La meute d'Erroymendi - Adam (French Edition)

E. Aragon · Chapitre 13 sur 33

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La meute d'Erroymendi - Adam (French Edition)

Chapitre 13

 

Einar n'avait pas la tête au travail. Sigurd était devant la villa Jeanne depuis ce midi mais malgré une surveillance minutieuse, il n'avait rien vu de particulier. Hagen, de repos, avait déposé Adam en début d'après-midi devant le portail de ses tuteurs et il avait dû, selon lui, avoir droit à une bonne remontrance.

En effet, Sigurd avait dit à Mireille qu'il avait trouvé son neveu en train de faire du stop et ça avait été la Bérézina.

La soirée et la nuit d'Einar avaient été particulièrement calmes puisqu'il avait essayé de ne pas réveiller Adam. Ce dernier s'était endormi comme une souche, bavant sur son t-shirt au passage et il n'avait pas eu le cœur de le réveiller.

Le seul mouvement qu'il s'était autorisé avait consisté à les déplacer jusqu'au lit. Même là, Adam n'avait ouvert qu'un œil endormi, marmonné quelque chose d'incompréhensible sur un gratin et s'était rendormi profondément, lové contre lui.

C’était amusant de constater à quel point le gosse avait besoin de contacts. Tous les lycans étaient tactiles mais Adam donnait l’impression de se repaître de ces contacts. C’était peut-être un truc d’oméga. Il en connaissait tellement peu qu’il ne pouvait pas en être certain. Les autres membres ne semblaient pas surpris, juste un peu jaloux. Au début, Adam avait jeté son dévolu sur Sigurd et Hagen, mais finalement, Hagen s’était mis en retrait à son profit.

— Einar, nous n’avons pas reçu la livraison d’acier.

Il observa Michel, un des salariés sous ses ordres et hocha la tête.

— Ok, j'appelle le fournisseur.

Ce fournisseur avait tendance à faire en sorte que les camions arrivent chez eux dix minutes avant la fermeture des ateliers. C’était vraiment pénible et il n’avait aucune envie de s’occuper de ça. En fait, être chef d’atelier, ce n’était pas pour lui. Travailler dans l’atelier en général n’était pas pour lui. Heureusement qu’Alvin était avec lui, parce que se tenir loin de sa meute n’était pas naturel pour lui. À terme, il devrait travailler de chez lui, faire autre chose. En même temps, c’est pour ça qu’il avait passé une licence de mathématiques appliquées et sciences sociales en cours du soir.

Un jour, ça lui servirait forcément.

Il appela le fournisseur et passa vingt minutes à lui hurler dessus. C’était comme ça à chaque livraison. Il avait déjà menacé de changer d’entreprise, mais son patron ne voulait pas en entendre parler. Ce n’était donc que des menaces en l’air.

Quand il raccrocha, il reçu un message de Sigurd. Il avait senti l’odeur sur un soignant et confirmait que le lycan qu’ils recherchaient était bien dans les locaux.

— Alvin, on se tire.

Il n’avait fait que marmonner en passant près de son bêta mais il savait parfaitement qu’il avait été entendu.

Einar se rendit dans les bureaux et s’accouda à celui de la secrétaire de direction de son patron. Elle leva les yeux vers lui et le dévisagea en battant des cils. C’était une femme d’une cinquantaine d’année, blonde avec une coupe au carré, ronde de corpulence, elle pouvait sembler douce, mais c’était elle qui dirigeait cette boite tel un pitbull.

Il ne fallait pas se fier aux apparences, ceux qui la négligeaient avaient tendance à ne pas faire de vieux os ici. Par chance, ils s’entendaient comme larron en foire.

— Que puis-je pour toi très cher ?

— J’ai une urgence familiale. Nous devons partir avec Alvin.

Ils avaient eu l’idée de faire passer Alvin pour son demi-frère, ce qui les arrangeait bien dans ces cas-là. Heureusement qu’Hagen était malin, ça les dépannait bien.

— Encore ?

— Notre mère est malade.

— Qu’est ce qu’elle a ?

— Elle… tousse.

Il était un très mauvais en improvisation et il n’avait aucune imagination. De plus, il s'en voudrait s’il arrivait quelque chose à sa mère par la suite.

— Non, c’est un mensonge. On doit partir Maryse. On sera là vendredi.

— Vous n’étiez déjà pas là la semaine dernière… Vous exagérez un peu les gars.

— Honnêtement ma belle, je me fiche totalement de ce boulot. La seule chose qui me manquerait ici, c’est toi.

Elle rosit de plaisir et il sut qu’il avait gagné.

— Je te ramènerai des chocolats. Des Lindt, tes préférés, les rouges.

— Tu sais parler aux femmes toi. Allez-y les garçons, filez, mes yeux sont fermés.

Il posa un baiser sur sa joue, la faisant glousser et esquiva la tape qu’elle réservait à ses fesses. Il était peut-être bâti comme un ours, il n’en était pas moins agile.

Il passa vite fait aux vestiaires pour récupérer ses affaires et rejoignit Alvin, déjà dans la voiture. À priori son “frère” n’avait pas douté une seconde de son succès. Il conduisait, habituellement, mais après un bref regard à travers la vitre, il accepta de monter côté passager.

— T’as encore dragué Maryse ?

— Tout de suite les grands mots. Arrête de dire des conneries et rejoins Sig. On a une confirmation.

Il ne draguait pas Maryse, du moins, pas pour de vrai. C'était un jeu entre eux, mais aucun n'avait d'attentes vis à vis de l'autre, à part des chocolats. Einar n'était pas du genre faire courir les gens après des chimères.

— Par contre, tu as vu les messages sur le groupe ?

Alvin pianotait sur son téléphone.

— Non. Dis-moi ?

— Adam a interrogé son cousin. A priori le gars s’appelle Didier, nous n’avons pas le nom de famille. Il est violent et a tenté d’agresser le cousin du coup il risque d’être privé de sortie. Et a priori c’était déjà le cas la semaine dernière.

— Ok, alors on entre, on chope Didier et on ressort. On lui réglera son compte dans un endroit neutre. On ne fait rien sur place. Hagen est de garde depuis hier, il devrait être libre ce soir. On réglera le souci sans lui. Je ne veux pas qu’il soit mêlé à ça.

— Hag sera déçu. Il a souvent l’impression d’être mis à l’écart. 

— On aura besoin d’un soigneur valide en cas de souci. Hagen est notre ami, mais c’est le seul qui a une carrière et quelque chose à défendre.

— Je suis d’accord, mais je voulais quand même signaler qu’il sera déçu.

Il ne pouvait pas prendre le risque de mettre Hagen en danger. Il faudrait qu'il parle avec lui de ce sentiment d'isolement. C'était certainement dû au fait qu'il passe beaucoup de temps hors de la meute. Il ne voulait pas que son ami se sente mal.

Quand ils arrivèrent près de la villa Jeanne, ils se garèrent assez loin de la maison et rejoignirent Sigurd à pied. Celui-ci était toujours derrière son volant, le journal du jour étalé devant lui.

— Alors ? Demanda Einar en montant à la place du mort, tandis qu'Alvin grimpait derrière.

— Ils doivent être en équipe réduite le mercredi après-midi. J'ai vu beaucoup de personnes sortir mais peu entrer.

— Tu es sûr que ce sont des membres du personnel ? Vérifia Alvin.

— Appelle moi con tant que tu y es. Tu crois que je ne peux pas faire la différence entre une infirmière et un civil ?

Le bêta leva les épaules dans un geste dédaigneux et Einar préféra couper court à la dispute à venir. Malgré les années, ces deux-là ne se lassaient pas.

— Tu as des CV dans ta voiture ?

— Toujours pourquoi ?

— Je veux que tu entres et que tu distraits les infirmières pendant qu'on exfiltre Didier.

Ce serait un travail facile pour Sigurd. Il avait une vraie facilité à se lier avec les gens. C'était quelqu'un de solaire, un peu comme Adam, mais dans un autre registre.

— C'est quoi le plan ? L'interrogea Alvin.

— On rentre, on trouve le loup, on ressort avec le loup.

Son bêta le regarda en grimaçant alors que Sigurd se marrait comme une baleine. Alvin finit par lever le pouce, arborant toujours sa grimace. Et alors quoi, il n'allait pas se faire chier à élaborer un plan à l’océan 11 pour sortir un lycan psychopathe d'une maison de repos de campagne.

Il avait déjà visité quelqu'un en maison de repos. Une amie de sa grand-mère ne faisant pas partie de la meute. La pauvre s'était cassé le coude en trébuchant sur une ficelle de bolduc traînant au sol, il avait donc servi de chauffeur. On était loin de la maison d'arrêt ou du commissariat. Une maison de repos n'était pas un endroit sécurisé et encore moins une forteresse imprenable du moyen âge.

Il se pouvait même qu'ils entrent en tant que visiteur sans qu'une infirmières ne les arrête. Il suffisait d'avoir l'air de savoir où on allait. En attendant, ils ne devaient pas se faire voir, il était donc évident qu'ils iraient sous forme lupine. Étrangement un loup d'un mètre cinq au garrot pouvait plus facilement se cacher qu'un homme de deux mètres.

***

Sigurd entrait dans le bâtiment quand Einar et Alvin sortirent de la voiture. La villa était isolée et le parking était désert, ce qui était une chance pour eux. Cette grande maison, construite au début du XXème siècle s'était vue affublée d'une aile qui ne pouvait appartenir qu'à un hôpital et qui jurait avec le reste.

Plantée au milieu d'un parc à la française et bordée par un espace boisé, c'était idéal pour eux. Ils passèrent par le jardin, se cachant dans la forêt artificielle aux arbres bien alignés et cachèrent les vêtements dans une souche.

Il ne leur fallut pas longtemps pour trouver une porte grande ouverte sur le parc, servant d’accès aux résidents. La seule personne présente dans le jardin était un vieux monsieur en fauteuil roulant qui leur tournait le dos, ce fut donc un jeu d'enfant pour les deux loups d'entrer dans le bâtiment.

Einar prit la tête de leur expédition, truffe au sol. Maintenant qu'il était dans le bâtiment, l'odeur de l'intrus était partout et ils n'avaient qu'à la suivre jusqu'à sa source. Une chasse au trésor pour les nuls.

L’Alpha tendit l'oreille en captant le rire de plusieurs personnes au loin. À priori Sigurd devait faire le show à l'accueil. Ils entendirent des pas se rapprocher d'eux et après avoir humé le dessous d'une porte, il sauta sur la clenche pour l'ouvrir et pouvoir ainsi s'y cacher.

Une fois les pas éloignés ils reprirent leur recherche. Ils montèrent des escaliers, traversèrent des couloirs jusqu'à une porte grise, semblable à toutes les autres dans ce couloir.

Leur odeur aurait dû alerter le lycan à l'intérieur mais étrangement, rien ne semblait bouger. Pourtant l'odeur ne trompait pas. Leur adversaire était là-dedans. Aucune erreur possible.

Il jeta un coup d'œil à Alvin qui le regardait lui aussi, les oreilles légèrement vers l'arrière et le poil gonflé. Visiblement son bêta était lui aussi perplexe. Einar sauta à nouveau sur la poignée de la porte, mais celle-ci résista. Fermée à clé. 

Le bruit ne fit pas bouger la personne à l'intérieur. Les bruits du battement de cœur dans la pièce étaient réguliers, lui faisant penser que l'autre dormait.

Einar recula aussi loin que la largeur du couloir le lui permit et prit de l'élan pour bondir sur la porte qui céda sous son poids. Encore une fois, leur cible ne bougea pas d'un poil et pour cause.

C'était un grand homme semblant avoir une soixantaine d'années humaines, attaché à son lit par des liens en cuir qui n'auraient pas pu le retenir s’il n'avait pas été sédaté.

C'était la première fois qu'Einar devait s'introduire quelque part pour traquer sa proie, mais il avait à faire à l'évasion la plus pathétique de l'histoire.

L'alpha prit le temps de reprendre forme humaine, attrapa quelques vêtements dans l'armoire et arracha les liens qui maintenaient sa cible sur le lit. Il le bascula sur son épaule et avisa la porte.

Le mieux serait de faire croire que Didier s'était échappé. Il avait vu assez de films et de séries policières pour savoir que la scientifique était capable de voir dans quel sens avait été cassé une porte. À moins que ça ne soit que dans les films, justement…

Dans le doute, il envoya un grand coup de pied dans le battant, pour qu'elle donne l'impression d'avoir été brisée de l'intérieur.

Alvin prit la tête de leur expédition puis ils firent le trajet en sens inverse. Le monsieur en chaise roulante n'était plus là, ils se dépêchèrent donc de regagner la forêt.

Le bêta reprit forme humaine à son tour et les deux s'observèrent pendant quelques secondes.

— C'était tellement décevant, releva son ami.

— Grave. En même temps… une maison de repos à Périgueux… tu t'attendais à quoi ? Appelle Sig qu'il vienne nous chercher. On va l'attendre de l'autre côté.

Alvin s'exécuta et s'occupa également de porter ses affaires pendant qu'il portait leur assassin qui pesait son poids, pépère.

Au bout de dix minutes ils tombèrent sur un joli muret qui devait délimiter la propriété et s'assirent dessus après avoir posé Didier au sol. Einar envoya leurs coordonnées GPS à Sigurd puis resta là à regarder le vieil homme totalement shooté allongé dans la terre, comme une poupée délaissée.

— Non.

Il tourna la tête vers Al, surpris.

— Quoi ?

— Non c'était trop nul comme expédition. Je suis sûr que Sig a eu plus d'adrénaline que nous !

L'alpha ricana.

— La vie n'est pas un blockbuster américain.

— Ouais mais quand même. À ce niveau là c'est ridicule. Ce gars a tué cinq humains, je pensais à une traque, du sang, de la sueur et des blessures. Un combat à mort entre deux alphas pour un territoire et non. C'est juste un vieux gars sédaté. Manquerait plus qu'il se réveille et qu'il ait Alzheimer.

Einar écarquilla les yeux puis soupira en s'essuya le visage pour effacer une lassitude latente. Le pire, c'était que c'était effectivement une possibilité. Comment cet homme, Didier, avait-il pu finir dans une maison de repos humaine… normalement les lycans prenaient soin de leurs anciens.

Quand le 4x4 arriva dans le chemin communal qui bordait un champ de maïs, ils mirent le lycan dans le coffre et quittèrent les lieux. Alvin tirait la tronche ce fut donc lui qui raconta leur expédition au gamma qui compatit au dépit du bêta.

— Moi de mon côté je suis tombé sur une belle brochette d'infirmières. Sympas, mignonnes mais fatiguées. J'en ai invité une à sortir ce soir, donc ça sera sans moi.

Alvin se rembrunit encore davantage alors qu'ils roulaient vers le chalet et resta silencieux tout le reste de trajet.

Sigurd gara la voiture devant la maison pile au moment où ils commencèrent à entendre gratter derrière eux. À priori les sédatifs ne faisaient presque plus effet.

Il se dépêcha de sortir et de faire le tour de la voiture, entendant parfaitement les bruits caractéristiques d'une transformation. Quand il ouvrit le coffre, Alvin à ses côtés, ce fut une gueule en pleine mutation qui leur sauta dessus.

Le bêta attrapa une des mandibules dans chaque main, faisant abstraction de la douleur des dents qui se plantaient dans ses paumes alors qu'Einar entourait son bras autour de sa gorge pour l'étouffer.

Ce fut plié en quelques minutes. Le vieux lycan eut beau se débattre, entre les résidus de drogue et son grand âge, il n'était pas de taille à faire face à deux jeunes adversaires. Ça n'avait rien d'un combat équitable, c'était juste une mise à mort.

— Et bah voilà, il suffisait de demander, tu l'as ton sang, dit-il en relâchant le lycan désormais mou dans ses bras.

Alvin le dévisagea puis regarda les plaies sur ses mains.

— Nul jusqu'au bout ! Puis il se tourna vers lui. Hagen fera quand même la gueule.

— Mais non, on va le laisser se débarrasser du corps.

Ses deux amis l'observèrent bouche bée avant de se taper le poing l'un contre l'autre.

— T'es un génie il va adorer ! Explosa Sigurd.

***

— Vous êtes trop cons !

Alvin avait eu raison. Dès que la berline du Doc s'était arrêtée dans la cour, celui-ci s'était éjecté de sa voiture, le nez en l'air à la recherche de l'intrus. Il ne lui avait fallu que quelques secondes pour ouvrir le coffre du 4x4 et y trouver le lycan décédé.

Einar avait donc pris la peine de sortir et de lui expliquer. Hagen l'avait écouté en silence avant d'exploser de colère. Comprenant sa frustration et surtout, sa fatigue, il avait pris sur lui pour ne pas lui arracher la tête. Hagen était assez malin pour ne pas s'en prendre à lui directement, passant ses nerfs en donnant des coups de pieds dans une bûche. 

Le médecin avait refermé le coffre de la voiture d'un mouvement rageur avant d'entrer dans la maison pour se servir un café.

Maintenant installé dans le canapé, un mug fumant entre les mains, il semblait plus las qu'autre chose. Einar quant à lui respirait lentement pour faire redescendre sa colère.

Voir un membre de sa meute s'énerver, même indirectement contre lui, était difficile. Il n'avait qu'une envie, lui sauter dessus pour le remettre à sa place.

— Tu es le seul à savoir faire disparaître un corps. On t'a laissé le plus intéressant. Je te jure que tu n'as rien raté, lui assura Sigurd.

— Nous aurions dû y aller cette nuit, tous ensemble. En plus vous avez laissé le corps dans le coffre. Ça vous parle la rigidité cadavérique ? Se débarrasser d'un corps, ce n'est pas si facile. Si vous aviez au moins pu le traîner dans une forêt autre qu'ici et le mutiler de la même façon qu'il l'a fait pour les autres… la police aurait cru à une autre victime du même tueur et nous en aurions été débarrassé. 

— Pas bête, mais je n'ai pas voulu attendre au risque qu'il s'échappe. Maintenant, Sigurd va aller à son rendez vous et tu vas faire ta part du boulot.

Hagen comprit à son ton qu'il ne servait à rien de discuter ou de râler.

— Ok, on va creuser un trou. Deux mètres devraient être suffisant. On va brûler le corps dans le trou et l'enterrer. Par contre, je n’ai pas envie de me battre alors il faut qu'on s'y mette tout de suite, avant que ça n’ait atteint son seuil critique ou alors qu'on attende 36 heures que la rigidité disparaisse.

— Pas de soucis.

— Pourquoi on n’utilise pas de l'acide, comme dans les films ? Demanda Alvin.

Tous les visages se tournèrent vers le docteur pour attendre sa réponse.

— L'acide chlorhydrique est transparent. Si tu y plonge un corps, il deviendra violet en réaction avec le sang. En plus tu veux en faire quoi après ? L'emmener à la déchetterie ? Le déverser dans la forêt ? Hagen semblait exaspéré.

— Je dis ça pour aider.

— Ouais bah si c'est pour dire de la merde tu ferais mieux de la fermer.

Alvin grogna et Hagen, après un instant d'hésitation, montra les dents. Einar se leva, les réduisant tous au silence par son simple geste. Ils courbèrent tous un peu le dos pour montrer leur soumission face à sa puissance. Quand il fut satisfait, Einar relâcha la pression et temporisa d'une voix qu'il espérait douce.

— De quoi as-tu besoin Doc ?

Hagen releva la tête mais ne le regarda pas dans les yeux.

— Une pelle et des bras.

— Tu es fatigué ? Demanda-t-il.

— Quarante-huit heures de garde bien pourries. Un accident sur l’autoroute. Le chauffeur est dans le coma, la conductrice de la voiture est morte sur le coup et son petit garçon va finir tétraplégique.

— Ah ouais ça pue, soupira Sigurd. Sur ce, je me tire, j’ai un rendez-vous, finit-il en chantonnant.

— Avec quelle voiture ? il y a un corps dans la tienne, demanda Al.

— Merde, j’avais oublié.

Hagen rigola de bon cœur malgré sa fatigue évidente et sortit les clés de la berline de sa poche pour les jeter sur leur ami.

— Prends la mienne.

— Ahh, merci, tu es vraiment un seigneur.

— Ouais, moi je fais disparaître des corps et toi tu baises. Chacun son fardeau. 

— Je vais t’aider t’inquiète, assura Alvin.

— On va s’en occuper tous les trois.

Les deux autres le regardèrent en souriant, à priori c’est ce qu’ils attendaient. Ils prirent le temps de finir leurs cafés avant de sortir. Doc avait raison, le corps de Didier commençait déjà à se rigidifier. Étrangement, il n’avait absolument aucun remords devant la dépouille. C’était la première fois qu’il tuait l’un des siens mais ce dernier avait commis tellement d’infractions à leurs lois que c’était devenu inévitable.

— Il faut casser son bras pour le sortir de là.

— Ok c’est parti.

— Non attends. Et si on allait à quelques bornes d’ici, histoire de ne pas avoir un mort à cent mètres de chez nous ?

Alvin claqua la langue contre son palet et lui fit un signe avec son index et son pouce.

— Malinx le lynx.

— Ouais, allez, on prend les pelles, l’essence et on y va.

Dix minutes plus tard, ils étaient partis. Ils roulèrent un moment sans trop savoir où ils allaient. Ils parcoururent près de trente kilomètres avant qu’il n'arrête la voiture sur une aire de repos isolée. Elle semblait vraiment paisible et déserte. Einar se gara en marche arrière et ils se placèrent tous autour du coffre, afin de masquer la vue.

En tant qu’Alpha, il prit sur lui de casser le bras du vieux lycan et l’attrapa tant bien que mal pour le balancer sur son épaule. Alvin attrapa l’essence alors qu’Hagen portait les pelles et une vieille couverture.

— Il faudrait trouver un endroit dégagé, histoire de ne pas mettre le feu à la forêt.

— Oui, c’est aussi pour ça le trou d’au moins deux mètres. Déjà pour éviter que les bêtes ne fouillent, mais aussi pour que le feu ne se propage pas, expliqua Hagen.

— Je pisserai dessus, aucune bête ne s’approchera pendant quelques jours.

Hagen lui tendit une pelle et il la regarda deux secondes avant de le dévisager lui.

— T’es sérieux ? Tu veux que moi, je creuse ?

Alvin de son côté commençait déjà à travailler.

— Quarante-huit heures de garde vieux, je suis HS.

Il grogna sans se cacher, pour la forme et attrapa la pelle. Il leur fallut presque une demi-heure pour creuser ce maudit trou. Deux mètres de long sur un mètre de large avec deux mètres de profondeur. Ils avaient dû déblayer des pierres, de la terre, des graviers… Il n’était pas géologue mais il avait vu assez de cailloux pour toute une vie.

Il était momentanément fourbu et fatigué, il s’assit donc dans la terre et fut content de voir Hagen jeter le corps au fond du trou. Il ne bougea pas d’un pouce pendant que leur Doc recouvrait le gars de la couverture. L’odeur de l’essence assaillit ses sens et il fut à la limite de s’affaler sur l’épaule d’Alvin, assis près de lui.

— Quelqu’un a un briquet ou des allumettes ?

Einar était à deux doigts de s'énerver. Toute cette mission était une vaste blague. Comment avaient-ils pu oublier de prendre des allumettes.

— On va utiliser l’allume cigare, tenta le bêta d’une voix morne.

— Bien vu, on va mettre le feu à une branche et ça va le faire, assura Hagen.

Il fut le seul à s’agiter et en quelques minutes, le feu de joie flambait, amenant avec lui l’odeur de cochon grillé reconnaissable entre mille. Pendant combien de temps devaient-ils laisser brûler avant de recouvrir avec la terre ?

— J’ai cassé ses dents avec le démonté pneus de la voiture pour éviter qu’on puisse l’identifier si jamais on le retrouve. Faudra penser à nettoyer le sang.

Il les observa rapidement puis s'accroupit près d’eux.

— Vous avez l’air encore plus naze que moi. Au fait, des nouvelles d’Adam ? il est bien arrivé ?

Einar attrapa son portable et avisa un texto du gamin. Il l’ouvrit pour y découvrir une photo de l'océan pris de la place du casino de Biarritz. On pouvait voir ses pieds dans le sable. A priori, il devait en déduire qu’il était bien arrivé. Il tourna son téléphone vers le gamma qui regarda l’écran en soupirant.

— Ça te manque pas ?

— Bien sûr que si. La maison nous manque à tous. Si vous voulez rentrer un jour, je ne vous en voudrai pas, tu le sais.

— On ne partira pas sans toi mon poulet.

Alvin enroula son bras autour de ses épaules et le berça dans une danse digne de deux poivrots. C’était magique. Il se débattit jusqu’à se débarrasser du bras et rangea son portable. Il se releva pour se pencher au-dessus de la fosse et surveiller l'avancée de la grillade.

— Combien de temps encore à ton avis ?

— Ça serait bien que toute la chair ait disparu. Une crémation dure en moyenne deux heures… mais je ne suis pas sûr qu’on puisse faire durer ce feu aussi longtemps sans que quelqu’un ne s’en rende compte et appelle la gendarmerie ou les pompiers.

Einar regarda autour de lui, puis la fumée noire qui montait vers le ciel. Nul doute que si ça durait la cavalerie allait débarquer en imaginant un feu de forêt. 

— Dix minutes et on recouvre.

Quand ils rentrèrent enfin, Hagen leur prépara une énorme marmite de spaghettis bolognaises. Ils les mangèrent affalés comme des gros phoques sur le canapé sans allumer la TV. Une playlist de chansons de road trip courait en fond sonore pour détendre l'atmosphère. Ils finirent par s’endormir tous les trois, les assiettes posées à même le sol par flemme de bouger.

 

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