne pas se faire prendre… C’était assez nouveau et même un peu dérangeant pour lui. Les autres avaient l’air de trouver ça normal.

— Et si nous allions rejoindre les autres ? Nous n’avons pas vraiment besoin d’attendre que le soleil se couche.

Adam le regarda bizarrement.

— Quoi qu’est ce qu’il y a… Oh je sais, on pourrait chasser. Je vais t’apprendre. Quand on est tous ensemble, on chasse à la poursuite, après avoir ciblé une proie, jusqu’à ce qu’elle s’épuise. Ensuite on l’encercle puis on l’attaque jusqu’à ce qu’elle meure. Là, comme nous ne sommes que deux, on va chasser à l'affût. On va pister une proie, puis se reprocher à son insu, contre le vent. T’es partant ?

— D’accord. 

***

Il se déplaça furtivement, jambes fléchies et corps proche du sol, les sens en alerte, essayant d’arriver au plus près de sa proie. Comme conseillé par Hagen, il s’était placé à contrevent pour ne pas se faire remarquer. Quand il bondit enfin, le lapin détala à toute vitesse, passant sans aucune difficulté entre les pattes du loup pour disparaître dans un buisson sous son regard médusé.

Il y eut un couinement puis un bruit d’os brisé avant que le loup de couleur sable ne sorte du buisson. Au lieu de chasser le lapin, il n’avait réussi qu’à le pousser dans la gueule d’Hagen. C’était vraiment frustrant. Il se laissa tomber au sol de dépit, laissant Hagen s’installer un peu plus loin.

Le gamma commençait à manger lorsque le reste de la meute apparut. Einar les observa un instant avant de faire un pas dans la direction du soigneur qui grogna en retour. Hagen attrapa le lapin dans sa gueule et recula sans quitter l’Alpha des yeux. Adam couina alors qu’Alvin se plaçait devant lui, lui bouchant la vue.

Il entendit des bruits de corps se percuter, des mâchoires claquer des grognements et des pleurs. Il se releva en vitesse et se précipita vers les bruits de lutte pour se jeter au milieu. Il se prit plusieurs coups de dents destinés au soigneur et couina de façon pathétique en s'apercevant que son antérieur droit était coincé dans la gueule de l’alpha. Hagen en profita pour s’esquiver, le laissant seul face à la fureur de leur chef.

Einar semblait très énervé, il s’obligea donc à ne pas bouger pour que son attitude ne soit pas prise pour du défi ou de la rébellion. Le lapin semblait avoir été totalement oublié. L’alpha commença à reculer sans le lâcher, le tirant à sa suite par la patte, toujours prisonnière. Heureusement qu’il avait la peau épaisse, parce qu’être traîné au sol sur une dizaine de mètres n’avait rien d’agréable. Entre les branches, les pierres et les dents, c’était un miracle qu’il n’y ait pas une traînée de sang derrière lui.

Ils étaient dans une sorte d’alcôve de verdure quand Einar le lâcha enfin.

Adam ne fit pas un geste pour se relever, autant par peur de déclencher une nouvelle agression, que parce qu’il avait mal. Son dos le lançait, il fut donc soulagé de sentir la langue râpeuse de son Alpha passer dessus à plusieurs reprises. Petit à petit il se sentit bien, flottant dans une douce sensation d’euphorie.

Oublié les dents, bonjour le plaisir.

Quand Einar vint frotter son museau contre son cou, sa joue et ses lèvres dans un geste d’apaisement, il lui lécha doucement la babine et se redressa en position de sphinx. Ils continuèrent un moment à se frotter l’un contre l’autre, Einar prenant le temps de soigner chacune de ses petites blessures. La pression finit par retomber, le laissant un peu groggy.

L’alpha s'éloigna pour revenir aussitôt au-dessus de lui, attrapant la peau de son cou entre ses dents. Adam sursauta et tenta une fuite en avant, mais Einar le chevaucha sans difficulté. Il fut un peu désorienté lorsque son bassin se releva instinctivement pour faciliter l'accès au mâle. L’Omega se releva et immédiatement l’alpha lui sauta dessus, se glissant en lui sans difficulté.

Quelque chose en lui se rebella face à cette intrusion, mais il ne bougea pas d’un pouce. Einar ne le maintenait plus par la nuque mais il se sentait quand même paralysé. L’Alpha fit une vingtaine d’aller-retour rapides et puissants en lui, le faisant frissonner de tous ses membres tant la sensation était électrisante, avant de se figer, le laissant sur sa faim. Quelque chose gonfla en lui, le faisant se cambrer sous l’inconfort de la situation. Einar pesa d’un coup très lourd sur son dos et il trébucha, les faisant tomber tous les deux. L’alpha se releva et il se retrouva suspendu par les fesses.

Il n’avait peut-être pas encore commencé ses études pour être vétérinaire, mais il savait parfaitement que la copulation pouvait durer jusqu’à trente minutes. Trente minutes durant lesquelles ils allaient rester attachés ensemble à cause du gonflement du gland du mâle et de la contraction vaginale de la femelle. Problème, il n’avait pas de vagin et il n’était pas une femelle. Adam secoua la tête d’incrédulité et tenta de se débattre. La position n’était pas confortable et Einar sembla le comprendre puisqu’il s’abaissa près de lui, permettant à son bassin de retrouver le plancher des vaches.

Adam se trouvait tout de même dans une position inconfortable…

Que venait-il de se passer au juste ?

À nouveau, les coups de langue commencèrent à pleuvoir et s’il avait été un chat, il se serait sûrement mis à ronronner.

Envolées les questions.

Finalement, il posa la tête entre ses antérieurs tendus et ferma les yeux. La lune était maintenant levée et il ne pourrait pas demander d’explication avant un moment.

Quand il rouvrit les yeux, il s’étonna d’être seul. Il n’avait pas vu Einar partir. Il s’était endormi sans même s’en apercevoir. Au lieu de ça, un canard mort était posé à quelques centimètres de sa truffe. Il releva la tête pour regarder autour de lui mais ne trouva rien de bizarre. Le loup tendit le cou et planta ses dents dans le plumage serré. Il arracha les plumes à l’aide de ses incisives et commença à manger la proie offerte.

A cheval donné un ne regarde pas les dents.

Il avait presque fini quand Einar s’approcha de lui, un lièvre dans la gueule. Il tressaillit, prêt à céder son casse-croûte, mais au lieu de ça, l’alpha déposa sa prise à côté des restes du canard avant de se coucher près de lui.

En tant qu’oméga, il était censé manger en dernier et au lieu de ça, l’Alpha en personne venait le nourrir. Voulait-il se faire pardonner de ce qu’il s’était passé plus tôt ? Décidant de ne pas se poser plus de questions, il finit le canard puis attaqua le lièvre. Il en mangea une partie puis poussa le reste d’un coup de museau vers l’Alpha qui le goba en trois coups de dents. Comment diable en étaient-ils arrivés là ? Était-ce un viol ? Non, maintenant qu’il y réfléchissait, ils s’étaient pliés à une sorte de rituel d’accouplement au préalable. Il n’avait pas bougé lors de tous ces rapprochements.

Il devait bien se l’avouer, il avait aimé qu’Einar se colle et se frotte à lui dans la cuisine… Il avait aimé ce qu’ils avaient fait dans cette forêt et il aimerait à coup sur ce qu’ils feraient à l’avenir. Depuis le premier jour, Einar l’intimidait, mais l’attirait également. Ce côté dominateur, puissant, mais en même temps doux par moment le faisait frissonner. Il pensa à Benoît juste une seconde mais ne ressentit pas du tout la même chose. Il adorait Benoît, ils passaient de bons moments. C’était son meilleur ami et son amant, mais il n’y avait pas ce frisson.

Est-ce qu’il avait trompé Benoît avec Einar ?

Est-ce que ce qu’il se passait sous le coup de la pleine lune pouvait réellement leur être imputé ?

Il tourna le museau vers Einar et lui donna un petit coup de langue avant de partir en courant dans la forêt. L’alpha le suivit et ils commencèrent une course poursuite, chacun courant après l’autre à tour de rôle. Adam galopa jusqu’à trouver un endroit tranquille, près d'un tronc couché et d’un trou, qui pouvait être le terrier d’un renard.

Einar fut aussitôt près de lui et les frottements et l’excitation furent de retour. Ils passèrent la nuit à alterner entre jeux, repos et reproduction.

Quand le soleil commença à se lever, il dormait collé à Einar. La douleur le réveilla brutalement et il se retrouva dans les bras de l’Alpha à peine après avoir repris forme humaine. Dos plaqué contre le torse d’Einar, il pouvait sentir l'érection venir frotter contre ses fesses.

Il avait beau être un jeune en pleine découverte de sa sexualité, il semblait avoir moins d'énergie que l’Alpha. Il se sentait fourbu et fatigué, ce qui n'empêcha pas sa queue de réagir. Einar le bascula au sol, dos contre l’herbe humide de rosée et se plaça au-dessus de lui. Avant qu’il n’ait pu dire quoi que ce soient ses lèvres furent scellées par une bouche exigeante qui le fouilla sans vergogne.

Enflammé par ce baiser, il s’agrippa fermement aux fesses musclées, l’attirant à lui. Leurs érections entrèrent en contact, le faisant haleter mais ses bruits furent aussitôt avalés par des lèvres impérieuses. Einar semblait totalement maîtriser la situation, contrairement à lui qui, à part s’accrocher à tout ce qui était à sa portée, n’arrivait à rien. D’une main, il l’incita à se plier sur lui-même en lui relevant une cuisse. Docilement, il remonta la seconde et ses chevilles se retrouvèrent posées sur les épaules de son Alpha. 

Plié en deux comme il l’était, ses fesses étaient naturellement écartées, offertes. Un doigt curieux vint tester l'élasticité de son entrée qui, après cette nuit, devait être bien souple puisqu’il ne ressentit aucun inconfort.

Adam s’accrocha plus fort aux épaules d’Einar, n'hésitant pas à planter ses ongles dans la peau bronzée, quand le doigt fut remplacé par quelque chose de plus gros.

L’alpha fouilla son regard, à la recherche du moindre inconfort tout au long de son avancée au creux de ses reins et il le rassura en donnant un petit coup de hanches qui fit frémir son amant. Ça sembla être le signal qu’Einar attendait puisqu’il s’enfonça en lui d’un grand coup de bassin, lui coupant le souffle.

— Tout va bien se passer. Tu vas voir, je vais te combler.

Incapable de répondre, Adam se cramponna un peu plus à lui, soudant ses lèvres contre la peau de son épaule pour s’empêcher de se tortiller. Toute cette puissance le faisait chavirer. Einar se retira presque en entier avant de revenir avec force. Il attrapa son visage entre ses mains et sembla chercher quelque chose.

— Regarde-moi.

Fasciné, il plongea dans les orbes sombres, s’humidifiant les lèvres du bout de la langue. Einar se redressa sur ses genoux, le surplombant entièrement alors qu’il gardait ses chevilles entre ses mains et amorça un nouveau va et vient. Il changea plusieurs fois de position jusqu’à ce qu’il touche quelque chose qui lui fit pousser un cri muet.

— Trouvé !

Oh putain c'était magique.

— Recommence ! supplia-t-il d'une voix pressante.

— C’est parti.

Toutes les autres fois, il avait dû se masturber en même temps que Benoît lui faisait l’amour, mais là, à chaque coup de boutoir, Einar touchait quelque chose qui lui envoyait une grosse décharge dans le corps. Ses nerfs semblaient en feu et son membre tressautait à chaque fois que le bassin de son amant claquait contre ses fesses. Il ne tarda pas à jouir dans un râle d’agonie, plantant ses ongles dans l’épaule de l’alpha pour se raccrocher à quelque chose. Tous ses muscles se contractèrent en réaction de son orgasme et ce fut au tour de l’Alpha de se crisper. Presque aussitôt Einar se retira et les fit basculer pour que le plus jeune se retrouve au-dessus. Il sentit quelque chose couler entre ses fesses et paniqua d’un coup. Ils n’avaient pas mis de préservatif.

Ça avait été un grand moment quand son oncle leur avait appris à utiliser un préservatif. Il était contre l’utilisation du préservatif au sein d’un coup établi, mais en tant que médecin, il mettait un point d’honneur à préserver les gens des MST… Et lui, comme une andouille, il avait fait l’amour avec un homme toute la nuit sans se protéger…

— Pourquoi tu t’agites ?

— On ne s'est pas protégés !

Einar se mit à rire doucement, le faisant tressauter.

— T'inquiète pas, on ne risque rien. On est deux hommes.

Adam le dévisagea comme s’il était fou.

— Mais de quoi tu parles. Les maladies sexuellement transmissibles tu connais ?

— Je suis immunisé. Si tu en as, elles ne m’atteindront pas.

Immédiatement il se hérissa.

— Je n’en ai pas ! Je peux en avoir ?

Hochement de tête négatif.

— Alors pourquoi tu dis ça ?

— Tu es un humain, à la base… Alors ça me fait rire.

— D’accord.

— Parfait alors. Dors maintenant.

Son cerveau tournait bien trop vite pour qu’il s’endorme, il avait au moins dix milles questions à poser dont une vraiment importante. À quoi jouaient-ils tous les deux ? Était-ce sérieux ? leur relation allait sûrement changer des choses dans la meute, les autres seraient sûrement surpris… peut-être même en colère. Il allait sûrement passer pour un arriviste…

Oh mon dieu et si tout le monde le détestait ? Et comment allait Hagen ?

— Je…

— Dors maintenant.

Adam se tut, écrasé par la voix de l’Alpha qui résonnait dans son crâne comme un écho sans fin. Il ferma les yeux et modula sa respiration pour qu’elle se calme. Il ne s’endormit pas immédiatement, mais la fatigue de la nuit finit par le rattraper.

***

Einar se leva, prenant soin de maintenir le corps d’Adam contre le sien. Le petit avait fini par s’endormir après avoir lutté une bonne heure. Il avait bien compris que le gamin… pouvait-il vraiment l’appeler ainsi ? avait un certain nombre de questions en tête, mais ne sachant quoi lui répondre, il avait préféré couper court.

Il transporta l'oméga jusqu’au chalet où le reste de la meute était réuni sur les canapés. Ses trois amis les suivirent du regard jusqu’à la chambre où il posa Adam sur un des lits. Il les ignora également lors de son trajet jusqu’à la salle de bain. Einar prit une longue douche puis s’habilla avant de rejoindre les autres. Il attrapa un bout de gigot posé sur la table basse avant de s'asseoir confortablement. Essayer de faire abstraction des trois paires d’yeux braquées sur lui était difficile, il finit donc par craquer.

— Quoi !

— Tu comptes nous parler de ce qui s’est passé cette nuit ? demanda Alvin à voix basse.

Non.

— Non.

Il croqua directement dans le morceau de viande.

— Quelles sont tes intentions envers Adam ? demanda Hagen qui arborait une trace de morsure sur l’avant-bras.

Pour qui se prenait-il ? Une marieuse du XVIIIème siècle ? 

— T’es sa mère ?

— Adam est en couple avec Benoît, souligna Sigurd d’une voix morne.

— Adam est un grand garçon, il est majeur et personne ne l’a forcé. Arrêtez d’agir comme des mégères outragées. Ça ne vous regarde pas.

Il observa Alvin et Sigurd d’un air entendu. Ils pratiquaient l’art du “on ne parle pas des pleines lunes” comme personne mais partaient du principe que ça ne concernait qu’eux ? Ses amis eurent le bon goût de détourner le regard, comprenant qu’ils étaient bien mal placés pour lui faire la morale.

— Ce n’est que sa deuxième pleine lune… Si tu comptais le revendiquer, tu aurais pu nous prévenir et l’avertir. Il a dû avoir peur. Personne ne lui a expliqué que ça se passait comme ça, l’officialisation d’une union. 

Einar dévisagea le soigneur avant de grogner.

— Pas de revendication, pas d’union. C’était juste un moment d’égarement. Adam est jeune, ses hormones ont dû réveiller les miennes. Rien de plus. Comme tu l’as dit, il est en couple avec son nageur, donc ça ne sortira pas d’ici. Il-ne-s ’est-rien-passé. Compris ?

Hagen pinça les lèvres mais finit par hocher la tête. Alvin et Sigurd étaient déjà des joueurs out puisqu’ils étaient encore recouverts de l’odeur de l’autre.

Il finit de manger dans un silence pesant et quand il entendit Adam bouger dans la chambre, il se leva d’un bond et attrapa ses clés de voiture.

— J’y vais j’ai du travail.

Einar monta dans sa voiture et démarra, roulant droit devant lui sans bien savoir où il allait exactement. La journée de la veille et la nuit avaient été particulières pour lui aussi. Non, en fait, depuis qu’ils avaient croisé les deux jeunes au restaurant, ça avait été bizarre. Sentir l’odeur de Benoît sur Adam l’avait agacé et il avait ressenti le besoin de le marquer. Adam était son oméga et sentir une odeur humaine bafouer la sienne l’avait poussé à couvrir cette odeur en profondeur.

Il avait réussi à se maîtriser jusqu’à cette nuit où il avait fini par tout gâcher en sautant sur le gamin comme un détraqué. Il avait plus de cinquante ans, nom d’un chien… Et il s'était comporté comme un fou. Adam allait le détester pour l’avoir violenté de la sorte. Il avait échoué en tant qu’Alpha… profiter d’un oméga était vraiment indigne de lui. Il ne l’avait jamais fait avant et il ne se le pardonnerait sûrement jamais.

Sans bien comprendre comment, il se retrouva devant le café où ils s'étaient rendus avec Sigurd à plusieurs reprises. L'odeur d'Adam y était encore présente, bien que légère, si bien qu'il se demanda s’il y était revenu avec Benoît. A priori la patronne n'était pas là aujourd'hui, ce fut donc la serveuse, une étudiante de vingt-six ans prénommée Manon, qui vint prendre sa commande.

Sigurd s'était vanté de s'être fait draguer par la patronne, il pourrait lui faire ravaler ses prétentions de séducteur. Manon lui posa un café dont la mousse formait un cœur sous le nez en souriant de façon suggestive.

C'était peut-être ce dont il avait besoin pour se chasser Adam de l'esprit. Une gentille jeune femme toute disposée à lui plaire. Il pourrait la ramener à l'hôtel et en profiter pour dormir un peu. Il était assez fatigué de sa nuit.

— Tu finis bientôt ?

— Dans deux heures et j'habite à côté.

Ok, à priori Manon était dans le même état d'esprit que lui. Un coup rapide sans prise de tête. Son téléphone sonna et il raccrocha directement en voyant le nom d'Adam s'afficher. La belle brune le dévisagea avant de sourire de façon suggestive.

— Je vais prendre une chambre d'hôtel. Donne-moi ton numéro de portable, je t'enverrai le numéro de chambre par texto.

 — J'habite à côté, répéta-t-elle.

Il avait besoin de repos plus que de baiser et tant qu'Adam était au chalet, il préférait rester dehors. Il valait mieux qu'il se mette d'abord d'accord avec lui-même avant de faire face au gamin. Et la dernière chose dont il avait besoin était de squatter chez quelqu'un.

— Non, c'est soit l'hôtel, soit rien.

Il but son café d'un trait et en voyant que la serveuse ne réagissait pas, il posa une pièce de deux euros sur la table et sortit un stylo. Il griffonna rapidement son numéro sur la serviette et ça sembla assez pour la réveiller.

La belle brune sortit son téléphone et composa le numéro pour faire sonner son portable.

— D'accord, appelle-moi.

Il enregistra le numéro qui venait de l'appeler sous "Manon serveuse café" et partit. Il ne lui fallut que huit minutes pour gagner l'entrée de l'autoroute et trouver une chambre dans un hôtel pas trop inconfortable. Il avait séjourné dans un fomul1… ou équivalent, et son dos se souvenait de ce passage. Bien pour un étudiant ou un vampire, mais pas pour un lycan. Les lycans aimaient leur confort, il en choisit donc un, entre deux gammes.

Dès qu'il fut dans sa chambre, il s'endormit comme une masse après avoir mis son portable en mode avion. Il avait besoin de silence et de repos pour réfléchir.

Einar fut réveillé par la faim vers quatorze heures et il attaqua le paquet de mars qu'il avait acheté à la station-service voisine. Ça eût le mérite de le caler momentanément, ce qui lui permit de réfléchir. Il ne réactiva pas son téléphone, peu désireux de se confronter à la meute. Adam devrait être parti demain matin… il vérifiera à ce moment-là.

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