La meute d'Erroymendi - Adam (French Edition)

E. Aragon · Chapitre 30 sur 33

Pages du PDF

La meute d'Erroymendi - Adam (French Edition)

Chapitre 30

 

 

Hugo était revenu depuis plusieurs jours maintenant et ils avaient convenus de lui avouer qu’Einar était son père biologique. Adam avait peur de la réaction de son fils, ce qui à son sens était normal. Einar lui était confiant vu la réaction du petit lors de son installation avec eux.

Ce fut donc au petit déjeuner le samedi matin qu’ils sautèrent le pas. C’était le moment parfait, juste avant la course hebdomadaire et la rentrée scolaire, ce qui laissait le temps à Hugo, tout comme à lui, de se faire à l’idée.

C’était affreux, mais il culpabilisait.

Et s’il culpabilisait, ce n’était pas parce qu’il avait caché à Hugo qu’Einar était son père, mais plutôt parce qu’il avait peur qu’il le déteste… Du coup, il culpabilisait d’être à ce point égoïste, de moins se soucier de ce que son fils puisse être bouleversé de cette nouvelle que de sa peur d’être rejeté.

Il était pathétique.

Einar le regardait avec attention, mâchouillant sa deuxième baguette recouverte de beurre et de confiture de fraise et semblait se demander pourquoi il dévorait la peau de son pouce au lieu de déjeuner. Finalement l'alpha soupira et après avoir avalé ce qu'il avait dans la bouche, se jeta à l'eau.

— Hugo, bonhomme. On voudrait te dire quelque chose.

Leur fils releva la tête de son bol de Chocapic et les regarda tour à tour avec curiosité.

— Tu sais que ton papa t'a eu avec un autre homme, que tu as deux papas. C'est toi-même qui me l'a dit.

— Oui quand j'étais pas en bonne santé et que tu me gardais.

— Oui voilà. Ton papa et moi on s'est rencontrés il y a cinq ans. Ça veut dire que je suis ton père, moi aussi. Tes papas c'est Adam et moi.

Hugo le dévisagea le temps de deux secondes avant de se tourner vers lui.

— C'est vrai papa ?

Adam avait la gorge serrée par l'émotion et l'appréhension, il eut donc beaucoup de mal à répondre sans que sa voix ne le trahisse.

— Oui, c'est vrai mon chat. Einar est ton père.

L'enfant le regarda encore quelques secondes avant de cligner des yeux.

— Tu fais des blagues ? demanda-t-il encore.

Il secoua la tête négativement.

— C'est mon papa ?

Adam attrapa sa petite main pour la serrer.

— Oui.

— Pour de vrai ?

— Oui.

Hugo faisait ça de temps en temps. Il demandait plusieurs fois la même chose. Adam s'était inquiété et en avait parlé au pédiatre qui lui avait affirmé que c'était normal et que tous les enfants faisaient ça pour s'assurer d'une information.

— Cool. Timothé, il va être trop jaloux.

Einar qui avait continué à manger comme si de rien était après son annonce coup de poing se décida à participer.

— Pourquoi il va être jaloux ?

— Parce que mon père c'est l'alpha et pas lui.

Il lui tendit sa main à plat et ils procédèrent à un check qui ravit l'enfant.

— Tu as raison mon fils.

Les deux reprirent leur déjeuner, le laissant seul pour faire face à ses crampes abdominales.

Il s'était attendu à des cris, de la colère, des questions. Après tout, Hugo était parfois capable de crises de colère dantesque pour une simple question de choix de chaussures le matin… mais non, rien.

Il commençait à peine à se détendre quand finalement, leur fils eut quelque chose à ajouter.

— Comment on fait les bébés ?

Einar lui pointa de son index dessus pour lui faire comprendre que c'était à lui de répondre et enfourna un morceau de pain tellement gros dans sa bouche qu'Adam espéra qu'il s'étouffe avec. Ça lui apprendrait à être un gros lâche.

— Quand deux personnes s'aiment très très fort… il arrive parfois qu'il y ait un bébé.

— Je vais avoir un frère alors ?

— Oui plein, répondit Einar.

— Non, soupira Adam.

Les deux adultes avaient parlé en même temps et se regardaient maintenant en chien de faïence. Hugo quant à lui faisait la navette de l'un à l'autre.

— Je vais au judo aujourd'hui ?

— Oui.

— Trop cool. Je vais tout raconter à Timothé.

Il s'échappa de table sans finir son bol et sans prêter attention à ses pères qui s'observaient toujours. Si Adam était sérieux, les yeux d'Einar pétillaient de malice.

— Tu ne veux pas avoir plein de bébés avec moi, bébé ? Parce que moi je vais adorer te les faire, et je ne doute pas que tu aimeras ça aussi.

Ne pas sourire.

Ne pas sourire.

Trop tard, il souriait et Einar savourait son effet, le bougre.

— Ce n'est pas les faire le problème… mais la suite.

En un instant Einar avait changé de chaise, prenant celle qu'Hugo avait laissé vacante, entre eux deux.

— Raconte-moi.

Le ton avait beau être doux, Adam ne se trompa pas sur le fait qu'il s'agisse d'un ordre de son alpha. En tant que compagnon il était dorénavant pratiquement imperméable à cette puissance mais son statut d'oméga avait le dessus sur tout le reste et l'invitait à plier devant les autres.

— J'ai pris vingt kilos pour Hugo et je n'ai toujours pas perdu tous mes kilos de grossesse.

— C'est pour ça que tu t'inquiètes ? Parce que tu vas grossir ?

Ça devait sûrement paraître puéril aux yeux de son compagnon, mais il n'avait pas envie de lui raconter à quel point sa première grossesse avait été un calvaire… il était peut-être capable de porter des enfants, mais il restait un homme et clairement, on sentait qu'il n'était pas vraiment fait pour ça à la base.

Il hocha la tête et Einar lui sourit tendrement.

— Même énorme j'aurai envie de te refaire le cul, t'inquiète pas.

Adam eut un instant de panique et observa la porte pour être certain que leur fils n'ait pas entendu ce genre de paroles.

— Ne dis pas ce genre de chose quand Hugo est à la maison. Imagine qu'il t'entende.

— Il est dans sa chambre, ne t'inquiète pas. Bon, je dois y aller on se retrouve à la mairie ?

Adam posa un baiser sur ses lèvres pour confirmer le rendez-vous.

Comme tous les samedis, Hugo avait judo, ils allaient donc finalement se retrouver dans la matinée, dès qu'il aurait confié à Fanny.

Autant il était émoustillé par les paroles crues dans l'intimité de sa chambre, autant au beau milieu de la cuisine avec son enfant à quelques pas… c'était gênant.

Il faudrait vraiment qu'ils prennent le temps de reparler des enfants également… quand il trouverait le courage.

***

Einar quitta la maison et trottina jusqu'au village où tout le monde le salua joyeusement, partageant quelques mots sur sa santé, celle de sa famille ou simplement de la météo. C'était fou cette capacité qu'avaient les gens à parler de rien. Lui personnellement, ça le saoulait prodigieusement de parler pour ne rien dire.

Pourquoi les gens étaient-ils si angoissés par le silence ?

Ils auraient pu se contenter de hocher de la tête en le croisant. Ça lui aurait parfaitement convenu et ça aurait évité qu'il se retrouve à parler de la recette de quiche lorraine de sa mère avec Martha, une lycane sans âge qui fréquentait ses parents.

Que quelqu'un lui vienne en aide, il avait envie de se pendre... ou plutôt non.

Il avait envie de la pendre parce qu'il était hors de question qu'il laisse sa famille derrière lui.

— Ouais donc je sais pas. Demandez à ma mère c'est plus simple hein…

Bien joué, il avait été particulièrement poli et patient, un vrai régal pour les oreilles.

S'il s'était écouté il aurait grogné un truc du genre "mais lâche moi avec ta quiche. Putain j'ai autre chose à foutre !" Mais il avait pensé à Adam et avait réfléchi à ce qu'il allait dire pendant que la vieille fripe parlait de lardons. 

Satisfait, il continua son chemin en hochant la tête poliment quand il croisait quelqu’un. Finalement, il finit par arriver à l’abri de la mairie et retrouva Alvin qui attendait patiemment dans son bureau. Ça faisait bizarre de ne pas vivre avec les autres. Il lui tardait que la construction de la nouvelle maison commune commence pour qu’ils puissent à nouveau partager une tanière tout en ayant chacun un espace personnel.

Ils se sourirent et se penchèrent sur le budget, essayant de rééquilibrer les comptes. Ça leur prit de longues heures avant de réussir à tomber sur leurs pattes mais ils y arrivèrent. André avait plutôt bien géré les comptes de la meute et avait établi un plan pour les dépenses à venir.

— Alors ? c’était ce matin ?

Hagen entra dans le bureau sans frapper et vint s’affaler dans un des fauteuils en face de la table de travail.

— Oui, Adam était tendu comme un arc. Mais le petit a bien compris. Il veut même un petit frère mais Adam n’a pas l’air emballé. Il a peur de grossir et de ne plus me plaire, ce qui est vraiment débile.

Hagen pouffa de rire, attirant son attention.

— C’est ce qu’il t’a dit ? c’est drôle. 

— Pourquoi ? Tu sais quelque chose ?

Bien sûr qu'Hagen savait quelque chose, après tout, contrairement à lui, il avait été près d'Adam tout au long de sa première grossesse. Rien que d'y repenser, ça lui donnait envie de frapper son ami.

— Il a très mal vécu sa grossesse. Déjà il a été choqué d'attendre un enfant, puis les nausées, la rétention d'eau, les remontées acides. En plus le placenta s'était accroché n'importe où, ce qui compressait ses organes et était à priori assez douloureux. Et les deux derniers mois…

— Quoi quoi, qu'est ce qu'il s'est passé ?

— Il a dû rester couché parce que le bébé voulait sortir et cherchait à descendre dans un utérus qu'il ne possédait pas. L'accouchement a été un vrai soulagement pour lui, mais il a fait une hémorragie à cause du placenta et je comprends qu'il ne veuille pas recommencer. C'est ce qu'il répétait en boucle quand je lui enlevais les agrafes.

— Les agrafes ?

Mon dieu mais son compagnon avait subi l'horreur.

Il dévisagea l'agrafeuse posée sur son bureau et imagina le ventre de son amant couvert de dents argentées et grimaça.

— Ce sont des agrafes chirurgicales et ça ne fait pas mal quand on les enlève avec l'hôte agrafe.

L'ôte-agrafes posé à côté de l'agrafeuse avait l'air d'en engin de torture. Comment le soigneur avait-il pu infliger ça à son compagnon. Il devait être très facile à lire car Hagen explosa de rire.

— Mais non ça ne ressemble pas à ça, calme-toi. En plus tu étais là quand j'ai enlevé les agrafes de son ventre après son altercation avec Estelle. Tu sais ce que c'est.

C'était vrai. Il se souvenait des cris de douleur d'Adam quand l'une d'entre elles avait résisté parce qu'elle s'était tordue.

— En tout cas, tu vas devoir te montrer très persuasif si tu veux qu'Adam porte un nouveau bébé parce qu'il voulait se faire stériliser après avoir eu Hugo.

— QUOI ?

Ça avait été plus fort que lui, il s'était levé tellement vite que la chaise du bureau était tombée avec fracas. Sautant par-dessus le bureau, il attrapa le gamma par le col de son polo, l'obligeant à se relever.

Alvin essaya de s'interposer, posant une main sur son avant-bras, mais un simple coup d'œil sur lui avait suffi à ce qu'il n'en fasse pas plus.

— Arrête Ein. Adam, comme les autres est libre de ses choix et si un jour il me demande une vasectomie, je la lui ferais. C'est son corps, pas besoin de te mettre en colère.

— Jamais ! Je te l’interdis !

— Alors je ne vaudrais pas mieux que Fernand et tu devras me tuer moi aussi.

Einar n'avait dit à personne que la petite louve n'avait pas respecté ses ordres. Il n'avait pas jugé utile de la réprimander plus encore et d'en avertir la meute. Les autres loups présents ce matin-là n'avaient rien dit non plus, respectant son silence sur le sujet.

— Putain.

— J'ai écrit un rapport sur la grossesse d'Adam si ça t'intéresse.

Alvin et lui devaient tirer des têtes de six pieds de long parce que leur ami se hérissa et bien qu'en ayant le col toujours maintenu, réussi à les pointer du doigt.

— Les grossesses masculines sont tellement rares que tout a été une découverte avec Adam puisqu'il n'existait pas d'études sur le sujet. Et pour infos c'est lui qui m'a demandé de faire ça, alors pas taper le messager !

Einar le relâcha et l'observa lisser son polo bleu pendant qu'Alvin lui servait un verre d'eau.

— D'ailleurs, il a lui-même commencé à écrire un guide à l'usage des mordus. Si tu veux en savoir plus il faudra lui demander.

Il hocha la tête pour lui signifier qu'il avait compris et ils commencèrent à parler de la réouverture du cabinet médical, maintenant tenu par Hagen et qui ne désemplissait pas. Les gens y venaient autant par curiosité que par nécessité, mais globalement la meute avait l'air contente du changement.

Ils discutèrent longuement avant qu'Alvin ne regarde sa montre pour la cinquante-deuxième fois en une heure.

— Tu attends quelqu’un ? s'agaça-t-il.

Alvin ressembla à un lapin dans les phares l'espace d'une demi seconde avant de se reprendre.

— Je me demande juste ce que fiche Sigurd. Il est très en retard.

— Oh, il ne viendra pas. Il aide son père aujourd'hui.

En fait Sigurd était passé à la maison la veille et avait demandé à faire une pause avec ses obligations de la meute. Il semblait au bout du rouleau et avait besoin de temps pour réfléchir et faire un point sur sa vie. Einar avait compris à quel point c'était sérieux quand son ami avait émis l'hypothèse de retourner à Périgueux avec Estelle et lui avait donné quartier libre. 

— Ah… d'accord.

Le bêta n'ajouta rien mais au regard que Hagen lui lançait, il n'était pas compliqué de voir que le soigneur s'inquiétait pour les deux.

Une heure plus tard, Adam pointa le bout de son nez, magnifique dans son jogging noir avec son t-shirt blanc. Il semblait arriver d'un footing, avec les écouteurs fixés dans les oreilles. Il portait également un grand sac en papier. D'ici, il n'arrivait pas à entendre ce qu'il écoutait, ce qui voulait dire qu'il ne l'écoutait pas fort. Alvin, le plus proche de la porte, attrapa le fil pendouillant pour le sortir de sa bulle.

— T'écoute quoi pour être aussi happé ?

— Hein ? The Weight de The Band. 

— Connais pas, c'est bien ?

— Moi non plus je connaissais pas, c'est une playlist Deezer mais j'aime bien.

Adam lui tendit l'écouteur qu'il venait d'arracher et le bêta le glissa dans son oreille. Ils se mirent à dodeliner doucement au rythme de la musique.

Einar regarda l'heure pour constater qu'il était onze heures passées, ce qui voulait dire que son compagnon avait traîné sur le chemin puisqu'il déposait Hugo pour onze heures.

— Tu as rencontré quelqu'un en chemin ?

Alvin et Hagen le dévisagèrent, arborant un visage dégouté.

Oui d'accord il était jaloux et pas subtil mais il n'en avait rien à foutre.

Heureusement pour lui, Adam n'était pas aussi casse couille que ses amis et semblait très bien s'adapter à la vie avec lui.

— Je suis passé chez Olhagaray prendre du boudin. Je me suis dit que ça serait sympa de grignoter avant la course.

Pour attirer l'attention pleine et entière de tout le monde, c'était le meilleur moyen.

— C'est du noir ? Demanda Hagen.

— Évidemment.

Sachant qu'Aitzol offrait un discours de vingt minutes à chaque personne ayant l'audace de lui demander du boudin blanc, beaucoup faisaient l'impasse. Un jour, Einar avait demandé à Sigurd pourquoi son père continuait à en fabriquer et à en vendre malgré son aversion pour ce produit et la réponse avait été surprenante.

Parce que toutes les charcuteries en vendent.

Pire encore, en fait, Aitzol ne faisait son laïus qu'aux personnes qu'il aimait pour ce qu’il appelait une hérésie et vendait le boudin blanc à ceux qu'il n’appréciait pas. Et avec le sourire.

Einar s’approcha de son compagnon et le débarrassa de la poche qui lui sembla bien lourde. À priori, Adam avait prévu de les caler avant qu’ils ne partent tous courir, ce qui était une très bonne idée. Il récupéra son laguiole dans la poche de son jean et fit de la place sur le bureau pour qu’ils puissent prendre leur goûter.

Il fut surpris de trouver cinq boudins par personnes et s'attaqua à la découpe. Ils commencèrent à manger, mais en plus de Sigurd, il manquait quelque chose… de la bière. Il était presque certain qu’il y en avait quelque part dans la mairie, il appela le loup qui s’occupait de l’accueil pour lui demander de leur emmener des boissons.

Ils furent servis assez rapidement et finirent par inviter Jason à se joindre à eux. Après tout, laisser le jeune loup saliver dans l’entrée n’était pas très sympa. Du moins, c’est ce qu’Adam lui avait soufflé pour qu’il ne le fiche pas dehors et maintenant il le regrettait.

Adam et Jason rigolaient comme deux bons copains, une bière chacun entre les mains dans un coin de la pièce et il rongeait son frein de son côté alors qu’Alvin lui racontait le dernier épisode de sa série.

— Dis le si je t’emmerde, ça ira plus vite.

— Hein ?

Pour sa défense, il n’avait rien écouté.

— Arrête de regarder Jason comme ça. Ils ne font que discuter.

— Il drague Adam, grogna-t-il.

— Pas du tout… Je crois qu’il a le béguin pour Louise, l’informa Hagen d’un air amusé.

— Ils sont trop proches, grogna-t-il hargneusement.

— Que t’es chiant mon pauvre, soupira Alvin.

Le bêta se releva et alla se placer entre les deux jeunes sans aucune subtilité, allant même jusqu’à enrouler son bras autour des épaules de Jason pour l'éloigner subtilement d'Adam. Sigurd arriva sur ces entrefaits, portant également un sac en papier.

— Adam il restait du jambon, tu le veux ?

Il vit immédiatement les trois dans le coin et Einar comprit tout de suite que ça allait être un vrai drame.

Alvin sourit à Sigurd, totalement inconscient du train de pensées pourtant parfaitement visible sur le visage de leur ami. Hagen à côté de lui avait retenu sa respiration.

— Merci pour le jambon ! Adam venait de sauter sur son lieutenant pour le prendre dans ses bras. Reste avec nous, on fait un goûter avant la course.

Sigurd baissa la tête pour lui sourire et lui ébouriffer les cheveux affectueusement avant que ses yeux ne scannent à nouveau Alvin et Jason.

— Tu es gentil, mais j’ai du travail. J’y retourne.

Il fit un geste de la main vers Hagen et lui, puis repartit en sens inverse, comme il était venu.

Pour sa part, s'il était entré dans une pièce pour voir son compagnon enlacer quelqu'un d'autre, il aurait arraché la tête de l'impudent. C'est ce que Sigurd aurait fait aussi, il y a encore quelques mois, du moins, il aurait tapé un scandale, mais le lycan semblait s'éteindre doucement, à la manière d'une mèche mouillée.

Adam vint près de lui, profitant de l'excuse de devoir poser le jambon sur le bureau pour se nicher dans ses bras. Il avait l'air soucieux et Einar ne pouvait que le comprendre, après tout, il s'agissait de son ami à lui aussi.

Il referma ses bras sur son compagnon et après l'avoir serré fort, s'occupa de le nourrir.

Quand il fut l'heure de rejoindre la meute pour la course, il ne fut pas surpris, contrairement à Alvin, d'apprendre que Sigurd s'était porté volontaire pour garder les enfants au lieu d'aller courir.

— Putain il est chiant, s'agaça Alvin. Ça fait des siècles qu’on n’a pas couru ensemble.

— Il aime passer du temps avec les enfants, biaisa Adam, lui tournant le dos pour se déshabiller.

— C'est pour ça qu'il traîne en permanence avec Louise, cracha hargneusement le bêta.

Personne ne répliqua pendant un moment avant qu'Einar, agacé par le laïus de leur ami sur Sigurd et sa prétendue relation, ne perde patience.

— Oh ça va. Ça fait des semaines que je te dis d'arranger les choses entre vous. Maintenant tu la ferme, c'est l'heure de courir.

Alvin le regarda d'un œil outré où il perçut une pointe de douleur, mais il n'en pouvait plus de leur histoire de je t'aime, moi non plus. Il était temps qu'ils la règle, et vite, car il était hors de question qu'il perde l'un de ses amis.

Le bêta baissa finalement la tête, et après avoir enlevé ses fringues, prit sa forme de loup pour attendre le reste de la meute.

Ils ne tardèrent pas à s'élancer dans la forêt, profitant du magnifique temps de ce début de printemps. Le temps était passé de la pluie au soleil en une journée à peine et maintenant ils frôlaient les vingt-huit degrés.

Pour éviter les promeneurs indésirables, lorsqu'ils décidaient de courir l'après-midi, et non le soir, comme aujourd'hui, Adam avait eu une idée brillante. Ils avaient collé des panneaux "chasse en cours" dans tous les abords de la montagne, ainsi que quelques lycans portant fusil et gilet jaunes sur les chemins. Cette idée lui était venu en repensant à sa tante, qui ne voulait pas qu'ils se promènent dans la forêt les jours de chasse, de peut qu'ils se fassent tirer comme des lapins.

Les promeneurs étaient donc refoulés d'eux même, envahis par la peur des "chasseurs buvant des bières sur le bord de la route, fusils dans le dos et casquettes vissées profondément sur la tête, arborant des airs patibulaires dès que quelqu'un s'approchait d'eux.

Une idée géniale que chaque membre de la meute avait hâte d'exécuter tant ils la trouvaient amusante.

Quand Hagen et Alvin quittèrent leur giron, Einar prit un grand plaisir à chasser son compagnon, s'amusant de tous les glapissements qu'il arrivait à lui soutirer, à chaque fois qu'il le surprenait en apparaissant devant lui. L'oméga était plus rapide que lui, avec son allure fine et ses pattes puissantes, mais il connaissait la montagne et cette forêt comme sa poche, pouvant la parcourir les yeux fermés.

Excédé, Adam finit par lui sauter sur le dos pour lui pincer l’oreille. L'alpha fléchit les antérieurs et ils roulèrent tous les deux dans la poussière du chemin, tombant dans un enchevêtrement de pattes. Adam lâcha son oreille et gratifia son museau de nombreux coups de langue, s’installant confortablement sur lui jusqu’à ce qu’ils soient interrompus par des bruits de bagarre à quelques mètres d’eux.

Adam redressa la tête, oreilles dressées vers l’origine du bruit et quand un hurlement affreux raisonna dans la forêt, il se précipita pour intervenir, Einar sur les talons.

Le spectacle qui les attendait était incompréhensible. Alvin et Estelle se tenaient face à face, les oreilles plaquées en arrière, la gueule ouverte dévoilant leurs crocs brillants. Chacun grognait à qui mieux mieux alors que Louise était allongée par terre, la cuisse ouverte, mais n’osant pas bouger de peur de se prendre un coup de dents.

Alvin finit par sauter par-dessus la jeune louve pour attaquer la femelle alpha, et ça aurait fini en carnage si Einar n’était pas intervenu, sous les yeux horrifiés de son compagnon. Heureusement, l’Alpha s’était assez souvent battu avec son ami pour savoir comment il fonctionnait.

La mâchoire du béta claqua à quelques millimètres de sa joue et il n'eut qu’à incliner la tête pour que ses propres dents attrapent le pli de peau derrière son oreille et tire d’un coup sec pour déséquilibrer son adversaire. Alvin trébucha et utilisa le poids de son corps pour écraser sa truffe dans la terre meuble. Il ne lui fallut que quelques secondes pour comprendre que s'il ne faisait rien, il risquait de finir étouffer.

Einar commença à agiter les pattes arrière et fut satisfait de trouver une prise dans la jonction du jarret et de l’aine et poussa assez fort pour inverser les rôles. Il adapta un peu sa prise pour attraper plus de chair dans sa gueule et la resserra jusqu’à ce qu’Alvin arrête de bouger.

Estelle avait réussi à tirer Louise par la peau du cou jusqu’à un endroit assez éloigné pour entreprendre de lui prodiguer les premiers soins.

Sans réfléchir, Adam se jeta dans la mêlée, paniqué de voir son amant et son meilleur ami se battre comme ça. Il percuta son compagnon mais ne réussit qu’à se faire mal sous le choc. L’alpha ne bougea pas d’un pouce. Au lieu de ça, malgré qu’il ait la bouche pleine, Einar lui grogna dessus.

Alvin de son côté commençait à manquer d'air, yeux révulsés, ventre exposé, il ne pouvait pas être plus soumis. Il frétilla du bout des pattes, griffant doucement le pelage brun d'Einar dans un geste désespéré.

Adam, très conscient qu'il ne faisait pas le poids contre son compagnon, s'allongea près d'eux en chouinant, poussant des pleurs assez aigus pour briser du cristal. Il vit les pupilles d'Einar se poser sur lui pour l'étudier alors il pleura encore plus fort avant de finalement reprendre forme humaine… se retrouvant nu comme au premier jour au milieu de la forêt.

— Chéri, si tu continues tu vas tuer Alvin, et… nous adorons Alvin. C'est notre ami.

Il avança prudemment une main qu'il fourra dans l'épais pelage et commença à lisser les poils hérissés de son compagnon.

— Lâche-le maintenant s'il te plaît.

Confiant, il posa son front dans les poils doux de son dos et respira le parfum musqué de l'Alpha qui lâcha sa proie pour tourner le nez vers lui.

Adam ne broncha pas quand la langue, légèrement sanguinolente de son amant vint essuyer sa joue, au contraire, il soupira de contentement. Il finit quand même par se relever pour aller voir Louise alors qu’Einar reprenait forme humaine et allait rejoindre Alvin qui s’était éloigné de l’autre côté.

— Tout va bien pour vous deux ?

Estelle n’avait pas lâché Louise d’une semelle. C’était intrigant le changement opéré entre les deux, jamais il n’aurait pensé les voir s’entendre sachant que l’alpha passait son temps à stigmatiser la plus jeune alors que cette dernière avait peur rien qu'à l'évocation de son nom. Depuis la mort de Fernand, Estelle avait vraiment changé, elle semblait plus détendue, comme si un poids lui avait été retiré des épaules.

Adam avait été sceptique quand Einar lui avait affirmé que les deux femmes s'entendaient bien, mais maintenant qu’il les voyait ensemble, avec Estelle si inquiète s'affairant autour de la petite louve bringée, impossible de douter.

Ça sentait l’amour à plein nez, cette histoire. Ce qui voulait dire qu'ils allaient perdre Louise quand Estelle partirait fonder sa propre meute.

Adam ressentit un petit pincement au cœur mais se contenta de sourire. Il se tourna ensuite vers les deux mâles qui avaient tous deux repris formes humaines et tendit l'oreille pour écouter ce qu'ils se disaient.

— Mais qu'est ce qui t'a pris ? tempêtait Einar en observant la trace de sa morsure sur le cou de son ami.

— J'en sais rien, j'ai vu rouge.

— Si Adam n'avait pas fait tampon, je t'aurais tué pour m'avoir défié.

— Je sais.

Alvin se massa la nuque d'un geste lasse. Il semblait épuisé et affaibli.

Enfin, autant qu'un lycan de son gabarit pouvait l'être.

En général, quand l'Alpha intervenait dans une rixe, les lycans se séparaient purement et simplement, la queue basse. Il était extrêmement rare que l'un des belligérants se retourne contre le dominant et le fait que ce soit le bêta avait de quoi surprendre.

Après tout, il était improbable de voir un bras attaquer la tête.

— Ne recommence pas ça, conseilla Einar d'une voix bourrue. Jamais.

— Ouais.

L'alpha aida son ami à se relever en le tirant d'une poignée de main virile et après une accolade, ils passèrent à autre chose, parlant de marcassins qui auraient été pistés non loin de là. Adam se rapprocha d'eux et attrapa Alvin pour un câlin. Le bêta lui caressa les cheveux d'un geste tendre.

— Tu as eu peur moustique ?

— Évidemment ! Mais qu'est ce qu'il s'est passé ? Pourquoi vous vous battiez ?

— J'en sais rien. Il haussa les épaules. Elle s'est approchée de mon repas.

C’étaient des choses difficiles à comprendre pour Adam qui manquait vraiment du plus petit instinct territorial, à part en ce qui concernait Einar.

— Tu as mangé avant de partir !

— Et alors ?

Il ne semblait pas comprendre son point de vue. Einar les sépara, l'air de rien pour reprendre son compagnon dans ses bras. Il devait arborer un air ahuri parce que son amant ricana joyeusement.

— Je t'expliquerai.

Adam hocha de la tête, impatient d'avoir le point de vue de son compagnon alors qu'Alvin fronçait les sourcils face à leurs messes basses. Il lui sourit, légèrement gêné d'être si curieux, mais pas repentant pour deux sous.

Et maintenant il avait envie de récupérer Hugo et de rentrer chez lui. Il s'était rendu compte que plus le temps passait, plus il devenait casanier. À vingt-trois ans, il n'était pas loin d'être vieux… du moins dans sa tête.

— On y va ?

Einar s'écarta un peu de lui pour lui sourire et regarda le ciel à travers les arbres.

— Il doit être treize heures… allons chercher le petit. On mange quoi ?

Adam réfléchit un instant à ce qu'il avait au frigo et annonça, légèrement sceptique.

— Brandade de morue ?

Lui il adorait ça, de même qu'Hugo, mais il ne se souvenait pas en avoir déjà mangé avec son compagnon.

— Super, tant que c'est toi qui prépares, je sais que j'adorerai.

Oui… devait-il lui avouer que c'était un plat tout prêt qu'il comptait mettre au micro-ondes ? S'il le servait en boxer sous son tablier, est ce que ça passerait ?

— A quoi tu penses ?

Il sursauta, pris en flagrant délit de pensées absurdes.

— La brandade.

Einar le tira à nouveau contre lui, se penchant sur lui pour lui souffler à l’oreille.

-Dis-moi, ça serait pas à la branlade plutôt ? Tu es tout rouge.

Il était tout le temps tout rouge en présence d’Einar. L’Alpha lui faisait un tel effet que c’en était indécent. Il eut l’impression de commencer à se liquéfier entre ses bras et au moment où il commença à se couler contre lui, il fut soulevé du sol et emmené comme on l’aurait fait d’une princesse de conte de fée.

— Mais qu’est-ce que tu fais ! cria-t-il d’une voix hyper virile en s’accrochant à ses épaules.

— Je suis sûr que tu avais des pensées cochonnes.

Heureusement, ils étaient maintenant seuls dans la forêt. Les membres de la meute semblaient les éviter, sûrement peu désireux de tomber sur leur alpha et son compagnon en train de forniquer comme des exhibitionnistes dans la nature.

— Mais pas du tout ! Pourquoi tu dis ça ?

La voix haut perchée était de retour, contribuant à donner toute crédibilité à ses paroles.

— Parce que tu deviens tout rouge quand tu penses à des trucs pervers, ce qui me donne très envie de t’allonger sur la première surface plane venue.

Ouhh il avait très chaud d’un coup. Sa main glissa de l’épaule au torse de son compagnon, effleurant du bout des doigts le contour de ses muscles qui lui donnaient envie de les sucer et même de les mordre. Ils étaient si appétissants. Il fut très heureux de voir la peau halée se recouvrir de chair de poule.

C’était très valorisant de voir son compagnon réagir à un simple touché. Il se sentit durcir et posa son bras libre en barrage pour ne pas exposer son érection.

— Ne te cache pas, j’adore ce que je vois.

— Regarde où tu vas, on va tomber.

— Je ne te laisserai pas tomber. Jamais.

C’était un peu fleur bleue de la part de l’alpha de dire des choses pareilles, et encore plus désuet de sa part d’en être chaviré, mais c’était plus fort que lui.

Il avait été sceptique au début, ou plutôt non, il avait eu très peur, mais maintenant il était si heureux que parfois, il avait l’impression qu’il allait se réveiller. Trop de bonheur comme ça, ça ne devait pas être bon pour le cœur.

— A quoi tu penses encore ?

Il le regarda le temps d’un battement de cœur avant de caresser sa joue. Il laissa sa main là où elle était, effleurant la joue mal rasée du pouce.

— Juste que je t’aime.

Einar accéléra encore le pas, commençant presque à courir.

— Oh putain, je vais montrer à quel point je t’aime.

Adam ne résista pas à l’envie de l’embrasser, se hissant à son cou à la force des bras, déséquilibrant leur duo, les faisant chuter dans les fougères comme deux crétins. Lèvres scellées, ils se mirent à rire sans se lâcher.

Leur vie était si belle...

OceanofPDF.com