La meute d'Erroymendi - Adam (French Edition)

Chapitre 1

Partie I

 

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Chapitre 1

 

Six ans plus tôt

Suivant l’assistante sociale dans les couloirs du foyer dans lequel il avait été emmené deux jours plus tôt, Adam se demandait ce qu’il allait devenir. La directrice de son école l’avait fait sortir en plein milieu de son cours d’histoire géographie pour l'entraîner à sa suite jusqu’à son bureau. Deux policiers l'attendaient bien droits dans la pièce pour lui annoncer que ses parents étaient morts dans un accident de bus.

Il avait passé le week-end chez un ami pendant que ses parents partaient en pèlerinage à Lourdes. Sa mère avait toujours rêvé d’une famille nombreuse et avait été très affectée d’être devenue stérile à la suite de complications lors de son premier accouchement. Elle adorait son fils et le couvait comme la huitième merveille du monde, cependant, elle ne pouvait se résoudre à ne pas avoir d’autres enfants.

Chaque année, depuis douze ans, elle se rendait à Lourdes avec son époux pour prier, boire l’eau de la grotte de Massabielle et espérer un miracle. La mère de son ami les avait déposés au collège ce matin-là et il était censé rentrer avec son père, qui passerait le chercher à la sortie des cours. Ce ne fut finalement pas le cas, il dut suivre les policiers, qui le confièrent à une assistante sociale en attendant de déterminer ce qui lui arriverait par la suite.

Il avait d’abord rencontré les policiers, puis une assistante sociale, puis un juge qui lui avait demandé où il souhaitait vivre, au cas où ses parents n'auraient pas laissé de consignes. Il était resté sans voix, dans l’incapacité totale de s’exprimer, tout comme il était resté amorphe quand les policiers lui avaient annoncé la nouvelle. Sous le choc. C’est ce que le psychologue avait dit, sans qu’Adam ne lève les yeux sur lui.

Finalement, l’assistante sociale se tourna vers lui pour lui expliquer une nouvelle fois :

— Tu vas aller vivre avec ton oncle et ta tante. Tes parents ont laissé un testament où ils stipulent qu’ils te confient à eux, qui sont aussi ton parrain et ta marraine. Pierre et Mireille de la Villassière. Est-ce que ça te convient ? tu n’as rien dit quand le juge t’a posé la question et je veux m’assurer que tu comprennes que s’il y a le moindre souci, je suis là. Tu as d’autres options.

Il leva les yeux vers la jeune femme sans vraiment la voir et hocha la tête pour lui faire comprendre qu’il avait entendu. L’instant d’après il était dans les bras de sa tante, qui le serrait en sanglotant. Juste derrière elle, son oncle tentait de la réconforter par une main sur l’épaule. Son cousin Noé, d'un an son cadet le regardait, l’œil humide, ne sachant vraisemblablement pas quoi dire. Sa tante finit par s'écarter, lissant ses cheveux humides de ses larmes sur le côté de sa tête sans qu'il ne bronche.

— Tout va bien se passer mon poussin. Tu vas venir vivre avec nous. Noé et toi allez partager une chambre, comme lorsque tu viens en vacances à la maison.

Noé vint prendre sa main, la serrant dans la sienne en signe de réconfort, un grand sourire aux lèvres. Adam se dégagea d'un geste brusque sans regarder son cousin

Il entendit parfaitement le psychologue conseiller la patience à son oncle et sa tante, les encourageant à l'emmener consulter si besoin un de ses confrères ou lui-même. Il fallait lui laisser le temps de faire son deuil, mais lui il savait parfaitement qu'il ne le ferait jamais ce deuil. Il aurait dû mourir avec ses parents.

***

De nos jours

Le four se mit à bipper sans discontinuer alors qu’Adam attrapait une manique pour en sortir la plaque brûlante. Malgré la protection, la chaleur était telle qu'il se dépêcha de la faire glisser sur le plan de travail. Il observa d’un œil critique les cookies un peu blancs et trop bombés. Il avait hésité à écraser un peu la pâte sur la plaque de cuisson, mais s’était dit que la préparation, étant un peu molle, ils allaient s’affaisser d’eux même. Raté.

Il attendit que les biscuits durcissent puis les retira du papier sulfurisé pour les mettre dans un plat avec les autres. C’était la troisième fournée pourtant, il y en aurait juste assez pour toute la fratrie de la Villassière.

Il regarda sa tante qui le regardait elle-même avec un grand sourire. De son côté, elle avait préparé des jus d’oranges, coupé des morceaux de pain et sorti des plaquettes de chocolats. Ils avaient préparé la pâte à cookies ensemble. Adam avait toujours aimé cuisiner avec sa mère et finalement, sa tante avait naturellement repris le flambeau. Avec six enfants, Mireille avait réalisé le rêve de sa sœur en donnant naissance à une famille nombreuse et Adam était plus qu’heureux de l’aider dans les tâches ménagères. Pierre, son oncle était médecin généraliste dans son propre cabinet, qu’il partageait avec un confrère.

La famille ne manquait de rien et ils vivaient heureux tous les neufs. Adam n’était jamais seul et avait finalement grandi entouré d’amour, de rires et d'enfants.

Sa tante sortit de la cuisine et se plaça au pied de l'escalier pour crier que le goûter était servi. S'en suivit un bruit épouvantable de galopade sur le vieux plancher de l'étage. La horde, comme les appelait affectueusement son oncle, braillait à qui mieux mieux, se poussant contre les murs à coup d'épaules pour arriver le premier et avoir la part du lion. Jonas 16 ans, Marie 14 ans, Rébecca 12 ans, Matthieu 6 ans et Ezéchiel 4 ans débarquèrent dans la cuisine, essoufflés et échevelés, se jetant comme des morts de faim sur les cookies, le pain et le chocolat. Un non initié aurait pensé que ces enfants n'avaient pas été nourris depuis des jours mais non, c'était ainsi à chaque repas.

— Noé n'est pas rentré ?

Noé, 17 ans, était l'aîné de ses cousins germains. Ils n'avaient que quelques mois d'écart. Adam, au mois de juillet, aurait 18 ans. Pendant deux mois, ils auraient donc le même âge, puisqu'ils avaient fêté l'anniversaire du plus jeune la semaine dernière, en même temps que la fin des cours, et des examens pour Adam. Il avait passé son bac et attendait fébrilement les résultats.

— Il n’est pas rentré de son entraînement, préviens Jonas.

L'aîné était un sportif, deuxième ligne dans l’équipe de rugby des jeunes de la paroisse et passait, de fait, beaucoup de temps à l'entraînement. Adam faisait lui-même de la natation et participait de temps en temps à des compétitions, mais beaucoup moins que Noé, pour qui c’était une vraie passion. Adam aimait juste nager et la compétition, ce n'était pas vraiment son truc.

— J’espère qu’il ne va pas tarder, râla tante Mireille. Je n’aime pas qu’il tarde autant.

— C’est le dernier entraînement de la saison. Je crois qu’ils avaient prévu un pot avec le coach.

— C’est bien, c’est un brave homme, mais passer du temps en famille c’est important aussi.

Adam adorait sa tante. Elle était le genre de femme à veiller farouchement sur sa couvée, à s’affoler lorsqu’un des sien manquait à l’appel. Toute la famille se rendait à chacun de ses matchs et tous étaient très fiers des exploits de Noé.

— Tante Mireille, il y a une compétition samedi prochain. Le matin. Je ne devais pas y participer mais Sébastien est malade alors le père François m’a demandé de le remplacer.

Elle se tourna vers lui, ses yeux clairs pleins de concentration alors que le reste des enfants mangeait bruyamment. Les cookies avaient l’air d’être appréciés et le jeune homme en fut soulagé. Lui qui craignait d’avoir raté en fut heureux.

— C’est samedi ? Nous n’avons rien de prévu, nous pourrions venir te voir, qu’en dites-vous les enfants ?

Il y eut une cacophonie de voix, tous ses cousins parlant en même temps. L’avis général étant qu’ils étaient tous très excités d’aller à la piscine pour le voir nager.

— Oh non, ne vous embêtez pas à venir, ce n’est qu’une toute petite compétition, vous allez vous ennuyer.

Rébecca se mit à faire des yeux de chien battus, comprenant que son cousin voulait lui voler son plaisir. Les autres ne tardèrent pas à l’imiter, lui faisant lever les yeux au ciel.

— Ça va, ça va, mais ne venez pas vous plaindre si vous vous trouvez le temps long.

Adam ne voulait pas voir sa famille perdre son temps, il ne comptait pas accepter de participer à nouveau à une compétition une fois à la fac. Ça serait la dernière et sa tante devait en être consciente.

— Parfait, finit par conclure Mireille. Samedi, nous irons tous à la piscine soutenir Adam.

— Ouais cool, s’exclama Matthieu tandis que Marie la regardait avec de grands yeux.

La matriarche lui tomba dessus à bras raccourcis, lui demandant de surveiller son langage s'il ne voulait pas faire laver la bouche au savon. Le plus jeune n’arrêtait pas de répéter le mot cool, pour le plus grand désespoir de sa tante. Jonas et lui souriaient devant ce tableau pourtant récurrent de leur vie familiale. Vingt minutes plus tard Noé faisait sa grande entrée. Très grand, les cheveux courts et blonds, les yeux gris, un visage carré, c’était un très beau spécimen masculin. Il abandonna son sac dans l’entrée et rejoignit le reste de la famille autour de la grande table de la cuisine. Il attrapa un cookie et se mit à le grignoter.

— On a un match caritatif prévu samedi, attaqua-t-il alors que le silence se faisait autour de la table. Jonas fut le plus rapide à répondre.

— Samedi on va à la piscine voir Adam, désolé.

Tante Mireille, plus habituée aux emplois du temps compliqués s’engouffra dans la conversation.

— C’est merveilleux mon chéri, quand a lieu le match exactement ?

— À dix heures, faudrait que j’y sois plus tôt, pour l’échauffement.

La mère de famille se tourna vers son neveu, l’interrogeant du regard.

— Ce n’est pas grave tatie, allez voir Noé, le rugby c’est bien plus intéressant.

Il fit un petit sourire à son cousin mais celui-ci ne le lui rendit pas, se contentant de le fusiller du regard en mangeant son cookie. Mireille tapota la table de son index avant de se décider.

— Non mon chéri, nous avons convenu tout à l’heure que nous irions te voir nager alors c’est ce que nous allons faire. Tu n’as pas participé à une compétition depuis un moment et il y a des matchs presque tous les week-ends. Elle se tourna vers son aîné, silencieux. Nous sommes allés à tous tes rassemblements de cette année, tu comprends mon grand ?

— Pas de souci maman.

Bien sûr, il disait cela, mais tout dans son attitude criait le contraire. Les épaules raides et la mâchoire serrée le trahissaient mieux que les mots. Noé était furieux et Adam se préparait à le payer.

Ils s'entendaient comme larron en foire avant qu'ils s'installent sous le même toit. Adam avait eu un petit passage à vide, une légère dépression et avait eu besoin de temps pour s'en remettre. Temps qui avait détérioré considérablement leur relation pour en arriver à ce qu'elle était aujourd'hui. Son cousin le détestait sans qu'il n'en connaisse la raison. Le plus jeune attrapa un deuxième biscuit et déserta la cuisine, Jonas sur les talons, alors qu’Adam regardait sa tante avec une moue désolée. D’une main douce, elle lui enserra l’épaule et déposa un baiser sur le sommet du crâne avant de disparaître à son tour, lui confiant de ce fait, de manière implicite, la garde des plus jeunes.

Marie et Rebecca papotaient entre elles sur leur sujet de prédilection, les garçons, alors que Matthieu et Ezéchiel semblaient s’être lancés dans une course à celui qui mangerait ses gâteaux le plus rapidement possible pour en avoir plus que l’autre. Tout d’un coup, sans qu’Adam y soit préparé, Marie plongea ses grands yeux bleus dans les siens.

— Est-ce que Benoît sera là ?

Benoît, en classe de terminale avec Adam, capitaine de l’équipe de natation et un de ses meilleurs amis. Marie semblait avoir le béguin pour le jeune homme, qui avait de ce fait arrêté de venir lui rendre visite chez lui, de peur de tomber sur la jeune fille un peu trop entreprenante. Adam prit son temps pour répondre, mangeant un cookie, semblant réfléchir à la métaphysique de la farine.

— Évidemment qu’il sera là, c’est notre meilleur nageur.

Marie se tourna vers sa sœur et les deux demoiselles se mirent à glousser. Benoît serait sûrement ravi d’avoir deux gamines en train de baver sur son maillot samedi.

— Ça fait longtemps qu’on ne t’a pas vu nager, tu vas faire quoi ?

— Le dos crawlé et le relais.

De toute manière, il n'y avait pas trente-six options. Il faisait partie de l’équipe, n’était pas le plus mauvais mais pas le meilleur non plus. Adam avait juste horreur de la compétition. Ce qu’il aimait, c’était s’amuser avec ses amis. Un petit water-polo, les entraînements, l’ambiance générale. La compétition, c’était autre chose. Ça lui donnait toujours des angoisses, des crampes d’estomacs et il finissait plié en deux aux toilettes. Il avait accepté après que l'entraîneur, Benoît et Romuald l’aient presque supplié de venir en dépannage. Sinon, il se serait contenté d’encourager l’équipe dans les gradins, comme d’habitude.

— T’es pas meilleur en crawl ? demanda Rebecca.

— Si, mais les épreuves de compétition sont la brasse, le papillon, le dos crawlé et la nage libre. Je remplace Sébastien, et lui son truc, c’est le dos crawlé.

— Seb c’est le beau brun ? demanda Marie, fort à propos.

— Non le roux, précisa Rebecca qui visiblement, savait parfaitement de qui il s’agissait malgré le fait d’être au collège. Adam n’était pourtant pas du genre à emmener ses amis à la maison, contrairement à Noé, qui squattait avec son équipe au grand complet dans la salle de jeux. Imposant ces gros tarés de bipèdes à la fratrie.

— Si vous avez fini votre goûter, faites-moi voir vos devoirs, demanda le plus âgé, sous le regard consterné des plus jeunes. 

— Maman a déjà vérifié, cru bon de préciser Matthieu alors qu’Adam se tournait vers Rebecca.

— En plus, on n’a presque rien, vu que c’est les vacances la semaine prochaine, compléta Marie. 

Adam parut dubitatif mais se résigna face à la mine de chien battu des plus jeunes et les renvoya à leurs activités. Il débarrassa la table, essuya les miettes et fit la vaisselle avant de rejoindre l’étage. Il fit un passage éclair par sa chambre avant d’aller toquer à celle que Noé et Jonas partageaient. Il toqua doucement puis poussa le battant, trouvant Jonas allongé sur le plateau supérieur de son lit superposé. Seul. 

— Il est sorti, l’informa Jonas, sans lever le nez de sa Switch. Il était en pétard.

Adam vint se poser sur le lit de Noé en soupirant.

— Je ne savais pas qu’il y avait un match, sinon je n’aurais pas parlé de ma compétition. Je ne voulais pas mettre le bazar. Je sais à quel point c’est important pour Noé d’avoir la famille à ses matchs.

— Oh ça va, On va enfin voir ton petit cul en moule bite, ricana son cousin, toujours affalé.

— Pour ça il faudrait que tu lâches ta console, le charria-t-il en se relevant. Son cousin leva finalement les yeux sur lui. 

— Y’a des filles dans votre équipe ?

— Non, que de la testostérone, désolé. Les filles ont une équipe à elles. Les compets ne sont pas mixtes.

— Trop nul, ajouta-t-il avant de replonger.

L'aîné se mit à rire avec indulgence avant de quitter la pièce pour s’affaler dans la salle de jeu où Matthieu et Ézéchiel s’employaient à monter une étoile de la mort en Lego. Marie était perdue pour le monde, noyée dans son téléphone portable alors que Rebecca dessinait des chevaux dans son carnet à dessin. La plus jeune des filles était une grande fan des chevaux et en avait mis partout dans sa partie de la chambre qu’elle partageait avec sa sœur, qui elle, préférait les groupes de k-pop. 

— Il me tarde trop samedi de voir Benoît en maillot. Il est tellement beau. Je vais le prendre en photo et le montrer à Jessica, elle va être trop jalouse.

Et Benoît serait, soit très fier, soit mortifié de servir d’attrape rêve à sa jeune cousine ainsi qu’à ses amies. Les deux cas de figures étaient possibles avec lui. C’est ce moment que choisit Noé pour entrer dans la pièce. Il dévisagea sa sœur, puis son cousin avant d’aller s’enfermer dans sa chambre.

— Franchement, il me tarde qu’il arrête sa crise d’adolescence celui-là, souffla Marie par-dessus son portable.

Adam pinça les lèvres pour ne pas rire, ce qui à coup sûr mettrait Noé en rage si ça lui était rapporté. Son cousin avait tendance à se prendre au sérieux et à ne pas supporter les plaisanteries à son encontre. Chouchou au lycée, il traînait derrière lui une foule d’admiratrices qui le suivaient partout en riant très très fort à toutes ses blagues. Ne plus être témoin de ce cirque journalier serait un des avantages d’aller à la fac. Par contre, quitter la maison pour une chambre de campus lui faisait un peu peur.

Il attrapa un magazine qui traînait sur le canapé et le rangea sous la table basse en observant les plus jeunes jouer calmement. Ezy semblait très concentré sur sa tâche et c’était surprenant de le voir aussi calme. Il avait plutôt tendance à cavaler comme un fou dans le jardin jusqu’à tomber d’épuisement, malheureusement il pluvinait aujourd’hui, il devait donc se contenter de la salle de jeux.

Tante Mireille entra dans leur espace dédié et engloba la scène d’un coup d’œil avant de se rendre dans la chambre des plus grands. Vu le temps, elle avait dû s'empresser de mettre les vêtements de sports de Noé à la machine. Il ne fallut que quelques secondes à Jonas pour quitter la chambre comme s’il avait le diable aux trousses, pour venir s’échouer sur le canapé, la tête posée sur les genoux de sa sœur, les pieds dépassant sur l'accoudoir et les mollets reposant sur les genoux de son cousin.

— Ça va, on ne te dérange pas ? l'attaqua sa sœur.

— Maman voulait parler avec Nono et m’a fichue à la porte. Souffre en silence steuplé.

Finalement, Matthieu vint chercher les deux plus grands pour les mettre à contribution et tous les garçons disponibles se retrouvèrent assis par terre autour d’un plan plus qu’approximatif.

Vers dix-huit heures, Adam descendit aider sa tante à préparer le repas. C’étaient souvent des repas assez simples, mais pour neuf, on ne pouvait pas vraiment se permettre de faire dans le gastronomique, surtout avec trois jeunes hommes mangeant comme six. Elle avait déjà commencé à faire cuire les cinq kilos de pomme de terre et pleurait maintenant devant des oignons qui serviraient d'accompagnement à la viande de bœuf du hachis parmentier. Attrapant un couteau, une planche à découper et un bulbe, il se mit à dépouiller en silence, écoutant le bruit de la cocotte-minute.

— J'ai eu une discussion avec Noé, pour samedi prochain, tout est arrangé. Pierre assistera au match avec Ézéchiel et Matthieu et nous viendrons te voir nager avec les filles et Jonas.

Mireille détestait les surnoms que ses enfants employaient entre eux et passait son temps à les reprendre quand elle les entendait les utiliser. Adam hocha la tête, souriant faiblement.

— Vous pouvez tous aller voir Noé tu sais, ça ne me dérange pas.

Il vit parfaitement les épaules de sa tutrice se crisper, signe qu'elle était fatiguée. Les samedis étaient souvent longs, vu que son oncle travaillait, mais Adam faisait de son mieux pour l'aider à surveiller et encadrer les petits dans leurs activités.

— Non, nous avions convenu de venir te supporter et c'est ce que nous allons faire. Noé est grand maintenant et il faut qu'il apprenne à partager. Il n'est pas le seul à avoir des activités le samedi.

De fait, Noé n'avait aucun problème à partager avec Matthieu, quand il avait ses compétitions de judo, ou avec Rebecca pour ses compétitions équestres le dimanche. Noé piquait des crises quand ça le concernait lui, et exclusivement lui. Sa tante avait beau jouer à l'autruche, tout le monde en était conscient dans la maison.

La cocotte finit de lâcher sa vapeur et Adam récupéra les pommes de terre pour commencer à en enlever la peau. Entreprise ô combien périlleuse et brûlante. Armé d’une fourchette et d’un couteau, il s’arma de patience pour éplucher chacune des patates avant de les écraser avec de la crème et de la muscade. Tante Mireille avait quant à elle terminé la préparation de la viande. Ils montèrent le tout dans trois grands plats qui finirent au four pour un gratin et à dix-neuf heures tout fut prêt pour le repas en famille. Tonton Pierre arriva pile à l’heure pour le dîner et se chargea de rapatrier les troupes jusqu’à la salle à manger. Après le bénédicité, tout le monde commença à manger. L’ambiance n’était pas la même lorsque le patriarche présidait la tablée. Il avait besoin d’un peu de silence après de longues journées à écouter tous les bobos des paroissiens qui venaient jusqu’à son cabinet pour qu’il soigne leurs blessures et leurs maladies en tous genres. Tante Mireille finit par lui parler de ses projets pour le week-end prochain et il sembla satisfait du compromis trouvé.

— C’est dommage mon garçon, j’aurais beaucoup aimé te voir à l’eau. Il faudra remettre ça.

Adam lui sourit tendrement, heureux d’être avec sa famille. Il leur devait tellement pour ces années de bonheur. Matthieu et Ézéchiel profitèrent de ce moment pour râler. Eux aussi voulaient aller voir leur cousin à la piscine. Il ne rata pas le visage sombre de son cousin mais préféra passer outre. Il ne fallut pas moins de vingt minutes pour faire entendre raison aux plus jeunes qui finirent par aller au lit en pleurant, sans comprendre pourquoi ils ne pouvaient pas aller à la piscine.

— Je suis désolé, reprit Adam en se grattant la tête.

— Ouais tu fous bien la merde, grommela Noé devant la mine outrée de Jonas et de leur père qui ouvrait déjà la bouche pour mettre fin à la dispute à venir mais ne fut pas assez rapide.

— Mais ferme la Nono, tu es chiant à toujours en avoir après Ady.

— Ça suffit ! tonna l’oncle Pierre. Je ne tolérerai pas un tel langage sous mon toit. Filez tous dans votre chambre.

La discussion fut ainsi clôturée pour cette fois. Tous les enfants se dispersèrent comme une volée de moineaux, laissant sur la table une désolation de vaisselle sale. Adam se leva à son tour, empilant les assiettes et récupérant tous les couverts sous l'œil critique de son oncle qui finit par intervenir.

— Je peux savoir ce que tu fabriques ?

— Je débarrasse...

— Laisse ça et va dans ta chambre, comme les autres.

— Mais…

— Pas de mais, le coupa son oncle. Tu es logé à la même enseigne que les autres Adam, va dans ta chambre.

Le jeune homme posa la pile d’assiette sur la table et quitta la pièce sans demander son reste. Il se sentait un peu honteux d’avoir été ainsi réprimandé par son oncle. Il avait tellement l’habitude de seconder sa tante dans les tâches domestiques qu’il en avait oublié d’être un enfant à leurs yeux et s’était cru au-dessus de la punition. Grossière erreur.

Il entra dans sa chambre, une petite pièce aux murs bleu pâle, juste assez grande pour contenir un lit une place, un bureau, une grande armoire et une bibliothèque où il rangeait tous ses livres. Adam adorait lire, ainsi il se posa dans son lit avec un roman à l’eau de rose emprunté à sa tante. Il aimait vraiment lire, mais pas forcément des récits compliqués. Les histoires de ce genre de romans commençaient souvent mal et terminaient toujours merveilleusement bien et c’était reposant.

Lire des trucs glauques ce n’était pas son truc. Benoît adorait les thrillers et essayait toujours de lui raconter ses histoires sordides de femmes séquestrées et maltraitées pendant des années, ou de tueurs en séries mangeant des visages… un coup à faire des cauchemars pendant des jours.

***

Le samedi suivant, Adam avait un trac d’enfer, comme d’habitude avant une compétition son estomac était noué d’un millier de nœuds. Benoît, qui avait fêté ses dix-huit ans quelques mois auparavant, vint le chercher en voiture pour les échauffements. Devant le teint blafard de son ami, il s’inquiéta.

— Ça va mon pote ? T’es vraiment blanc.

-Ouais… tu sais que je n’aime pas ça, ça me stresse à mort, se plaignit-il en se tenant le ventre.

— À ce point-là ? merde, je n’aurais pas dû te demander de participer.

— Ça va passer, t’inquiète. En plus ma famille va venir me voir.

— Sérieux, c’est cool.

Adam se mit à ricaner en regardant son ami par en dessous, un sourire torve courbant ses lèvres. Benoît fronça les sourcils.

— Les filles sont à fond sur toi beau gosse. Marie a déjà prévu de te photographier pour faire tourner à ses copines.

— Ça doit les changer des consanguins.

Il partit en crise de rire et ça eut le mérite de défaire les nœuds de l’estomac d’Adam. Benoît n’avait qu’une sœur plus âgée ayant déjà quitté la maison, il était donc seul le plus clair de son temps et n’avait aucune idée de ce que pouvait être la vie de famille nombreuse. En fait, dans leur congrégation, peu de familles avaient autant d’enfants que les de la Villasière. Ils étaient l’exemple type des catholiques conservateurs, avec la famille nombreuse, la mère au foyer, les enfants en école privée catholique, les activités dans la paroisse et les mariages au sein de la congrégation. La mère d’Adam, Chantal Fleurie avait épousé son cousin au deuxième degré, Paul Fontaine. Sa tante Mireille, la sœur de sa mère, avait-elle même épousée Pierre de la Villasière, le cousin germain de Paul. Le frère de son père, Philippe Fontaine avait épousé Camille Bleuet, la petite cousine de Chantal et Mireille… Bref, ils étaient l'archétype de la famille de film, ce qui faisait beaucoup rire ses amis, qui ne manquaient pas de se foutre de lui.

Ils fréquentaient tous le même lycée, mais ils ne faisaient pas partie de la paroisse, venant de famille tenant à leur apporter une éducation de qualité, mais sans vraiment être des catholiques pratiquants. D’ailleurs, ils étaient tous baptisés, mais n’avaient pas été plus loin dans leur éducation religieuse. Pour la famille de la Villasière, c’était quelque chose qui faisait grincer des dents. Adam voyait donc ses amis en dehors de la maison, ce qui n’était pas un mal si on tenait à son intimité.

Ils arrivèrent rapidement à la piscine municipale où avait lieu la compétition et rejoignirent le reste de l’équipe ainsi que leur coach qui souffla en les voyant arriver.

— Ça va Adam ? Tu m’as l’air un peu pâle.

— Non ça va monsieur, merci.

Une grande tape dans le dos de la part de Romuald entraîna une dispute digne de collégiens. Leur coach les envoya au vestiaire se changer et Adam fut content de se retrouver avec ses amis. Il avait beau adorer sa famille, la différence d’âge se faisait quand même sentir et les week-ends étaient souvent longs. Étant encore mineur, le jeune homme se devait de respecter un couvre-feu qui était de vingt-deux heures trente en semaine, et vingt-trois heures trente le week-end. Autant dire que pour l'instant, il ne s’était pas égaré trop longtemps dans les soirées étudiantes dont ses amis étaient très friands.

— Alors ces vacances ? interrogea Benoît.

— J’ai commencé à étudier les cours de ma prépa.

En novembre, Adam entrait en prépa BCPST[1] pour devenir vétérinaire. Les chiens avaient toujours été sa passion et il avait longuement hésité entre tous les métiers en rapport aux animaux. Éleveur, comme sa mère, toiletteur, comme sur tous les concours où il l’avait suivi des étoiles plein les yeux, vétérinaire ? assistant vétérinaire ? Dans un zoo ? dans son propre cabinet ? Son père voulait le pousser à devenir notaire, comme lui ou son oncle Philippe mais l’appel de l’animal était bien trop puissant. Il avait donc bossé comme un beau diable pour être le meilleur de sa classe et ainsi, être pris dans la prépa de son choix, à Versailles.

Il ne manquait plus que les résultats du bac, qu'il devrait transmettre à son école dès qu'il les aurait, mais il était d’ores et déjà accepté, vu son dossier impeccable. Une formalité pour obtenir le précieux sésame puisqu'il avait été au top toute sa scolarité.

 — Ta vie est déprimante, s'exclama Romu en sortant de sa cabine en maillot, son bonnet de bain sur la tête et ses lunettes posées sur le plastique bleu électrique.

— Où est Jerem ? Botta-t-il en touche

— Il arrive, il m'a envoyé un texto pour me prévenir que son père était coincé derrière une voiture sans permis.

— Je suis là ! S'exclama leur ami en pénétrant dans les vestiaires en portant son sac sur une épaule.

— Ahhh ! Dirent-ils tous en cœur. File vite qu'on aille à l'eau.

En attendant que le retardataire se change, Benoît entreprit de leur raconter le dernier Marvel qu'il était allé voir la veille.

— Arrête ! ne s’poile pas, râla Romu. Adam ne l'a pas vu.

— Bataille pas, je n'irai pas le voir donc fais toi plaisir, raconte.

— Tu es sur ?

Benoît avait l'air embêté pour lui, le fait qu'il n'aille jamais au cinéma avec eux avait déjà été un sujet de débat, mais Adam avait été catégorique. Ne voulant pas créer de jalousies au sein de la famille, il n'allait pas au cinéma, ou dans n'importe quel lieu où les autres n'iraient pas. Ça incluait le bowling, la salle d'arcade, le coiffeur…

La vie avec une famille nombreuse avait ses avantages mais il fallait reconnaître que si la famille ne manquait de rien, elle faisait attention à ne pas dépenser de l'argent en choses inutiles.

Adam avait hérité de ses parents un joli paquet d'argent et d'actions, ainsi que plusieurs maisons. Son père était issu d'une famille très aisée et avait lui-même contribué à cet enrichissement, ne laissant pas son fils unique dans le besoin.

Son oncle Philippe s'occupait de la gestion de ses comptes, de l'entretien de la maison et de tout ce qui était en rapport avec son héritage. Il versait une rente mensuelle pour aider la famille dans ses frais quotidiens et lui versait en prime de l'argent de poche.

— Ouais, en plus Benoît raconte trop bien les films d'action.

Celui-ci se rengorgea et commença à raconter le film avec force de détails, pour le plus grand plaisir de leurs amis qui finirent tout de même par s'interroger sur la personne qui l'avait accompagné dans la salle obscure.

— C'est Julie hein ? J'ai bien vu comment elle te regarde, affirma Jerem en sortant de sa cabine.

— Ouhhh Julie plus Benoît égal cœur, se mit à chantonner Adam en mimant l'organe battant avec ses doigts.

Tous se tournèrent vers lui d'un même mouvement, le regardant avec horreur, surtout son meilleur ami et cible du moment. Romu et Jerem reprirent en chœur le petit refrain et c'est en chantant à tu tête qu'ils arrivèrent au bassin d'échauffement avec un meneur écarlate.

Deux heures plus tard, ce fut le grand moment d'Adam. Sa famille presque au complet était présente. Philippe et Camille avaient même fait le déplacement et se tenaient loin de tatie Mireille, qui faisait de son mieux pour les ignorer. Le fait que ces deux-là quittent la paroisse et l'église en général avait été un vrai choc pour les de la Villasière et à part pour Adam, ils ne se fréquentaient plus du tout.

Le jeune homme entra dans la piscine sous les encouragements de ses amis et il parcouru les deux cents mètres, soit quatre longueurs de bassin le plus vite possible. Le dos crawlé lui faisait toujours un peu peur, avec cette crainte irraisonnée de se manger le bord de la piscine et de se fracasser, de fait, l'arrière du crâne. Il repéra assez facilement les bouchons changeant de couleurs à cinq mètres du bord et effectua ses trois premiers virages sans soucis, gagnant de précieuses secondes grâce à la poussée de ses pieds contre le mur, mais à la dernière, son pied glissa, le déséquilibrant légèrement.

Il arriva troisième et ses camarades l'aidèrent à sortir du bassin en le félicitant. Benoît en champion, avait fini premier, de même que Jérémy. Romuald quant à lui n'était pas encore passé. Il restait également l'épreuve relais, qui clôturait la compétition masculine.

Marie s'agitait dans les gradins, visiblement désireuse de les rejoindre au premier rang, là où toutes les équipes se réunissaient. Adam se mit à grimacer en observant sa cousine, puis Romu suivit son regard, et bientôt les quatre garçons se retrouvèrent à suivre la progression de la collégienne.

— Adaaaam ! hurla-t-elle à la manière d’une banshee hystérique. Tu as été génial, je peux te prendre en photo ? 

Elle ne tenait absolument pas compte du regard horrifié de son cousin et heureusement, le reste de l'équipe se prêta au jeu, prenant des poses farfelues jusqu’à ce que leur attention soit à nouveau entièrement tournée vers la piscine pour la nage libre. Romu fut brillant et arriva premier. Si Sébastien avait été là, il aurait remporté le dos crawlé et la victoire aurait été d’autant plus belle. Mais tant pis. Il avait fait au mieux et avait réussi à ne pas être totalement ridicule.

Une fois habillé, il retrouva sa famille à l'extérieur. Tous le félicitèrent et tante Mireille l’enjoignit à se dépêcher, pour éventuellement assister à la fin du match de Noé. Adam n’avait aucune envie d’assister à ce match.

— Allez-y vite, ça serait dommage de rater la fin. Je vais rester avec l’équipe et regarder le reste des épreuves. Il faut encourager les plus jeunes aussi.

— Tu es sur mon chéri ? interrogea tout de même sa tante.

— Oui oui, ne m’attendez pas. Benoît me ramènera.

Ce dernier leva le pouce, ayant laissé son oreille traîner. La mère de famille hocha la tête et commença à traîner ses trois enfants derrière elle. Jonas réclamait déjà à monter devant alors que Marie demandait à rester à la piscine, ce qui lui valut une solide remontrance. Jerem fournissait des efforts émérites pour ne pas rire, ce qui était tout à son honneur. Dès que la famille se fut éloignée, Philippe et Camille vinrent le féliciter à leur tour.

— Tu ressembles de plus en plus à ton père, souffla son oncle avec nostalgie. Quand tu auras fêté tes dix-huit ans, il faudra que nous convenions d’un rendez-vous pour parler de tes actifs. Je t’ai également trouvé un appartement à Versailles. Une amie de Camille cherchait un locataire…

— Merci oncle Phil. C’est vraiment gentil d’être venu.

— C’est normal. Nous ne te voyons pas aussi souvent que nous le voudrions, mais nous pensons beaucoup à toi, affirma Camille en le prenant dans ses bras. Notre maison te sera toujours ouverte mon petit chat, l’été est agréable sur la côte basque, penses-y.

Son oncle et sa femme avaient fait près de trois cents bornes pour venir le voir nager. Ils en profitaient pour aller voir le reste de la famille à chaque fois qu’ils montaient vers Périgueux. Après un moment passé ensemble, les aînés partirent, laissant les nageurs assister au reste des épreuves entre jeunes. 

— C’est cool, ils habitent où ? demanda Jerem en buvant un soda acheté au distributeur.

— Biarritz. C’est bien l’été, mais l'hiver, c’est mort.

— Tu as déjà fait du surf ? questionna Romu

— Ouais une fois, mais je n’ai pas eu de révélation, à priori je n’ai pas le pied marin.

— Tu crois qu’on pourrait aller y faire un saut cet été ? on aurait que le trajet à payer…

Les trois amis le regardaient avec envie, il faudrait également le proposer à Seb, mais c’était quand même un peu culotté de leur part de vouloir ainsi profiter de la gentillesse de sa famille.

— Ça va les gars, on se fait pas chier. Faites comme chez mémé.

— Oh allez, on fait rarement des trucs tous les cinq. Tu t'occupes tout le temps de ta famille et nous, à part au lycée, on te voit à peine.

— Avec les petits… ce n’est pas facile.

— Il n’y en a que deux des petits, et ils ont quand même deux parents, et trois frères et sœurs. Tu as le droit de vivre ta vie mon vieux.

Il haussa les épaules et ses potes acceptèrent de changer de conversation pour s'intéresser de plus près à Julie, pour le plus grand malheur de Benoît qui aurait sûrement préféré passer entre les mailles du filet.

Adam avait eu cette conversation des milliers de fois avec ses amis, qui ne comprennent pas qu’il passe autant de temps avec ses cousins. Mais c’était plus fort que lui, il avait perdu ses parents à douze ans et avait eu du mal à se sortir de sa mélancolie. Il avait vécu la naissance de Matthieu comme si ça avait été la venue de son petit frère à lui et n’avait plus arrêté d’aider sa tante depuis.

Les épreuves féminines furent un grand moment pour tout le monde. Les filles du club de natation étaient de vraies déesses et Jerem et Romu furent perdus pour le groupe. Six heures plus tard, les fesses engourdis d'être resté trop longtemps assis dans les gradins et une coupe gagnée plus tard, Benoît ramenait Adam jusqu’à chez lui. Ils avaient mangé une pizza le midi et passé une journée loin de la maison lui avait fait un bien fou. Il se sentait reposé, malgré tout ce temps passé dans l’eau. Son corps était fatigué, mais son cerveau baignait dans une sérénité absolue. Quand la voiture s'arrêta dans l’allée en gravier de la grande maison de maître de son oncle et sa tante, ils restèrent assis pour écouter le morceau entamé, profitant de l’ambiance paisible, chacun pianotant sur son téléphone.

— À propos de Julie, commença-t-il.

— Hmm ?

Adam leva le nez de son téléphone pour tourner le visage vers son ami et resta figé quand les lèvres du nageur se posèrent sur les siennes. Benoît profita de son immobilité pour plonger sa langue dans sa bouche, caressant la sienne jusqu’à ce qu’il réponde au baiser. C’était étrange, parce qu’il n’avait jamais embrassé personne avant ça et il n’aurait jamais pensé embrasser son ami, qui était particulièrement populaire auprès de femmes.

— Mais… et Julie ?

— Justement, je n’en ai rien à faire de Julie. Je voulais que tu le saches. Sa main effleura la joue d’Adam qui le regarda, un peu perdu. J’aimerais bien… Tu sais… qu’on se voit un peu plus sans les autres. Juste tous les deux.

Adam était mal à l’aise, mais en même temps flatté. Il n’aurait jamais pensé qu’un gars comme Benoît, s'intéresserait à lui. En fait, il n’avait rien vu du tout, avait raté tous les signes pouvant montrer que le nageur lui montrait un intérêt autre qu’amical. Il se sentait un peu gauche face à un autre homme. Il avait toujours pensé que son premier baiser se ferait après une soirée, à la fac, avec une douce jeune fille aux formes généreuses. Pas avec un homme d’un mètre quatre-vingt-neuf aux épaules larges et aux muscles bien dessinés. Ce n’était pas du tout le même genre de formes. Face à son silence, Benoît sembla se ratatiner.

— Je te dégoûte ?

— Quoi ? non pas du tout. Je suis juste surpris.

Adam grimaça alors que son ami se cachait le visage de ses deux mains.

— Écoute, on peut faire comme s’il ne s’était rien passé ?

Adam sourit en entendant le ton désespéré du jeune homme et se détacha pour enjamber plus ou moins gracieusement le siège conducteur, se glissant entre le torse de Benoît et le volant.

— Qu’est-ce que tu fais ? couina son capitaine en laissant sa tête retomber sur l’appuie-tête.

— Ta gueule et embrasse-moi mieux.

Adam se sentit pousser des ailes et plaqua sa main sur la joue du nageur pour lui incliner la tête et l’embrasser fiévreusement. Dans la précipitation leurs dents s’entrechoquaient, leurs langues se caressaient dans une sorte de ballet sans aucune coordination. C’était rapide, un peu violent, les laissant haletants, un peu dépenaillés et excités. Le membre d’Adam était dur et douloureux, pressé dans son jean contre le ventre de Benoît. Pris dans une sorte de pulsion, il donna un petit mouvement de bassin qui les électrisa tous les deux. Il en donna un autre puis encore, jusqu’à se laisser aller de plus en plus vite.

Une voiture n’étant pas le meilleur endroit pour pratiquer le coït en toute discrétion, il finit par se laisser aller un peu trop et son dos heurta le volant, klaxonnant sans le vouloir.

Le bruit eut le mérite de les faire redescendre sur terre. Adam se laissa tomber sur le siège passager et se mit à rire en avisant les lèvres gonflées de son camarade.

— C’était… ouah.

— Ch'uis d’accord, conclut-il, en touchant ses lèvres gonflées du bout des doigts.

Ils restèrent sans bouger à nouveau, savourant l’instant, puis Adam sortit de la voiture, fit le tour du véhicule et se pencha par la vitre pour poser une bise sur la joue de Benoît. 

— On se voit demain ? demanda ce dernier

— Je t’appelle.

La tête dans les nuages, Adam regagna la maison, heureux de sa journée. Il savait que personne ne dormait encore, il était bien trop tôt pour ça, mais il avait mangé assez de chips et autres cochonneries en tous genre pour ne pas avoir envie de se joindre au reste de la famille pour manger. Il monta directement dans sa chambre, ne croisant personne, ce qui, en y réfléchissant, était louche, mais ne se posa pas de questions. Il attrapa son pyjama et profita que l’espace enfant soit vide pour aller prendre une douche sans que personne ne partage la salle de bain avec lui. Prendre une douche avec Matthieu en train de se brosser les dents n’avait rien de génial.

Un coup d'œil à droite et à gauche puis il glissa la chaise derrière la porte pour préserver son intimité. Il passa sous la douche et entreprit de soulager l’atroce pression de son entrejambe. Il ne perdit pas de temps, c’était de la survie et il n’avait pas le loisir de se perdre en rêverie. Efficace et rapide. Sa main alterna les mouvements lents et rapides, serrant la base pour remonter vigoureusement jusqu’à ce qu’il libère la tension accumulée.

Dix minutes après il était sorti et dans sa chambre, en sécurité sous les couvertures.

***

Il entendit une porte claquer mais ne s'en formalisa pas. Sa tante ne devrait pas tarder à monter les plus jeunes pour les mettre au lit. Personne ne passa lui souhaiter une bonne nuit ce soir-là, il descendit donc vers vingt-deux heures pour saluer ses tuteurs et les trouva en pleine discussion dans le bureau de son oncle.

— Bonne nuit, dit-il en passant la tête dans l'entrebâillement, peu désireux de les déranger.

En général, une discussion dans le bureau était synonyme de gros problème et il était plus que soulagé de ne pas avoir passé la journée en famille et d'être hors de cause. Sa tante se retourna vers lui, les yeux humides et il se demanda vaguement qu'elle catastrophe était encore tombe sur sa famille.

— Bonne nuit mon lapin.

— Bonne nuit Adam.

Ils ne dirent rien de plus et Adam attendit quelques instants, au cas où, mais rien ne vint. Il retourna donc dans sa chambre et se coucha après avoir laissé traîner son oreille derrière les trois portes de ses cousins pour être sûr que tout le monde dormait.

Après cette journée épuisante de compétition, il tomba dans les bras de Morphée comme une souche et ne se réveilla qu'au moment où Ézéchiel pénétra dans sa chambre sur la pointe des pieds, vers cinq heures et demie. En général, son plus jeune cousin finissait toutes ses nuits dans son lit, sous prétexte d'avoir froid dans le sien.

Quand les plus grands commencèrent à émerger, se relayant aux toilettes dans un bruit de chasse d'eau récurrent, Adam et Ezy se levèrent. Ezy retourna dans sa chambre alors que l'aîné descendit les escaliers pour aider sa tante à préparer le petit déjeuner. Il s'occuperait de faire griller le pain pendant qu'elle resterait devant la gazinière pour surveiller le lait. Les autres enfants s’occuperaient de mettre la table

Il se mit au travail sans attendre après avoir embrassé la joue de sa tante en échangeant les formules de politesse de base, bien dormi ? Il fait beau aujourd'hui… mais dès que Noé et Jonas pénétrèrent dans la cuisine, son oncle Pierre se glissa derrière eux, posant une main sur l'épaule de son aîné.

— Jonas, occupe-toi du petit déjeuner. Adam, Noé, dans mon bureau. Nous avons à parler.

Mince. Adam loucha sur une tartine, se demandant s’il pouvait en chopper une, pour la grignoter sur le chemin mais abandonna l'idée devant la mine grave de son oncle et l'air satisfait de son cousin… 

Son oncle s'assit derrière son bureau alors que sa tante alla se poser dans un coin. Noé les bras croisés, ses lèvres retroussées de plaisir était le plus flippant des trois. Plus grand que lui de quelques centimètres, il le toisait tel un insecte. Il se retenait de l'envoyer paître depuis des mois mais là l'envie était vraiment forte.

 — Adam, es-tu homosexuel ? Nous vous avons vu hier soir, avec ton ami, dans la voiture.

Mains jointes sur la planche en acajou de son bureau de style empire, oncle Pierre arborait un air grave. Celui qu'on prend pour parler de la famine en Afrique ou de la guerre au Moyen Orient…

— …

— Mais oui papa, c'est un foutu pédé ! Je t'avais prévenu !

— Silence Noé. Il se tourna vers son neveu, toujours silencieux. Si tu as des soucis, tu peux nous en parler mon garçon.

Mais Adam était incapable de parler, mortifié que sa famille ait assisté à son premier baiser… c'était quelque chose d'intime et savoir que derrière les rideaux de la cuisine, il avait été observé était assez oppressant.

Sa tante se leva pour se poser à côté de lui, une main sur l'épaule, geste qu'elle affectionnait particulièrement.

— Nous avons appelé le père Michel pour avoir ses conseils. Nous voulons t'aider mon garçon. Tu t'es perdu en chemin et n'avons rien vu. Je suis tellement désolée.

— Oui, reprit son oncle. Il va vous emmener tous les deux en excursion la semaine prochaine.

— Quoi ? Mais non, s'indigna son cousin. J'ai rien fait moi ! C'est l'autre dégénéré qui…

Son oncle tapa du plat de la main sur le bureau, réduisant son fils au silence.

— Ça suffit. Il est important pour toi d'apprendre la tolérance et la foi. Nous sommes vraiment désolés de constater que tu t'es empressé de dénoncer ton cousin à la première occasion. Voilà des mois que vous vous chamaillez, ça vous donnera l'occasion de resserrer les liens qui se sont distendus. Adam s'est perdu en chemin et tu feras acte de contrition en l'aidant.

Hébété, Adam regagna sa chambre sans repasser par la cuisine pour le petit déjeuner. Noé le bouscula dans les escaliers et lorsqu'il croisa Marie un peu plus tard, celle-ci détourna le regard après lui avoir jeté un regard colérique.

Il s'enferma dans sa chambre, sautant le repas et discutant sur WhatsApp avec ses amis pour leur dire que finalement il passerait les dix prochains jours chez les scouts. Il ne leur dit pas pourquoi, préférant placer l'incident sous silence. Benoît eut droit à la version pleine et entière, étant un des protagonistes de l'incident et fut désolé pour son ami.

16h07 Benoît

Vraiment désolé pour ça. Tu crois qu'ils vont en parler à mes parents ?

16h07 Adam

Non je ne pense pas, tu ne fais pas parti de la communauté.

16h08 Benoît

Ouf. Je ne leur ai pas dit. Je ne sais même pas si je suis gay ou pas. Ça craint pour toi ?

16h09 Adam

L'ambiance est bizarre à la maison… mais le père Michel est cool

16h09 Benoît

Mais ton cousin est un con. Ça va pas être tendu ?

16h10 Adam

Comme d'habitude on va s'ignorer

16h11 Benoît

C'est pas une thérapie de conversion hein ?

Adam fut un instant horrifié que Benoît puisse penser quelque chose d'aussi affreux au sujet de ses tuteurs puis se souvint qu'il ne les connaissait pas du tout, puisqu'il ne ramenait jamais ses amis à la maison.

16h15 Adam

Non pas du tout. T’inquiète

16h15 Adam

Putain t’es con quand même

Le père Michel était un prêtre moderne. Il était d'accord sur les propos du pape se déclarant favorable aux unions civiles pour les homosexuels et avait passé pas mal de temps à expliquer la sexualité aux jeunes paroissiens, l'importance de la famille et de la tolérance.

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