La meute d'Erroymendi - Adam (French Edition)

E. Aragon · Chapitre 23 sur 33

Pages du PDF

La meute d'Erroymendi - Adam (French Edition)

Chapitre 23

 

 

La journée avait été longue et pénible. Son corps le tiraillait par moment, rappel criant de sa courte nuit, mais heureusement, les sièges de sa berline étaient particulièrement confortables. Conduire cette voiture, c’était comme être dans un gros chausson. En plus, elle avait un grand coffre, ce qui était clairement un plus lorsqu’il devait faire les courses de la semaine, comme aujourd’hui. Il avait été furieux de voir la taille de la liste envoyée, par mms, par Sigurd mais finalement il n’avait pas voulu batailler.

De ce fait, son coffre était plein à craquer de bières, de chips et d’autres bêtises qui rendraient Hugo diabétique.

Il était maintenant dix-sept heures trente et il devait récupérer le petit à la garderie. Il n’avait pas encore donné son autorisation à Einar pour aller à l’école. C’était sûrement trop tôt pour lui demander plus que de garder Hugo quelques heures par semaine de temps en temps. Il gara sa voiture sur les places devant l’école. Heureusement, bien qu’il n’y ait que trois places, elles étaient vides presque en permanence. La plupart des lycans venaient chercher leurs petits à pied.

Adam ouvrit la porte du préau et passa la tête à l'intérieur. Lui qui avait craint qu’Hugo soit le seul enfant restant, fut rassuré de le voir jouer avec deux autres plus âgées. Louise, l’ATSEM lui sourit en le voyant.

— Regarde Hugo qui c’est qui est là ?

Le petit leva les yeux et s’illumina à sa vue, baignant son cœur d’une vague d’amour. Le soleil de sa vie courut vers lui mais dévia sur le dernier mètre pour prendre un bout de pain laissé à la disposition des enfants pour le goûter. Boudé pour un quignon de pain… il s’en remettrait.

— Désolée Adam, mais Estelle voudrait te parler.

— Ahh ?

Son cœur commença à palpiter et il eut chaud d’un coup. Ce n’était jamais bon signe lorsque la directrice, ou l’enseignante d’un enfant voulait nous parler. Hugo venait à peine de reprendre l’école… C’était plutôt un enfant sage d’habitude… Il s'accroupit devant son fils et lui demanda d’une voix douce.

— Tu as fait une bêtise mon chat ?

— Non.

Hugo avait l’air de se demander à quelle sauce il allait être mangé. Adam consulta Louise du regard, mais elle ne semblait au courant de rien.

— Je n’étais pas dans sa classe aujourd’hui. J’étais chez les grands. Allez-y, Estelle est dans son bureau.

Il récupéra la main d’Hugo, passa près des deux autres enfants alors qu’il s’engageait dans le couloir menant aux bureaux. Il toqua à la porte et fut assez irrité qu’elle les fasse attendre plus de quatre minutes devant la porte. Irrité, il finit par l’ouvrir sans attendre qu’elle ne les invite.

— Il semblerait qu'Hugo ne sache pas situer sa place dans la classe. C'est un problème héréditaire, à priori. Il ne me semble pas t’avoir invité à entrer.

Adam la regarda avec de grands yeux, outré par une telle agressivité avant de jeter un coup d'œil à son fils qui regardait le plancher.

— Pardon ?

— Hugo perturbe la dynamique de la classe comme tu perturbes celle de la meute.

Bras croisés sous sa poitrine, la directrice de l'école arborait une mine revêche qui semblait intimider son fils. Son fils peut être mais pas lui.

— Je ne te permets pas Estelle. Si tu as quelque chose à me reprocher, ne te sers pas de mon fils pour faire passer tes messages. Prends ton cartable Hugo, on y va. Bon week-end.

Il fit demi-tour, tirant Hugo derrière lui sur deux mètres avant d’adapter son pas au sien. Il devait se calmer, son fils n’y était pour rien et il devait déjà se sentir angoissé par la prise de bec des deux adultes.

Arrivé au bout du couloir, il s'apprêtait à pousser la porte quand il entendit un affreux bruit de griffes crissant sur le carrelage. Adam se tourna vers l'origine du bruit alors qu'un horrible hurlement résonnait dans ses oreilles. Il eut juste le temps d'éjecter Hugo par la porte vitrée qui séparait le couloir du préau avant de se prendre la louve en colère dans les côtes. Le choc lui coupa le souffle alors qu'il se retrouvait propulsé la tête la première dans la porte. Un peu sonné, il se roula en boule dans le coin, se protégeant tant bien que mal des dents de l'Alpha en colère.

Tout doucement, il se laissa glisser au sol et écarta les bras pour plonger son regard dans celui de la louve écumante de rage. Il allait payer le fait de ne pas s'être écrasé devant elle et de lui avoir tourné le dos. C'était une grossière erreur de sa part. Devant son fils il avait voulu montrer qu'il ne s'en laissait pas compter, mais Estelle n'était pas quelqu'un qu'on pouvait prendre à la légère.

N'ayant aucun répit pour se transformer à son tour, il décida de se soumettre franchement. Il cessa de se défendre, laissant tomber ses bras le long de son corps et lui offrit son ventre de même que sa gorge. Il détourna le regard vers le mur pour qu’elle ne puisse pas penser qu'il la défiait et attendit. La réponse ne tarda pas. Il eut l'impression de s'être fait éviscérer tant la douleur était atroce. Son corps eut le réflexe de se recroqueviller mais l'alpha l'immobilisa d'une patte sur les jambes. Il avait l’impression qu’Estelle était en train de manger ses entrailles tant la douleur était atroce. Comme s’il n’avait pas assez pleuré la nuit dernière, il s'entendit hoqueter. Il pensait à Hugo, qu’il laissait seul derrière lui et à Einar qu’il venait à peine de retrouver et à qui il n’avait même pas dit qu’il avait un enfant.

Sa vision commença à s’obscurcir sur les côtés alors que le reste se floutait. Il y eut comme des coups dans les jambes et Estelle sembla se faire éjecter mais il ne pouvait être sûr de rien puisqu’il perdit connaissance.

***

Einar était fou d'angoisse. Quand André l'avait prévenu qu'Adam avait été pris pour cible et se trouvait à l'infirmerie du village, il avait traversé la montagne à toute vitesse. Au téléphone, il n'avait pas cherché à comprendre. Son compagnon était blessé et la seule chose qu'il avait besoin de savoir, c'était où le retrouver. L'infirmerie étant près de la mairie, il avait dû passer par la place centrale mais n'avait pas eu à jouer des coudes, puisque la foule s'était ouverte devant lui.

Louise, l'oméga s'occupant des enfants avait failli se trouver mal quand il l'avait bousculée dans la salle d'attente du cabinet médical. Pour sa défense il l'avait à peine vue puisqu'elle n'était pas plus grande qu'une souris. Elle avait bredouillé des excuses, alors qu'il était clairement celui ayant failli lui marcher dessus, et disparut.

Il renifla un grand coup et suivit l'odeur d'Adam. Il traversa trois salles de carrelage blanc avant de tomber sur André qui l'attendait visiblement. Bras croisés sur son torse large, il semblait accuser son âge. Einar grogna de le voir se dresser devant lui.

— Pousse toi.

— Fernand s'occupe des soins, tu pourras le voir plus tard.

— C'est mon compagnon.

— C'est pour ça que j'ai pris la peine de te prévenir, malgré le fait qu'il ne soit pas marqué et que rien ne soit officiel. Laisse le soigneur faire son travail. Ses jours ne sont pas en danger.

Avec Fernand aux commandes rien était moins sûr.

— Qu'est ce qu'il s’est passé ?

— Je ne sais pas exactement, je n'étais pas là, une altercation avec Estelle à priori.

— Je veux savoir ce qu'il s'est passé.

— Oui je t'attendais pour interroger tout le monde.

— Je n'ai pas vu Estelle.

Il était conscient d'avoir autant de conversation qu'un troll mais son cerveau semblait cogner contre les parties de son crâne.

— Elle est dans l'école avec Jean, je vais les appeler. Ça te va si on s'installe dans la salle d’attente ?

— Je veux voir Adam avant.

— Non, je ne préfère pas.

Einar pinça les lèvres et hésita à forcer le passage. Le maintenir ainsi à distance était le meilleur moyen de l'agacer, mais aussi de l'angoisser. Une très mauvaise idée en somme. Il respira un grand coup pour essayer de se calmer, sans grand succès. Soit André se poussait, soit ils se battaient ici et maintenant, mais personne ne l'empêcherait de se rendre près de lui.

— Je vais aller voir Adam maintenant. Tu ne m'en empêcheras pas.

André serra les dents mais se décala. Il était évident que le vieil Alpha était arrivé au bout de son règne. Patxi s'en était-il rendu compte avant de se carapater à l'autre bout du monde ?

— Vas-y, mais laisse le soigneur faire son travail et ne t'énerve pas.

Einar eut un rictus ironique à son attention et poussa la porte d'un coup sec. Fernand se retourna vers lui, prêt à l'envoyer paître mais se ravisa en avisant sa mine sombre et retourna à ce qu'il faisait. Adam était étendu en position latérale sur un lit médicalisé, inconscient alors que le soigneur finissait de bander son flanc. Il semblait pâle, posé ainsi sur les draps blancs.

Poupée sans vie désarticulée.

Il passa les doigts dans les cheveux de son amant, repoussant une mèche blanche tombée sur ses yeux.

— Il a perdu un peu de sang. J'ai posé des agrafes pour que la cicatrisation se fasse correctement mais il aurait été préférable qu'il se métamorphose pour activer le processus, au lieu de tourner de l'œil. Quand il se réveillera, il faudra l'inciter à muter, mais avant ça, il faudra enlever les agrafes pour qu’il ne se déchire pas.

Un grondement sourd monta de ses entrailles à l'idée du soigneur plantant quelque chose dans la peau de son compagnon. Fernand le regarda par en dessous, penchant légèrement la tête. Il savait parfaitement qu'il libérait son aura par vagues, mais c'était plus fort que lui. Il était furieux. André grogna à son tour depuis le pas de la porte alors qu'Einar posait un baiser sur son front sans tenir compte du vieil alpha.

— Dans combien de temps va-t-il se réveiller ?

— Je n'en sais rien, mais je ne vais pas rester là jusqu'à ce que…

— Non en effet. J'envoie un texto à Hagen, tu ne bouges pas tant qu’il n’est pas là. 

— Il n'est pas de garde ? Ne le dérange pas pour si peu, faudra juste me biper à son réveil.

— Voyez-vous ça, le père de la louve qui s’en est pris à mon compagnon à des exigences… je n'ai aucune confiance en tes talents alors ne joue pas avec moi sinon c’est toi qui vas prendre à la place de ta salope de fille.

Le soigneur prit la mouche, mais il n'en avait rien à faire.

— Sache que c'est moi qui t'ai fait naître, comme la moitié de cette meute alors montre un peu de respect. Je n'ai rien à voir avec cette fille inutile alors cesse tes simagrées.

A priori, Fernand n'était pas un fervent supporter de sa propre fille, ce qui ne l'empêchait pas de n'avoir aucune confiance en lui.

— Raison pour laquelle tu dois passer la main. Hagen est bien plus compétent et tu le sais. À un certain âge il faut soit s'adapter soit partir.

Pendant qu'il parlait, ses doigts retraçaient le visage d'Adam encore et encore. Il releva la tête quand il entendit le pas rapide d'Alvin dans le couloir.

— Putain il s'est passé quoi encore ?

— Tu vas rester là et je vais tenter de le savoir. Tu me surveilles ce trou du cul et s’il touche une mèche de cheveux d'Adam, tu le bouffes.

Bien entendu Fernand arborait un visage outré de circonstances.

— Je suis soigneur ! Pourquoi ferais-je du mal à un membre de la meute ? Je trouve ton comportement indigne d'un futur alpha.

— Je suis déjà Alpha de ma meute et si je deviens l'Alpha d'Erroymendi un jour, ça sera pour sauver cette meute des peigne culs dans ton genre.

Il se tourna vers son bêta, ignorant le soigneur.

— Dès qu'Hagen arrive, tu me vire ce gars.

Alvin hocha la tête et se plaça sur la chaise qu'il venait lui-même de laisser et posa le menton sur le matelas à quelques centimètres du visage d'Adam. Einar eut un instant de jalousie, mais maintenant qu'il avait constaté l'état de son compagnon, il se devait de se tenir aux côtés d'André pour avoir connaissance de toute l'histoire. Il laissa la porte ouverte pour être sûr de ne rien rater de ce qu'il se passerait dans cette pièce et retourna dans la salle d'attente. 

Louise les attendait, recroquevillée dans un coin. Deux alphas dans la même pièce pour l'oméga ça devait faire beaucoup. André se plaça devant elle, l'obligeant à lever les yeux vers eux. Elle se dépêcha de se lever et commença à bégayer, pour le plus grand agacement d'Einar.

— Respire un grand coup et raconte-nous ce qui s’est passé.

Elle inspira un grand coup, comme demandé et se lança à toute vitesse.

— Adam est venu chercher Hugo vers dix-sept heures trente, comme toujours quand il travaille. Je lui ai dit qu'Estelle voulait le voir et après j'ai entendu crier. Je me suis précipitée et je suis arrivée juste à temps pour rattraper Hugo. Je suis ensuite partie mettre les louveteaux à l'abri et vous êtes arrivé, Alpha.

Einar eut alors un flash.

— Où est Hugo ?

— Sabine l'a récupéré… l'informa André.

Bien, si la mère de Sigurd avait embarqué le petit, il ne pouvait aller que bien et il serait en sécurité. Tellement absorbé par Adam, il en avait oublié l'enfant, son enfant.

Quel père pourri il faisait. À priori, l'instinct paternel n'était pas inné pour lui, mais de là à oublier Hugo… il serra les dents et secoua la tête pour se chasser ses défaillances de la tête.

— Pourquoi elle voulait voir Adam ?

— Je ne sais pas, je n'avais pas la classe des petites sections aujourd'hui et j'étais dehors avec Enola et Kevin alors je n'ai rien entendu. Désolée… j'ai eu si peur. Estelle avait muté mais pas Adam… Hugo…

— Quoi Hugo ? Elle s'en est prise à Hugo ? La voix d'Einar s'était faite grognement et Louise recula d'un pas.

Elle se retrouva finalement dos au mur lorsque Jean, le bêta de la meute d'Erroymendi entra dans la salle d'attente avec Estelle. L'atmosphère se fit électrique et l'oméga eut du mal à maîtriser ses geignements. Trois alphas en colère, c'était trop pour le petit bout de femme. Einar se tourna vers elle et d'une légère pression sur l'épaule, la poussa vers la porte.

— Va attendre dehors s'il te plaît, j'aurai d'autres questions tout à l'heure.

Elle eut l'air tellement reconnaissante envers lui qu'il en fut un instant déconcerté. Elle sortit comme si elle avait le diable aux trousses et il eut l'impression de la voir serrer les fesses en passant près d'Estelle. Celle-ci semblait calme, quoique légèrement irritée, vêtue d'une simple chemise tombant sur ses cuisses.

— Comme je le disais à Jean, je ne vois pas le pourquoi de ce battage autour d'une simple correction. L'oméga m'a défié et j'ai dû le remettre à sa place.

— Dans l'école ? pointa André sous l'œil vigilant d'Einar. Devant les enfants ?

Elle soupira d'agacement et ça suffit à faire claquer l'élastique de son cerveau. Einar poussa un rugissement qui surprit tous les gens présents dans la salle et il sauta sur la louve pour l'attraper au cou. Rien à foutre de ce que pensaient André et Jean.

Cette connasse avait touché son compagnon et il allait lui arracher les yeux pour bien lui faire comprendre qu’elle avait fait de la merde. Elle glapit quand il la coinça contre le mur mais ne baissa pas les yeux. Le manque flagrant de repentir de la louve et sa colère réprimée depuis trop longtemps eurent raison du peu de sang froid qu'il lui restait et il lui envoya son poing dans le ventre.

Estelle, déjà plaquée au mur par son corps massif se tapa l’arrière de la tête contre la pierre et resta sonnée et sans souffle contre lui. Dégoûté, il s’éloigna d’un pas d’elle en la maintenant toujours contre le mur et la regarda tomber en un tas inerte sur le sol dès qu'il la lâcha. Immédiatement, Jean l’obligea à reculer pendant qu’André s’approchait d’Estelle qui reprenait déjà ses esprits.

Elle avait l'air épuisée et ça suffit à Einar pour comprendre que personne n'avait pris la peine de lui donner à manger après sa transformation.

— Arrête ça Einar, ça n’aide en rien.

— Cette chienne a touché mon compagnon ! Selon nos lois, j’ai le droit de réclamer sa tête.

Estelle écarquilla les yeux et se releva en s’appuyant sur le bras du béta d’André.

— Ce n’est qu’un oméga. Je suis la femelle Alpha de cette meute ! Tu m'avais assuré la place André ! Estelle semblait hystérique.

— Jamais tu ne seras la louve alpha de ma meute, tonna Einar en fusillant André du regard. Va falloir que tu m'expliques plus de choses que les panneaux solaires, je crois.

L'Alpha d’Erroymendi avait viré à l'écarlate tant il semblait offusqué.

— Tu étais la compagne de mon fils, le prochain Alpha présumé, évidemment que je pensais que tu serais la louve alpha, mais du moment où Patxi a quitté la meute avec une autre… la situation n'a plus rien à voir, tu dois bien t’en rendre compte. Einar a son propre compagnon.

— Adam n’est pas marqué. Ce n’est pas ton compagnon, s’agaça Estelle d’une voix criarde avant de cracher au sol un petit filet de sang. Ce n’est qu’un ajout inutile à cette meute. Nous avions déjà Louise comme oméga, on ne fait pas collection à ce que je sache.

— Mais qu’est-ce que tu racontes ! André semblait épuisé et vieux.

Quel âge pouvait-il bien avoir ?

La porte s’ouvrit, les faisant tous se retourner d’un coup et Hugo jaillit dans l'entrebâillement en pleurant. Il se figea en voyant tout le monde puis éclata en de gros sanglots avant de courir se réfugier dans les bras d’Einar qui le rattrapa sans efforts.

— Attends un peu Hug… Sigurd entra à son tour et sourit en voyant l’enfant dans ses bras. Hey, salut, Hugo voulait voir son papa.

Einar le serra un peu contre lui.

— J’ai appelé Hagen qui va venir soigner ton papa. Pour l’instant il dort toujours.

— Mon papa il est mort ?

Estelle renifla de dédain et Hugo la regarda avant de se blottir contre lui.

— C’est à cause de moi si papa il est mort ?

— Non, pas du tout. Pourquoi tu dis ça ? En plus Adam n'est pas mort, il s'est juste fait bobo.

Le petit lança un regard en biais vers Estelle qui était en pleine conversation avec André au sujet de Patxi. Jean semblait agacé mais restait vaillamment près de son Alpha.

— Madame Estelle elle dit que c’est parce que je ne suis pas assis à ma place et papa non plus. Elle a fait du sang à papa ? j’ai eu très peur.

Einar le regarda sans comprendre. Il voyait bien que l’enfant tentait de communiquer mais entre les pleurs et le nez qui coule, il ne comprenait rien, il se contenta donc de le bercer en silence alors que Sigurd tournait autour d’eux, ne sachant visiblement pas quoi faire de lui-même.

— Tu peux me raconter s’il te plait ?

— J’ai mangé une mandarine. C’est Louise qui l’a épluché et papa est venu me chercher et madame Estelle elle a attaqué papa.

— D’accord, tout va bien maintenant.

— Je veux papa.

— Il dort je t’ai dit, tu ne veux pas rester un peu avec Sig ? Juste le temps que je m’occupe d’Estelle.

Hugo resserra ses petits bras autour de son cou.

— Elle est méchante. Elle me pousse à l’école et elle me dit des vilains mots. Je ne l’ai pas dit à papa mais Chantal, elle a dit que c’étaient des insultes et ça, c’est pas bien.

Qui diable était Chantal…

— Tu peux me dire ce qu’elle te dit ?

— Elle me dit “petit bâtard" ce n’est pas gentil hein ?

Non, ce n’était pas gentil en effet, c’était même honteux de la part de la directrice de l’école primaire de la meute de dire des choses pareilles à des enfants. Il n’avait pas besoin de confronter Estelle, puisque tout le monde avait parfaitement entendu les paroles de l’enfant. André avait les traits figés alors que Jean serrait les mâchoires.

— Ah non, ça ce n’est pas gentil, vilaine vilaine Cruella, marmonna Sigurd en fusillant la directrice du regard.

— Oh arrête Sigurd, il faut appeler un chat un chat. Hugo est un bâtard. Elle pointa André du doigt. Simon s’est débarrassé de son chiard chez nous et toi tu as courbé l’échine, en bon gros faible.

Ce fut trop pour le vieil alpha qui l’a fit taire d’un revers de main. Estelle devait s’y attendre puisqu’elle sauta sur l'homme et l’aurait atteint si Jean et Sigurd ne l’avaient pas intercepté au vol. La louve était une alpha puissante à ne pas prendre à la légère, elle restait cependant moins musclée que tous les hommes dans cette pièce, en plus d'être affaiblie par le manque de nourriture. Elle se débattit, se contorsionnant pour échapper aux mains qui la maintenaient mais fut finalement plaquée au sol.

— Estelle tu es révoquée de ton statut de directrice de l'école primaire. Je ne veux pas que tu t'approches des enfants avec un tel discours. Tu seras assignée à résidence jusqu'à la prochaine pleine lune. Jean, en passant, demande à Louise de revenir.

— C'est un scandale, ça fait vingt ans que je dirige cette école !

— C'était en effet bien trop long. Je ne veux plus te voir.

Louise ne les rejoignit qu’une fois Estelle et Jean parti. Einar avait senti la peur émanant de l’Omega lorsqu'elle avait croisé l’ancienne directrice et voulait en connaître la raison.

— Ça fait quoi, quinze ans que tu travailles à l’école ?

— Seize.

— Hum… Nous venons de suspendre Estelle et je voudrais te confier l’école le temps que nous procédions à une enquête.

— Oh non, je ne saurais pas…

— Tu peux quand même assurer l'intérim quelques jours ?

L’oméga commença à se tordre les mains en se mâchouillant la lèvre inférieure. Einar, toujours équipé de son bagage à main dans les bras s’approcha de Louise qui bondit en arrière. Il s'arrêta net pour la dévisager alors qu’elle se mettait à couiner. Hugo qui ne voulait pas le lâcher depuis dix bonnes minutes tendit les bras vers l’ATSEM qui le rattrapa par réflexe. C’était un beau tableau, de voir le garçon dans ses bras. Il y semblait bien.

 — Alors ? demanda Einar.

— Je ne peux pas accepter, je ne veux pas de problèmes avec madame Estelle quand elle reviendra.

— Je te veux pour l’école, lui confia l’enfant.

Einar et André se regardèrent en clignant des yeux et durent se retenir de rire. Louise, elle semblait très concernée par les paroles d’Hugo de même que Sigurd qui, comme Casimir, était l’ami des enfants.

— Pourquoi tu veux que ça soit Louise ? demanda le gamma en se penchant vers eux.

— Parce qu’elle est gentille.

La logique des enfants était implacable, mais Einar soupçonnait André d’avoir demandé à Louise de reprendre la direction de l’école pour les mêmes raisons. Einar sourit et l’attention de la louve fut sur lui instantanément. Il ne souriait pas souvent, mais peut-être devrait-il se lancer, vu l’effet apaisant instantané.

— Tu devrais accepter l’offre d’André, Estelle ne reviendra pas dans l’école. On ne peut pas confier l’avenir de la meute à quelqu’un qui n’aime pas les enfants.

Estelle n’aimait pas les enfants. Ça se sentait même sans l’avoir eu comme baby-sitter. Le fait qu’elle bouscule les enfants et les traite de bâtard était très inquiétant, il faudrait sûrement faire venir un psy… ou quelque chose dans le genre. Louise questionna son alpha du regard et celui-ci hocha de la tête. Elle sembla peser le pour et le contre avant de changer Hugo de hanche.

— D’accord, mais il va falloir une autre ATSEM sinon ça va être compliqué.

— Sigurd va le faire.

André et Sigurd le regardèrent comme s'il avait perdu l’esprit alors que Louise approuvait joyeusement.

— Quelle bonne idée, les enfants aiment bien Sigurd, hein Hugo, tu veux que ce soit Sigurd qui fasse la garderie ?

— Je veux mon papa.

Einar le savait, il aurait dû tuer Estelle quand il l’avait sous la main.

— Non mon grand, tu vas retourner avec Sigurd chez Sabine et je viens te chercher dès que papa se réveille. Je dois parler avec André. Tu peux faire ça pour moi ?

— Tu viens me chercher ?

— Aucune chance que je te laisse chez Sabine, j’aurai trop peur qu’elle te garde et ton papa serait très en colère contre moi.

Sigurd, Louise et Hugo partirent, chacun tenant la main de l’enfant. Jean revint après avoir confiné Estelle chez elle et se laissa tomber sur un des sièges en simili cuir bleu. André vint s’affaler contre lui. Envolée la dignité du duo dirigeant de la meute. Ils étaient au bout du rouleau.

— Estelle est un problème. Depuis que Patxi a rencontré Rachel, elle est très agressive.

Il eut l'impression que son âme quittait son corps en comprenant que c'était d'une putain d'histoire d'amour dont on allait lui parler.

— Je t'arrête tout de suite, Estelle a toujours été une erreur et la mettre dans une école est sûrement la plus grosse connerie que tu aies faite dans ta vie. Elle a dû traumatiser des générations de gamins. Va falloir arrêter les éoliennes pour investir dans une thérapie collective.

— Patxi devait reprendre la tête de la meute l'année prochaine avec Estelle comme femelle Alpha. Elle aurait alors quitté l’école. Mais il y a deux mois, Simon nous a envoyé Rachel, pour qu'elle vienne voir le fonctionnement du moulin hydraulique et ça a été le coup de foudre. Il a demandé le divorce et la suite tu la connais puisque c'est pour ça que tu es là.

-Il s'est barré avec sa louve pour les États Unis et on se retrouve avec Estelle et sa famille sur les bras. Je te préviens, Hagen va reprendre ce cabinet parce que je ne veux pas voir la tronche de Fernand près de ma famille. Si tu veux que je prenne le relais, il va y avoir des ajustements. Ce gars se prend pour dieu le père et a une tête de pédophile.

Il comprenait totalement Patxi. S’il avait dû se mettre en couple avec Estelle, il se serait sûrement fait harakiri avec un sécateur. Se barrer à l’autre bout du monde était une réaction normale et on ne lui ôterait pas de l’idée que Rachel n’était qu’une excuse.

-Louise a l’air terrorisée alors qu’elle est adulte, j’imagine l’état des enfants. J’aurai dû venir plus tôt pour croiser Patxi et discuter avec lui de son idée de l’avenir de cette meute. Il répond aux visioconférences où il se cache ?

André avait l’air dépité alors que Jean rigolait comme un bossu. Les paroles d’Estelle lui revinrent alors en mémoire. Elle avait parlé de promesses de la part de l’Alpha.

— De quoi parlait Estelle tout à l’heure ?

— Quand la meute s’est retrouvée sans soigneur, Fernand a accepté de rejoindre Erroymendi à condition que sa fille devienne la prochaine alpha. C’est à cette seule condition qu’ils ont accepté de nous rejoindre.

— Tu as vendu ton fils ?

— Bien sûr que non, ils se sont presque immédiatement mis en couple.

Un couple extrêmement bizarre où chacun des deux passait son temps à hurler sur l’autre. Ils semblaient plus être en rivalité permanente qu’en couple. Autant dire qu’ils ne vendaient pas du rêve.

— Et quel couple, pointa très justement Jean. Tu ne m’ôteras pas de l’idée que Patxi s’est purement et simplement échappé.

— Je pensais la même chose, approuva Einar.

André commença à tempêter alors que les deux autres riaient. Einar ne tarda pas à retrouver son sérieux en pensant à son compagnon.

— Si elle touche à nouveau à Adam ou à notre fils, je la tue.

— Ah j'ai gagné ! S'exclama Jean alors qu'André sortait cinquante euros de sa poche pour le lui donner en râlant.

— Franchement tu n'aurais pas pu attendre pour avoir ton épiphanie ? Tu m'as fait perdre mon pari ! soupira André.

— Vous pariez sur ma vie ? Qui d'autre se fout de ma gueule ?

Einar s'agaça, déjà, se rendre compte que ses amis avaient compris avant lui était dur, mais le reste de la meute était également au courant et parlait sur lui ?

— Ne monte pas sur tes grands chevaux, gamin. Seul Jean et moi sommes au courant… et peut-être Patxi. On n’en a jamais parlé mais il traînait pas mal avec Adam et Cédric alors c'est possible.

— C'est qui Cédric.

— Mais si tu le connais, le fils de la ferme Gastambide.

— C'est un gamin.

— Le même âge qu'Adam, ils s'entendent très bien.

— Et que vient faire Patxi qui est bien plus vieux que ces deux-là ?

— C'est Patxi qui a surtout travaillé avec Adam et Cédric à l'amélioration de la meute. Je pensais réellement que Patxi et Rachel s'installeraient ici pour élever mes petits-enfants...

— Oh ? Félicitations et tu avais prévu quoi pour Estelle ? La cacher dans un placard ? Et du coup qu'est-ce que tu vas faire ? Partir vivre là-bas ?

— Je parle anglais comme une vache espagnole… et puis… partir tout seul avec Germaine…

— Si tu pars aux States, je pars avec toi. Depuis qu'on a divorcé avec Régine je vis à la mairie de toute manière.

L'Alpha vivait à la mairie avec sa femme et sa garde. À priori le bêta s'était joint à la fête… ça devait faire plaisir à Germaine de cuisiner pour autant de monde. La louve alpha n'était pas ce qu'on pourrait qualifier d'une femme au foyer. C'était une femme de tête comme on en faisait peu, avec des ovaires gros comme des pastèques et capable d'en découdre avec n'importe quel alpha. Einar pouvait sans honte dire qu'il craignait cette femme plus que n'importe quel guerrier aguerris.

— Faut voir avec Germaine.

— Combien tu paries qu'elle a déjà pris les billets.

Einar se demanda s’il aurait ce même comportement avec Alvin, Hagen ou encore Sigurd. Il avait choisi Al comme Bêta mais chacun d'eux aurait pu l'être. En fait ils l'étaient, dans les faits, car il remettrait sa vie entre les mains des trois sans hésitations.

— Le but de ta vie est de me dépouiller ?

— Hu hu hu. Je suis percé à jour.

— Bon la jeunesse, ce n’est pas que je ne vous aime pas mais je préfère aller surveiller Fernand. Vous saviez qu'il prescrivait des saignées ?

André le regarda avec des yeux vides avant de répondre en levant les yeux au ciel.

— Oui il goûte les urines et pile du sang de bouc avec du plomb pour le mettre en cataplasme contre les piqûres de tiques.

— Sérieusement ?

— On vie plus au moyen âge gamin, ricana Jean. Qui a bien pu te dire une connerie pareille ?

Il pensa à son ami docteur et au contexte de leur conversation et pensa que peut être, il avait raté le second degré. En même temps avec un rétrograde comme Fernand, ça aurait pu être vrai.

— Hagen.

— Quel farceur celui-là, s'amusa André. Il ne faut pas croire n'importe quoi. Fernand suit les mêmes protocoles de vaccination que les humains, même s’il les déteste. Il a été obligé de se mettre à jour quand on a accueilli les nouvelles familles.

— Il n'a pas dû aimer.

— Il n'a pas eu le choix. Les parents étaient intransigeants et ont menacé d'aller à Mauléon voir le pédiatre s’il ne faisait pas une remise à niveau.

Einar était presque sûr d'aimer ces nouveaux venus, même s’il ne les avait pas encore rencontrés. Il devait bien avouer qu'il avait passé la semaine à renouer avec Adam, occultant sans aucune difficulté le reste de la meute qui deviendrait la sienne.

Mais pour être franc, il ne pouvait pas revendiquer cette meute tant qu'il n'avait pas son compagnon à ses côtés. Il avait débarqué prêt pour un nouveau départ et avait finalement retrouvé celui qu'il pensait avoir perdu à jamais.

Un poil mélodramatique ? Peut-être.

Le reste n'avait plus d'importance. Il avait atterri le temps d'un instant, contraint et forcé, afin de mettre au clair le statut de son compagnon puis il comptait bien s'enfermer à nouveau dans sa bulle. Jusqu'à ce qu'Adam soit entièrement noyé et fondu dans son odeur et dûment marqué.

Son oméga avait assez galopé et lui assez flippé pour les années à venir. Il allait maintenant le ligoter dans son lit et faire en sorte de le tenir occupé pour que l’idée ne lui vienne pas l'idée de se carapater à nouveau. 

OceanofPDF.com