La meute d'Erroymendi - Adam (French Edition)
Chapitre 4
Ils s'avancèrent dans la forêt, regagnant doucement la maison quand l'odeur métallique caractéristique du sang leur chatouilla la truffe. Sans se concerter ils suivirent cette odeur ferrailleuse jusqu'à atteindre une cuvette naturelle, creusée par une ancienne rivière depuis longtemps asséchée. Pourtant aujourd'hui c'était le sang qui mouillait son lit. Un corps atrocement mutilé gisait au fond, les bras repliés dans une position peu naturelle, le ventre ouvert et les entrailles dispersés au sol.
Il pouvait éliminer le père Paul de sa liste des suspects. Einar s'assit et observa la scène devenue un peu trop familière ces derniers temps. Il avait passé tellement de temps à étudier les dossiers des flics, à observer les photos des corps ou à renifler des scènes de crimes. Celui-ci était là depuis un moment, au vu des bestioles ayant déjà commencé à dévorer les restes.
Cette forêt allait devenir le prochain lieu à la mode avec deux meurtres et une disparition… entre les flics et les touristes malsains ça allait être un vrai bonheur. Manquerait plus que le prochain job de Sigurd consiste en une visite des horreurs.
Décidant qu'ils en avaient vu assez, il se releva et tourna les talons avant de trottiner sur quelques mètres. N'entendant pas le bruit des pattes de son ami en canon des siennes, il s'immobilisa et tourna la tête pour voir le loup fauve amorcer la descente. Il poussa un jappement bas pour attirer l'attention d'Alvin qui s'immobilisa dans un premier temps avant d'avancer à nouveau de deux pas.
Einar grogna en se tournant doucement vers son bêta, les dents découvertes pour bien lui montrer son mécontentement. Alvin hésita, sa tête faisant la navette entre la dépouille et lui. Il claqua des dents à quelques centimètres de son flanc droit, pour l'aider à faire le bon choix. Alvin eut un mouvement de recul et lui grogna dessus avant de se rendre compte de ce qu'il faisait. Il vit le regard de son ami s'écarquiller devant sa propre audace puis il tenta un repli par la fuite. Malheureusement pour lui, Einar le rattrapa cinquante mètres plus loin en lui sautant sur le dos.
Les deux loups roulèrent et les dents commencèrent à claquer. Pour un œil averti, il était facile de voir que l'un attaquait pour marquer sa domination alors que l'autre se défendait en essayant d'éviter les crocs.
Il ne fallut que quelques secondes à l'alpha pour attraper l'autre loup par la gorge et le secouer comme un prunier en attendant sa reddition totale. Alvin se tint immobile, le ventre en l'air, offert à sa vindicte. Il serra un peu les mâchoires, sentant ses canines percer la peau tendre de son ami jusqu'à ce qu'un peu de son sang coule sur la langue. Alvin ferma les yeux et couina pitoyablement.
Einar le lâcha quand il fut satisfait, puis se coucha près de lui avant d’entreprendre de lécher les petites plaies ou perlaient encore quelques gouttes de sang. Quand il eut fini de le nettoyer, il lui lécha les babines puis se remit sur ses pattes, avant de lui pousser l'arrière-train d'un coup de nez.
Ils marchèrent calmement pendant un moment puis à quelques kilomètres de la maison, ils entamèrent une chasse après avoir senti un chevreuil. Ce dernier les entraîna bien plus loin que ce qu'ils avaient prévu mais ils finirent par l'attraper après que le cervidé ait trébuché.
Les deux loups prirent le temps de se restaurer puis de se nettoyer avant qu'Einar ne mute. Alvin pencha la tête sur le côté à plusieurs reprises et il lui fut impossible de ne pas comprendre.
— On va pas gâcher. Je le mettrais au congel.
Le loup sembla rigoler puis le duo improbable parcouru les dix kilomètres les séparant de la maison. Le loup trottait devant tandis qu'il galérait avec son demi-chevreuil pendouillent dans ses bras. Il fut soulagé d'arriver à la maison, parce que si c'était une bonne idée dans sa tête, dans les faits c'était la merde. Il était recouvert de sang, sentait la mort et se promenait nu avec un cadavre. Heureusement qu'il n'y avait pas un écolo qui se baladait dans la forêt, il ferait une crise cardiaque après l'avoir assassiné à coup de pancartes.
Fort heureusement ils habitaient dans un coin perdu où ils ne croisaient jamais personne.
***
Ce fut le bruit qui le réveilla. Un bruit étrange qui lui était inconnu. Un bruit spongieux et mouillé qui lui fit tourner la tête pour en déterminer la cause et ce qu'il vit le glaça d'effroi. Un énorme loup fauve était couché sur le lit gigogne près du sien et était en pleine toilette, se mâchouillant la patte sans se soucier de lui. Adam le dévisagea sans y croire pendant de longues secondes avant de se mettre à sangloter sans pouvoir s'en empêcher.
Il avait échappé à un loup pour se retrouver nez à nez avec un autre -ce n'était pas le même, clairement - alors qu'il était censé être en sécurité dans une maison.
Le lit voisin grinça et il sentit le sien s'affaisser. Sa respiration se bloqua tandis que les larmes dévalaient ses joues à une vitesse folle. Une langue râpeuse vint lécher ses joues, le figeant dans le lit, yeux grands ouverts et fixes sur la bête qui le surplombait. L'animal lui mit plusieurs coups de nez après avoir nettoyé ses joues. Ses poumons se vidèrent d'un coup quand le prédateur entreprit de se coucher sur lui.
La porte s'ouvrit et son soigneur apparut, poings sur les hanches.
— Qu'est-ce que tu fabriques Sig ! Sa peur embaume toute la maison. Le loup gémit en regardant Hagen. Descend de là tu l'écrases. Mais quel nigaud. Excuse-le, Adam, mais tu devrais refréner un peu tes émotions. La peur a tendance à exciter les instincts… et là je t'ai senti jusqu'à dehors.
Le loup descendit de son torse en un bruit affreux de craquement de bois et de griffes sur le parquet et il se remit à pleurer, la machine remise en route par le fait de pouvoir respirer. L'animal posa sur lui un regard perplexe, assis au pied de son lit.
— C'est Sigurd, n'ai pas peur. Tu vas devoir t'y habituer, lui et Alvin ont tendance à passer beaucoup de temps sous leur forme lycane quand ils ne sont pas au travail.
Le soigneur s'assit près de lui et essuya ses joues.
— Je ne comprends pas, croassa-t-il, toujours surpris de sa propre voix. C'est Sigurd ?
Il se souvenait vaguement de Sigurd dans la cuisine. Grand, cheveux bruns, très carré… rien à voir avec cet énorme loup sauvage et majestueux. Il se redressa doucement, sans lâcher l'animal des yeux et une fois assis, il ne résista pas à l'envie de tendre la main vers l'animal. Hagen claqua la langue contre le palais, produisant un son réprobateur qui le fit hésiter.
— Je ne te conseille pas de faire ça. Ce n'est pas un chien. Ça a beau être Sigurd, ses instincts sont plus forts sous cette forme que sous forme humaine. Tu risques de te faire mordre.
Adam replia ses doigts et ramena son bras à lui. Il s'était déjà assez fait mordre pour une vie entière. Et puis, s’il s'agissait réellement du gars qu'il avait vu plus tôt, ça aurait été étrange de le toucher comme ça.
— C'est irréel. Les loups garous ça n'existe que dans les films.
— Surprise… figure toi qu'on ne le crie pas sur les toits. À chaque fois que ça a commencé à se savoir, ça a mal fini. Chasses aux sorcières et tout le tralala. Il agita la main comme pour chasser de mauvaises pensées et pencha la tête en regardant un point dans le lointain du mur. Ah, les autres reviennent on va en savoir plus sur ce qu'il se passe dans la forêt. Tu devrais aller te laver, si tu te sens de marcher, bien-sûr.
Le loup quitta la chambre et Adam le regarda faire, pas certain d'être encore bien réveillé. Il bascula ses jambes en dehors du lit et fut soulagé de porter toujours la chemise de l'autre gars… Einar.
Il posa les pieds au sol et s'aida de ses bras pour stabiliser son corps puis il fit quelques pas dans la pièce, courbé en deux à la manière d'un petit vieux pour ne pas tomber.
— Pourquoi tu marches comme ça ? Tu as mal au ventre ?
Bonne question. Il se redressa un peu sous l'œil attentif de son médecin.
— Comment va ton mollet ?
Adam posa le pied bien à plat sur le sol et fut surpris de ne ressentir qu'un léger tiraillement.
— Ça va.
— Bien. Tu vas aller prendre une douche, ça te fera du bien. On t'a un peu lavé à ton arrivée mais ça tient plus à la toilette de chat et tu ne sens pas la fleur, mon p'tit gars.
Ils franchirent la porte débouchant sur le salon toujours aussi dépouillé. Il n'y avait personne, ni homme ni loup. Sigurd devait être dehors, du moins c'est ce qu'il pensait quand l'homme apparut par une autre porte, habillé d'un simple tee-shirt noir et d'un jean bleu tombant bas sur ses hanches. Ce dernier s'approcha de lui et lui ébouriffa les cheveux de sa grande main.
— Faut pas avoir peur comme ça moustique, ça me donne envie de te croquer.
Adam frissonna, peu sûr d'être véritablement effrayé. Sigurd haussa un sourcil étonné alors que le plus jeune s'empourpra. Sigurd était vraiment bel homme en plus d'être un beau loup.
Hagen lui désigna la porte de la salle de bain, voisine des toilettes et il s'y engouffra sans regarder en arrière. Caché derrière la porte, il s'autorisa un petit rire de dérision puis sursauta quand la voix du soigneur se fit entendre.
— Les serviettes sont dans le placard. Tu trouveras aussi des fringues propres. L'eau chaude est un peu longue à venir. À tout à l’heure !
Il attrapa donc une serviette, dans le seul placard de la petite pièce en carrelage blanc et rentra dans la cabine de douche relativement spacieuse qui devait prendre un tiers de la pièce.
***
Après réflexion, Einar pénétra dans le salon et déposa la carcasse du chevreuil sur le plan de travail de la cuisine, sous l'œil médusé d'Hagen alors que Sigurd se frottait déjà les mains. La douche tournait, il devina donc que leur invité se sentait assez en forme pour se laver. C'était bon signe.
— Le gamin va nous faire une syncope s'il te voit comme ça ! Déjà que Sig a failli l'achever, s'indigna leur soigneur.
— Qu'est ce qu'il s'est passé ? Sigurd ?
— Oh rien. Il a flippé quand il s'est réveillé et qu'il m'a vu.
Pas besoin de demander les détails. Sigurd et Alvin avaient une forte tendance à dormir sous forme lupine, enroulés l'un autour de l'autre et ce depuis qu'ils étaient tout jeunes. Tout le monde avait pensé qu'ils finiraient en couple mais non… même si tout le monde savait qu'ils couchaient ensemble.
— Mais ça va, il a même essayé de me câliner, termina-t-il en levant les pouces d'un air égrillard.
— En attendant, tu es couvert de sang et à poil. Il est jeune, blessé et perdu. Pas besoin de rajouter "traumatisé" à la liste.
— Ça va, Einar est beau gosse, je suis sûr qu'il sera au goût du moustique.
— Ok on va se laver dehors. Il ignora la remarque débile de Sigurd. Occupez-vous de dépecer ce qui reste et préparez-nous de quoi manger ce soir.
Il fit signe à Alvin de le suivre et le loup ressortit sur ses talons. Il n'avait pas besoin de demander qu'on leur amène des vêtements, puisque Hagen ressortit presque aussitôt après qu'Alvin ait repris forme humaine avec des serviettes et des fringues.
Einar avait installé plusieurs baquets d'eau à l'extérieur, ainsi que des vieilles baignoires et ceux-ci se remplissaient quand il pleuvait, leur permettant de se laver grossièrement ou d'arroser les plantes sans avoir à utiliser l'eau courante. Il grimpa donc dans un baquet, qui lui arrivait à mi-cuisse et s'accroupit dedans pour enlever un maximum de sang. Alvin faisait de même un peu plus loin, pestant contre l'eau gelée, bien que l’on soit au mois de juin. Ils sursautèrent tous les trois quand un hurlement leur parvint de la maison. Hagen se jeta sur la porte alors que lui-même essayait de sortir de son baquet sans se casser la gueule.
C'est avec une serviette autour des reins et un tee-shirt trempé enfilé à l'envers qu'il débarqua dans le salon pour trouver leur blessé affalé dans les bras de Sigurd qui le tenait étroitement. Il semblait tout de même un peu affolé devant la détresse du plus jeune.
L'Alpha avait beau savoir que personne n'avait attaqué leur tanière, il n'en restait pas moins aux aguets.
— Mes cheveux…
Ce cirque pour des cheveux ?
— Ma gorge…
Hum oui là c'était une autre histoire. Adam arborait de grandes cicatrices rouges, à la manière de brûlures là où la peau s'était régénérée. C'était loin d'être affreux mais ça avait de quoi choquer pour un gamin comme lui. D'ailleurs quel âge avait-il au juste ? Assez jeune pour être dans un camp de vacances… merde. À tous les coups, il avait quinze ans… ce qui expliquerait la préoccupation capillaire avant les cicatrices.
— Tu es beau comme tout, comme ça, tenta Sigurd, maladroitement alors que leur ado lui pleurait toujours dessus.
— Ils sont blancs.
— On a trouvé des poils jaunes un peu partout là où tu t'es fait attaquer. Tu étais blond avant se lança Hagen. Adam hocha la tête, encourageant le soigneur. Tu as fait ce qu'on appelle une canitie subite. C'est rare. En fait tes cheveux pigmentés sont tombés, ne laissant que les blancs. Tu avais beaucoup de cheveux blancs ?
— Oui j'ai eu mes premiers à cinq ans.
— Voilà ! tu es mon premier cas. C'est intéressant. Aurais-tu une photo avant ? Je pourrais peut-être publier un…
Einar décida de couper court à cette conversation totalement hors de propos.
— Oui super, il est très beau avec des cheveux blancs. La salle de bain est libre ? Alvin, vas-y, c'est bon pour moi.
Il disparut dans la chambre de droite pour enfiler un boxer et un pantalon de survêtement ample gris sombre. Ça ne lui prit que quelques instants pour s'habiller et il retrouva tout le monde à la même place, tel des statues de sel.
— Y'a pas à dire, tu es le top en pédagogie, Nanar, s'amusa Sigurd en levant le pouce.
— Oh ta gueule. Tu crois qu'il est mieux l'autre à parler de publication toutes les trois minutes.
Contrairement à ce qu'il pensait, l'échange de cris n'avait pas terrorisé le jeune homme, qui avait fini par lâcher Sigurd pour les regarder. Il souriait en séchant ses larmes.
— Merci.
Les trois loups se tournèrent vers lui d'un seul mouvement, étonnés, mais ne posèrent pas de question. La voix éraillée égratignait un peu les oreilles venant d'un si petit être humain, mais il avait l'air en bonne santé.
— Bon au travail. On va débiter ce qui reste du chevreuil, faire des steaks pour tout le monde et on congèlera le reste.
Sigurd hocha de la tête et se hâta d'aller en cuisine pour récupérer le couperet. Il leva le bras pour l'abattre sur l'articulation quand Adam leva les bras en criant.
— Non ! Vous allez ruiner le plan de travail monsieur Sigurd !
Celui-ci le regarda, médusé avant d'exploser d'un rire tonitruant.
— T'inquiète pas moustique ! Il est en bois brut ce truc. Ça risque rien. Et moi c'est Sigurd, pas de Monsieur ici.
Et de fait, il commença à découper la bête avec une dextérité qui lui était propre. Dans sa famille, ils étaient bouchers de père en fils. Quand il aurait mis assez d'argent de côté avec ses petits boulots d'intérim, il comptait reprendre la boutique du vieux boucher du village qui n'avait pour l'instant pas de repreneur connu. Adam se rapprocha et finit par s'installer sur un des tabourets de bar. Il semblait absorbé par le travail de son ami.
Quand Alvin sortit enfin de la salle de bain, un nuage de chaleur moite se fit sentir. Être aussi frileux pour un lycan était une hérésie. Hagen, Alvin et lui finirent par rejoindre Sigurd et Adam sans que ceux-ci ne semblent les remarquer.
— Dans le pâté, je rajoute de la poitrine de porc, des foies de volaille et un peu de cognac.
— Ma tante met de la gorge de porc et du lard gras.
— Ça doit être bon aussi.
Einar se racla la gorge pour récupérer l'attention des deux commis de cuisine et s'assit.
— Nous sommes retournés sur les lieux de ton agression, qui comme nous pouvions nous y attendre, était plein de flics. On a poussé jusqu'à ton camp de scouts et on est tombés sur d'autres traces de sang t'appartenant. Pourrais-tu nous dire ce qu'il s’est passé ? Le déroulement de l'après- midi ?
— J'aidais à préparer le repas et me suis éloigné du camp pour chercher des aromates. Des garçons m'ont suivi et nous nous sommes battus. Je me suis enfoncé dans la forêt pour leur échapper et je me suis sûrement endormi… quand je me suis réveillé j'ai voulu rentrer mais je suis tombé sur le loup.
Il se tut et se mit à tousser violemment. Il porta une main à sa gorge et toussa pendant de longues secondes, jusqu'à ce qu'un peu de sang atterrisse sur sa main. Sigurd lui tendit un verre d'eau alors que le gosse braquait son regard sur Hagen.
— Je le répète, tu as eu les cordes vocales arrachées. Un humain serait mort. C'est le venin qui t'a sauvé. Il faut y aller doucement.
— Bien donc nous sommes allés jusqu'au campement et avons assisté à quelques interrogatoires. Un certain père Paul semblait aussi avoir disparu. Nous l'avons retrouvé assez vite. Il n'a pas eu ta chance. Il est mort.
Le couperet s'abattit sur les côtes du chevreuil, comme pour accentuer ses paroles. Adam fit alors quelque chose qui les laissa tous médusés. Un signe de croix. Alvin n'ayant aucun filtre, il sauta à deux pieds dans la brèche.
— Alors tu es un catho comme les autres guignols dans la forêt ? Tu peux arrêter tout de suite. Si jamais il y a un dieu quelque part, ça fait longtemps qu'il a plié bagage vu le monde de merde dans lequel on vit.
Adam le regardait comme s’il venait de voir un Alien et le poids de son regard finit par interpeller son bêta.
— Quoi ?
— Vous êtes mon premier Athée. Vous n'allez pas à la messe ?
— Pourquoi foutre ? J'ai pas de temps à perdre. Dieu, le père noël ou la petite souris… ce sont des conneries.
— Alors dieu non, mais les loups garous oui ?
Alvin fronça les sourcils alors que Sigurd explosait de rire.
— Comment il t'a trop mouché !
Einar et Hagen s'autorisèrent à sourire devant la mine bougonne de leur ami.
— Ça n'a rien à voir. Bref, laisse tomber moustique.
— Bientôt, la forêt va grouiller de flics. Il va falloir que tu rentres chez toi p'tit gars, ta famille se fait du souci. Ta tante, si j'ai bien compris est très inquiète et ton oncle et ton cousin aussi.
Adam s'affaisse un peu sur son tabouret.
— Et qu'est-ce que je suis censé leur dire ?
— Rien du tout. On va se pointer tout à l'heure au poste de police, je vais dire que je t'ai trouvé dans la forêt mercredi et que tu n'as repris conscience qu'aujourd'hui, c'est la vérité après tout. Tu ne vas te souvenir de rien du tout. La police appellera l'hôpital et Hagen te prendra en charge. Je veux que tu prennes contact avec Hagen régulièrement et tu viendras ici pour la pleine lune. Pas un mot à qui que ce soit sur les lycans, la meute ou autre.
— Si j'ai un souci je peux venir ici ?
— Bien sûr. Si tu as un souci, je veux que tu viennes ici. Tu as beau ne pas avoir eu ta première transformation, ton corps mute déjà et tu fais partie de ma meute. Il ne faut pas que tu hésites, je suis ton alpha, Alvin ton bêta et Sigurd et Hagen tes frères. Nous sommes une famille. Tu as le permis ?
— Je le passe le neuf juillet.
— Tu as quel âge ?
— J'aurai dix-huit ans le huit juillet. Mais j'ai fait la conduite accompagnée.
— Arrête de le faire parler, râla Hagen.
Oh punaise, Einar avait secrètement espéré qu'Adam soit un des encadrants du camp, un jeune bossant l'été pour se payer ses sorties entre potes… mais non, c'était un gamin.
— Ouais donc prépare toi je t'emmène au poste de police.
Le trajet fut silencieux. Ils déposèrent d'abord Hagen à l'hôpital avant de s'arrêter devant le commissariat. Il y avait une gendarmerie à quelques kilomètres du village où ils vivaient mais s’ils voulaient que Hagen soit appelé en tant que médecin urgentiste, il fallait qu'ils soient dans la même ville.
— Bien nous y sommes. Ta gorge est trop cicatrisée pour qu'on pense à une blessure récente. Adam l'observa curieusement, attendant qu'il développe. Je vais rouvrir un peu la plaie, juste pour que ça paraisse récent, ensuite Hagen prendra tes soins en main. Forcément, la peur du gamin monta en flèche, le faisant grogner. Calme-toi, je ne vais pas te blesser gravement, juste pour donner le change.
— Ok.
Bon, il devait faire vite avant que le jeune ne change d'avis. Il se pencha légèrement, tendant le bras gauche par-dessus les sièges pour atteindre son cou et y mit un petit coup de griffe. Le sang perla immédiatement et il l'effaça avec un mouchoir en tissu. Presque aussitôt la plaie commença à se refermer, ne laissant que deux lèvres boursouflées. Le cœur d'Adam battait la chamade et il avait retenu sa respiration quand les griffes l'avaient touché mais la douleur avait dû être minime comparé à ce qu'il avait déjà subi.
— Bien maintenant attache le mouchoir autour de ton cou, ça servira de pansement artisanal. On y va.
Adam avait l'air au bout de sa vie, avec son mouchoir à carreaux autour du cou.
Le policier à l'accueil, barricadé dans une guérite vitrée lui demandait de patienter pour la troisième fois, écoutant d'un air distrait ses explications tout en répondant au standard, quand un autre policier passa avec un dossier sous le bras. Il se stoppa net en observant le duo improbable puis ouvrit son dossier pour vérifier quelque chose.
— Adam Fontaine ?
Adam se retourna pour le dévisager d'un œil morne.
— Oui ?
— Nom de dieu vous êtes là. L'agent se précipita vers l'homme dans la guérite. Préviens Rodriguez et Duprat. On a retrouvé le scout disparu.
En cinq minutes ce fut le chaos. Des flics partout, en plus de Rodriguez et Duprat qui semblaient être en charge de l'affaire de la forêt, il y avait Lelière et Pages qui s'occupaient des meurtres en série produits en ville. Comme prévu ils appelèrent le Samu, qui envoya une ambulance avec Hagen à son bord. Rodriguez et Duprat insistèrent pour monter avec eux dans l'ambulance mais ils furent obligés de se séparer. Duprat se fit toute petite dans un coin de l'ambulance alors que Rodriguez suivait en voiture.
Pour sa part, Einar avait été embarqué dans les locaux de la police pour faire une déposition. Lelière était assez efficace, tapait vite sur son clavier et prenait le temps de répéter chacune de ses notes après les avoir tapées.
— Alors vous vous promeniez dans la forêt quand vous avez trouvé monsieur Fontaine ?
— Non, je rentrais chez moi quand il est apparu sur le chemin.
— Et pourquoi n'avez-vous pas appelé la police ?
— Je n’y ai pas pensé, j'ai eu peur pour lui quand il s'est évanoui du coup je l'ai emmené chez moi.
— Vous n'avez pas appelé le Samu non plus… ?
— Et bah non. Mais je l’ai soigné. J'ai désinfecté et mis un pansement. Il a dormi trois jours. Et quand il s'est réveillé, il m'a demandé sa famille. Du coup on est venu ici parce que je connaissais pas l'adresse.
— Okay…
Le policier avait l'air outré par tant de bêtise et il était assez d'accord avec lui mais passons. Le plus simple aurait été qu'Adam réapparaisse de lui-même, mais il voulait que le petit puisse revenir le voir sans avoir à se justifier. Faire de lui son sauveur, même un peu con, avait selon lui été une bonne option.
— Non en fait je ne comprends pas. S'énerva le flic.
— J'ai eu peur quand je l'ai vu arriver, il était couvert de sang. Vous imaginez si quelqu'un avait pensé que c'était moi qui lui avais fait ça ?
— J'imagine parfaitement oui. En attendant d'avoir la version du jeune Adam Fontaine, je voudrai que vous restiez joignable. Et que pouvez-vous me dire sur le père Paul ?
— Qui ça ? C'est le gars sur les paquets de riz ?
Lelière le regardait comme s’il était totalement cinglé, mais ne perdit pas son sang-froid. C'est terrible mais Einar était persuadé qu'il en voyait tous les jours des bien pires.
— Le chef scout du camp duquel venait monsieur Fontaine.
— C'est pas aux États Unis les scouts ?
— Pas seulement non. Le corps du père Paul a été trouvé dans la forêt cette nuit et ça ressemble au tueur qui sévit en ville. Vous avez vu quelque chose ? Il est mort mercredi, a priori.
— Vous croyez que c'est le gamin qui l'a tué ? Je devrais prendre un chien de garde vous croyez ?
Il sembla réfléchir un instant, secoua la tête puis dévisagea son collègue, Pages, assis à deux mètres d'eux et qui agita la main comme pour chasser une mouche.
— Votre maison est très isolée.
— J'aime la forêt, je suis menuisier. Le bois, j'adore.
— Merci monsieur Belzunze. On vous recontactera.
— Merci monsieur l'agent.
Il ressortit en souriant. Les flics risquaient de le recontacter pour lui poser des questions, mais il était inconnu de leurs services, avait un métier sérieux depuis cinq ans, et savait prendre un air benêt quand il le fallait. Le grand benêt, ça marchait parfaitement avec les humains. Ils avaient tendance à aimer que les grands costauds soient simplets.
Dans le hall, alors qu'il était raccompagné par les deux policiers, il croisa monsieur Drouant, un restaurateur pour lequel la société où il bossait avait refait la devanture.
— Monsieur Belzunze qu'elle bonne surprise. Et vous êtes avec mon beau-fils, quel plaisir. Vous vous connaissez ?
Le restaurateur pointa l'agent Pages du doigt.
— Le jeune Quentin a volé le cœur de ma fille il y à deux ans. J'aurai adoré que ça marche entre vous mais c'est la vie, et ce petit gars est très bien, finalement.
Drouant tapota le torse de son beau-fils, qui regardait Einar d'un air mauvais. Super.
— Cet homme est un génie, c'est lui qui a dessiné et réalisé ma devanture !
— Merci monsieur Drouant, mais je vais devoir y aller. C'est le week-end et j'ai plein de choses à faire.
— Oh oui mon grand bien sûr. Roulez jeunesse.
Il s'échappa et attendit de s'enfermer dans sa voiture pour s'autoriser à sourire à s'en faire mal à la mâchoire. Einar n'avait pas de télévision mais à priori il venait d'être acteur d’un scénario des feux de l'amour sans le vouloir. Il prit le chemin de chez lui pour retrouver sa meute et fut à peine surpris de recevoir un appel de Lelière cinq minutes après son départ. Le policier avait soi-disant fait une fausse manip… il aurait été bien plus simple de dire la vérité. Il vérifiait simplement que le numéro qu'il avait fourni n'était pas un faux.
***
Comme convenu, l'ambulance était arrivée avec Hagen à son bord. Le médecin avait tout pris en charge. Il avait grommelé en découvrant la nouvelle blessure sur sa gorge et avait nettoyé et bandé le tout sous le regard intense du policier. Elle semblait prendre des notes mentales de son état général alors qu'Hagen recommençait toutes les analyses du matin.
— Alors docteur, votre diagnostic ?
— Je ne peux que vous donner quelques premières informations mais on pourra en savoir plus tard. Il a une commotion cérébrale, qui peut expliquer son amnésie. Sa gorge a été très abîmée, il a des coupures et des brûlures, il vaudrait mieux attendre une bonne cicatrisation pour un interrogatoire poussé. Avez-vous mal quelque part mon petit ?
— Partout.
— On va vous mettre une perfusion qui va vous soulager. Le plus simple serait que vous passiez une blouse. Sa famille a été prévenue ? Demanda-t-il à l'agent.
— Pendant que nous vous attendions, oui. Ta famille était très soulagée et ils vont nous rejoindre à l'hôpital.
Il tardait à Adam de retrouver les siens, le seul bémol était de leur mentir mais au vu de la déception qu'il leur avait infligé en embrassant Benoît, il ne pouvait pas en plus leur faire porter le fardeau de cette histoire de loups garous… personne ne devrait avoir à subir ça.
Il enfila la blouse dans un état second et eut un mouvement de recul quand Hagen approcha l'aiguille de son bras.
— Doucement, si tu bouges je vais rater la veine.
Il respira à fond et ferma les yeux pour ne pas voir l'aiguille piquer sa veine. Il ne résista pas à extérioriser sa douleur en chouinant pitoyablement jusqu'à ce qu'un plastique collant recouvre la moitié de son avant-bras. Les piqûres, passe encore mais la perfusion faisait vraiment mal.
— Voilà, comme ça on n'aura pas besoin de piquer à chaque fois.
Encore heureux, il ne le supporterait pas. Étrangement, alors qu'il passait son temps à dire à ses jeunes cousins que ce n'était rien du tout, il avait une trouille bleue des aiguilles. Il ne fallut pas longtemps pour aller du commissariat à l'hôpital. Ils passèrent par de nombreux couloirs, lui, allongé dans un brancard où on l'avait installé dès la sortie du véhicule, Hagen continuant ses soins et Duprat marchant derrière en essayant de ne pas gêner les infirmières qui suivaient.
Il fut placé dans une chambre où l'inspecteur voulut commencer à l'interroger, mais son médecin s'interposa.
— Je vous ai dit qu'il avait besoin de se reposer. Sa gorge est vraiment abîmée et il subit une compression des cordes vocales. Nous venons de lui administrer des antalgiques mais ça ne va pas faire effet immédiatement.
— Non mais ça va aller.
Le médecin le fusilla du regard mais la policière sembla soulagée.
— Avez-vous vu qui vous a attaqué ?
— Non, je me promenais dans la forêt et j'ai eu très mal, puis plus rien. Je me suis réveillé chez Einar. Il est où Einar ?
— Einar c'est l'homme qui vous a conduit jusqu'à nous ? Adam hocha de la tête. Bien, en revanche, nous avons recueilli les témoignages de vos camarades. Nous savons que vous ne vous promeniez pas. Est-ce que vous vous souvenez de ce qu'il s'est passé avec les garçons ?
Il n'avait pas besoin de regarder Hagen pour savoir que celui-ci était tout ouïe, tout en s'agitant autour du lit médical dans lequel il était installé. Adam était mortifié, il aurait préféré que personne ne soit au courant de ça.
— Oui, nous nous sommes battus dans la forêt. Je me suis cogné la tête contre un arbre.
— Ils nous ont dit vous avoir frappé et vous avoir poursuivi dans la forêt.
— Hmm hmm, valida-t-il timidement. Je me suis caché dans les bois.
— Et c'est là que vous êtes tombé sur le père Paul que vous haïssiez pour les brimades qu'il vous faisait subir à cause votre orientation sexuelle ? Vous étiez tellement en colère que vous l'avez éventré ?
Le haut le cœur ne fut pas feint et l'infirmière attrapa un bassin avec une rapidité emprunte l'habitude
— NON. Le père Paul veut m'aider. Il m'a parlé d'un groupe de soutien !
— Le père Paul est mort, je suis désolée. Un groupe nous a dit que vous étiez cantonné à la cuisine, dans les tâches du camp.
Adam se signa, comme il l'avait déjà fait plus tôt dans la journée et récita même une petite prière à voix basse.
— J'aime cuisiner, ça ne me dérangeait pas.
— Bien, je vous crois, je me devais simplement de vous poser la question. Docteur Masabal, vous pensez que la mémoire va lui revenir ?
— Nazabal, corrigea Hagen. Venez, allons discuter dehors pour que les infirmières finissent de s'occuper de lui.
— Nous allons placer quelqu'un devant la porte pour assurer sa sécurité.
Le deuxième policier, Rodriguez, apparut dans l'encadrement de la porte quand Duprat et Hagen voulurent sortir.
— Désolé je me suis perdu. Tu as déjà fini ?
— On va faire un point avec le docteur dehors.
Ils disparurent tous les trois et les infirmières lui demandèrent d'enlever sa blouse. Il se retrouva en boxer, la blouse pendouillant le long de son bras droit ou avait été posée sa perfusion. Il se retrouvait bloqué, comme un couillon à cause d'un tuyau dans le bras. Les infirmières, Pauline et Laura, toutes deux très gentilles, passèrent presque une demi-heure à prendre le moindre de ses bleus et blessures en photo, sous plusieurs angles différents. Elles lui expliqueront avec une infinie patience que les photos serviraient à la police pour constituer leur dossier, mais également pour son dépôt de plainte et le dossier médical. Finalement, après moultes cajoleries, Pauline quitta la chambre pour ne laisser que Laura.
— Je reste avec toi le temps que ta famille arrive. Ils ont été signalés à l'accueil. Tout va bien maintenant.
Elle pencha un peu le haut du lit pour qu'il se retrouve à moitié allongé. La somnolence fut immédiate et il ne lui fallut que trois minutes pour piquer du nez.
Adam fut réveillé par un bruit horrible dans le couloir. Il tourna la tête vers Laura, assise sur l'affreux fauteuil en skie orange à côté du lit mais elle ne semblait pas nerveuse, il tendit donc l'oreille. Il entendit des pas précipités et des éclats de voix bien connus. Son oncle et sa tante arrivaient. Il tenta de se relever, mais l'infirmière l'en empêcha.
— Où pensez-vous aller ? Rendormez-vous.
— Ma famille est perdue. Je dois aller les chercher.
— Ne vous inquiétez pas, ils vont bientôt arriver.
Il posa une main sur son oreille pour ne plus les entendre, ça lui donnait mal à la tête, ça résonnait affreusement là-dedans.
— Mal à la tête ?
Il hocha la tête.
— Je vais vous chercher un cachet.
Elle s'en alla pendant qu'il suivait la progression de la famille De la Villasière dans les dédales. Ils étaient au mauvais étage. Ils arrivèrent à trouver une aide-soignante assez aimable pour les guider jusqu'à un ascenseur et furent presque à bon port. Ils croisèrent Laura qui se fit une joie de les guider jusqu'à lui et il fut soulagé que son crâne arrête de diffuser le son en stéréo dans ses oreilles. Ça tapa à la porte mais Laura n'attendit pas qu'il réponde puisqu’il avait pour consigne d'économiser sa voix.
— Adam mon bébé ! Mon tout petit, mon bébé d'amour tu es là. J'ai eu si peur, si peur...
Sa tante était entrée comme une furie et s'était précipité sur lui, encerclant sa tête entre ses bras et la perçant contre son sein. Il pouvait voir le visage impassible de son oncle par-dessus les avants bras de tante Mireille mais sa mine sévère était contrebalancée par son œil brillant. Il était soulagé lui aussi.
— S'il vous plaît madame. Ne le secouez pas comme ça. Lâchez-le.
Sa tante le relâcha et s’assit au bord du lit pour l'observer attentivement. Il vit ses yeux s'attarder sur ses cheveux, sa lèvre fendue, le pansement qui lui tirait la peau de la gorge. Elle semblait analyser la situation assez rapidement alors que son oncle attrapait le dossier attaché au pied de son lit.
— Tu as mauvaise mine mon garçon. Conclu son oncle d'une voix bourru.
— Mauvaise mine ?! tu te fiches de moi ? Jamais plus je ne le laisse s'éloigner de moi ! Regarde-le, on dirait qu'il a été mâché puis recraché par un lion. Oh mon dieu tes beaux cheveux.
Instinctivement, il passa sa main droite sur sa tête et grimaça quand la perfusion se tordit dans un angle bizarre et dérangeant.
— Ne t'inquiète pas, ce n'est rien… ça arrive, tu as dû avoir très peur. Entre ce tueur et Noé…
— Noé n'a rien fait.
Tante Mireille porta la main à sa bouche en entendant son croassement alors qu'oncle Pierre replongeant le nez dans le dossier qui ne devait pas contenir grand-chose puisqu'il n'était là que depuis très peu de temps et qu'Hagen n'avait fait que griffonner vite fait quelques notes.
— Noé nous a raconté qu'il avait monté les autres garçons contre toi. Il ne t'a peut-être pas frappé lui-même, mais il a organisé la cabale. Ça n'est guère mieux. Il est privé de sortie pour les deux mois que dureront les vacances scolaires et il va se plonger activement dans les missions des bonnes œuvres pour racheter son âme viciée et apprendre les valeurs qui nous sont chères. J'ai terriblement honte de lui et je m'excuse en son nom. Sache qu'il voulait venir te voir mais nous avons jugé préférable qu'il s'occupe des petits. Je vais rester avec toi le temps de ton séjour, ne t'inquiètes de rien.
Le capitaine avait pris possession du vaisseau, tout allait filer droit. Son oncle ne mouftait pas lorsque sa femme enfilait son costume de dirigeante, c'était vraiment un couple très bien assorti.
Laura lui tendit un verre d'eau avec un cachet qu'il prit sans protester puis il se mit à paniquer en avisant le sang remontant dans le tuyau fiché dans son bras.
— Ce n'est rien. Ça arrive quand vous bougez votre bras.
Elle disparut ensuite après s'être assuré qu'il n'avait besoin de rien et qu'il avait le bouton d'appel à proximité. Il allait se vider de son sang par ce petit tuyau.
— Nous avons croisé un médecin dans le hall qui nous a dit que tu ne te souvenais pas de ton agression. A mon sens c'est mieux comme ça.
Son oncle se rapprocha enfin de lui pour lui caresser la joue du bout du doigt, puis sortit son smartphone de la poche de sa veste. Il reconnut immédiatement son téléphone grâce à sa coque rouge à strass, customisée par Matthieu. Pas moyen d’en changer sans vexer son cousin.
— Tiens, j'ai pris ton téléphone, quand les alertes enlèvement ont commencé à être diffusées à la télévision, nous avons reçu de nombreux appels de tes camarades. Il serait bon que tu les rassures.
Il regarda les deux adultes avec de grands yeux effarés.
— Je te laisse imaginer l'émoi de la congrégation entre le meurtre du père Paul et ta disparition. Tout le monde a prié pour toi mon petit. Heureusement te voilà sain et sauf.
Il avait dû avoir très peur pour que sa tante le laisse autant monopoliser la conversation.
— Bien, je passerai demain dans la journée, je vais aller m'occuper des petits avant qu'ils ne mettent le feu à la maison.
Son oncle disparu après avoir déposé un baiser sur le sommet de son crâne et embrassa sa femme. Étrangement, pour un médecin, il n'était pas à l'aise avec les hôpitaux, il préférait son cabinet privé.
Sa tante se lança dans un monologue dont elle avait le secret. Elle lui donna des nouvelles de chacun de ses cousins et de ce qu'il avait manqué ces six derniers jours, des bégonias, qui avaient fleuri plus tôt cette année, du dos de Mme Agapanthe, la voisine, qui la faisait souffrir depuis des semaines maintenant. Le blabla constant de sa tante eut raison de lui et il sombra dans un sommeil de plomb.
***
Le ballet des infirmières ne lui fit ni chaud ni froid et ce fut l'aide-soignante avec son plateau de petit déjeuner qui le réveilla. Elle était pourtant entrée sur la pointe des pieds mais sa tante s'agita sur le lit pliant collé au sien, faisant grincer tous les ressorts.
— Vous avez bien dormi ? Je vous ai mis un chocolat chaud et un café au lait pour votre tante.
— Merci.
— Le docteur va passer dans la matinée.
Elle ressortit après avoir installé la table médicale au-dessus de son lit. Adam joua avec la télécommande pour régler le dossier et dévora la moitié de son plateau, louchant sur le petit pain, le beurre et la confiture de sa tante. Il mourrait de faim et son propre petit déjeuner n'avait été qu'un amuse-bouche.
Sa tutrice ne tarda pas à émerger, alléchée par l'odeur du café. Tante Mireille leva la tête et le regarda d'un œil endormi, ses cheveux blonds et frisés tout écrasés sur le côté gauche.
— Tu as bien dormi mon lapin ? Je vais vite me laver avant qu’un médecin ne vienne, je ne voudrais pas qu'on me voit ainsi.
C'est sûr que la longue chemise de nuit fleurie en flanelle de chez Damart n'était ce qu'on pouvait appeler le top du glamour. Sa tante ne portait que ce genre de vêtements de nuit et le matin, elle s'emmitouflait dans une robe de chambre en polaire rose presque aussi longue. Et ce quel que soit le temps. Elle était frileuse et il avait tendance à faire froid dans la grande maison des De la Villasière aux petites heures du jour.
Elle ressortit quinze minutes plus tard, fraîche comme la rosée et posa une bise sur sa joue.
— Bonjour. Tu as meilleure mine déjà. Oh ! ta poche est vide, je vais sonner. Tu devrais aller faire un brin de toilette toi aussi. J'ai emmené ta trousse de toilette, elle est dans la salle de bain.
Adam opina du chef et sortit du lit en attrapant le support à roulette de sa perfusion. Il alla aux toilettes, se lava les dents et poussa même jusqu'à se passer un coup de peigne en grimaçant sur ses pauvres cheveux filasses et blancs. Il avait perdu une masse capillaire incroyable. Il n'avait pas osé prendre une douche de peur de mouiller ses pansements.
— Tout va bien Adam ? L'infirmier est là pour changer ta poche.
Il n'avait pas entendu sa tante arriver et sursauta. Il sortit de la salle de bain et regagna son lit en tirant toujours la perfusion derrière lui. L'infirmier effectua son travail rapidement tout en lui signalant qu’il ne devait pas se lever seul. Il fallait qu’il attende l’aval d’un médecin pour superviser ses premiers pas. C’était très bizarre sachant qu’il venait de se laver sans encombre, mais soit. Sa tante avait eu le temps de déjeuner et tournait maintenant autour de lui, rajustant ses couvertures, pliant et rangeant le linge qu'elle avait ramené dans le placard de la petite chambre.
A priori, il était là pour un moment.
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