La meute d'Erroymendi - Adam (French Edition)

Chapitre 5

 

Hagen mit presque vingt-quatre heures à rappeler Einar, qui commença à s'impatienter vers le début d'après-midi. Il avait passé la matinée à grogner sur Alvin et Sigurd, qui avaient fini par partir en patrouille pour lui échapper.

— Enfin, grogna-t-il en décrochant.

— Figure toi que j'ai du travail. C'est la première pause où j'ai le temps d'appeler.

— Oui c'est bien. Et donc on en est où ?

— Adam a retrouvé sa famille et sa tante doit être croisée pitbull. Ils ont placé un planton devant la porte parce qu'ils craignent que le tueur veuille finir le travail. Le petit a bien tenu son rôle et ses blessures évoluent bien. Cependant je ne te remercie pas pour les blessures en plus. Tu croyais que je ne m'en apercevrai pas ?

— J'ai fais ce qu'il y avait à faire. La plaie n'a que trois jours… elle ne devrait pas avoir cicatrisé autant, ce n'est pas humain. Je sais que c'est contre ton éthique gnagnagna, mais fais avec. Les flics avaient besoin de voir du gore.

Le médecin souffla dans le combiné puis reprit visiblement assez son calme pour reprendre.

— L'oncle d'Adam est médecin et veut s'occuper lui-même du suivi des blessures.

— Dis-lui de jouer sur la corde sensible. Il a failli mourir dans les mains d'un tueur en série, on doit pouvoir en faire quelque chose. 

— Impossible de lui parler, sa tante veille sur lui et ne le quitte jamais. On dirait une poule avec sa couvée… elle ne va même pas au distributeur, je te jure que son mari lui a apporté une bouilloire avec un paquet de sachet de thé. On se croirait à l'hôtel.

— Je lui ai dit que je voulais le voir au moins tous les trois jours. Il a intérêt à se débrouiller pour manœuvrer sa famille.

— Tu es rude, c'est qu'un gosse.

Il avait bien l'intention d'aller le chercher pour le ramener par la peau du cou si le chiot ne tenait pas parole. Il était important que le gamin apprenne un minimum de choses sur son nouveau statut. S’il avait été adulte, ou même sans famille, il ne serait pas rentré chez lui, se contentant de disparaître à la face du monde pour le mois à venir, mais avec les flics au cul, impossible. Alors Adam allait être un bon gamin et s'en tenir à sa décision. Dans trois jours au chalet.

— Les policiers ont déposé le corps de Paul Grégoire à la morgue de l'hôpital et Sophie a délivré ses premières constatations. Cordes vocales arrachées, éviscération. Elle pense toujours à la meute de chiens, au vu de toutes les morsures. Il n'y aurait pas eu les meurtres précédents, elle aurait opté pour les chasseurs…

— Dommage ça nous aurait arrangé.

Il laissa Hagen lui donner l'heure présumé du décès. À priori le lycan avait profité qu'ils s'occupent d'Adam pour s'en prendre à l'homme de dieu. Si, au lieu de stopper la traque, ils avaient laissé Sigurd s'occuper du petit, Alvin et lui auraient peut-être pu éviter ça. Il fit un petit bruit de bouche qui interrompit la tirade du soigneur.

— Un problème ?

— Non je réfléchis.

— Ok, je vais devoir te laisser, j'aimerais prendre un café avant de finir ma pause. Je t'appelle si j'ai du nouveau.

Il raccrocha sans répondre et décida d'aller se promener en forêt. Einar n'eut que quelques mètres à faire pour voir apparaître ses amis, les deux loups fauves. Ils vinrent se ranger près de lui, langues pendantes et arborant un air joyeux. Il eut très envie de les rejoindre, mais il avait prévu de patrouiller sous forme humaine. Constituer une meute à quatre en ayant chacun en emploi était compliqué, mais pas impossible et demandait beaucoup de rigueur.

Einar s'était intéressé au lycan assassin parce que celui-ci avait sévi en bordure de son territoire, mais également par ce qu'il était du devoir d'un alpha de maintenir le secret de leur existence. Maintenant que l'assassin avait franchi les portes de son jardin, il ne pouvait plus fermer les yeux, même s’il n'en avait jamais eu l'intention. Il guida les deux loups sur les troncs nécessitant une apposition d'odeur puis ils rentrèrent chez eux sans avoir senti de nouvelle intrusion. Il faudrait sûrement encore attendre mercredi pour voir le bout du nez de leur lycan. La grande question était de savoir où il frapperait, au vu de son schéma d'action aléatoire.

***

On était lundi et au bout de deux jours de paroles sans queue ni tête et de surprotection étouffante, il était à bout. Il pensait connaître sa tante mais il s'était trompé. Ils n'étaient pas trop de huit pour endiguer un flot de paroles pareil… il soufflait enfin, puisqu'il avait joué de ses yeux de chien battu pour qu'elle aille lui acheter un magazine sportif. Il était seul, profitant du silence de sa chambre quand Hagen pénétra dans la chambre.

Tellement pris dans le silence, il sursauta et sentit les petits cheveux de sa nuque se hérisser. Il y avait un intrus dans la pièce. Instinctivement il grogna avant de sursauter de son comportement. Hagen le regarda sans ciller jusqu'à ce qu'il détourne le regard. 

— Tout va bien Adam. C'est normal. Ton loup se fait une place. Tu apprendras à le maîtriser et il connaîtra sa place dès la première pleine lune. Ta tante est sortie ?

Question rhétorique bien sûr, sinon il n'aurait pas parlé de pleine lune. Adam avait bien intégré qu'ils "ne se connaissaient pas" en présence de tatie Mireille.

— J'ai eu Einar au téléphone. Je lui ai dit pour ton oncle. Tu dois te débrouiller pour être au chalet demain. Tu vas sortir cet après-midi, ce qui veut dire que tu seras seul jusqu'à demain.

Le docteur lui tendit un papier qu'il déplia immédiatement pour y trouver les quatre numéros des hommes qui l'avaient sauvé.

— J'ai une idée pour demain.

— Super. C'est embêtant que tu sois mineur, mais ce ne sont que quelques jours à tenir.

Il pencha la tête sur le côté puis lui sourit.

— On en parle demain ta tante arrive.

Il tendit l'oreille mais n'entendit rien du tout. Ses sens étaient chamboulés. Un coup il entendait tout de façon décuplée, lui causant des migraines et vingt minutes plus tard c'était terminé. 

— Bonsoir madame De la Villasière. Je disais justement à votre neveu qu'il pourrait sortir cet après-midi. Le suivi de ses blessures nécessitera une surveillance, comme je l'ai signalé à votre époux.

— Oh c'est merveilleux. Tu as entendu Adam, nous allons pouvoir rentrer. Tout le monde va être si content. Pierre me disait tantôt que les petits étaient intenables. Vers quelle heure vous pensez nous libérer ?

— A quatorze heures, le temps de remplir les papiers.

— Formidable. Vous êtes un ange docteur.

— Je ne fais que mon travail.

— Vous le faites si bien, je prierai pour vous docteur.

Il hocha la tête et fuit la chambre à la vitesse de l'éclair, ce lâche. Il avait peut-être peur qu'elle ajouté encore un "docteur". Faut dire qu'à part Laura, qui semblait avoir sympathisé avec la mère de famille, personne ne s'éternisait dans sa chambre. Il avait passé de longs moments à discuter par SMS avec ses amis qui avaient été soulagés qu'il aille bien. Ils lui avaient même rendu visite, Benoît en tête, qui avait essuyé bravement le regard plein de courroux de tante Mireille.

Ils échangeaient de nombreux textos et ils furent les premiers à savoir pour sa sortie. Ils décidèrent de se voir le mercredi à la maison. Il se fichait que la plupart de ses amis ne soient jamais entrés chez lui, il les voulait auprès de lui.

— Tatie ?

Aussitôt elle fut près de lui. Économise ta voix mon petit chat. Ne force pas.

— Tu crois que ça serait possible d'aider l'homme qui m'a sauvé ? Il vit dans la forêt et sa maison est presque vide… il a été si gentil avec moi. J'aimerai y aller demain.

— Oh Adam. Tu es si miséricordieux. Bien-sûr que nous allons aider ce brave homme qui t'a sauvé. As-tu son nom ?

— Einar Belzunze.

— Un étranger ?

— Je ne sais pas… je ne crois pas non. Il est très gentil, tatie.

— Bien sûr, bien-sûr. Le pauvre homme. S’il manque de tout, la paroisse sera ravie de lui venir en aide.

Et elle entra en action. Elle appela l'inspecteur qui était venu prendre sa plainte, puis ses amies dames patronnesses qui sonnèrent le rappel, comme elles savaient si bien le faire. En deux heures, une grande collecte était organisée pour Einar, qui vivait dans le dénuement au fond des bois.

— Vous vous rendez compte, à part deux canapés en velours fleuri, il n'y a rien dans le salon… la chambre où mon Adam a été soigné ne comporte que deux lits gigognes décrépits. Il faut y remédier. Un héros ne peut pas vivre comme un ermite. À défaut de la légion d'honneur, aidons-le. Nous avons un canapé qui ne sert pas dans le garage, je suis sûr que tout le monde peut trouver quelque chose… une table basse, de l'électroménager, de la vaisselle… tout sera apprécié.

Adam ne savait pas comment le lycan allait prendre les choses… il avait pensé à un panier garni ou à quelque chose dans le genre. Mais pas à un vide grenier. C'était la première chose qui lui était passé par la tête. Faire appel à la charité de sa tante si chrétienne mais il n'avait jamais pensé que ça allait dégénérer comme ça.

Ça allait promettre un grand moment de solitude… Einar avait exigé qu'il se présente trois soirs après son départ…donc mardi… mais demain il avait prévu de voir ses potes… il devrait se contenter de mercredi…

Sa tante raccrocha et s'excusa pour se rendre aux toilettes. Il en profita pour enregistrer les numéros des membres de la meute dans son portable, le plus vite possible. Quand Mireille ressortit, il n'y avait plus de trace du papier. Elle fit bien une réflexion sur le temps qu'il passait sur son téléphone mais ne le lui confisqua pas.

Adam à Alpha 11h56

Je sors tout à l'heure

Je viendrai mercredi

Peux pas avant ��

***

Il avait préféré enregistrer Einar à Alpha, puisqu'à priori c'était l'alpha de la meute dont il était censé faire partie à partir de la prochaine pleine lune… il avait fait des cauchemars la nuit dernière. Un loup gris tentait de le dévorer et un loup brun se couchait sur lui, l'empêchant de respirer jusqu'à ce qu'il se réveille.

À quatorze heures, quand l'infirmière arriva avec les papiers de sortie, il n'avait toujours pas de réponse du loup et se demandait quel accueil il recevrait mercredi. En attendant, il lui tardait autant qu'il redoutait de rentrer chez lui.

— Nous pourrons rentrer quand tu seras habillé. Fais attention à ne pas accrocher ton pansement.

Il attrapa les vêtements que sa tante avait posé sur le lit pour lui et s'enferma dans la salle de bain. Il enfila sans réfléchir le t-shirt noir avec des versets écrits en forme de sainte Croix en écartant bien le col pour ne pas se faire mal, puis son jean gris préféré.

— J'adore ce haut. Il était tellement beau dans la boutique… j'ai acheté le même en bleu à Noé mais il ne le porte jamais.

— C'est parce qu'il me déteste.

— Oh non mon poussin, il t'aime trop au contraire. Il n'a jamais supporté que tu le repousse et il s'est mis à faire toute sortes de choses pour attirer ton attention. Je lui ai dit de te parler, mais il est si têtu…

Il posa une main sur l'épaule de sa tante qui lui fit un petit sourire et c'est sur ses deux jambes qu'il quitta l'hôpital. Il ne croisa pas Hagen, ni Laura ou autre tête connue. Adam ne demanda pas à conduire, comme il faisait habituellement et se contenta de se hisser sur la place passager du monospace de sa tante. Ce fut trois rues plus loin que ses sens l'alertèrent de quelque chose. Une odeur forte qui lui fit coller le nez à la vitre, ce qui lui permit de voir Sigurd et de croiser son regard rieur. Étrange. Que faisait le loup ici ? Pas le temps de se poser plus de questions, ils avaient déjà quitté le quartier.

***

La maison était étrangement calme quand ils pénétrèrent à l'intérieur. Oncle Pierre apparut de la porte de son bureau, soulagé. Un silence aussi profond avait quelque chose d'irréel dans cette maison. Un rapide échange permis de savoir que Noé était consigné dans sa chambre, Jonas, Marie et Rébecca étaient chez des amis et Matthieu et Ezy étaient sous la bonne garde de cousins pour la nuit.

Adam monta dans l'aile des enfants puis fit un tour par la salle de bain pour ranger ses affaires de toilettes. Quand il ressorti il tomba sur son cousin, qui l'attendait dans la salle de jeu, habillé d'une tenue décontractée. Il marqua un mouvement de recul à sa vue puis s'esquiva en détournant le regard.

— Adam !

Il se dégagea de la main sur son épaule d'un mouvement sec.

— Me touche pas.

— J'ai eu peur quand tu n’es pas revenu.

— Tu as fait en sorte que je ne revienne pas.

— Non je ne voulais pas ça ! C'est moi qui ai prévenu le père Paul pour qu'il aille te chercher. Tu as disparu trois jours. Trois jours. J'étais mort d'inquiétude mais je n’avais pas de portable et monsieur Leloiche et monsieur Noiraud ne voulaient pas appeler la police. Ils étaient persuadés que vous réapparaîtriez, que vous étiez juste perdus. Je suis désolé Adam. Je ne voulais pas ça.

— Mais tu voulais quoi. Juste me casser les dents, mais me laisser vivre pour me voir lécher de la soupe ?

— NON !

— Mais quoi alors ? Quoi ?

— C'est ta faute ! Moi j'étais content que tu viennes vivre avec nous et toi t'as tout gâché putain. Tu étais plus le même et tu voulais plus de moi. Tu ne voulais jamais me voir. La seule chose que tu voulais c'était ma mère. C'était me voler mes parents.

— Mes parents sont morts et tu m'en veux parce que je n'ai pas joué avec toi ?

Son cousin avait l'air mortifié et se passa une main lasse sur le visage.

— Putain… mais non. Moi je voulais juste que tout soit comme avant, que rien ne change. On était si proche...

— Les choses changent Noé… tu ne peux pas passer ton temps à faire des caprices. Tu es trop grand pour ça. 

Noé se tendit comme un arc, puis se dégonfla tout aussi vite, semblant abandonner le combat.

— Ta voix… ça va durer longtemps ?

Il lui fit un petit sourire en coin et toucha son pansement du bout des doigts.

— Affreuse hein ? Le médecin ne sait pas si c'est permanent. Dit-il en haussant les épaules. A plus tard Noé.

Il gagna sa chambre, assez fier de ne pas avoir hurlé - ou pire - sur son cousin qui se comportait comme un gamin capricieux. Être l'aîné d'une fratrie de six ne l'avait pas aidé à partager… c'était fou de voir que l'origine de l'animosité de son cousin venait de l'isolement qu'il s'était imposé après la mort de ses parents.

***

Six ans plus tôt

Une semaine qu'il était allongé là, dans la chambre qu'il partageait avec son cousin. Noé avait été fou de bonheur de l'accueillir dans cette chambre et avait longuement débattu du fait qu'il devait occuper le lit du haut parce que contrairement à lui, il ne se levait pas la nuit. Adam n'avait pas lutté, il se fichait totalement du lit qu'il occupait.

En fait, il aurait dû mourir avec ses parents. Ce n'était pas juste qu'ils soient partis sans lui. Il aurait dû être avec eux, dans ce car.

Il leur en voulait beaucoup de l'avoir laissé derrière. Il n'était qu'un enfant… Sa place était avec ses parents, mais il avait beau prier pour les rejoindre, Dieu ne voulait pas de lui.

Il était un mauvais garçon qui ne méritait pas d'être rappelé auprès du seigneur et ça le rendait malade.

— Tu viens manger ? S'égosilla Noé en courant vers la porte. Si tu ne te dépêche pas Marie va manger toutes les frites. C'est une grosse goinfre !

Son cousin disparu sans vérifier qu'il suivait. De toute manière, il ne descendrait pas. Il n'avait pas faim. La nuit, il se levait pour aller marcher dans le jardin, alors ça lui convenait parfaitement d'occuper le lit du bas. Quand il entendit la porte de la chambre s'ouvrir, il se tourna face au mur pour ne pas voir son oncle, qui avança jusqu'au lit.

— Tu sais, si tu ne manges pas bientôt, on va devoir t'emmener à l'hôpital. Nous sommes inquiets Adam.

— Pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas pris, moi aussi ?

— Oh mon petit, les voix du seigneur sont impénétrables.

— Ça veut dire quoi ?

— Qu'il doit avoir une bonne raison de t'avoir gardé ici, avec nous. Nous avons besoin de toi. Nous t'aimons Adam.

Il sanglota quand la main de son oncle effleura son dos avec douceur. Il avait tellement pleuré que les larmes ne coulaient plus depuis de nombreuses heures. Finalement son oncle quitta la pièce, le laissant seul avec son chagrin.

Le lendemain Noé vint l'inviter à jouer au foot avec Jonas et lui, puis au badminton le surlendemain, puis un volley, au basket, faire des dessins, jouer aux cartes et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il s'épuise. Il fallut une semaine et demie à Adam pour accepter de manger les plateaux de sa tante et deux mois à Noé pour se lasser.

Au bout d'un an, son cousin demanda à changer de chambre. Jonas et lui échangèrent donc et il eut une chambre seul. Il mangeait, mais refusait de jouer, parlait le moins possible et se faisait discret, sortant à peine de sa chambre. Il faisait vœux de pénitence pour être digne de rejoindre ses parents. C'était dans la Bible. S’il se repentait tous les jours pour ses péchés, il pourrait les retrouver.

Quand tante Mireille annonça être enceinte du petit Matthieu, Adam eut un déclic. Sa mère n'avait pas pu avoir d'autres enfants mais sa tante allait avoir un bébé et il allait l'aider. Un mercredi, alors que Noé, Jonas, Marie et Rébecca jouaient dehors, il sortit de sa chambre et se dirigea vers la cuisine, où il le savait, sa tante préparait le goûter.

— Qu'est-ce que tu prépares tatie ?

Sa tante sursauta puis sembla émue.

— Des cookies pour le goûter.

— Je peux t’aider ?

Il n'était pas sûr de voir les larmes contenues dans ses yeux, puisqu'elle détourna le regard.

— Avec plaisir. Veux-tu casser les œufs pendant que je vais chercher les pépites de chocolat ?

— D'accord.

Elle lui montra patiemment comment elle préparait la pâte, puis il prit beaucoup de plaisir à modeler les petites boules sur le papier sulfurisé. Adam resta devant le four pendant dix minutes, le temps de la cuisson et fut fier comme un pape quand sa tante affirma haut et fort qu'ils les avaient préparés ensemble.

Ses cousins lui sautèrent dessus en riant, mettant des miettes partout, sauf Noé, qui resta en retrait.

***

Aujourd'hui

Maintenant qu'il y pensait, en effet, ce n'était pas la faute de Noé s'ils s'étaient éloignés… c'était, de sa faute à lui. Il avait eu besoin de se raccrocher à quelque chose pour avancer et cette chose n'avait pas été Noé, mais Matthieu puis Ézéchiel. Ils auraient pu, bien sûr, se rapprocher à nouveau, ils avaient eu des années pour ça, mais Adam s'était toujours débrouillé pour éviter tout conflit. Louvoyant comme une anguille pour éviter son cousin et ses crises.

Il avait, un temps, eu l'idée de pratiquer le rugby, Noé avait piqué une crise en disant qu'il voulait en faire depuis des années et que c'était injuste. Alors il s'était effacé et avait commencé la natation à la place. Il ne l'avait jamais regretté. Le rugby n'aurait pas du tout été un sport pour lui.

Il avait un jour entendu son cousin parler de Sarah, une fille pour qui il avait le béguin. Alors quand cette fille était venue le trouver à la piscine pour lui demander de sortir avec elle, il l’avait orientée vers son cousin. Après tout, ils se ressemblaient beaucoup et n'ayant jamais parlé avec cette fille avant, ce n'était qu'une question de physique pour elle.

Un an plus tard, Noé lui était tombé dessus après sa rupture avec Sarah, qui lui avait avoué être avec lui seulement pour se rapprocher d'Adam. Ça avait été un coup terrible pour le jeune homme. Les membres de l'équipe, très populaires dans leur collège avaient fait courir le bruit qu'il avait essayer de voler la copine de son cousin, et au lieu de le perdre aux yeux des filles, ça lui avait conféré une espèce d'aura qui les attirait comme le miel avec les abeilles. Lui qui n'était jamais sorti avec aucune fille, c'était un comble.

Avec le recul, il se rendait compte qu'à chaque caprice, ou crise de colère, Noé avait essayé d'attirer son attention. Et lui en bon aveugle, avait juste détourné le regard et esquive le souci.

Était-ce crédible ? Ou se faisait-il encore des plans sur la comète ? Il en parlerait demain avec ses amis, afin d'avoir leur avis.

Ils mangèrent en silence ce soir-là. Tante Mireille et oncle Pierre occupaient chacun un bout de la grande table et avec l'absence de la marmaille, il n'y avait personne pour combler les trous.

***

Le lendemain, Adam prit une douche après avoir enlevé tous ses bandages. Son oncle lui avait conseillé de laisser les cicatrices à l'air libre autant que possible, pour faciliter la cicatrisation, mais il était un peu gêné de laisser sa peau rouge et boursouflée à la vue de tous. Encore tout à l'heure devant le miroir il les trouvait affreuses. Même si ça lui fit un bien fou de ne plus sentir quelque chose autour de son cou, il était gêné. Pourtant il était seul, sans regard extérieur… Son cousin était dehors en plein désherbage et ses tuteurs partis chercher les plus jeunes. 

Adam observa encore une fois sa peau enflée et rouge avant de se décider à enfiler un simple t-shirt bleu clair et le même jean gris que la veille. Il grimaça en constatant que la cicatrice se voyait toujours autant, même s'il cicatrisait beaucoup plus vite qu'il ne le devrait pour un humain. Il voulait obéir à son oncle mais en même temps, imposer ça à ses amis qui viendraient cet après-midi ou même à ses cousins qui risquaient d'être effrayés ne l'enchantait pas. Au contraire, il avait le ventre noué et appréhendait de revoir tout le monde.

Quand son oncle arriva avec Marie et Rebecca, elles passèrent à côté de Noé sans le voir pour l'entourer sans pour autant le toucher. Il sentait bien que ses cousines essayaient de communiquer mais ça ne donnait qu'un immense brouhaha.

— On voulait venir te voir à l'hôpital mais maman ne voulait pas.

— Il faut absolument que tu laisses pousser tes cheveux, tu ressembleras à Daenerys.

L'ombre de son oncle se matérialisa près d'eux.

— Rebecca, j'ose espérer que tu ne regardes pas cette série sordide sur ton téléphone si tu ne veux pas te le voir confisqué.

Dans les faits, la Bible, les anciens et nouveaux testaments et les autres textes religieux étaient les livres les plus violents qu'il ait lu… enseigner des histoires de fratricides, de viol, de dépeçage, de sacrifices… ça avait de quoi marquer les esprits. Du moins lui ça l'avait beaucoup marqué et pendant longtemps il avait pensé qu'il devait souffrir pour la gloire de dieu.

Bref, il était beaucoup plus nuancé maintenant. Certes il y avait Dieu tout puissant dans les cieux, mais comme l'avait dit Alvin, il devait avoir détourné le regard depuis longtemps, déçu par ses enfants…

— Tu n'as pas trop mal ? Demanda Marie, le regard fixé sur son cou.

Gêné Adam posa la main dessus pour qu'elle ne puisse plus la voir.

— Tu peux toujours parler hein ? Papa nous a dit que tu allais bien.

— Mais fichez lui la paix, s'indigna Noé en se relevant du massif de plantes vivaces qu'il avait planté avec Mireille.

— De quoi tu te mêles, l'attaqua Marie toutes griffes dehors.

— Ça va, on sait, je suis le mal incarné, mais laissez-le respirer. Papa a dit qu'il avait besoin de se reposer et vous êtes là à lui tourner autour comme deux harpies.

— C'est vrai qu'on te fatigue Adam ?

— Non ça va, ne vous inquiétez pas. Mais parler me fait un peu mal.

Les deux adolescentes le regardèrent comme si une deuxième tête lui poussait puis entreprirent de le conduire à la cuisine où Marie voulait absolument lui faire un lait chaud au miel.

— C'est vrai que Benoît vient cet après-midi ? Marie se contenta de son hochement de tête. J'ai entendu papa et maman parler d'un baiser que vous avez échangé. C'est vrai ?

Adam était horrifié. Il avait déjà été frappé quelques jours avant pour ce baiser, il ne voulait pas perdre sa cousine également.

— Tu sais moi je trouve ça cool. Dans Sexe éducation il y a Éric et Adam qui sont en couples et toutes mes copines ne parlent que de ça. Mona lit des fan-fics Darryl.

Le jeune homme était perdu pour le monde. Sa cousine lui expliqua comment sa meilleure amie se gavait d'histoires homoérotiques dans le monde d'Harry Potter qui se voyait mis en couple avec des gens improbables… Rebecca quant à elle profitait de chaque silence de Marie pour commenter ses derniers dessins d'un œil critique. Elle était si dure avec elle-même, trouvant toujours un défaut alors que les chevaux qu'elle dessinait étaient magnifiques.

— C'est un Espagnol celui-là ?

— Tu as reconnu ? Minauda-t-elle, donnant un aperçu de la femme qu'elle serait très bientôt.

— Si tu me l'offre je l'encadrerai dans ma chambre, mais il faudra le signer. Comme ça quand tu seras célèbre je me vanterai d'avoir une de tes œuvres.

— Tu es bête. Je te les donne tous si tu veux. Tu es le meilleur Adam. Je t'aime.

Beca lui sauta dans les bras, occultant totalement sa cicatrice et Marie commença à les prendre en photos avec son portable. Au bout de la dixième prises, ils commencèrent à se lasser de suivre les indications de la fashionista sur les poses à prendre et ils furent soulagés de voir Ézéchiel, Matthieu et Jonas apparaître.

Très vite la cuisine fut remplie de cris, de rires et de questions en tous genres. Ezy était passionné par son séjour à l'hôpital et surtout, par son périple en ambulance.

— Toi aussi tu avais un trou pour respirer comme le monsieur de la dernière fois ?

Le monsieur de la dernière fois était un homme croisé en faisant les courses qui avait sûrement eu un cancer et qui respirait à l'aide d'un trou dans sa gorge. Ezy et Matthieu avaient été très marqués et ça avait beau remonter à l'année précédente, il en parlait régulièrement. 

Lui-même se souvenait toujours d'un homme croisé à l'église, le visage gravement brûlé et n'ayant plus de nez. Allait-t-il lui aussi marquer des générations d'enfants à cause de sa cicatrice ?

Il se donna une gifle mentale, honteux de comparer sa petite trace à de graves blessures. Il avait eu beaucoup de chance et il aurait dû être mort… chose qu'il devait garder pour lui, même si, en ayant survécu à un tueur en série, il était un peu un miraculé.

Le repas de midi fut très agité, tout le monde parlant en même temps. Les petits avaient tellement de choses à raconter qu'ils avaient du mal à canaliser leur énergie et se retrouvaient à bégayer en hurlant pour couvrir les autres discussions.

— Adam tu sais quoi ? Et bah avec Léon on disait qu'on était des dinosaures au parc et lui il était prisonnier dans la maison. Ezy était à fond dans son récit, qui pour lui, était d'une clarté limpide.

— Demain j'aimerai aller au centre équestre pour faire brouter Derky. Rebecca passait beaucoup de temps au centre équestre, même quand elle n'avait pas de leçons.

— Demain je passe l'après-midi chez M. Belzunze, je pensais que tu voudrais venir ? demanda sa tante.

— Ahh… euh… Non… je peux y aller à vélo ? Au centre ?

Mireille consulta son époux du regard et celui-ci opina du chef, reprenant la conversation en vol.

— D'accord, mais tu m'envoie un texto pour m'avertir que tu es bien arrivée. Matthieu et Ézéchiel resteront avec Natacha.

Natacha était une jeune fille charmante qui gardait les plus jeunes de temps en temps. Sa tante hocha la tête en direction de sa fille.

— Noé, Adam, Jonas, Marie et moi irons donc à la barrade sans toi.

— Merci maman, roucoule Beca.

— Je peux ne pas y aller moi aussi ? Demanda Jonas.

Noé observait la scène d'un œil vide, conscient que pour sa part, s’il ne se rendait pas à cette réunion familiale, il se retrouverait dans la maison de retraite la plus proche ou pire, au centre psychiatrique.

— Non, nous avons besoin de bras Jonas. M. Belzunze a sauvé notre Adam et c'est à notre tour de l'aider.

— Il est comment M. Belzunze ? Interrogea Marie en jouant avec sa fourchette.

— Grand et costaud.

— Tu crois qu'il a fait peur au tueur et que c'est pour ça que tu es vivant ?

— C'est qui qui a essayé de tuer Adam ? C'est le méchant de la télé ? Pépia Ezy.

— Pas de ça à table. Ce n'est pas un sujet convenable de conversation.

Le visage courroucé de tonton Pierre suffit amplement à ramener le silence à table. Matthieu, qui n'avait rien dit depuis le départ, fut le seul à oser le rompre.

— Moi aussi je veux voir le sauveur.

— Non tu iras avec Natacha, confirma tante Mireille.

— Moi je veux bien rester avec Natacha, ricana Jonas.

C'est vrai que Natacha était très belle, grande, blonde, les yeux bleus, une chevelure raide et épaisse toujours coiffée de façon originale et sophistiquée. Jonas était en plein dans les premiers émois et il était compréhensible que son regard s'arrête sur la jeune fille, bien que ça soit un tantinet dérangeant.

— Ça suffit, soupira le patriarche.

Adam vit Noé et Jonas se cogner le poing discrètement et sourit. Il était soulagé que son cousin ne se soit pas mis toute la famille à dos. Il n'avait pas besoin de ça.

***

Vers quatorze heures, Adam se tenait sous le porche, impatient de retrouver ses amis et de les accueillir dans sa maison. Et dire qu'ils se connaissaient depuis le collège mais qu'il n'avait jamais osé les inviter chez lui plus de dix fois… il allait toujours chez les autres… mais on ne le lui avait jamais reproché. Après tout, avec six autres enfants à la maison, ça manquait de place. Mais aujourd'hui, il allait y remédier, ouvrir les portes et accueillir ses amis qui sortaient justement de la voiture de Benoît.

— Salut ma caille ! Hurla Romuald en trottinant vers lui.

— Wah les cheveux, s'étonna Sébastien en attrapant une mèche entre ses doigts.

— Tu vas mieux ?

— C'est à toi qu'il faut demander ça. Franchement qu'est-ce que tu ne ferais pas pour te rendre intéressant et surpasser mon angine…

— Et dire qu'il était déjà le chouchou des filles, maintenant qu'il est un héros de guerre ça ne va pas s'arranger, soupira Jérémy.

— Entre l'aura, les cheveux et la voix… putain mec tu me tues, souffla Romuald.

Seul Benoît ne dit rien, se contentant de l'observer en silence, comme pour s'assurer qu'il était entier. Pensait-il à ce qu'il s'était passé la dernière fois ? Était-il horrifié par la cicatrice un peu visible ? Au bout de longues minutes, il enroula ses épaules de son long bras et le serra contre lui.

— J’ai eu super peur, c’était pire que la conversion finalement, chuchota-t-il à son oreille quand il le serra contre lui.

— Ouais… le père Paul m’a parlé de perversion et de repentir, mais il n’était pas méchant. C’est affreux ce qui lui est arrivé.

— Ouais affreux, mais je préfère que ça soit lui que toi. Tu as échappé au pire.

— Je le sais, oui.

— Ehh Robocop ! on peut rentrer ? il fait méga chaud et je crève de soif. S’exclama Jeremy en s’éventant d’une main.

Celui-ci n’était à l’aise que dans une piscine. Il était heureux pour lui que ses parents en aient fait creuser une il y a des années. Adam aimait beaucoup aller chez lui. Ils s’amusaient toujours beaucoup chez Jérémy, et étant fils unique, ils étaient vraiment tranquilles là-bas.

Ce fut loin d’être le cas aujourd’hui, puisque les cinq jeunes hommes furent assaillis par cinq De la Villasière - un pour chacun - déchaînés. Benoît eut droit à un interrogatoire en règle par Marie. Sébastien fut assailli par Ezy et Matthieu qui lui demandèrent de raconter des blagues pendant des heures, parce qu’il avait eu le malheur d’en enchaîner plusieurs, les faisant rire aux éclats. Romuald, Jeremy, Jonas et lui jouèrent à SSBM puis firent des roulements quand les autres furent libres.

Finalement au bout de plusieurs heures, ils se réunirent dans sa chambre. Elle était petite, pour cinq gaillards comme eux, mais ils l’adoptèrent sans mal, s’étalant sur le lit ou par terre.

— C’est cool chez toi, approuva Jeremy après que sa tante soit passée leur apporter des biscuits à la cannelle.

— On est plus tranquille chez toi, quand même.

— Ouais, mais ici on a des biscuits maison, alors que la mère de Jerem elle ne sait qu’ouvrir des boîtes, s’amusa Romu.

— Elle les choisit si bien ! renchérit Benoît. Je ne mange bio que chez Jerem. 

Ils explosèrent de rire en mangeant des gâteaux.

— C’est vrai que chez toi c’est la fête du gras, le chambra Sébastien.

— Ehhh t’en prends pas à ma mère sinon elle achètera plus les donuts que tu aimes tant, le rembarra Benoît.

Adam aimait tellement cette ambiance bonne enfant, passer du temps avec ses amis… ça lui manquerait tellement, quand il irait à Paris… Benoît comptait partir sur la côte basque pour faire STAPS en vue de devenir kiné du sport. Jeremy partait en Belgique pour être infirmier, n’ayant pas eu de place en France. Sébastien sur Bordeaux pour être avocat et Romuald restait à Périgueux pour faire un DEA et devenir architecte. Ils avaient tous choisis des chemins différents et cet été était sûrement leurs derniers moments ensemble avant un très long moment.

Il en était triste, parce qu'il avait peur de cet éloignement, mais en même temps c'était normal d'évoluer et de grandir. Adam espérait juste qu'ils ne se perdraient pas de vue après une si longue amitié.

— Promettez moi qu'on ne se perdra pas, les gars.

— Oh mais voilà que tu es sentimental petit Adam, se moqua Séb.

— C'est d'être passé près de la mort ? S'inquiéta Jerem.

— Arrêtez deux secondes. Ça me fait peur que tout le monde parte comme ça. C'est tellement facile de partir et de ne jamais revenir.

— Je te le promets. On sera toujours en vue, assura Benoît.

— Toujours en vue, repris Romu.

— Toujours en vue, enchaîna Jérémy

— Toujours en vue, finit Sébastien.

— Oui, toujours en vue et ensemble.

— On devrait aller tous ensemble à Biarritz, comme on avait dit, demanda Benoît. On ferait du surf et on mangerait des glaces. 

— Ouais on devrait. Et on devrait aussi faire des roulements. Une fois à Paris, une fois en Belgique, une fois à Bordeaux et Anglet. Et pour finir, le retour aux sources avec Romu qui ne quitte pas le nid, proposa Jerem.

— Et se faire tatouer le « toujours en vue », comme ça on pensera aux autres à chaque fois qu'on le verra, s'exclama Romuald d'une voix guillerette.

Il se prit une volée de coussins de la part de tous ses amis qui trouvaient l'idée unanimement stupide.

 

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