La Traversée du Colbert

André Duchesne · Chapitre 8 sur 41

Pages du PDF

La Traversée du Colbert

Chapitre 7 - La bataille de l’anse au Foulon

C H A P I T R E 7

 

La bataille de l’anse au Foulon

 

L e gouvernement Pearson a peut-être cédé devant celui de Johnson quant à l’arrivée, grandiose, du général de Gaulle dans la Vieille Capitale, mais il n’a pas fléchi sur tout. Il y a des chapitres du livre du protocole qui sont non négociables. De Gaulle veut venir au Canada par bateau ? Parfait. Il veut débarquer au Québec ? Grand bien lui fasse. Mais, au fait, la responsabilité des ports, c’est fédéral. Et cela concerne aussi l’anse au Foulon, où le Colbert doit

s’amarrer le matin du 23 juillet.

L’anse au Foulon est un lieu hautement symbolique dans l’histoire du pays. C’est là, en 1759, que les troupes britanniques du général Wolfe débarquèrent pour vaincre Montcalm sur les plaines d’Abraham. D’ailleurs, les anglophones ont baptisé l’endroit Wolfe’s Cove. À chacun sa vision de l’histoire !

Donc, c’est acquis : de Gaulle va d’abord poser le pied dans la « cour » du fédéral. Et qui, au bas de la coupée, sera le premier à l’accueillir ? Un représentant du gouvernement fédéral, bien entendu. Car dans l’esprit d’Ottawa, un chef d’État en visite officielle au pays doit être accueilli par un autre chef d’État. Ça tombe bien : le gouverneur général Roland Michener, qui est par définition le chef de l’État, fera au même moment son séjour annuel à la Citadelle de Québec, sa seconde résidence officielle après Rideau Hall. Ce sera donc Michener qui lui serrera la main le premier. Daniel Johnson sera derrière. Tant pis pour lui !

Autre point pour Ottawa : après les cérémonies officielles à sa descente du

Colbert, le président fera une courte visite à la Citadelle. Seulement ensuite sera-t-il pris en charge par le gouvernement provincial ; il amorcera alors la portion proprement québécoise de sa visite en se rendant à l’hôtel de ville de Québec. Par la suite, le programme restera sous contrôle provincial jusqu’au départ du président de Montréal pour Ottawa, dans l’après-midi du 26 juillet.

Cette petite victoire d’Ottawa n’empêche pas les deux capitales de se quereller jusqu’à la dernière minute. Ottawa essaiera encore et toujours d’arracher des morceaux d’accueil au Québec, où on est arc-bouté sur cette volonté d’être maître chez soi. « Les fédéraux avaient vraiment décidé, dans le cas de la venue de De Gaulle, de marquer le coup de leur présence », se souvient Pierre Marc Johnson

en entrevue. Devant les exigences et les demandes répétées d’Ottawa, le gouvernement du Québec s’organise pour que le fédéral ait un minimum d’espace afin de se rendre visible.

Au protocole, poursuit Pierre Marc Johnson, on avait décidé de respecter les éléments de base de la

reconnaissance de la présence du gouvernement canadien dans le territoire de la ville de Québec, c’est-

à-dire la Citadelle, qui est le lieu de résidence du gouverneur général lorsqu’il est de passage. […] On

savait qu’il y aurait des efforts du gouvernement fédéral pour s’assurer que le général ne serait pas vu

sans que les autorités canadiennes soient présentes partout, alors que la détermination du gouvernement

du Québec, ce n’était pas cela. C’était que, lorsque les choses se passent en territoire québécois, ce sont

les autorités du Québec qui reçoivent, point.

 

La réunion du cabinet fédéral du jeudi 29 juin donne un aperçu de ces querelles diplomatiques et politiques entre les deux capitales. Ce jour-là, le premier ministre Pearson explique à ses ministres que l’organisation de la visite de son homologue français est farcie de situations embarrassantes et que des mesures ont

été prises afin d’éviter les tensions, que ce soit dans les affaires internes du pays ou avec la France. Il révèle entre autres que Québec et Ottawa sont toujours en désaccord quant à la réception du 23 juillet en l’honneur du président. Conformément à la pratique relative à la visite de chefs d’État, c’est le gouverneur général du pays qui devrait donner cette réception. Or, Québec tient mordicus à ce que cette réception soit sous sa responsabilité. Ottawa va céder et remballer ses petits fours.

Nonobstant le fait que Québec a le gros bout du bâton des cérémonies protocolaires sur son territoire, certains médias se demandent si Daniel Johnson et son gouvernement n’ont pas subi une humiliante défaite lorsqu’un communiqué annonce que de Gaulle ira à la Citadelle. C’est que le 10 juillet, en conférence de presse à Québec, le ministre québécois délégué à l’accueil des chefs d’État, Marcel Masse, a déclaré que cette activité n’était pas à l’horaire. Le même jour, une conférence de presse du côté fédéral disait exactement le contraire.

L’affaire met Daniel Johnson dans l’embarras. Le premier ministre est invité à aller s’expliquer sur les ondes de l’émission radiophonique Présent, qu’animent Bernard Derome et Andréanne Lafond sur les ondes de Radio-Canada. Le journaliste Teddy Chevalot talonne Johnson, qui tente de garder son calme :

Le fait d’aller à la Citadelle n’établit pas qu’Ottawa a priorité sur nous, se défend Johnson.

Évidemment, il ne faut pas oublier que le général de Gaulle a été invité et par le gouvernement du

Canada et par le gouvernement du Québec. Il faut donc que nous nous entendions. Il faut donc que

nous partagions le gâteau. Ottawa est très désireux de faire sa part, sa large part, pour bien accueillir le

général. Ottawa est pris d’un très grand zèle. Comme par hasard, le gouverneur général va se trouver à

Québec alors qu’il ne s’y trouvait pas pour d’autres visiteurs. Mais il faut reconnaître cependant que le

général arrive à Québec, en bateau, tel qu’il en avait exprimé le désir et tel que nous le désirions, nous 1.

 

Chevalot revient sur l’idée d’une défaite face à Ottawa. Le premier ministre

réplique qu’absolument toutes les invitations faites aux chefs d’État ont été lancées par le gouvernement fédéral dans le cadre du centenaire de la Confédération. « Alors, tous ces chefs viennent ici pour marquer leur… disons leur estime envers le Canada. Il n’est pas question d’exclure le Canada d’une réception du général de Gaulle. Il est tout simplement question d’établir un modus qui respecterait, dans toute la mesure du possible, notre caractère un peu différent et des circonstances très différentes, évidemment, qui marquent la visite du

général de Gaulle2. »

L’affaire rebondit encore le 14 juillet à l’Assemblée législative où, profitant de cette confusion, le député libéral Pierre Laporte demande à Daniel Johnson s’il a autorisé son collègue Marcel Masse à « capituler » devant Ottawa. « Il n’est pas question de capitulation ni de guerre, même si le général de Gaulle arrive à l’anse

au Foulon au lieu d’arriver à Bytown3 », répond Johnson en employant par dérision l’ancien nom d’Ottawa. Le premier ministre prend la défense de Marcel Masse en affirmant que ces questions d’horaires et d’itinéraires sont du ressort du service du protocole.

 

Les médias et le balcon

 

La conférence de presse tenue par Marcel Masse le 10 juillet est suivie d’une autre rencontre avec les médias le 14 juillet à Montréal. On est alors à la veille du départ du Colbert de Brest, en Bretagne. Flanqué du maire Drapeau sur la terrasse arrière de l’hôtel de ville de Montréal, Masse donne les détails de la visite, qui s’échelonnera sur trois jours, du 24 au 26 juillet, dans la métropole.

La question d’une apparition de Charles de Gaulle au balcon est abordée au cours de ces deux rencontres, et l’interprétation qu’en font les médias témoigne d’une confusion qui fait écho aux différentes versions du programme montréalais retrouvées dans les documents du Quai d’Orsay.

Au lendemain de la conférence de presse du 10 juillet, La Presse (Montréal) et

L’Action (Québec) affirment que de Gaulle s’adressera au public depuis « une galerie extérieure attenante à l’hôtel de ville ». Le Globe and Mail (Toronto) et la Gazette (Montréal) proposent une version légèrement différente, laissant entendre que le président français fera un discours « si la foule est assez importante ». La Gazette ajoute même que le discours en question se fera depuis le balcon.

Rebelote le 15 juillet à la suite de la rencontre de Marcel Masse et Jean Drapeau avec les médias. Les reportages diffusés ce jour-là indiquent que cette

partie de la programmation reste dans le brouillard. Citant le programme officiel, le Globe and Mail n’évoque pas de discours. On dit plutôt que de Gaulle va saluer la foule depuis les marches de l’entrée principale, puis qu’il apparaîtra au balcon pour saluer de nouveau avant de retourner à l’intérieur et, de là, se rendre à la terrasse arrière pour une réception. Dans Le Devoir, on indique que le président français va s’adresser « du haut de la terrasse surplombant le Champ-de-Mars à la population ». Voilà qui est étrange. La terrasse surplombant le Champ-de-Mars est à l’arrière de l’hôtel de ville. Le président doit s’y rendre pour s’adresser à quelques centaines de dignitaires, pas à la foule en contrebas. Dans la Gazette, on affirme que l’invité d’honneur va « saluer la foule » depuis le balcon du deuxième étage. On dit bien qu’il va saluer (greet) et non qu’il parlera aux gens. Le Montreal Star écrit au contraire qu’il prononcera quelques mots : « Le président fera un autre discours depuis le balcon du deuxième étage de l’hôtel de ville. »

Or, cinq jours plus tard, le 20 juillet, la Gazette publie le programme officiel de

la visite, où on apprend cette fois-ci que de Gaulle va simplement apparaître au balcon et envoyer la main !

S’il y a un élément sur lequel les médias s’entendent, c’est le gigantisme de l’accueil qu’entend donner le gouvernement du Québec au président français. « Quebec Goes All Out for De Gaulle Visit, Plan 160-Mile Drive », titre le Globe and Mail. L’auteur de l’article, Langevin Côté, débute par une citation du ministre Marcel Masse, qui prédit qu’un million de Québécois seront massés le long du chemin du Roy le 24 juillet pour acclamer le visiteur. Il est vrai que Masse, ancien président de la SSJB du diocèse de Joliette, est de mèche avec les dirigeants de la Fédération qui, on l’a vu, remue mer et monde depuis des semaines pour inciter le peuple à se rassembler partout où de Gaulle passera. On s’est organisé pour n’offrir « rien de moins qu’un accueil royal » au chef d’État français, ajoute Langevin Côté. Le journaliste ne croyait pas si bien dire…

Justement, de l’autre côté de l’Atlantique, l’heure du départ est arrivée.

 

1.Présent (émission radiophonique), Radio-Canada, 13 juillet 1967.

2.Ibid.

3.Assemblée législative du Québec, o Journal des débats, vol. 5, n 92, 1967, p. 4712.