La Traversée du Colbert
Première partie - La grande bataille diplomatique
P R E M I È R E PA RT I E
La grande bataille diplomatique
C H A P I T R E 1
Une politique québécoise en mutation
A vant d’être un président, Charles de Gaulle est un général de brigade. Il sait que sur un terrain où on affronte un adversaire, il est important d’établir une tête de pont, de profiter des failles, des ouvertures. C’est la meilleure façon de conquérir et de conserver sa place.
C’est un peu la même chose avec le cours de l’histoire, domaine dans lequel le président excelle. Lorsque des occasions se sont offertes à lui, le grand homme les
a à plusieurs reprises saisies. Pour lui comme pour la France.
La conjoncture lui est de nouveau favorable à l’été 1967, sur les rives du Saint-Laurent.
Depuis le début de la décennie, le Québec est en pleine transformation, en quête de renouveau. Il est sorti de la Grande Noirceur pour entrer dans la Révolution tranquille.
Tout à coup, au Québec, on se dit capable. L’État se donne des outils de développement économique comme la Caisse de dépôt et placement. Il modernise les grandes institutions, écoles et hôpitaux au premier chef, hier encore dirigées par le clergé. On veut vivre et travailler dans sa langue et sa culture. On veut revendiquer une identité… et la montrer au monde entier.
Le Québec et sa majorité francophone ne veulent plus se faire dire comment agir, comment penser, comment suivre. Ils veulent prendre les commandes de leur destinée. Ils revendiquent pour le gouvernement qu’ils contrôlent plus de
pouvoirs, plus d’autonomie ; ils manifestent leurs aspirations et veulent élargir les champs de compétence assignés à leur province par la Constitution fédérale.
Et, tel un adolescent face à ses parents, c’est vers le gouvernement central que le Québec se tourne pour exprimer ses doléances. Au cœur de la fédération, le Québec va, plus que jamais depuis 1867, exprimer qu’il se sent le parent pauvre, l’oublié, le négligé. Ce qui va inévitablement créer des tensions, des affrontements, des batailles de compétences avec Ottawa.
Dans l’espoir d’y voir plus clair, de moderniser une confédération dans laquelle le Québec se sent de plus en plus à l’étroit, le gouvernement fédéral va, parmi d’autres mesures, créer une commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le
biculturalisme. Cette commission Laurendeau-Dunton, du nom de ses deux coprésidents, tente de diagnostiquer les problèmes les plus manifestes et d’apporter des solutions afin que les deux « peuples fondateurs » vivent dans l’harmonie et l’équilibre.
En parallèle, ce Québec de plus en plus fier de ses racines et désireux de vivre en français se tournera, réflexe naturel, vers des interlocuteurs avec qui il partage une communauté d’esprit. La France constitue le partenaire tout désigné.
Président de la République française depuis le 8 janvier 1959, Charles de Gaulle est sensible à ce qui se passe là-bas, dans cette petite enclave française en Amérique. Il la connaît, cette enclave où il est venu en 1944, en 1945 et en 1960. Il sait que ses prédécesseurs, rois comme présidents, lui ont tourné le dos depuis la signature du traité de Paris de 1763, par lequel la France a cédé à la Grande-Bretagne le Canada et ses autres colonies du continent.
Mais pas lui. Pas Charles de Gaulle.
Quelques semaines à peine après son appel du 18 juin 1940 pour l’unification des Français soucieux de continuer le combat contre l’Allemagne nazie, lui, de Gaulle, tendait déjà la main à ces Français d’Amérique pour leur demander de l’aider. Ce Canada français, il a aussi appris à mieux le connaître grâce à son amitié avec Georges Vanier, ministre plénipotentiaire du Canada en France au début de la Deuxième Guerre mondiale. Il est bien conscient que le Québec a eu des sympathies plus marquées pour le régime de Vichy pendant la guerre, mais il a tourné la page.
Le président n’est pas le seul à diriger son regard vers cette Amérique française. Autour de lui, à l’Élysée, des membres influents de sa garde rapprochée établissent et entretiennent des contacts chaque jour plus étroits avec les nouvelles élites francophones du Québec. Cela s’inscrit parfaitement dans une période où les balbutiements de la francophonie internationale se font entendre.
À l’Élysée donc, plusieurs proches du président sont sensibles à ce désir
d’émancipation des « cousins » canadiens-français. Et voient dans ce désir de construire des ponts un catalyseur d’échanges économiques avantageux pour l’Hexagone.
Ce « lobby du Québec à Paris1 », surnom parfois attribué au groupe, compte dans ses rangs Bernard Dorin, Philippe Rossillon, Pierre-Louis Mallen, Xavier Deniau, Jean-Daniel Jurgensen, Alain Peyrefitte et plusieurs autres.
La Maison du Québec
Un des premiers chapitres dans l’établissement de ces nouveaux liens France-Québec s’écrit en octobre 1961 avec l’ouverture de la Maison du Québec à Paris.
Ce n’est quand même pas une première. Le Québec est par exemple représenté à New York depuis 1940.
Il n’en demeure pas moins qu’au moment d’accueillir à l’Élysée, le 5 octobre 1961, le premier ministre Jean Lesage, venu inaugurer les bureaux québécois dans la Ville lumière, de Gaulle se réjouit de la création de cette entité faite sur mesure « pour servir à nos rapports directs ».
« Nous, Français, comprenons mieux que personne votre souci de prendre à
votre propre compte la conduite de vos affaires économiques », lance-t-il, ajoutant que le vœu de développer « votre personnalité » rendra service « au
Canada tout entier2 ».
À Ottawa, dans les officines de la haute fonction publique fédérale, on prend des notes. On est inquiet de voir le Québec ainsi sortir du rôle qui lui est assigné pour jouer du coude sur la scène internationale. Lorsque les libéraux de Lester B. Pearson sont portés au pouvoir en avril 1963, une de leurs premières mesures, sans qu’elle soit criée sur les toits, est de multiplier les contacts avec la France. Le but : rappeler qu’en matière de politique étrangère, c’est le Canada, et non ses constituantes provinciales, qui mène le bal. Et on veut aussi éviter de se faire tirer le tapis sous les pieds dans les domaines où les provinces ont plus de latitude.
De Gaulle reste poli. Mais il est déjà ailleurs. Ainsi, en septembre 1963, alors
que son cabinet prépare la visite du premier ministre canadien Lester B. Pearson à Paris en janvier 1964, le président écrit dans une note à Étienne Burin des Roziers, secrétaire général de l’Élysée : « Nous devons avant tout établir une coopération particulière avec le Canada français. » Il ajoute plus loin : « Le Canada français deviendra nécessairement un État et c’est dans cette perspective
que nous devons agir3. »
En 1964, la Maison du Québec à Paris devient Délégation générale, avec les privilèges et immunités diplomatiques afférents. De nouveaux accords France-Québec sont signés : entente permettant à de jeunes Québécois de suivre une formation à l’École nationale d’administration à Paris (janvier 1964), entente sur un programme d’échanges et de coopération en matière d’éducation (février 1965), entente de coopération en matière de culture (novembre 1965), etc.
Cette sympathie croissante de la France envers le Québec est inversement
proportionnelle à celle que le général entretient avec le reste du Canada. Il faut dire qu’entre les deux pays existent des litiges politiques et économiques qui agacent le président.
Déjà, en 1963, les Français n’ont pas aimé que la compagnie aérienne Trans-Canada Air Lines (ancêtre d’Air Canada) choisisse d’acheter une flotte d’appareils DC-9 de l’américaine Douglas plutôt que des Caravelle made in France. S’ajoutent notamment des désaccords sur les droits de pêche des
habitants des îles françaises Saint-Pierre et Miquelon, voisines de Terre-Neuve, et le refus du Canada de vendre de l’uranium à la France, qui cherche à entrer dans le club des puissances nucléaires.
Les tensions sont devenues si vives que lorsque l’ambassadeur de France à Ottawa suggère à l’Élysée, fin 1966, de faire parvenir un télégramme de félicitations au Canada pour le centenaire de la Confédération, de Gaulle se fâche.
« Nous n’avons à féliciter ni les Canadiens ni nous-mêmes de la création d’un “État” fondé sur notre défaite d’autrefois et sur l’intégration d’une partie du peuple français dans un ensemble britannique. Au demeurant, cet ensemble est
devenu bien précaire4. »
Mince consolation pour les dirigeants canadiens : ils ne sont pas les seuls à subir la mauvaise humeur du président. Entre les deux blocs, soviétique et américain, l’ombrageux de Gaulle veut mener sa propre politique internationale.
Ce qu’il fait, avec quelques coups d’éclat à la clé.
En mars 1966 par exemple, il retire la France du commandement unifié de l’OTAN et demande aux troupes étrangères installées sur le territoire français de plier bagage. En Europe, il s’oppose à ce que la Grande-Bretagne, trop proche des États-Unis, entre dans la Communauté économique européenne (CEE), ancêtre de
l’Union européenne. Le 1er septembre 1966, dans son célèbre discours de Phnom Penh, il s’inquiète de voir « l’autorité politique et militaire des États-Unis » prendre de plus en plus racine au Vietnam du Sud, en conclut à une escalade du conflit Est-Ouest en Asie et exprime le souhait que le peuple d’Indochine puisse disposer de lui-même. Et lorsque la guerre des Six Jours éclate en juin 1967, il fait suspendre la livraison d’armes françaises à Israël.
Malgré cela – et peut-être en raison de cela –, Charles de Gaulle demeure une figure très populaire dans le monde. Partout où il passe, il attire les foules. Les
médias le suivent dans tous ses déplacements.
C’est dans ce contexte que les gouvernements canadien et québécois vont s’affronter sur un nouveau terrain. Dans les derniers jours de l’été 1966, ils vont l’un et l’autre se mettre à courtiser le président français afin qu’il visite le pays en 1967 dans le cadre du centenaire de la Confédération canadienne (invitation d’Ottawa) et d’Expo 67 (invitation de Québec).
D’abord réticent, de Gaulle se laisse finalement convaincre, notamment lorsqu’on lui fait comprendre que les Canadiens français l’attendent à bras ouverts. Mais attention, murmure-t-il à son entourage, s’il y va, ça risque de faire des vagues.
Justement, des fonctionnaires et des diplomates ont l’intention de le faire venir par bateau…
1.Titre de l’ouvrage de Jean-Pierre Fournier et Paul-André Comeau : Le Lobby du Québec à Paris. Les précurseurs du général de Gaulle. Selon les auteurs, c’est le professeur de sciences politiques et de relations internationales Dale C. Thompson qui a le premier évoqué le rôle de ce groupe (p. 10).
2.Toast adressé à M. Jean Lesage, premier ministre du Québec, palais de l’Élysée, 5 octobre 1961, dans Charles de Gaulle, Mémoires d’espoir, t. 1 : Le Renouveau. 1958-1962, p. 766.
3.Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets, t. 9 : 1961-1963, p. 369-370.
4.Dale C. Thompson, De Gaulle et le Québec, p. 227.
C H A P I T R E 2
Premières démarches
A quelques mois du début des célébrations du centenaire de la Confédération et de l’inauguration de l’Exposition universelle, le gouvernement canadien est en pleine campagne de séduction pour faire venir au pays un maximum de chefs d’État du monde entier.
Rien de plus normal. D’abord parce qu’il s’agit ici de relations d’État à État, de pays à pays. Ensuite parce qu’Ottawa paie la plus grosse part de la facture. Enfin
parce que les dignitaires étrangers sont avant tout invités dans le cadre du centenaire de la Confédération canadienne. Dans ce contexte, aller à Expo 67 est une bonne façon de joindre l’utile à l’agréable.
Le gouvernement du Québec respecte entièrement ces règles du jeu et ne s’interpose pas. Sauf dans un cas : la France.
Les liens développés au cours des dernières années avec la mère patrie, ajoutés à la sympathie que manifeste l’immense personnage qu’est Charles de Gaulle envers la province, alimentent la volonté de Québec d’envoyer sa propre proposition.
À la mi-septembre 1966, l’Élysée reçoit donc deux invitations : l’une d’Ottawa, signée par le gouverneur général Georges Vanier, ami personnel du président français, l’autre datée du 13 septembre à Québec et signée par le nouveau premier ministre, Daniel Johnson.
Commence alors une série de tractations de part et d’autre qui durera tout
l’automne et une partie de l’hiver. Tout en demeurant diplomates, Ottawa et Québec se disputent l’honneur de se voir dire oui par de Gaulle. S’il répond par l’affirmative, bien entendu. Parce qu’au départ, rien n’est acquis.
Pour le Québec, la cour est faite par Jean Chapdelaine. Nommé délégué général du Québec à Paris en 1965, sous les libéraux de Jean Lesage, Chapdelaine est un homme digne de confiance. À la suite de l’élection du gouvernement unioniste de Daniel Johnson en juin 1966, il a conservé son poste. Pour Ottawa, la tâche revient à l’ambassadeur Jules Léger.
Durant cette période, le gouvernement du Québec propose l’idée de faire venir le président en bateau plutôt qu’en avion. Pourquoi ? Parce que s’il prend l’avion,
il n’aura d’autre choix que de se rendre en premier à Ottawa, la capitale fédérale. Alors que par bateau, c’est impossible, à moins que le navire ne soit bien petit… Ce qui ne conviendrait pas à un chef d’État. Surtout celui-là !
En bateau, le président français pourrait donc débarquer dans la capitale québécoise. Quel beau pied de nez à faire à Ottawa ! On imagine un peu la tête des fédéraux…
Pierre-Louis Mallen, délégué de l’Office de radiodiffusion-télévision française
(ORTF) au Québec, s’est attribué la paternité de cette idée1. C’est possible… Dans les rappels qu’il en a faits, M. Mallen raconte cette anecdote avec moult détails.
Mais la version la plus courante, du moins au Québec, veut que l’initiative soit de Jean Chapdelaine. Et c’est à celle-ci que nous adhérons. Pour la bonne raison que des documents retrouvés dans le fonds d’archives du délégué général
l’attestent.
Le 6 décembre 1966, Chapdelaine écrit en effet à Claude Morin, alors sous-ministre québécois des Affaires fédérales-provinciales, pour le tenir au courant de ses démarches. Selon Chapdelaine, qui a récemment échangé avec Étienne Burin des Roziers, secrétaire général de l’Élysée, de Gaulle viendra au Québec en juillet 1967. Mais rien n’a encore été confirmé. Puis, il ajoute ces mots révélateurs : « Je lui rappelai mon petit projet d’une remontée du Saint-Laurent en croiseur, ce qui amènerait d’abord le général à Québec, tout naturellement. M. Burin des Roziers m’assura que cette formule restait bien présente dans son
esprit2. »
Chapdelaine devait quand même s’attendre à ce que son idée bute sur des obstacles. Que de vigoureuses protestations émanent d’Ottawa. Or, surprise, le premier de ces obstacles surgit à Québec, dans l’entourage de… Daniel Johnson.
Le gouvernement de ce dernier a en effet nommé, le 6 juillet 1966, André Patry au poste de chef du protocole et commissaire général du gouvernement du Québec pour les visites d’État à l’Exposition universelle de Montréal. Professeur de droit à l’Université Laval, brillant et cultivé, Patry est un homme d’honneur. Pour lui, le protocole, c’est le protocole. Et dans son esprit, la manœuvre consistant à faire venir de Gaulle par bateau est contraire aux conventions.
Ayant eu vent du projet de Chapdelaine, il lui écrit le 15 décembre 1966 pour le rappeler à l’ordre. Le ton est poli mais ferme :
Je désire vous indiquer dès maintenant que je ne suis pas d’accord avec le projet d’une remontée du
Saint-Laurent par le général de Gaulle, que vous avez soumis à Burin des Roziers. C’est d’abord à
Ottawa que tous les chefs d’État doivent se rendre dès leur arrivée au Canada. C’est là également qu’ils
doivent entrer officiellement en rapport avec les autorités du pays.
Nous sommes évidemment très désireux à Québec de réserver au général de Gaulle un accueil
particulier. Mais nous n’avons pas l’intention d’aller à l’encontre des règles dont nous sommes déjà
convenus avec le gouvernement du Canada en ce qui concerne les visites des chefs d’État étrangers au
cours de l’année 1967 3.
Chapdelaine doit reculer, ce qu’il fait dans sa réponse du 20 décembre. « Je profiterai de la première occasion pour faire part de cette réglementation à qui de droit, à l’Élysée ou ailleurs », répond-il à Patry.
Un prêt de 67 millions de dollars
En parallèle avec les discussions Québec-Paris sur le projet de voyage, l’entourage du premier ministre Johnson, toujours par l’entremise de Chapdelaine, négocie un autre projet qui risque lui aussi d’encourir les foudres
d’Ottawa : l’octroi d’un prêt, de la France au Québec, de 67 millions de dollars.
Comme n’importe quelle entité publique, le Québec finance ses projets d’infrastructures à coups d’emprunts sur les grands marchés, surtout new-yorkais. Dans le contexte de la Révolution tranquille, où plusieurs chantiers d’envergure sont lancés, le Québec a beaucoup emprunté sur les marchés américains. Or, soudain, l’occasion se présente d’obtenir de la France un prêt à taux avantageux grâce à une formule alambiquée.
Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la France avait en effet contracté un prêt de 242 millions de dollars au Canada à un taux de 3 % remboursable sur trente ans à raison de versements annuels de 8,4 millions de dollars.
À l’automne 1966, grâce à des remboursements prématurés, le solde de ce prêt est de 67 millions de dollars, somme que l’Hexagone doit rembourser de 1970 à 1976. Au lieu de cela, Paris jongle avec l’idée de déposer ce montant dans
quelques banques montréalaises avec instructions de faire un prêt équivalent au gouvernement du Québec. Ne resterait plus à Québec qu’à rembourser la France (par l’intermédiaire des banques) au même rythme que les échéances du prêt canadien à la France.
C’est le bon vieux principe des vases communicants.
Jean Chapdelaine fait part du projet à Claude Morin dans une lettre datée du 4 novembre 1966. Il y évoque ses démarches auprès de différents contacts, tant à l’Élysée qu’au Quai d’Orsay (siège du ministère des Affaires étrangères) et au ministère des Finances.
« Pour l’instant, toutes les instances qu’il fallait ont été touchées », assure Chapdelaine. Il ajoute que le dossier sera présenté au président. « Le seul commentaire de détail, qui ne touche pas à l’essence puisqu’on soumettait la
question au président, fut qu’il serait peut-être utile que le prêt, s’il devait s’effectuer, soit lié à une réalisation particulière, plutôt que d’être traité – ce qu’il
est en fait – comme une aide générale de trésorerie4. »
Autrement dit, ça fait plus joli de dire qu’on emprunte pour un projet ciblé et identifiable que pour payer l’épicerie.
D’ailleurs, dans un post-scriptum à sa lettre, Chapdelaine ajoute avoir discuté avec René de Saint-Légier, conseiller diplomatique à l’Élysée, du motif à donner au prêt, soit « aux fins d’immobilisations au niveau universitaire et des instituts ».
Le 6 décembre 1966, Chapdelaine récrit à Morin. Les nouvelles sont mauvaises. Le projet prend l’eau.
Dans l’entourage du général de Gaulle, certains ministres et proches conseillers ont des réticences. C’est le cas de Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères. On craint que l’initiative heurte Ottawa, confie le délégué
général du Québec après avoir de nouveau discuté avec Burin des Roziers. « Ce dernier m’assure que l’obstacle était le souci de ne pas porter ombrage à Ottawa », écrit Chapdelaine.
« Burin des Roziers me rappela l’intérêt tout particulier que l’on porte au Québec à l’Élysée, poursuit-il. Les seules limites, et encore, sont le désir de
maintenir des relations de bonne entente avec le gouvernement du Canada5. »
Ottawa gagne et perd
Or, justement, à Ottawa, le même jour (6 décembre), le cabinet Pearson est réuni et le secrétaire d’État aux Affaires extérieures, Paul Martin père, dévoile tous les détails de la combine financière à ses collègues. Grincements de dents. Plusieurs ministres voient dans un tel geste une ingérence directe et malsaine d’un pays étranger dans les affaires internes du Canada. Dans une réunion subséquente du cabinet, le 22 décembre 1966, certains ministres fédéraux affirment que les provinces anglophones rageraient de voir le Québec obtenir un tel privilège.
Les ministres fédéraux québécois sont particulièrement irrités. Jean Marchand (Main-d’œuvre et Immigration) et Maurice Sauvé (Forêts et Développement rural) souhaitent que le fédéral réagisse énergiquement. Marchand estime que Québec doit s’engager à obtenir l’aval d’Ottawa avant de faire de tels arrangements. Maurice Sauvé est encore plus tranchant : « Il serait peut-être temps que le gouvernement fédéral désapprouve publiquement la stratégie
québécoise faite sous la bénédiction du gouvernement français », dit-il 6.
L’affaire se conclut début 1967… au détriment du Québec. Le 10 janvier,
Michel Debré, ministre français de l’Économie et des Finances, est à la veille d’entreprendre un voyage au Canada. Il reçoit Jean Chapdelaine et lui communique sa décision.
« À la connaissance du ministre, nous n’aurions pas l’aval d’Ottawa, rapporte Chapdelaine à Claude Morin le 11 janvier. L’affaire était malvenue. Le gouvernement français ne pouvait se placer dans une position fausse vis-à-vis d’Ottawa, position qui résulterait inévitablement s’il donnait une suite favorable au projet qui avait été évoqué. » Petite consolation, Debré confie à Chapdelaine que le général de Gaulle « serait prêt à nous accorder toutes facilités pour le lancement d’un emprunt sur le marché français ». Mais « le projet que nous avions formé [d’accorder un prêt avantageux au Québec] est maintenant,
je le crains, enterré 7 », ajoute Chapdelaine.
À Ottawa, on jubile. À la réunion du cabinet fédéral du 12 janvier, Paul Martin
père annonce à ses collègues que François Leduc, ambassadeur de la France au Canada, lui a dit en substance la même chose que Debré à Chapdelaine. La France n’a pas l’intention de rembourser à l’avance le prêt qu’elle doit au Canada et il n’est absolument pas question qu’elle prête de l’argent au gouvernement du Québec. Celui-ci, s’il le désire, a tout de même le loisir d’emprunter sur les
marchés financiers parisiens8.
Ottawa gagne donc cette manche. Mais il n’a pas encore gagné la bataille des invitations. Loin de là… Car à la même période, l’entourage de Daniel Johnson a vent que le gouvernement fédéral, désireux d’accommoder certains chefs d’État en déplacement vers le Canada pour les célébrations de 1967, est prêt à les laisser s’arrêter dans d’autres villes du pays avant de se rendre à Ottawa. Certains dirigeants asiatiques auraient entre autres demandé à s’arrêter à Vancouver et à Victoria avant de rejoindre la capitale fédérale en avion. (Et le président
américain Lyndon Johnson, lorsqu’il décidera – à la dernière minute – de venir au Canada, passera par Montréal avant d’aller voir son homologue Lester B. Pearson à Ottawa.)
De ce fait, André Patry écrit le 6 février 1967 à son homologue fédéral, le général Robert William Moncel, pour lui signifier que Québec ne se considère plus lié par l’accord conclu avec Ottawa au sujet de l’itinéraire des chefs d’État
ou de gouvernement 9. Dans la foulée, Patry enjoint à André Chapdelaine de relancer son projet original. Le délégué général jubile. L’invitation lancée à Charles de Gaulle de se rendre au Canada par bateau et de débarquer en premier à Québec est remise à l’ordre du jour. Et la réponse ne se fera pas attendre.
1.Pierre-Louis Mallen, Vivre le Québec libre, p. 96 ; et « Souvenirs sur la visite du général ».
2.Fonds Jean Chapdelaine, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Québec.
3.Ibid. ; et André Patry, Le Québec dans le monde. 1960-1980, p. 67.
4.Fonds Jean Chapdelaine, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Québec.
5.Ibid.
6.La synthèse des commentaires et réflexions des ministres du gouvernement fédéral provient des Conclusions du Cabinet, documents disponibles sur le site Internet de Bibliothèque et Archives Canada :
www.bac-lac.gc.ca/fra/decouvrez/politique-gouvernement/conclusions-du-cabinet/Pages/conclusions-du-
cabinet.aspx. Traduction de l’auteur.
7.Fonds Jean Chapdelaine, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Québec.
8.Conclusion du Cabinet.
9.André Patry, Le Québec dans le monde, p. 67.