La meute d'Erroymendi - Adam (French Edition)
Chapitre 2
Finalement, ce ne fut pas le père Michel qui les emmena en randonnée, s'étant foulé le poignet en glissant dans sa douche le matin même, mais le père Paul, l'entraîneur de rugby de Noé. Un gars bâti comme une armoire à glace, passionné par son sport et qui n'avait de prêtre que le col blanc. Il avait toujours paru antipathique aux yeux d'Adam mais l'impression était maintenant confirmée après trois jours de camping dans la forêt Barade. Ce n'était pas la première fois que les scouts de sa paroisse se rendaient sur ce terrain et Adam aimait bien cette forêt, véritable musée vivant avec ses châteaux, ses cours d'eaux et ses paysages variés. On y trouvait des petits mammifères ainsi que de nombreux champignons à l'automne. Un espace "camping" y avait été aménagé avec deux lavabos et un toilette pour les nombreux campeurs de passage. Ils avaient donc commencé sur l'aire de camping avant de s'enfoncer dans la forêt pour se rapprocher de la nature sans commodités. Il n'y avait pas de jeunes, dix jours entre garçons de quinze à dix-sept ans. Ils étaient vingt, encadrés par trois adultes. Le père Paul et deux parents volontaires de la congrégation.
Adam était le plus âgé des "enfants" et se retrouvait, depuis le début de la semaine, trop souvent de corvée de repas ou de vaisselle à son goût.
— Il paraît que tu es la parfaite petite ménagère, avait argué le prêtre, autant que tu serves là où tu seras utile.
Il en avait été mortifié mais n'avait pas osé répliquer. C’est vrai qu’il aimait cuisine mais il n’avait pas vocation à devenir cantinier. Pas besoin de se faire traiter de chouineur en plus. Déjà que les autres garçons, à la botte de son cousin, passaient leur temps à lui lancer des piques tout sauf subtiles sur ses soi-disant préférences sexuelles… il ne voulait pas aggraver les choses. Plus que six jours à tenir et il pourrait regagner son foyer.
Cependant, partager la tente avec son cousin était une vraie épreuve, puisqu'il faisait exprès de prendre toute la place dans la canadienne, sous prétexte d'être plus grand et plus costaud.
Tout ça pour trois pauvres centimètres.
Le mardi soir, alors que tout le monde était parti se coucher, le père Paul lui avait demandé de le rejoindre près du feu, pour une discussion. Il s’attendait au pire, au vu de la conversation précédente ou l'autre avait enchaîné les amalgames entre l'homosexualité et son amour de la cuisine.
— Écoute mon garçon, le père Michel et tes tuteurs m’ont demandé de te dire quelques mots. Il est évident que tu t’es perdu sur le chemin de la perversion, mais nous ne te laisserons pas tomber. Tu es encore jeune et il est évident que tu t’es laissé influencer par le malin. Le lévitique est très clair, « L'homme qui couchera avec un mâle comme on couche avec femme, ils font une abomination, les deux. Ils seront mis à mort, à mort, leur sang est sur eux. », alors nous allons prier pour ton âme, qui j’en suis certain, n’est pas encore perdue. « Jésus était bon, patient et tolérant parce qu’il était venu, non pas pour juger les gens, mais pour les guérir spirituellement. L’amour était le moteur de ses actions ». Il faut te repentir pour ta déviance et revenir dans le giron de notre mère l’église dont tu t’es écarté. Alors prions ensemble ce soir. Nous ferons ainsi toute la semaine, au coucher des autres puis à notre retour, tu viendras pour les vêpres pour te repentir.
Adam le regarda avec de grands yeux, peu désireux de se bousiller les vacances en allant à la messe tous les soirs à dix-huit heures. Il avait embrassé un garçon, une fois. Il ne se considérait pas comme déviant, juste curieux et potentiellement intéressé par les gars. Depuis le collège, il avait regardé les filles, parfois, et même s’il ne s’était pas mis en couple, comme certains de ses amis, ça ne l’avait pas empêché d'apprécier, et d’être fasciné par les jambes et les décolletés des filles plus âgées que lui.
— Je ne suis pas un pervers mon père.
Pas besoin de lui préciser qu'il avait adoré le moment partagé avec Benoît, il avait déjà l’air assez évaporé comme ça, avec ses citations. Qui aurait cru qu’un entraîneur de rugby… Sport réputé comme étant homoérotique par excellence serait aussi étroit d’esprit sur le sujet. Adam avait déjà vu les gars de l’équipe de Noé se mettre des mains aux fesses, pour soi- disant, se soutenir les uns les autres.
— Tu as pourtant été vu par ta famille en train d’avoir des rapports avec un garçon. T’aurait-il forcé ? c’est grave mon enfant, il faut le dire.
— Non, non… c’était juste comme ça… Pour voir.
Le visage du prêtre voulant tout dire, il s'était tu et avait écouté le sermon interminable sans plus intervenir. À quoi bon ? Loin de le dégoûter ou l'effrayer, le père Paul le faisait se questionner encore plus. Ce qu'il avait pris pour une expérience était peut-être quelque chose de plus profond. Avait-il vraiment regardé les filles de sa classe avec envie ou était-ce un mimétisme pour faire comme les autres ?
Il avait déjà été abordé par de nombreuses filles mais aucune ne lui avait semblé être "la bonne". Était-ce parce qu'elles n'avaient pas ce qu'il fallait ?
***
Le mercredi et donc le troisième jour de leur périple, Adam préparait une marmite de haricots verts avec du jambon blanc et avait prévu une Macédoine de légume en entrée. Les haricots manquaient cependant de goût. C'était le souci avec les conserves. Se souvenant d'un plan de cerfeuil des bois trouvé la veille, il s'éloigna du camp après avoir prévenu un des parents présents pour qu'il reste près du feu. Il traversa le cours d'eau près duquel ils s'étaient installés, observa les plus jeunes autour du père Paul, découvrant des crottes de lapin d'un air de profond ennui et s'enfonça dans les bois.
Au bout de deux cents mètres, il se retourna en entendant une branche craquer derrière lui et vit son cousin, avec quatre autres garçons qui visiblement le suivaient. Noé avait la capacité formidable d'attirer les gens et de se faire des amis où qu'il soit. Il était quelqu'un de solaire, contrairement à son frère Jonas, plutôt taciturne et discret.
— Je peux vous aider les gars ? Si vous voulez, il y a des pissenlits là-bas. On pourrait faire une salade si on s'y met tous.
Noé leva les yeux au ciel en se rapprochant assez prêt de son cousin pour ne pas avoir à crier. Les quatre autres l'encerclèrent puis chacun se mit à le pousser, d'un rayon à l'autre du cercle.
— J'ai une meilleure idée, moi. Et si on faisait une chasse à l'homme plutôt ?
Tout le monde se mit à glousser des assentiments, contribuant à énerver Adam qui en repoussa un à deux mains.
Il n’était pas un petit gabarit qu’on pouvait intimider aisément, même à cinq contre un.
— Ça suffit les conneries les gars. Ça ne m'amuse pas.
— Et moi ça ne m'amuse pas de devoir te supporter dans ce camp. J'en peux plus que tu nous mates quand on se lave. Espèce de pervers ! Grogna l'un des gosses. Ethan, peut-être, en le poussant.
D’où matait-il des gens ? Ethan se prenait-il pour un beau gosse valant le détour ? Adam ne put s'empêcher de rire.
— Ouais ! Mon père dit que les dégénérés comme toi, on devrait les tuer. S'exclama un autre devant l'air satisfait de Noé.
Celui derrière lui, lui ceintura soudain les bras, alors que le dernier qui était resté à l'écart lui envoyait son poing dans le ventre, lui coupant la respiration sous le choc.
Adam n'était pas quelqu'un de violent et ne s'était jamais battu, ne trouvant aucun avantage à la violence. Petit, Noé l'avait supplié de se mettre au rugby avec lui, mais les placages et tout ça, c'était trop musclé à son goût… il avait préféré poursuivre la natation.
Celui qui le tenait le lâcha et il tomba à genoux dans les brindilles tapissant le sous bois en se tenant le ventre.
— Mais qu'est-ce que vous faites !
Son cousin se pencha pour attraper une grosse branche et la brandit au-dessus de sa tête.
— On est cousin, lui rappela-t-il tout de même, juste au cas où.
— Tu me dégoûte. Cours petit lapin si tu ne veux pas qu'on t'attrape.
Adam ne se fit pas prier. Il n’était pas assez joueur pour ça. Il détala, glissant dans les feuilles mortes, présentes dans les environs quelle que soit la saison. Jamais il n'aurait pensé que son cousin s'en prendrait physiquement à lui. Certes, il n'avait théoriquement pas levé la main sur lui, mais il avait entraîné ses copains à sa suite et les avait laissés le brutaliser. Il ne comptait pas rester là pour être certain que son cousin ne lui enverrait pas un coup de branche à l'arrière du crâne, même s’il ne l’en pensait pas capable.
Il n'avait pas l'âme d'un martyr. Il courut donc le plus rapidement possible, sautant par-dessus les buissons, esquivant les branches basses. Les rires et les cris le suivaient. Il entendit son cousin l'appeler mais ne voulait pas risquer de ralentir pour voir où étaient ses poursuivants. Courir en ne regardant pas où on allait était le meilleur moyen de se prendre les pieds dans une racine ou pire. Il galopa en ahanant jusqu'à voir débouler Ethan sur sa droite. Celui-ci le tamponna, le déséquilibrant au passage et il alla s'écraser l'épaule dans un tronc.
Le gars lui avait tenu le bras un peu plus tôt se pencha vers lui, l'attrapa par le col pour le soulever contre le tronc, lui coupant la respiration. Noé plus lourd que les autres arriva lorsque son pote décocha un coup de boule à son cousin, qui se tapa la tête contre le tronc en ricochet le laissant sonné et vaseux. Le bon côté est qu'il pouvait à nouveau respirer. Affalé contre le tronc, le nez en sang, Adam observa son cousin approcher. Il ne tenait plus son bâton. Dur de courir avec un grand truc dans la main. Finalement, Noé n’était pas le plus dangereux des bourreaux présents.
— Tu fais moins le malin maintenant, monsieur parfait.
Il se lécha la lèvre, goûtant son propre sang. C’était vraiment étrange de le traiter de dégénéré et de monsieur parfait en moins de cinq minutes… Ces gamins ne savaient pas ce qu’ils disaient.
— Si vous comptez me casser la gueule, faites vite, le soleil se couche et on est loin du campement.
— Putain tu avais raison Noé il s’y croit trop le petit pédé. Tu n’as pas compris qu'on allait te crever ?
C'était le même qui avait annoncé que tous les homosexuels devraient être tués et ça n'avait rien de très rassurant. Déjà le discours en lui-même était hors d'âge, mais la tête du type sentait la fin de race.
— Y'a pas à dire cousin, tu t'entoures des meilleurs. Ça craint pour la suite, se gaussa-t-il. Au moins je ne serais plus là pour voir ça.
Il vit une étincelle briller dans le regard de son cousin et continua à le titiller, quelque chose ayant lâché en lui. Un nerf sûrement.
— Je suis sûr que tatie Mireille sera très heureuse de passer un samedi par mois en visite à la prison où tu seras enfermé après mon assassinat. Alors on en est là ?
— C'est ta faute, cracha-t-il c'est toi qui a changé, pas moi !
— Oh et du coup je mérite tout ça parce que j'ai grandi… ouais… donc comme je le disais, fais ça vite.
Il essuya son nez d'un revers de bras et lança un sourire goguenard à son cousin.
L’ami taré ne comptait pas rester pour jouer les spectateurs.
— Oh que c'est mignon. Mais nous on n’en a rien à faire de vos histoires. Si tu te dégonfles Noé, nous on va lui donner la leçon qu'il mérite. Allez tapette, rampe au sol et lèche mes pieds, applique-toi, à cause de toi mes chaussures sont sales.
Les deux cousins échangèrent un regard et alors que l'autre commençait à avancer son pied Noé tourna le dos, rebroussant chemin. Deux autres le suivirent, laissant Adam en tête à tête avec les deux tarés les plus virulents depuis le début. Le dernier type avait dû faire demi-tour depuis longtemps puisqu’il n’était nulle part en vue.
— Tu rêves machin, jamais je ne te lécherai quoi que ce soit. Ni ton pied ni ta queue. Pas la peine de supplier.
Les coups commencèrent à pleuvoir et il se roula en boule, protégeant sa tête avec ses bras. Il ne fallut pas longtemps pour que son corps entier le fasse souffrir.
La provocation n’avait peut-être pas été l’idée du siècle.
Quand tout s'arrêta, il mit un instant à oser regarder entre ses bras. Les deux jeunes étaient en pleine discussion pour savoir quel nœud conviendrait le mieux pour l'attacher à l'arbre contre lequel il était toujours roulé en boule et il profita de ce moment absurde pour se relever et se remettre à courir tant bien que mal, malgré sa jambe douloureuse. Il se traîna en s'appuyant sur chaque tronc jusqu'à trouver un bosquet assez opaque pour être entièrement caché.
Ses bourreaux ne tardèrent pas à remarquer son absence mais préférèrent rebrousser chemin que de perdre encore du temps à le chercher.
— C'est bon, il a eu son compte. Si je te prends encore à me mater je te tue, cria Ethan.
Il resta caché dans son bosquet jusqu'à ce que la nuit tombe et réussit juste à s'en extraire avant que son corps, à présent complètement froid ne se rappelle à son bon souvenir.
Une heure plus tard, Adam n'arrivait plus du tout à bouger et se mit à trembler sans pouvoir s'en empêcher. On était peut-être début juillet mais les nuits restaient fraîches dans la forêt. Il se roula en boule à la recherche de sa propre chaleur et sombra dans un profond sommeil. Il ne fut réveillé que de nombreuses heures plus tard, lorsqu'il se fit piétiner par un lapin.
Le jeune homme regarda autour de lui, tentant de distinguer quelque chose, mais les arbres cachaient totalement la lune, qui de toute façon n'éclairait pas assez pour qu'il y voit plus loin qu'à un mètre. C'est pour ça qu'il fut étonné et vraiment effrayé lorsqu'un grognement troubla le silence pesant de la nuit.
Le loup, énorme, sauta d'un bon devant lui, babines retroussées sur de grandes dents blanches, oreilles aplaties en arrière et queue haute.
Adam se releva, ignorant la brûlure de ses muscles et recula en boitillant jusqu'à se retrouver dos à un tronc, encore. A chaque pas en arrière, le loup avançait d'autant. Ça serait tout de même un comble de finir mangé par un loup au XXIème siècle.
— Là mon tout beau, je suis ton ami. Passe ton chemin, j'ai vu un lapin un peu plus loin.
La bête l'observait en grognant sans discontinuer jusqu'à ce qu'un hurlement au loin lui fasse tourner la tête.
Adam, persuadé qu'il allait se faire dévorer par une meute entière, profita de la distraction pour tenter de monter à l'arbre. Heureusement pour lui, il avait les bras musclés - merci la natation - et n'eut aucun mal à se hisser sur les deux premières branches avant que le loup gris lui attrape le mollet avec ses dents, transperçant sa chair.
Il hurla de douleur et ses bras lâchèrent leur prise. La chute fut courte mais douloureuse. Il se tapa la tempe contre une racine et se retrouva face contre terre, incapable de bouger. Le loup, loin de le lâcher, se mit à le traîner sur le sol, raffermissant sa prise et le mordant de plus belle jusqu'à ce que son corps dégringole dans une rigole. Il n'arrivait pas à crier, pourtant ce n'était pas l'envie qui lui manquait. Sa tête heurta toutes les pierres qui jonchaient le sol et dès qu'il arrêta de glisser, la bête fut à nouveau sur lui, déchirant sa gorge dans un horrible gargouillis.
Puis ce fut le trou noir.
***
Le grand loup brun mit quelques minutes à se rendre compte qu’il était seul sur les traces de l’intrus. Des jours qu’ils le traquaient au travers de leur territoire. Quand il était arrivé ici, sur cette belle terre non revendiquée, il avait pris le temps de vérifier minutieusement qu’il n’y avait effectivement aucune trace olfactive. Une fois avoir trouvé une maison, puis un travail, il avait contacté ses amis, ses bêtas, qui avaient quitté leur meute pour le suivre sans se poser de questions.
Installés depuis quatre ans, ils rencontraient maintenant un problème d’intrusion. Un Lycan rodait sur leur territoire, semant les morts derrière lui. De plus, beaucoup d'humains disaient avoir aperçu ou filmé un loup et les chasseurs commençaient à s’agiter. A chaque fois qu’ils poursuivaient cet intrus, il trouvait le moyen de leur glisser entre les pattes.
Il fit demi-tour après s’être frotté une dernière fois contre un jeune chêne, marquant ainsi son territoire en de multiples endroits. Il retrouva Alvin couché près d'un cours d'eau, à moitié caché derrière Sigurd sous forme humaine. Il s’approcha d’eux doucement le regard braqué sur la forme près de laquelle ils étaient postés. Un jeune homme était allongé sur le dos, la gorge ouverte.
Einar se mit à grogner à l’encontre de ses hommes qui se tournèrent vers lui, la gorge offerte. Il les huma doucement, chacun leur tour et leur accorda un coup de langue sur le menton avant de s'asseoir près de l’humain en penchant la tête sur le côté.
— Désolé mec. On s’est encore fait avoir. Il a attaqué le gosse et a filé, s’expliqua Sigurd.
Le loup se mit à grogner de mécontentement et poussa le jeune homme du bout de la truffe, s'imprégnant de son odeur et lécha la morsure, prenant le relais d'Alvin qui s'occupa de lécher la jambe, couverte de trace de dents. Quand il arriva à endiguer le flot sanguin, il se rassit et entreprit de se lécher les babines, couvertes de sang de l'humain. Il poussa un jappement mécontent et Alvin, toujours sous sa forme lupine le rejoignit en rampant, quémandant son attention. Il le laissa s'allonger à ses pieds et se pencha sur lui pour le nettoyer. Alvin couina, ses yeux fauves posés sur le corps inerte et presque sans vie.
— Ouais, c’est moche, confirma Sigurd, complètement nu près d'eux.
Mordre un humain était interdit sans l’accord de ce dernier et les transformations étaient rares. En trente ans, sa meute de naissance n’avait transformé que cinq humains et seuls quatre avaient survécu à la première transformation. Ça n'avait rien d’anodin.
— Qu’est ce qu’on fait ?
Einar attrapa la chemise du blessé entre ses dents et commença à le traîner dans la terre.
— Tu veux qu’on le ramène à la maison où qu’on l’enterre ? ironisa Sigurd.
Le loup éternua une fois, les yeux plantés dans ceux de son bêta et recommença à tirer la chemise doucement.
— Bien sûr qu’on l'emmène... putain fait chier.
Alvin se releva et observa les mouvements de son ami pour ramasser le petit corps meurtri de ses grands bras musclés puis ils se mirent en chemin. Einar ouvrait la marche, Sigurd avec le blessé au milieu et Alvin en arrière garde. Il ne leur faudrait pas longtemps pour gagner la petite maison en bordure de forêt qui leur servait de camp de base. En une heure, ils avaient parcouru les vingt kilomètres et Hagen les attendait déjà sous le porche, bras croisés, les ayant senti arriver.
— Pour le repas, j’aurai préféré du lapin les gars. J’en conclu que vous ne l’avez pas eu.
Einar se mit à convulser, ses membres se brisant et se reformant, son chanfrein s’écrasant et s’affinant pour devenir un nez, ses poils s’enfonçant dans sa peau, redevenu lisse. Il redevint humain, haletant devant la souffrance et le traumatisme subi par son corps. La transformation, bien que volontaire, n'en restait pas moins extrêmement douloureuse et fatigante.
— Non on ne l’a pas eu. Et ce connard a mordu un humain sans le tuer.
— Merde, grogna son ami. Pose-le sur le lit, je vais chercher le nécessaire.
Einar se rendit dans la chambre qu'il partageait avec Hagen et observa Sigurd poser sa jeune trouvaille sur le lit sous le regard d'Alvin, qui les avait précédés, toujours sous forme de loup. Leur soigneur entra dans la pièce avec une petite sacoche molle et resta un instant figé en regardant les deux hommes et le loup penchés au-dessus du lit. Il se mit à rire, ce qui eut le don d'énerver Einar.
— Qu'est ce qui te prend ? Tu crois que c'est le moment ? s’agaça-t-il.
— Heureusement que le gosse est dans les vapes, vous faites des fées vraiment moches les gars.
Les deux hommes et le loup se redressèrent et s'éloignèrent du lit pour laisser passer Hagen qui s'assit sur le bord du lit en fronçant les sourcils.
— Vous avez bien fait de lécher les plaies, ça a déjà commencé à cicatriser. Il a eu de la chance ce p'tit gars, que vous soyez tombés dessus aussi vite.
Il déboutonna la chemise brune puis écarta les pans pour tâter les côtes mais évidemment Sigurd ne résista pas à asticoter leur soigneur.
— Profiter d'un gosse à moitié mort franchement.
Alvin, trop heureux de participer, se mit à pousser des petits gémissements, relevant ses babines dans une sorte de sourire.
— Arrêtez sérieux, il a des côtes fêlées, le nez cassé… il s'est battu. Peut-être qu'il a affronté notre intrus avant de se faire mordre.
— Mais bien sûr. Le gosse doit peser soixante-dix kilos à tout casser. Il a affronté un lycan à main nu. Scout toujours prêt. Se gaussa Sigurd en imitant un salut militaire.
Einar résista à l'envie d'en prendre un pour taper sur l'autre. La vie avec ses trois lieutenants était compliquée puisqu'ils passaient leurs journées à se bouffer le nez. Ils étaient tous amis depuis l'enfance, ayant grandi dans la même meute, mais dès qu'ils se réunissaient plus de trois heures, ils semblaient retomber en enfance.
— Ça suffit. Tonna-t-il. Alvin, transforme-toi maintenant et ramène-nous à manger. Qui l'a trouvé ?
Alvin et Sigurd se consultèrent du regard avant que le premier ne file jusqu'au salon pour reprendre forme humaine.
— On l'a trouvé ensemble, Alpha. On était sur les traces de l'intrus quand on a senti le sang.
— Pourquoi ne pas avoir continué la poursuite si vous étiez si proche ?
— Il y avait tellement de sang… Quand on est arrivé, il respirait à peine. On ne pouvait pas le laisser.
— Évidemment que non, mais tu aurais pu t'arrêter et Alvin continuer la traque. Ou l'inverse. On aurait sûrement attrapé ce renégat à l'heure qu'il est et il n'y aurait plus eu d'humain tué.
Le souci de cet intrus, c'est qu'il vagabondait sur leur territoire et attaquait des gens, sans qu'ils n'arrivent à comprendre sa logique. Les humains semblaient être pris au hasard sans qu'il n'y ait de corrélation entre eux. Ils avaient un lycan tueur en série sur les bras, ayant déjà causé la mort de quatre personnes. Un homme, une femme et deux enfants n'ayant à première vue aucuns rapports entre eux. La cinquième victime était allongée sur le lit d'une des chambres de la maison et il espérait la sauver.
— On n'y a pas pensé Ein, désolé. S'excusa Alvin en revenant avec trois steaks crus dans une assiette.
— Qu'est ce qu'on va faire de lui ? interrogea Sigurd.
— Voyons déjà s’il passe la nuit. Prophétisa Einard, pragmatique.
Ils tournèrent tous les trois le regard vers Hagen, attendant son avis.
— Je n'en sais rien, il a perdu beaucoup de sang. Il faudra en plus attendre qu'il se réveille pour voir s’il a une commotion cérébrale.
Le gosse donnait en effet l’impression d’avoir été percuté par un bus avant de servir de pique-nique à un loup. Il n’avait vraiment pas eu de chance sur ce coup-là.
Ils restèrent près d’Hagen jusqu’à ce qu’il finisse de nettoyer chaque bobo puis convinrent d’établir des tours de garde pour surveiller que le blessé ne leur claque pas entre les doigts pendant la nuit.
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