La meute d'Erroymendi - Adam (French Edition)

Chapitre 7

 

Quand Alvin pénétra dans le chalet, il siffla de mécontentement en regardant autour de lui. Il le comprenait totalement. Il avait dû supporter tout un tas d'intrus dans sa maison, apportant avec eux un paquet d'odeurs. La peinture, les meubles, les gens. Il avait épuisé son quota de mondanités pour l'année. Hagen quant à lui avait été amusé et s'était précipité pour découvrir tous les changements apportés en une journée.

— C'est formidable. Les canapés sont bons, mais pour le reste… le petit guéridon de style empire avec l'imitation de vase chinois, ce n’est vraiment pas ton genre mon pauvre Einar, gloussa la soigneuse.

— Qu'est-ce que tu trouves de formidable au juste ? On a été envahi, notre maison pue et nos meubles sont les rébus des gens. Grogna le bêta.

— Ta capacité à toujours te plaindre, c'est quelque chose. À ce niveau-là c'est peut-être symptomatique, s'alarma-t-il faussement. En attendant c'est bien joué de la part d'Adam.

— A ça c'est sûr. Einar, il t'a bien eu. Il vient quand ça lui chante et il saccage la tanière. Ça promet de grands moments. Railla Alvin.

— Du sang neuf dans la meute ne peut pas faire de mal intervint Sigurd, pas intimidé une seconde par Alvin qui le fusillait du regard.

— Je n'ai pas dit le contraire. Ça fait juste chier que ça soit un gamin. C'est pénible de devoir gérer un gamin avec sa famille. Un adulte c'est plus facilement adaptable.

Il regarda autour de lui d'un œil dégoûté.

— Et on n’aurait pas eu… ça…

— Niveau emploi du temps peut-être, mais pour une morsure non désirée je pense qu'un jeune comme Adam saura mieux faire face qu'un adulte déjà établi.

Einar les observa tous les trois puis ils se tournèrent en se rendant compte qu'il ne disait rien, mais qu'il attendait de prendre la parole.

— Le problème d'emploi du temps est réglé. Adam et Sigurd vont prendre des cours de sculpture sur bois avec moi.

Il vit clairement la mâchoire de son second se décrocher, lui faisant lever les yeux au ciel.

— Dis-moi que ce n'est qu'une excuse et que tu ne comptes pas vraiment leur enseigner quoique ce soit.

— Il va bien falloir au moins lui enseigner les bases vu sa famille nombreuse. T'en a bien un qui va trouver le moyen de demander une démonstration.

L'alpha entendit clairement Hagen et Sig discuter dans leur coin. Le soigneur louait le sacrifice du plus grand, appuyant les propos d'Alvin sans même s'être concertés.

— Ça va être un carnage. Tu n'as aucune pédagogie, s'alarma son bêta.

— Bien sûr que si, je forme tous les nouveaux.

— Non, tu gueules des ordres toute la journée et quand quelqu'un a une question, tu le rembarres.

— Pas du tout, je sais arrondir les angles.

— Toi ?! Mais laisse-moi rire, tu as plus d'angles qu'un dodécagone, explosa Alvin.

— C'est quoi un dodécagone ? Intervint Sigurd.

— Te mêles pas de ça, crétin.

Comme d'habitude, la conversation dégénérait. Alvin s'en prenait à Sigurd. Hagen allait le défendre et ça finirait à l'extérieur à coup de crocs.

Et comme toujours, il eut raison.

— Ne lui parle pas comme ça.

— Mais putain, mêlez-vous de vos culs tous les deux. Vous n’avez pas autre chose à faire de vos vies ?

— Et bah visiblement non puisque je suis trop con pour ne serait-ce que participer à une conversation.

— Je n’ai pas dit que tu étais con Sig. Ne soit pas si susceptible.

— Con et susceptible, c'est la fête de Sigurd ce soir. Cancana Hagen.

Ça suffit à mettre le feu aux poudres. Sigurd frappa Alvin, qui sauta sur Hagen. Einar observa la scène sans intervenir. Les coups pleuvaient jusqu'à ce que tous cessent de parler avec leurs poings pour laisser leurs loups régler le conflit. En une poignée de secondes, ce fut réglé. Trois loups quittèrent le chalet en se poursuivant pour aller se rouler dans la terre au pied du porche. Autant Sigurd et Alvin étaient de magnifiques loups fauves et étaient difficilement reconnaissables l'un de l'autre, autant Hagen, avec son pelage sable, se voyait comme le nez au milieu de la figure. Einar se déshabilla tranquillement et rejoignit ses trois amis au petit trot.

La bagarre avait évolué. Al et Sig avaient coincé Hagen contre un rocher. L'alpha sauta au milieu et commença à claquer des dents dans le vide. Pattes avant tendues devant lui et fesses en l'air, les autres loups comprirent sans mal l'appel au jeu. Hagen lui sauta dessus par derrière puis poussa un glapissement aigu quand les dents d'Alvin frôlèrent sa patte arrière. Ils s'égaillèrent tous dans la forêt en se poursuivant les uns les autres.

Einar avait déjà averti qu'en raison de l'odeur, ils ne pourraient pas passer la nuit dans la tanière. Ils finirent donc endormis en tas à une centaine de mètres de la maison. 

***

Adam était nerveux. Le mercredi c'était bien passé, mais y retourner seul lui faisait un peu peur. Trop déphasé et blessé la première fois, il n'avait pas bien compris à quel point les quatre lycans étaient dangereux, mais depuis, il avait récupéré son portable et avait entrepris des recherches poussées.

Merci Wikipédia.

« Les lycanthropes sont majoritairement décrits comme des êtres maléfiques possédant les capacités du loup et de l'homme à la fois, une force colossale, et d'une grande férocité puisqu'ils sont capables de tuer de nombreuses personnes en une nuit. Ils se rappellent rarement leurs méfaits nocturnes après avoir repris forme humaine. »

Et dire que l'un d'entre eux l'avait mordu. Se souvenait-il de ce qu'il faisait ? Ou tout cela faisait-il partie des légendes et du folklore ? Il avait clairement vu le loup géant et ressenti sa force herculéenne et ses dents monstrueuses. Peut-être que comme le disait le site, il ne se souvenait de rien au réveil.

Il avait vu Sigurd sous forme de loup et avait eu extrêmement peur avant de remarquer les yeux doux de la bête et le manque total d'agressivité. Il pouvait s'y faire. Si ça devait devenir sa normalité, il y ferait face. La période d'adaptation serait peut-être longue… après tout, un monde s'ouvrait à lui.

Les lycans étaient-ils des êtres démoniaques ? Était-il devenu un démon ?

Assis sous le porche arrière de la grande maison blanche, il observait Noé bêcher le potager sans réellement le voir. Le jeune homme aimait s'installer là pour réfléchir, il avait une vue d'ensemble sur le jardin et c'était apaisant.

Il avait beau être perdu dans ses pensées, il vit, ou plutôt il sentit son cousin s'approcher de lui. Il résista à l'envie de grogner et au lieu de ça, il respira profondément pour s'imprégner de la fragrance de Noé.

— Tu vas y retourner alors ?

Son cousin sentait la terre et la cannelle mélangé à l'odeur mentholée de sa mousse à raser.

— Oui, je vais sculpter. Je te ferai une canne si tu veux.

— Pourquoi faire ? S'étonna Noé.

— Quand ton dos se sera brisé sous les doléances de tante Mireille.

Son cousin s'assit à ses côtés, tout en maintenant une distance respectable pour ne pas le salir.

— Je les trouve bizarres ces deux gars. Pourquoi quatre lits ? Et pourquoi vivre si loin de la ville, perdu dans la forêt ? Et c'est quoi ces gars, d'où ils viennent pour être aussi grands ? Ils ont été nourris à l'algo-flash ou quoi ?

Adam ne put résister à l'envie de sourire. Son cousin était amusant quand il ne jouait pas au sale type.

— Ne répète pas à Einar que j'ai dit ça. Ce gars me fait flipper.

Il pouvait le comprendre, lui aussi le trouvait intimidant avec son air sombre et son air rageur qu'il arborait à chaque fois qu'il le voyait.

— Aucun risque, je vais déjà essayer de ne pas me couper un doigt.

— ADAM ! La voix de sa tante les fit sursauter tous les deux et ils se regardèrent comme deux lapins en plein phares.

— C'est pour toi chuchota son cousin en regagnant le potager. Chacun sa merde !

Il lui chuchota un "lâche", bien senti et tout à fait opportun avant que la matriarche ne le débusque.

— Ahhh, tu es là. Einar t'attend et je pense que si tu ne vas pas très vite le sauver, il va se faire attaquer par Ezéchiel qui n'en peut plus de résister à lui poser toutes sortes de questions.

Adam se précipita jusqu'à l'entrée principale de la maison, attrapa son sac pour la nuit puis courut à travers la cuisine pour trouver le grand alpha coincé contre un des murs du salon, Ezy enchaînant les questions sur ses blessures.

— Il avait plus de tête ? Et y'avait du sang partout ? Je voulais aller voir le sang dans la forêt mais ma maman elle ne voulait pas. Tu peux m'emmener avec toi ? Quand Raphaël il est tombé à l'école, il saignait et il avait mal. Adam il avait très mal ? Il a une voix de robot c'est rigolo.

— Ezy, lapin, laisse le tranquille. Où est Matthy ? Tu devrais le retrouver, mais d'abord, viens me faire un bisou pour me souhaiter une bonne nuit.

— Mais il ne fait pas nuit Ada, pointa l'enfant.

— Oui mais ce soir je ne dors pas à la maison.

— Tu vas où ? Moi je veux venir avec toi.

Il embrassa longuement le petit garçon puis se planta devant Einar, prêt à partir. L'alpha regarda autour de lui puis tourna les talons pour regagner sa voiture. Le gros pick-up bleu et blanc était garé à côté du monospace de sa tante, presque choquant sur les graviers. Tante Mireille arriva en portant un pack de lait du cellier et lui fit les recommandations d'usage. Bien se comporter, être sage, se laver les dents et surtout, ne pas manquer de respect à ses hôtes. 

Il savait tout cela, mais quel était là marche à suivre lorsque ses hôtes étaient des loups garous ? Il monta dans le 4x4 et se tourna vers Einar qui démarra sans un mot. Adam se sentit un peu con puis chercha à combler le silence.

— Désolé pour Ézéchiel, il est curieux.

— Mmh. Pas de souci.

Einar n'avait pas l'air particulièrement à l'aise avec les enfants. Déjà avec Marie mercredi, il l'avait senti réticent…

-Alvin et moi finissons à quinze heure trente le jeudi et le vendredi alors je viendrai te chercher vers seize heures. Les autres jours je finis à seize heures trente donc je serai là à dix-huit heures. Mardi je passerai à seize heures pour la pleine lune.

— Mercredi on va à la piscine chez Jérémy.

— Non, tu resteras à la tanière, la nuit va être longue.

Adam tourna la tête vers le conducteur et l'observa d'une mine consternée.

— C'est déjà validé avec ma tante. Désolé. Je passerai la nuit chez vous, mais après j'irai chez mon ami. On doit programmer notre séjour à Biarritz.

— Tu vas annuler.

Adam ouvrait déjà la bouche pour lui donner le fond de sa pensée mais se reprit. Il n'avait qu'à attendre. Einar n'était ni son père, ni son tuteur, il demanderait à sa tante de venir le chercher mercredi matin et le problème serait réglé. Il voulait bien jouer le jeu et faire au mieux mais il n'allait pas gâcher ses vacances. Ses dernières vacances avant qu'ils ne se séparent tous.

Il ne devait rien à ce type qu'il ne connaissait qu'à peine.

Toujours le nez collé à la vitre, il vit la silhouette familière de Benoît devant le cinéma et s'apprêtait à ouvrir la vitre pour lui hurler quelques mots mais il retint sa main en voyant une jeune femme courir vers lui. Julie encore ? Ils avaient passé une partie de la journée ensemble mais son ami ne lui avait pas dit qu'il comptait sortir au ciné avec une fille.

Depuis son retour et sa blessure, ils n'étaient toujours pas restés seul un instant. Il avait été invité chez Benoît et pensait passer quelques heures seul avec lui, pour peut-être approfondir leur précédent essai, mais non, Sébastien était là aussi.

Au téléphone, ils avaient discuté et avaient admis qu'ils s’appréciaient assez pour se donner une chance, mais visiblement, Julie était aussi dans la course. Avait-il envie de se livrer à une compétition contre une fille pour l'attention de Benoît ?

— Pourquoi tu es triste d'un coup ? Le coupa le lycan.

— Hmm ? Triste ?

— Je sens le goût de ta peine sur ma langue.

— Le goût ?

— C'est une habitude de répéter tout ce qu'on te dit ? Parce que ça va vite me faire chier.

Adam se tut, n'ayant pas envie d'envenimer la situation et observa le paysage défiler en attendant d'arriver.

— Alors ? Reprit l'alpha.

— Quoi ?

Le jeune homme était totalement perdu. Il ne voyait pas le bout de cette conversation. Heureusement le loup garou ne revint pas à la charge et il put se détendre en regardant la route. Il ne leur fallut qu'une vingtaine de minutes supplémentaires pour arriver au chalet.

Adam descendit, trop heureux d'échapper à l'atmosphère étouffante de l'habitacle. Il ne savait pas ce qu'il avait fait de mal mais il n'avait qu'une envie, rejoindre les autres pour esquiver l'alpha. Il sauta de la voiture dès que celle-ci s'arrêta et se précipita vers la maison. Il n'eut pas le temps d'ouvrir la porte qu'elle s'ouvrit sur Alvin qui posa une main sur son épaule pour le ramener jusqu'à lui, glissant son nez dans son cou, d'autorité.

Le jeune homme eut un mouvement instinctif de recul qui lui valut un grognement sourd ainsi que des dents qui lui pincèrent la peau du cou tandis que le bêta refermait ses bras sur lui, l'empêchant de fuir.

Il poussa un glapissement de surprise plus que de douleur.

— Ne bouge pas et calme toi, ordonna Alvin d'une voix basse et autoritaire.

Adam était mort de trouille et il se sentait à deux doigts de tourner de l'œil. Quand le bêta le relâcha enfin, il affichait un air encore plus fermé que la fois d'avant.

— Pourquoi refuser de me saluer ? C'est très impoli de ta part.

— Vous ne m'avez pas laissé le temps.

Adam recula d'un pas, se dépêchant ainsi de sortir de l'étreinte du grand loup et lui tendit la main qu'Alvin ne prit pas. Le bêta leva un sourcil puis soupira longuement.

— Se serrer la main, c'est pour les humains, entre lycan, on se renifle. Le plus discret, en présence d'humain, c'est de se faire la bise, mais au sein de la meute, le plus simple, c'est d'offrir son cou.

— Oh il faut que je te renifle le cou alors ?

— Non, je suis ton dominant donc tu m'offre ton cou. Étant un mordu, tu seras sûrement un Gamma. On n’a jamais vu de mordu ayant un statut de bêta et encore moins d'Alpha. Donc tu offres ton cou à Einar et moi, pour Hagen et Sig, tu peux te contenter de la joue.

— J'ai vu un truc là-dessus, j'ai regardé un documentaire sur les loups hier et la louve s'enroulait autour du cou de son partenaire et lui léchait les babines.

— Le cou est une zone vulnérable pour les loups. Nous l'offrir de ton plein gré marque ta soumission et également ta confiance. Tu remets ta vie entre nos mains. Expliqua Alvin alors qu'Einar arrivait derrière lui.

Il se retrouva pris en sandwich entre les deux grands loups et son cœur s'affola à nouveau. Adam mesurait tout de même un mètre quatre-vingts et n'avait jamais été qualifié de petit par ses pairs, alors se retrouver privé de soleil entre deux corps avait de quoi être oppressant.

Il se tourna pour faire face à Einar, le plus effrayant des deux, puis suivit les instructions d'Alvin en penchant la tête sur la gauche. L'Alpha n'attendit pas plus longtemps pour le renifler. Son souffle balaya la peau fine de son cou et il se trouva, comme prévu, très vulnérable.

Adam respira discrètement le grand loup brun et fut surpris d'y déceler une odeur de mousse et de sel. Einar sentait les bois environnants avec des touches océanique en même temps qu'une pointe de transpiration qui lui donnait envie de le goûter. Il avait l'impression que s’il tirait la langue et effleurait le pavillon de son oreille, il goûterait un peu de sel.

Évidemment il s'abstint et Einar s'écarta de lui. Le temps de cet intermède, Sigurd avait pointé le bout de son nez et s'étonnait du fait qu'ils restent dehors. Il attrapa la main d'Adam et le tira à l'intérieur du chalet.

Tout était toujours là où Marie les avait placés, ce qui l'étonna profondément. Seul le guéridon de Mme Schroeder n'était plus là, les pieds à tête de lion n'avaient visiblement pas séduit la meute.

Sigurd profita du fait qu'il soit immobile dans l'entrée pour venir s'appuyer sur lui. Ses bras vinrent se poser sur ses épaules alors qu'il appuyait son menton sur son crâne.

— Tu vas avoir beaucoup de choses à apprendre d'ici mardi. Tu as regardé le documentaire dont je t'ai parlé ?

— Oui merci, entre ça et le livre que j'ai emprunté à Benoît j'en ai appris bien plus sur les loups.

— C'est avec lui que tu passes tes journées au téléphone ? C'est malin, ce con m'a dit qu'il avait une meuf, s'indigna Alvin en entrant avec Einar.

— Et avec sa tête tu l'as cru ? À priori Adam a tissé des liens avec Hagen et Sigurd.

— C'est parce qu'ils m'ont soigné… je suis désolé je ne voulais pas vous vexer.

Einar et Alvin étaient surtout particulièrement intimidants.

-Sigurd a moins de talent médical qu'une chaussure, ricana Alvin, se recevant une bourrade de son ami.

— Non, il m'a... léché quand j'avais mal à la jambe. Ça m'a fait du bien.

— Oui, la bave des lycans a de bonnes vertus curatives.

Adam nota ça dans un coin de sa tête. Se faire baver dessus par un lycan pouvait soigner. Dans le documentaire, il avait vu que les loups se léchaient et se touchaient beaucoup. Il pouvait le constater avec Alvin et Sigurd, qui semblaient très proches, et qui se taquinaient maintenant en se poussant l'un l'autre dans la cuisine. Les loups étaient joueurs, selon le livre qu'il avait lu.

— Ne fais pas attention à eux. Ils sont toujours comme ça. Hagen est de garde, il sera là demain.

Mais au contraire, Adam porta une grande attention aux chamailleries des deux loups. Les voir interagir comme ça lui donnait l'impression d'une famille et surtout, de normalité.

Sa normalité.

C'était réconfortant à son sens.

Il s'assit dans le canapé après avoir enlevé ses chaussures dans l'entrée, et ramena ses pieds sous lui. Alvin s'affala contre lui, ne faisant pas attention au fait qu'il l'écrasait à moitié.

— Je dois avouer que ces canapés sont bons. Un point pour ta tante.

Sigurd se laissa tomber de l'autre côté et Adam se retrouva à nouveau au milieu de deux loups énormes et oppressant alors que l'Alpha s'installait seul sur le deuxième canapé. Adam l'envia un moment mais n'osa pas bouger.

Quand le bêta posa sa tête sur ses genoux, le poussant encore plus près de Sigurd, il sursauta violemment.

— Tu es aussi fébrile qu'un écureuil, rigola Alvin.

— Je suis désolé, s'excusa-t-il. C'est parce-que je ne vous connais pas.

— Tu me vouvoie ? S'étonna-t-il avec horreur.

— Oui, il m'a fait ça aussi, confirma Einar.

— Détend toi Ada.

Adam sursauta et dévisagea Sigurd qui venait d'employer le surnom qu'utilisaient ses plus jeunes cousins. Lui aussi posa sa tête contre son épaule et il se retrouva avec deux gaillards se reposant sur lui.

— Nous avons besoin de te toucher. C'est comme ça que nous formons des liens, en passant du temps les uns avec les autres, en nous touchant. Je sens chacun d'entre eux un peu en moi, et bientôt, je te sentirai toi aussi, expliqua l'alpha.

— Plus on se rapproche de la pleine lune, plus ton loup grandit en toi. Je le sens, tout près. J'aime ton odeur, l'informa Alvin. On va faire en sorte que tu sois prêt, au maximum. Le reste ne dépendra plus de nous.

— Quel reste ? Questionna-t-il en essayant de faire abstraction de cette tête sur ses genoux.

— La première transformation est la plus douloureuse. Le corps se brise pour se reconstruire dans une autre forme. C'est traumatisant pour un corps humain.

— Traumatisant ?

— Nous t'accompagnerons le mieux possible, ne t'inquiètes pas de ça.

Facile à dire, mais savoir que son corps allait se briser, lui faisait vraiment peur. La main de Sigurd se referma sur la cuisse du plus jeune en une brève pression de soutien puis il la relâcha.

— On regarde quoi ? Proposa Sigurd en attrapant la télécommande.

— Ragnarok, demanda le béta.

— Viking, ordonna Einar.

— Va pour Big Bang, tu connais Adam ?

Le plus jeune secoua la tête sans rien dire et le lycan lança le premier épisode de la célèbre série sur les physiciens de Caltech. En fait, il connaissait cette série. Il ne la regardait pas à la maison, mais il avait vu de nombreux épisodes chez ses amis et n'avait pas envie de regarder les autres propositions.

Il savait que Viking était une série affreusement violente et tout de suite après avoir parlé de corps qui se brise, il n'était pas tenté. Il avait été à deux doigts de vomir après quelques épisodes vus chez Benoît… un sacrifice humain l'avait particulièrement marqué, ce qui avait fait beaucoup rire Romuald qui de son côté trouvait ça trop drôle. Il ne connaissait pas la troisième mais dans le doute, il préférait le comique.

Au bout d'une heure, il se sentait engourdi à force de ne pas bouger. Il avait peur de changer de position et de déranger les deux loups. Sigurd jouait depuis presque dix minutes avec un fil dépassant de sa manche, causant des petits mouvements qui entraînaient des frissons sur toute sa peau, à la manière des vidéos ASMR.

— Tu aimes ça ? Questionna le loup. Je sens que tu te détends enfin.

Alvin attrapa sa main et la posa d'office sur sa tête.

— Tu peux me chercher les puces ? J'adore ça.

— Quoi ? Adam bondit du fauteuil comme un ressort trop tendu, entraînant des grognements des deux hommes qui l'utilisaient comme oreillers.

Einar gloussa et ça, plus que le reste le laissa sans voix.

— Aucun de nous n'a de puces, rassure-toi, c'est juste une façon de parler.

— C'est ce qu'Alvin disait à sa grand-mère pour qu'elle lui trifouille les cheveux, s'amusa Sigurd.

— Ça me colle des frissons, confirma le bêta.

— Mon petit cousin aussi adore ça, sourit Adam en restant debout.

— Viens t'asseoir ici, l'invita l'alpha en tapotant la place près de lui.

Le jeune homme hésita mais se trouvant placé entre trois paires d'yeux et une télévision, il préféra se pousser et s'assit du bout des fesses sur le canapé, avec l'alpha. Einar avait pris ses aises, coulé dans les coussins de telle façon que ses jambes appuyaient contre les siennes. Un coup d'œil vers l'autre canapé lui apprit que Sigurd s'était lancé dans un massage crânien intense. Alvin semblait savourer le moment, yeux fermés et poussant des petits soupirs de contentement.

L'alpha, visiblement habitué, ne faisait pas du tout attention à leur manège. Il fallut encore deux épisodes et que son ventre se mette à gargouiller pour que les visages se tournent vers lui.

— Tu as faim ? Demanda Sigurd. J'ai préparé des lasagnes. Il n'y a qu'à réchauffer.

— Des lasagnes ? s'étonna Adam. J'avais cru comprendre que vous étiez des carnivores strictes.

— Non, pas que. Infirma Einar d'une voix grave.

— La pédagogie de l'alpha en action ! S'amusa Alvin. Les loups sont carnivores, mais aussi opportunistes. Ça veut dire qu'ils s'adaptent. Ils peuvent manger des baies, mais aussi des charognes, en cas de période maigre. Mais nous, nous sommes des lycans, nous avons besoin de viande, beaucoup, mais également d'autres choses, comme toi. Féculents, fruits, laitages, biscuits. Tout est bon pour nous, même si on peut manger bien plus lors de grosses transformations.

Sigurd, qui s'était déplacé jusqu'à la cuisine sortit cinq énormes plats du réfrigérateur et en enfourna deux dans le four encore tiède avant de le relancer.

— Ah oui je vois ça, constata Adam en regardant les trois plats restés sur le plan de travail. Deux de ces plats suffirait à nourrir toute sa famille pour un repas.

— Un lycan mange en moyenne trois kilogrammes de viande par jour et ce poids double en cas de pleine lune. Les transformations drainent l'énergie et du coup nous devons compenser en mangeant plus.

Ça paraissait logique donc il ne dit rien, se contentant de hocher la tête. Einar attrapa la télécommande délaissée par Sigurd et arrêta l'épisode en plein milieu pour mettre les informations. Il était déjà tard entre le trajet et la glandouille sur le canapé.

Il se désintéressa de la télévision et alla à la cuisine pour mettre le couvert. Il attrapa quatre assiettes, quatre verres et des couverts, se réjouissant d'être venu mercredi fouiner dans ces mêmes placards.

— C'est quand même étrange qu'il n'y ait pas eu de nouvelle attaque mercredi.

— Ce n'est pas le moment d'avoir encore cette discussion Al. On a passé la ville au peigne fin sans trouver de trace à suivre.

Adam culpabilisa aussitôt, et les trois loups le dévisagèrent. 

— Qu'est-ce que tu as ? Demanda Einar en l'observant par-dessus le dossier du canapé.

— Non rien, je viens de me rendre compte que je n'ai pas du tout pensé au "tueur du troisième jour"…

La presse l'avait surnommé ainsi. Une fois sorti de l'hôpital, il avait juste totalement occulté le fait qu'un tueur rôde près de chez lui. N'aurait-il pas dû être terrorisé au fond de son lit avec un policier devant sa porte ?

Un criminologue, comme dans les films, avait fini par être envoyé par le préfet et celui-ci avait qualifié le tueur d'opportuniste. Adam n'avait donc pas besoin de protection puisque le type ne prendrait pas la peine de lui courir après pour finir le travail. Ça ne collait pas au profil établi.

— Tant mieux, n'y pense pas. On va le choper. L'informa Einar. On a bien avancé dans notre enquête.

— Cool.

Il ne savait pas quoi dire d'autre. Alvin et Einar se chamaillèrent au sujet de parler ou nom de l'enquête en sa présence et si ça raviverait les souvenirs. Mais il n'avait pas ce genre d'inquiétude pour sa part. Tant qu'il ne craignait rien lui-même, la seule chose qui lui importait était qu'il n'arrive rien à ses proches.

— Peut-être qu'il s'est fait faucher par une voiture mercredi dernier, vous avez vérifié les services vétérinaires ?

— Une voiture ne peut pas stopper un lycan très longtemps. Ce n'est pas une bonne piste mais merci. Alvin plissa les lèvres en une grimace désolée.

— Bref, mangeons. Appela le cuisinier en sortant les deux plats réchauffés alors qu'il en enfournait deux autres.

Chacun s'installa devant une assiette et Sigurd s'occupa du service. Adam mangea en silence écoutant Alvin raconter sa journée, qui englobait celle d'Einar, qui mangeait vite sans un mot. Ensuite Sigurd raconta sa journée de garde au chalet, comment il avait piste un lapin, qu'il avait ensuite perdu à l'abri de son terrier. Le silence s'installa à nouveau, l'incitant à lever les yeux vers les trois hommes. Chacun des trois le regardait avec attention.

— Quoi ?

Il vérifia son t-shirt bleu immaculé puis passa la serviette sur ses joues pour essuyer une éventuelle tâche de sauce.

— Raconte nous toi aussi, bougonna Einar.

— Oh… Je suis en vacances alors finalement je ne fais pas grand-chose. Je me suis levé vers dix heures puisque ma tante ne veut pas que je l'aide avec les petits depuis l'incident et après je suis passé chez un pote et on s'est baigné.

Enfin, les autres s'étaient baignés et lui était resté sur le bord de la piscine, les pieds dans l'eau. Son oncle lui avait formellement interdit de s'immerger plus longtemps que le temps d'une douche. Un calvaire pour lui, mais voir Benoît en maillot valait bien quelques sacrifices. Du moins c'est ce qu'il pensait avant de le voir tout à l'heure avec Julie.

— Ta tante a dit que tu nageais ?

— Oui, mais c'est fini maintenant, je monte à Versailles mi-octobre pour commencer mes études pour être vétérinaire début novembre, alors je n'aurai plus le temps de nager en club.

— Non. La voix d'Einar claqua tel un fouet, le faisant sursauter. Tout le monde se tourna vers l'alpha puis vers Adam qui ne bougeait pas d'un pouce, surpris. Tu ne peux pas être vétérinaire.

— Et pourquoi ? Se cabra le plus jeune. Je vais avoir mon bac et j'ai déjà reçu l'acceptation de mon école.

— Après la première pleine lune, il te sera presque impossible d'approcher un chien ou un chat sans avoir une vive réaction. Vétérinaire c'est la pire idée de métier pour un lycan. Lui expliqua Sigurd, arborant un air désolé. Tu veux plus de lasagnes ?

— Je veux être vétérinaire. C'est mon rêve. Ma mère était éleveuse et je veux travailler avec les animaux.

— Quelle chance, tu n'auras qu'à bosser avec un membre de la meute et tu auras toujours un loup avec toi.

Les paroles ironiques de l'alpha eurent raison de son calme. Adam se mit à grogner. Sa cage thoracique se mit à vibrer et le son sortant de sa gorge lui faisait mal.

— Tout ça c'est votre faute ! Je n'ai rien demandé moi ! Jamais ! Je voulais juste être vétérinaire et maintenant je dois abandonner mes rêves à cause d'un caprice du sort ? Non je ne suis pas d'accord. Vous n'avez rien à voir là-dedans. Vous êtes quoi pour moi ? Le gars qui m'a trouvé dans la forêt ? Alors oui je suis heureux d'être en vie, merci. Mais je ne vous dois rien. Ramenez-moi chez moi s'il vous plaît.

— Tu as fini ? Assieds-toi maintenant, le pria Einar en le regardant de haut.

Adam n'avait même pas conscience de s'être levé de table. 

Au lieu de se rasseoir, il plia les bras sur son torse en fusillant tout le monde du regard.

— J'ai dit assis ! La voix claqua dans son cerveau comme un ordre et il se retrouva assis à même le sol. Il eut un mal fou à lever les yeux sur les deux autres lycans pour les voir eux aussi voûtés contre le plan de travail, qui servait de table. Ses muscles semblaient juste avoir lâché, comme les fils d'une marionnette, qui sans plus avoir de guide, s'effondrait sur le plancher.

— Einar arrête, demanda Alvin. Ce n'est qu'un humain et on va tous finir noyés dans la tomate si tu continues.

La pression se relâcha dans la pièce mais il lui fut impossible de se relever. Ses muscles semblaient tétanisés. La main qui s'enroula autour de son bras le surpris et il se retrouva serré dans les bras de l'alpha qui s'était approché de lui sans qu'il s'en aperçoive.

— Ne me défie plus, Adam, je ne serai pas si clément la prochaine fois. 

Il le relâcha et retourna manger comme si de rien était. Adam hésitait entre la colère et la honte. Il avait l'impression d'être un gamin qu'on venait de gronder, pourtant, il n'avait rien fait de mal.

Il se rassit pourtant, attrapa sa fourchette et son couteau et s'attaqua à sa part de lasagne qu'il avait déjà bien entamée. Sa fourchette se suspendit à mi-chemin entre l'assiette et sa bouche, puis il l'a lâcha et se précipita vers la porte.

Adam galopa dans la forêt, courant sans but, espérant juste évacuer sa colère et sa frustration. Il n'y voyait rien et passait son temps à trébucher mais il s'en fichait. Le vent lui balayait le visage et l'air froid s'engouffrant dans ses poumons chauds lui brûlait le corps, détournant adroitement son attention.

***

— Oui, moi Einar, je suis très pédagogue, je sais arrondir les angles…

Alvin utilisait sa main droite pour imiter une marionnette, le pouce bougeant au rythme de ses mots pour imiter chaque parole.

— Putain ! Grogna l'alpha. Pourquoi est-ce que je dois gérer un gamin ! Si je retrouve le connard de lycan qui l'a transformé, je l'oblige à s'en occuper. Ça sera un châtiment pire que la mort.

Il observa Sigurd abandonner son assiette, marcher tranquillement jusqu'au canapé tout en enlevant son t-shirt. Quand il fit tomber son jean après avoir enlevé ses chaussures en massacrant ses talons avec ses orteils, Einar l'interrompit.

— On peut savoir ce que tu fais ?

— Je vais chercher Adam puisque visiblement tu ne le fais pas.

— Laisse lui le temps de se calmer avant de lui courir après.

— Sachant qu'il s'est fait bouffer dans cette forêt, je voudrais éviter de le retrouver totalement traumatisé dans un fourré.

Einar pressa ses doigts contre son front alors qu'Alvin s'amusait à mimer le balancier d'une horloge avec sa tête, chantonnant le tic-tac joyeusement. Sigurd eut le temps de se transformer et de quitter le salon après avoir sauté sur la clanche de la porte d'entrée avant qu'il ne se décide à le suivre.

— Fait chier.

L'alpha se déshabilla rapidement et se métamorphosa en faisant abstraction de la douleur. Une fois retombé sur ses quatre pattes, il commença par s'ébrouer avant de s'engouffrer à son tour dans l'entrebâillement de la porte, laissée ouverte par son ami.

Truffe au sol, il ne lui fallut qu'une fraction de seconde pour trouver la piste d'Adam et de Sigurd. Adam sentait la menthe poivrée et le vétiver et sa trace olfactive était un vrai boulevard pour ses sens affûtés. Il avait l'impression de pouvoir le sentir jusqu'au bout du monde.

Il trotta tranquillement dans la forêt, parfaitement conscient que le loup fauve, parti plus tôt serait déjà auprès du jeune homme. Einar prit donc le temps de marquer certains arbres stratégiques sur son chemin, observa le manège d'un mulot avant de s'allonger près d'un tronc pour observer Adam et Sigurd assis non loin de lui.

Le grand loup était recroquevillé entre les jambes écartées de l'adolescent, essayant de se fondre dans ce tout petit espace sans pouvoir y parvenir. Il chouinait en recouvrant le gamin de bave, lui léchant allègrement le visage.

— Arrête Sigurd.

Einar fut surpris de constater qu'Adam sache différencier Sigurd des autres. Il posa la tête entre ses pattes avant et resta là.

— Je n’en reviens pas. Je ne vais plus jamais pouvoir toucher un chien alors ? C'est la pire journée de ma vie.

Il entoura l'encolure du loup avec ses deux bras et nicha son nez dans son cou.

— Cette journée est de pire en pire. J'ai vu Benoît avec Julie en chemin. Il l'emmenait encore au cinéma. Et moi ? Il m'embrasse dans la voiture puis c'est fini ? Il m'avait dit qu'il n'y avait rien entre Julie et lui et en attendant il l'emmène au cinéma.

Ouah… à ce rythme il en apprendrait plus sur Adam en étant couché dans la forêt qu'en mangeant avec lui. Sigurd tourna la tête vers lui, langue pendante et yeux plissés par le plaisir des doigts grattouillant l'arrière de ses oreilles.

— Et maintenant je dois abandonner mes rêves. Pouf, on passe à autre chose… c'est impossible, je n'y arriverais pas. Je ne devais pas être à ce stage avec les scouts de la paroisse. Si mon cousin ne m'avait pas balancé pour ce stupide baiser avec Benoît je n’aurais pas été là et je n’aurai pas rencontré ce loup garou et j'aurai pu être vétérinaire.

Oh, c'était donc ça cet élan de tristesse dans la voiture ? Son petit ami l'avait trompé avec une femme. Il n'était donc pas responsable de son explosion de colère. Du moins pas entièrement.

Sigurd recommença à lui lécher la joue jusqu'à ce qu'il se tortille en rigolant.

— Pourquoi tu fais ça. Arrête c'est sale.

Le loup, pris dans l'euphorie du moment, renversa le jeune homme et commença à gratter ses vêtements du bout de la patte jusqu'à réussir à soulever son t-shirt pour venir renifler la peau de son ventre.

Einar profita de ce moment de jeu pour se rapprocher des deux autres. Sigurd releva le nez pour observer l'avancée de son Alpha et quand il fut assez proche, il l'accueillit d'un coup de langue sur la babine. Adam s'était crispé et regardait le nouveau loup avec crainte, agaçant Einar qui dégagea le gamma pour fourrer à son tour sa truffe sur la peau du ventre du plus jeune. L'odeur de menthe et de vétiver était plus forte à cet endroit, bien qu'un peu plus musqué à cause de la proximité du bas ventre et de la transpiration.

Les deux loups tournèrent la tête d'un seul mouvement pour regarder au-delà des arbres et Sigurd commença à battre de la queue quand l'odeur d'Alvin leur parvint, portée par le vent.

— Alors c'est là que vous vous cachiez ? Faites doucement avec l'humain, il est fragile. Ça va, moustique ?

Einar ne bougea pas d'un poil alors que Sigurd allait s'affaler sur Alvin comme s’il n'était qu'un gros chien, et pas un loup géant.

— Heureusement qu'Hagen n'est pas là, on aurait manqué de place.

Il rencontrait quelques difficultés à parler avec le lycan fauve couché contre son torse. Le bêta laissa sa main s'égarer dans le pelage de son ami et observa le plus jeune, qui semblait lui aussi bien empêtré avec Einar couché en travers de son ventre.

— C'est dommage pour cette histoire de véto… tu ne veux pas faire médecine plutôt ? C'est presque pareil finalement… et Hagen pourrait t'aider.

— Non… pas du tout… je suis plus à l'aise avec les animaux.

Einar lui mit un petit coup de nez contre le menton alors qu'Adam le dévisageait. Il semblait étonné que l'Alpha se comporte comme ça avec lui.

— C'est Einar ? S'étonna-t-il.

— Non, un loup de passage.

— Quoi ?

— Bien sûr que c'est Einar.

— C'est normal qu'il se colle à moi comme ça ? Il est tellement froid d'habitude.

Einar poussa un petit grondement tout en mordillant son ventre. Adam se tortillait sous lui en se retenant de rire.

— Pourquoi il fait ça ?

— Sûrement parce qu’il est vexé que tu le trouves froid et que tu ne l'aies pas reconnu.

Adam se crispa sous le loup.

— Ça veut dire qu'ils comprennent ce que je dis ?

Il semblait mortifié à cette idée, si bien que l'Alpha se demanda quel était son problème. Était-ce à cause de son monologue à cœur ouvert avec Sigurd ? Peut-être était-il gêné par son coming-out involontaire ou par sa petite crise de jalousie envers cette Julie qui semblait fricoter avec son mec… Einar savait que certains Hommes avaient un problème avec l'homosexualité… c'était tellement humain comme réaction. Il n'y avait pas ce souci dans le règne animal.

Il prit encore plus ses aises et se coucha de tout son long sur le jeune homme, nichant sa gueule dans son cou pour le marquer de son odeur.

— Oui, ils comprennent ce qu'on dit. Contrairement à la croyance populaire, nous ne perdons que rarement le contrôle. L'homme et le loup ne forment qu'un seul et même être dans un même corps. Le loup prend le dessus lors des transformations, surtout les soirs de pleine lune, mais l'homme est toujours là, tout comme le loup et toujours présent quand nous sommes sous forme humaine. Donc ils comprennent et se souviendront de tout ce qu'on s'est dit.

— Formidable… grommela le plus jeune. J'aurai aimé le savoir avant.

— C'est pour ça qu'Einar t'a demandé de venir tous les deux jours. Nous avons tellement de choses à t'apprendre avant ta première transformation qu'il faut commencer le plus tôt possible.

— Ça va faire mal ?

— On ne va pas te mentir, ça fait mal, surtout la première fois. Mais ce n'est l'affaire que de quelques secondes, une vingtaine tout au plus. Le corps s'habitue et si c'était si terrible, nous ne passerions pas autant de temps sous forme lupine. Pour ma part, je me transforme une fois par jour, au minimum.

— Je vais devoir me transformer une fois par jour ?

— Non, c'est un choix. Hagen par exemple, se transforme une à deux fois par semaine, en fonction de ses gardes. C'est vraiment au choix de chacun. Sigurd pour sa part, passe presque plus de temps sous cette forme qu'en tant qu'humain depuis que nous sommes ici.

— Vous vous connaissez depuis longtemps ?

— Depuis toujours. Nous sommes nés dans la même meute puis avons suivi Einar quand il l'a quitté.

— Pourquoi être parti ?

— Parce qu'Einar est un alpha. L'Alpha André a un fils qui doit prendre sa succession, mais plus nous grandissions plus certains loups de la meute avait tendance à se tourner vers Einar, ce qui créait de grosses tensions. Il a décidé de quitter la meute le jour de ses cinquante ans.

— Cinquante ? Mais vous avez quel âge ?

— Cinquante-quatre du coup. Les lycans ont une espérance de vie plus longue… On vit en moyenne deux cents ans.

— Ça veut dire que je vais vivre très vieux ?

— En tant que mordu, tu vivras environ 150 ans. Ton corps n'est pas fait pour porter le gène, à la base. C'est pour ça qu'en général, on mord les humains qui souhaitent être transformés au lendemain de la pleine lune. Leur corps a ainsi un cycle entier pour se préparer à cette mutation. Pour toi, tout se fait en accéléré… c'est pour ça qu'il est interdit de mordre à l'arraché comme ça.

— Et du coup il va se passer quoi le soir de la pleine lune ?

— Dès que le soleil va se coucher, ton corps, comme les nôtres, va muter sans que nous puissions l'en empêcher. Ensuite, nous irons chasser, puis renforcer le territoire. Il faudra que tu ajoutes ton odeur aux nôtres. Dans les grandes meutes, seul le couple Alpha marque le territoire, mais ici nous ne sommes pas nombreux alors on marque tous.

Einar colla sa truffe dans l'oreille du jeune homme dans une sorte de baiser canin pour lui apporter son soutien. Ce qu'Alvin ne disait pas, c'était que la première transformation d'Adam allait être longue et douloureuse. Tous ses os allaient soit se briser, soit s'allonger ou rétrécir, soit changer de place ou tout simplement pousser, comme sa queue par exemple. C'était extrêmement traumatisant pour un humain, mais inévitable. C'était une étape obligatoire pour ensuite devenir plus facile, naturelle. 

Les mains d'Adam vinrent se perdre dans le poil épais de son poitrail avant de se figer et de tomber mollement le long de son corps, comme s’il venait de se rendre compte qu'il n'était pas un chien.

— Ça, je vais avoir du mal à m'y faire.

— Quoi ça ? Demanda Alvin qui papouillait son ami sans se poser de question.

— Je caresse un loup, mais en fait c'est un homme. Je suis en train de toucher Einar.

— Et lui te lèche depuis tout à l'heure. Ne te pose pas trop de questions, moustique. Les loups sont tactiles, il vaut mieux que tu te fasses à l'idée immédiatement. Pas de fausse pudeur entre nous.

— C'était vraiment angoissant sur le canapé tout à l'heure.

— Pourquoi ? Parce qu'on s'est affalé sur toi comme des sauvages ? C'est normal, en quelque sorte, nous posons notre odeur sur toi pour bien faire savoir aux autres que tu nous appartiens. Que tu fais partie de notre meute.

— Et pourquoi vous m'incluez dans votre meute alors que c'est un tueur en série qui m'a attaqué ?

Einar leva la tête et éternua à quelques centimètres du visage du jeune homme pour bien lui faire comprendre ce qu'il pensait de ses questions débiles. Alvin rigola sans se cacher alors que Sigurd enfouissait son nez sous le bras du Bêta.

— Parce que c'est de la responsabilité d'Einar de maintenir le secret et la paix avec les humains sur son territoire. Il doit arrêter ce lycan détraqué et réparer ses torts.

Un silence agréable s'installa dans la forêt et il était presque vingt-deux heures lorsque Alvin fit mine de bouger. Adam dormait depuis une bonne heure maintenant, l'alpha lui servant de couverture géante. Einar se releva en faisant bien attention à ne pas le réveiller et il ne broncha pas quand le bêta entreprit de porter le plus jeune jusqu'à la maison.

— Tu vois Ein, c'est ça la pédagogie. Se gaussa son ami.

Il avait tellement de chance de porter leur précieux humain, ça lui évitait de se prendre un coup de croc dans le mollet de la part de son Alpha.

Au lieu de ça, Einar décida de partir en courant jusqu'au chalet, suivi de près par Sigurd. Ils ne mirent pas longtemps à regagner leur tanière. Le loup brun s'engagea le premier dans la salle de bain et après avoir repris forme humaine, il prit une longue douche. Une fois sorti, il enfila un pantalon noir en toile et regagna la cuisine où un plat de lasagne non entamé l'attendait.

Contrairement à lui, Sig avait enfilé un t-shirt en plus de son pantalon et il fredonnait comme si de rien était.

— Tu m'as l'air bien heureux dit donc.

— Bien sûr, Adam est formidable, il sera un très bon ajout à la meute. Ça fait du bien du sang neuf.

— Bah alors, tu t'emmerdes avec nous ? Murmura Alvin en entrant avec Adam toujours endormi dans les bras.

— Grave, vous êtes tous prévisible. Adam est trop mignon et nouveau. Ne cherchez pas je le préfère à vous.

Les trois loups se mirent à rire puis Alvin alla poser le jeune homme dans un des lits gigognes qui avaient été remis en place après le grand chambardement de mercredi.

— Il dort comme un bébé, commenta le bêta. Le bruit ne semble pas du tout le déranger.

— L'avantage d'une famille nombreuse. On n’a pas rencontré les trois plus jeunes mais Adam m'a dit qu'il s'occupait beaucoup des plus jeunes.

— Tu discutes beaucoup avec Adam non ? Demanda Einar, la bouche pleine.

Lui, il avait rencontré les plus jeunes, plus tôt dans la journée, et il était heureux de n'avoir pas eu à faire face à toute la smala mercredi.

— Jaloux ? Oui, je l'aime bien, c'est un bon gamin et il a besoin d'une oreille attentive.

 — J'espère que le contact ne le rebutera pas trop longtemps pour ma part. S'agaça Alvin.

Einar ricana bêtement.

— C'est un gamin Al. Ça ne le rebute pas, ça doit l'exciter à mort au contraire.

— Beaucoup de catholiques sont homophobes.

— Tellement cliché, Sigurd leva les yeux au ciel. Adam se cherche, visiblement. Il a un petit copain, Benoît à priori, qui lui fait tourner la tête.

— Que c'est mignon, soupira Alvin. C'est fleur bleue à cet âge, j'avais oublié.

***

Adam se réveilla après avoir bien dormi. D'abord perdu, il papillonna des yeux avant de se souvenir qu'il était au chalet de la meute. La valeur lui donna l'impression de cuire à petit feu et quand il voulut sortir du lit, il se trouva qu'il était en fait bordé par un gigantesque loup fauve qui n'était pas Sigurd.

Il était étrange qu'il arrive à distinguer Sigurd, mais la forme des oreilles n'était pas la même, et la teinte de la robe non plus.

Par élimination il ne pouvait s'agir que d'Alvin. Oh mon dieu, Alvin dormait avec lui… C'était très intimidant. Il souleva le drap et fut soulagé de constater qu'il était entièrement vêtu pour être mortifié d'avoir pensé à quelque chose comme ça.

À coup sûr le père Michel ou sa tante l'auraient réprimandé pour des pensées aussi peu pieuses. Quoique… sa tante avait quand même fait six enfants. Elle devait donc avoir un penchant pour la chose.

Aussitôt il fut écœuré en imaginant son oncle et sa tante dans la même position que les acteurs sur youporn.

Il fut interrompu par la truffe humide du loup contre sa joue qu'il essaya de chasser d'un mouvement de main.

Essaya, parce que sa main se retrouva dans la gueule immense du lycan. Alvin ne serrait pas mais le regardait droit dans les yeux Tentant visiblement de lui faire passer un message.

— N'agite pas ta main devant un lycan si tu ne veux pas te faire mordre.

Sigurd était allongé sur le lit d'à côté, tout habillé.

— Il prend ça pour une menace ?

Le lycan relâcha sa main en y appliquant une légère léchouille de sa langue râpeuse.

— Aucun lycan ne te prendrait pour une menace, tu es trop mignon. Se moqua Sig.

— Arrête de dire des trucs comme ça. C'est vous qui êtes géant et je suis dans la moyenne haute de la courbe et je suis musclé.

— Mais oui moustique, super musclé.

Sigurd se leva, faisant jouer ses muscles à la manière d'un culturiste pendant qu'Alvin hululait en observant son ami. Le lycan finit par descendre du lit, libérant le drap qui l'entravait depuis son réveil. Il quitta la chambre pour les toilettes et une fois fini, il se retrouva devant une assiette de lasagnes, d'œuf au plat, de jambon frit qui lui donna envie de vomir.

— Il n'y aurait pas des céréales plutôt ?

— Les céréales c'est ce qu'il y a de pire pour les dents. C'est plein de sucre.

Adam le dévisagea longuement, s'assurant de son sérieux avant de soupirer de dépit.

— Moi je ne peux pas manger ça le matin. J'ai besoin de céréales, ou de tartines… vous n'avez pas du pain avec du beurre ? Je m'en contenterai.

Sigurd sembla réfléchir puis alla jusqu'au congélateur avant de revenir en affichant une mine désolée.

— On n’a rien désolé.

Adam tourna la tête vers la porte d'entrée après avoir entendu une voiture remonter l'allée de gravier. Le son était amplifié et raisonnait dans sa tête à la manière d'une baffle géante avec un caisson de basse encore plus gros.

Il tapota sa tempe avec le plat de sa main pour tenter de chasser cette affreuse sensation puis suivit la progression de la personne jusqu'à la porte d'entrée.

Quand Hagen passa la porte, Adam se précipita vers lui et fut surpris de la vitesse qu'il prit quand il le bouscula en lui rentrant dedans à pleine vitesse. Les deux tombèrent dans un enchevêtrement de bras et de jambes. Adam fut mortifié de son comportement.

— Pardon, je ne voulais pas faire ça. Je suis allé bien trop vite mais tu sentais la chocolatine.

— Pas de souci. Je suis content de te voir moi aussi, j'ai emmené le petit déjeuner. Je me suis dit qu'il n'y aurait rien pour toi ici, alors j'ai emmené des chocolatines, du pain, du beurre, du miel, de la confiture, du chocolat, du lait, des céréales. Comme ça tu auras le choix quand tu seras là. On congèlera ce qui restera.

— Merci, Hagen. Tu me sauves. Sigurd voulait me donner des lasagnes.

— C'est important de manger les restes. On ne va quand même pas jeter, marmonna l'intéressé en les regardant

Ils se levèrent en s'aidant l'un l'autre puis le regard d'Adam fut attiré par Einar torse nu en train de fendre du bois devant la maison à l'aide d'une hache.

Oh mon dieu, mais à quoi jouait cet homme ? qui avait besoin de bûche au mois de juillet ? Son torse large et développé ruisselant de sueur était un appel au crime. C'était absolument indécent d'être aussi bien gaulé…

— Elles sont où les chocolatines ?

Hagen pointa le gros sac de course posé près de la porte.

— Super merci !

Il attrapa le grand sac et l'emmena à l'intérieur sans plus faire attention à ce qui l'entourait. Adam se prépara un solide petit déjeuner. Il engloutit une chocolatine et une demi-baguette de pain beurré avec du miel dans un café au lait qui lui donna de l'énergie pour affronter la journée. La prochaine fois, il emmènerait un paquet de Chocapic avec lui, comme ça il n'embêterait personne. 

Il avait à peine fini de déjeuner qu'Einar entrait dans le chalet, toujours aussi torse nu et luisant de sueur. Cet homme avait tout du beau ténébreux des couvertures des romans à l'eau de rose que lisait sa tante, ça devrait être interdit.

— Enfile un t-shirt il y a des mineurs ici. Ricana Sigurd, l'incitant à refermer la bouche qu'il n'avait pas eu conscience de laisser ouverte.

— Quand vous aurez fini de vous empiffrer on pourra commencer à sculpter.

— On va vraiment le faire ? Couina Sigurd.

— Obligé, ma tante va forcément me demander ce que j'ai appris.

— On va graver des bâtons de marche.

Sigurd avait l'air au bout de sa vie et Adam n'était pas loin d'être de son avis. Des bâtons de marche ? S'il en faisait un à sa tante, il devrait sûrement en faire pour tous ses cousins, sauf Noé.

— J'ai taillé trois bâtons droits dans du noisetier, nous allons utiliser des couteaux à bois et y graver des motifs pour les décorer. Des questions ? Non ? bien alors allons dehors.

Adam se leva et se rendit dehors, suivant les instructions de l'Alpha. Sigurd quant à lui, traîna des pieds jusqu'à ce qu'Einar lui grogne dessus.

— Tu n'avais qu'à pas t'avancer à dire que tu allais aussi suivre mes cours.

L'alpha attrapa un couteau bizarre avec un gros manche et une toute petite lame courbée et le leur présenta comme un couteau à bois. Einar fit courir la lame contre la peau du bois, la faisant sauter petit à petit pour faire apparaître un E, puis un I et un N jusqu'à former son nom à la verticale.

— Vous voyez on va commencer par des choses simples. L'utilisation du couteau. Il existe de nombreux types de couteaux mais on restera sur le basique pour nos cours. Vous allez graver vos noms sur ces bâtons.

— Autant je comprends pour Adam, qui doit justifier de sa présence, mais moi non alors je vais juste m'asseoir et faire la conversation.

— Non, tu prends un couteau et tu t'y mets sinon je te colle de garde pendant une semaine.

Adam attrapa un couteau dans la mallette ouverte devant lui. Celui-ci avait un manche énorme comme l'autre, avec une lame droite et plate. C'était plutôt difficile d'éplucher le bois. Soit il y allait trop fort et enlevait un gros copeau, soit il restait bloqué dans le bois. C'est plutôt un économe qu'il aurait dû prendre.

— Il faut que tu fasses des petits mouvements. Ne t'attends pas à enlever dix centimètres de manteau d'un coup, ce n’est pas une pomme.

Il n'y avait en effet aucune comparaison possible. Adam avait beau forcer comme un âne, il n'arrivait à rien en comparaison de Sigurd qui entamait son U majuscule en sifflotant alors qu'il peinait sur le trait droit de son D. Sa main tremblait, la traîtresse, l'obligeant à se concentrer comme jamais.

Au bout de quelques secondes à fixer son bout de bois avec autant d'attention, il fut bien obligé de cligner des yeux. Quand il les rouvrit, il avait l'impression de tout voir au travers d'un miroir grossissant. Le trait tremblotant de son D était maintenant si gros qu'il n'en voyait pas la fin alors qu'il ne mesurait en réalité que deux centimètres à tout casser. 

Adam sursauta de surprise et bien entendu, son bâton se brisa tandis que son couteau lui entaillait le doigt.

— Doux Jésus !

Il se leva de la chaise où il était assis et du fournir un effort surhumain pour ne pas avoir peur de son propre pouce allant vers sa bouche. Avec sa vision de microscope, ça lui avait donné l'impression que son propre pouce allait l'écraser. Il avait beau savoir que jamais il ne s'écraserait lui-même… ça n'en restait pas moins perturbant. Un peu comme l'attraction chez Disney qui disait rétrécir le public.

— Ça va ? S'enquit Hagen qui avait dû sortir sans qu'il ne le voit faire.

— Que tu es maladroit, souffla l'alpha d'une voix consternée.

— 'e 'ois 'fu rien ! Geignit-il le pouce dans la bouche.

— Il s'est crevé la langue ? Paniqua Sigurd en lui tournant autour.

Adam avait beau cligner des yeux il n'arrivait pas à rétablir une vision normale. Sigurd lui tournant autour lui apparaissait comme une ombre géante et informe.

— Tu dis de la merde Sig, souligna Alvin.

Einar finit par l'attraper par le bras et il se rendit compte que c'était lui qui tournait comme une toupie, et non Sigurd.

— Qu'est-ce que tu as ? Tu t'es coupé ? Montre !

Il lui tendit son doigt à l'aveugle, puisque la seule chose qu'il arrivait à voir était chaque pore de la peau de sa joue. Du moins il supposait que c'était sa joue au vu des quelques poils courts qui la parsemaient.

L'alpha attrapa son doigt mais il récupéra sa main d'un geste sec pour se mettre de petites gifles sur le front.

— Je vois tout hyper gros… je crois que je vais vomir.

— Assieds-toi et ferme les yeux. Ta vision va se stabiliser. Conseilla Hagen en se rapprochant.

— Tout à l'heure j'ai couru trop vite et mes oreilles font aussi n'importe quoi.

— Oui, comme on te l'a déjà dit, ton corps s'habitue. C'est normal. Tenta de le rassurer le médecin.

— Ça vous est arrivé à vous aussi ? Voulut-il savoir.

— Non, nous sommes nés comme ça, le coupa immédiatement Einar. Montre ton doigt maintenant.

Il tendit à nouveau son doigt, mais ça ne lui faisait plus du tout mal. Il était bien plus embêté par ses sens, sans dessus dessous. Assis par terre les yeux fermés avec quatre hommes super costauds pour soigner un petit bobo… c'était ridicule.

Il garda les yeux fermés un long moment puis se décida à tenter de les rouvrir. Ce fut une mauvaise idée puisqu'il eut l'impression d'être Arthur chez les Minimoys, coincé au milieu des herbes géantes. Ce fut plus fort que lui il vomit.

Tout le monde s'écarta de lui sauf Hagen, il le sentit poser une main sur son épaule, dans un soutien silencieux.

— Garde les yeux fermés. Quand tu auras fini, je te conduirai à la chambre.

Il hocha la tête sans répondre. Il n'avait pas besoin de se vider plus. Fermer les yeux lui avait déjà fait un bien fou. Hagen attendit une demi-minute de plus avant de lui serrer l'épaule et de le tirer en arrière, dans ses bras. Adam se recroquevilla dans le cocon chaud et il se laissa faire quand un bras s'enroula autour de son dos alors qu'un autre passait sous ses genoux.

La main d'Adam se posa sur le torse qui le soutenait et il se rendit compte que ce n'était pas le médecin, mais l'alpha qui le tenait dans ses bras. Il frissonna des pieds à la tête.

— Tout va bien aller. Tes sens vont revenir à la normale, prends ton mal en patience.

— Mmh

De fait, s'il parlait, il allait à nouveau vomir. La maison n'était pas assez grande pour que le trajet dure trop longtemps, il fut donc rapidement posé sur le lit.

— Je ferme les volets, attends un peu avant de rouvrir les yeux.

***

Ça faisait maintenant deux heures que le gamin se reposait dans la chambre. Einar l'y avait laissé dans la pénombre, le temps qu'il regagne la maîtrise de ses sens. Ça n'avait pas l'air d'être très agréable de passer par toutes ces étapes et il était embêté que le gosse ait à subir ces désagréments. Il soupira en l'entendant bouger dans la chambre non loin.

— Je confirme que nous n'avons pas reçu de nouveau corps à la morgue de l'hôpital.

— C'est étrange. Qu'est ce qui a changé en une semaine ? Demanda Alvin.

Ça faisait vingt minutes qu'il épluchait les articles des journaux sur son téléphone mais qu'il n'y trouvait rien de particulièrement intéressant et ça commençait à l'irriter, visiblement.

— Raahh je ne trouve rien ! Grogna-t-il en jetant son téléphone sur la table.

— Ne perd pas patience. Nous trouverons quelque chose, assura le soigneur en observant le bâton taillé par Sigurd. Tu te débrouilles bien.

— Mieux qu'Adam c'est certain. Son pauvre bâton n'a pas survécu.

— Il enchaîne les variations sensorielles à toute vitesse. Ça serait plus simple de le garder avec nous vu comment il a réussi à me faire tomber ce matin. Si ça avait été un humain, il aurait pu lui faire très mal.

— Nous sommes bien d'accord. Mais sa tante n'acceptera jamais qu'il passe les quatre prochains jours ici. Déjà, j'ai été surpris qu'elle accepte. D'ailleurs je ne vais pas tarder à le ramener si nous voulons qu'il puisse venir mardi. Je ne sais pas pourquoi mais je sens que c'est le genre de femme à priver ses enfants de sorties.

— Ce n'est pas pratique, je n'ai même pas l'excuse des soins pour lui rendre visite. C'est agaçant.

— Il va très bien. Et s’il se passe quelque chose d'ici mardi, il avertira Sigurd qui a su tirer son épingle du jeu.

Les quatre hommes se figèrent avant de se tourner vers la porte de la chambre qu'Adam ne tarda pas à franchir. Il avait l'air reposé, les yeux grands ouverts et souriait tristement. Allons bon, que lui arrivait-il donc encore.

— Désolé pour tout à l'heure.

— De quoi t'excuses-tu au juste ?

Il sembla perdu et Sigurd s'agita en grommelant des insanités sur l'alpha affreux qu'il était, à torturer le jeune homme de la sorte.

 — Aucun de nous n'a eu à vivre ça, alors on ne peut pas t'aider en amont. N'hésite pas à nous appeler si tu as des questions quand tu n'es pas au chalet. Il va être l'heure que je te ramène.

— Et le bâton ?

— Il est cassé, on recommencera la prochaine fois.

Adam eu l'air si déçu que Sigurd fit le tour de la table, attrapant son bâton de marche au passage pour le lui tendre.

— Si tu veux tu peux prendre le mien.

Einar vit les yeux d’Alvin se lever de façon théâtrale, Hagen tenta de cacher son rire derrière une toux alors que Sigurd tendait son bâton de marche grossièrement travaillé à un Adam perplexe.

— Comment tu le trouves ? Il est beau hein ?

Einar était sûr de pouvoir voir la queue de son ami battre l'emphase et ce, même sous forme humaine.

— Très beau oui, mais garde le. Ma tante trouverait étrange que j'ai ton bâton.

— Dis-lui que c'est parce que je suis ton amoureux, dit-il de façon faussement candide en prenant une pose qui se voulait mignonne.

Alvin fusilla son ami du regard puis les yeux glissèrent sur Adam qui eut un frisson involontaire, son sourire totalement figé.

— On va éviter, je préfère.

Ils le dévisagèrent tous, bien conscient qu'Adam leur eût déjà avoué être en pseudo couple avec Benoît, et que c'est pour ça qu'il s'était retrouvé dans cette forêt avec les scouts. A priori sa famille ne validait pas son idylle. Ça ne devait pas être une situation facile à la maison.

Ils ne tardèrent pas à partir après ces entre faits. Le trajet fut ponctué d'anecdotes concernant le travail du bois et Adam l'écoutait religieusement. Si intensément d'ailleurs qu'il se demanda même s’il n'avait pas un réel intérêt pour le bois. Il le déposa devant les grilles du jardin sans même descendre de la voiture. Il ne voulait pas prendre le risque de se faire attraper par un des membres de la famille. Einar n'avait pas de temps à perdre en petits gâteaux, en bafouille inutile avec enfants ou adultes de la famille. Bref, c'était mieux pour tout le monde ainsi.

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