La Traversée du Colbert
Chapitre 20 - « C’est une immense émotion… »
C H A P I T R E 1 8
« On va chanter le Canada ! »
L e cortège de voitures officielles, motos, véhicules de police et des médias fonce vers Louiseville, petite municipalité de quelques milliers d’âmes sise à une trentaine de kilomètres au sud-ouest en amont de Trois-Rivières, sur le lac Saint-Pierre.
Comme la radio transmet en direct ce qui se passe, l’effervescence
entendue sur les ondes depuis le départ de Québec en matinée se propage.
De sorte que plus le cortège se rapproche de Montréal, plus la population
s’enthousiasme. Et plus elle s’enthousiasme, plus la foule grossit. En
écoutant la radio, Claude Charron, futur ministre du Parti québécois, alors
étudiant, sent que quelque chose de grandiose se prépare. « Le droit à
l’autodétermination du peuple québécois a été reconnu quelque part entre
Trois-Rivières et Yamachiche, dit-il. On se disait vraiment qu’une bombe
allait sortir ce soir-là à Montréal 1. »
Aux abords de Louiseville, la foule est en délire. Il y a des enfants. Il y a
la fanfare. Il y a des chorales. On chante que le général, « il est en or, il est
en or ! ». Les voitures s’arrêtent au parc du Tricentenaire, au centre de la
bourgade. Il est environ 15 h 45. À la radio de Radio-Canada, le journaliste
Camille Chouinard décrit le pavoisement des lieux. Et il fait un très curieux
constat : « Malheureusement, les grands drapeaux suspendus par la Ville
elle-même au-dessus de la rue Principale ne comprennent aucun tricolore.
On n’aperçoit que des drapeaux fleurdelisés du Québec et des unifoliés
canadiens. On donne comme explication que les autorités municipales n’ont
pu se procurer des drapeaux français 2. »
Jean-Claude Labrecque et son équipe sont dans la foule. Avec une
caméra, un des membres de l’équipe précède constamment le cortège.
« Nous avions deux ou trois voitures avec des chauffeurs, raconte
Labrecque. Nous nous sommes aussi servis d’un hélicoptère pour faire des
relais. » Pierre Mignot a précédé le défilé présidentiel. C’est là qu’il voit de
près les « gorilles » du président entrer en action quand un individu un peu
trop insistant s’approche de leur patron. « Partout où la voiture des chefs
d’État allait, il y en avait au moins une autre avec les gardes du corps de De
Gaulle, raconte Mignot. L’un d’eux avait les épaules tellement larges qu’on
l’appelait entre nous Lino Ventura. Lorsque son veston était ouvert, on
voyait son arme de service. À Louiseville, un individu s’est précipité vers
de Gaulle avec son appareil photo tout en prenant des clichés sans arrêt.
Notre Lino Ventura l’a empoigné sans ménagement et l’a relancé au bout de
ses bras comme si c’était un ballon3 ! »
Qui est ce garde du corps sans manières ? Vraisemblablement Paul
Comiti ou Roger Tessier. Tous deux font partie du Service d’action civique
(SAC), une sorte de police de l’ombre dont les membres non seulement
servent de boucliers humains au président mais lui vouent une obéissance
sans bornes. Dans les milieux bien renseignés sur l’Élysée, on dit qu’ils ne
se privent pas, lorsqu’il le faut, de tordre des bras – un euphémisme – pour
la gloire du gaullisme. Quatre d’entre eux, menés par Comiti, servent de
Gaulle dans tous ses déplacements. Sur plusieurs photos de la visite du
général au Québec, on les reconnaît aisément à leur costume sombre.
S’il y a une chose contre laquelle Comiti ne peut rien, c’est la fatigue qui
gagne le général. Tout le monde s’en rend compte à Louiseville, où son
discours est entrecoupé de plusieurs quintes de toux. Il prononce une phrase
ou deux, tousse un bon coup, et le manège recommence. Au-dessus de sa
tête, un hélicoptère fait un boucan d’enfer, ce qui ne l’aide pas à se faire
entendre ! Au terme de son allocution, fidèle à son habitude, il demande à la
population de se joindre à lui pour chanter La Marseillaise. Les gens s’y
mettent avec joie. Les applaudissements fusent.
On croit que l’étape de Louiseville s’achève et qu’on va remballer les
décorations. Mais non. Dans un geste tout à fait inusité, le président français
enjoint aux gens d’entonner une autre chanson. « On va chanter le Canada
4 », lance-t-il en laissant tomber le Ô. Quoi ? L’homme qui, depuis son
arrivée au Québec, multiplie les déclarations incendiaires favorables à
l’émancipation du peuple de la province invite les gens à chanter Ô
Canada ? C’est bien le cas. Dans une émission spéciale diffusée le soir
du 26 juillet 1967 pour faire le bilan de la visite, Radio-Canada en repasse
d’ailleurs l’extrait. L’animateur Guy Lamarche et les deux analystes, Gilles
Loiselle et Claude Jean Devirieux, proposent comme explication qu’après
avoir entendu Maurice Bellemare entonner l’hymne national canadien à
Trois-Rivières, de Gaulle a été incité à faire de même un peu plus loin…
Le quotidien Le Monde a lui aussi été témoin de la scène : « Et [de
Gaulle] articule lui-même les premières phrases. » Même affirmation dans
Le Journal de Montréal, qui assure que le général a chanté l’hymne en
entier. Pierre-Louis Mallen fait le même constat dans son ouvrage Vivre le
Québec libre. Cela nous paraît exagéré. Les images de Radio-Canada
montrent plutôt un de Gaulle hésitant, balbutiant, marmonnant les paroles.
En commentant l’extrait, Claude Jean Devirieux lance d’ailleurs : « Il
demande aux gens qui sont à côté de lui de l’entonner parce que,
visiblement, il ne le connaît pas très très bien5. »
Curieusement, cet épisode a été pratiquement oublié, sinon omis, dans les
innombrables récits de ce voyage. La transcription officielle des discours
prononcés par de Gaulle durant son séjour québécois ne fait pas mention de
cet appel inusité. La requête du président ne se trouve pas non plus dans Le
Canada français d’aujourd’hui, revue du ministère des Affaires culturelles
du Québec dont l’édition d’octobre 1967, en bonne partie consacrée aux
événements de juillet, publie tous les discours donnés par de Gaulle au
Québec. Quel drôle de silence autour de cet événement singulier ! Comme
si on le trouvait trop discordant. Comme si on avait préféré oublier que de
Gaulle avait – si, si ! – incité les Canadiens français à chanter l’hymne
national de leur pays…
Quoi qu’il en soit, le voyage se poursuit. À Berthierville, c’est au parc
municipal qu’on s’arrête vers 17 heures. Dans la foule, un homme brandit
une pancarte sur laquelle est écrit « Vive Charlemagne II ». Encore ici, la
jeunesse s’exprime à travers ses groupes musicaux et dansants. « Le général
ne dédaigne pas les majorettes, lance le journaliste Paul Racine sur les
ondes de Radio-Canada. Il a été les féliciter personnellement ce matin à
Donnacona, et toutes les fois qu’il en a l’occasion, il les salue 6. »
Dernière étape sur le chemin du Roy, Repentigny est en liesse lorsque le
cortège s’arrête aux abords de l’hôtel de ville en fin d’après-midi. Des
milliers de personnes sont massées le long de la rue Notre-Dame.
Répondant à l’appel que leur a fait par lettre le maire et député unioniste
Robert Lussier, les dignitaires sont venus des villes et villages des comtés
de L’Assomption, Montcalm et Rouville. Le Dr Lussier n’est pas peu fier.
Dans son discours, il salue tant l’homme du 18 juin que le leader incontesté
de la francophonie : « Chez nous, personne n’a oublié votre valeureux appel
aux énergies décimées de 1940, personne n’a oublié votre refus de capituler
devant le conquérant. […] Vous incarnez parfaitement, monsieur le
président, le rôle qui vous échoit tout naturellement : celui de chef de file de
toutes les communautés françaises à travers le monde7. »
Dans sa réponse, de Gaulle déclare notamment : « J’ai pu voir aussi dans
tout le Québec un essor moderne, magnifique, par lequel vous êtes en train
de prendre en mains, en tant que peuple, vos destinées. À votre essor, la
France est résolue à contribuer. Elle a commencé à le faire, elle va
poursuivre. Tous les jours, vous sentirez un peu plus le vieux pays parmi
vous et inversement, à mesure du temps, la France vous sentira en elle8. »
En bruit de fond, on entend des gens crier : « Le Québec aux Québécois ! »
Après un moment, ces cris faiblissent puis cessent. Malheureusement pour
la foule, une défectuosité technique de dernière minute empêche la
diffusion du discours par les haut-parleurs. Selon l’hebdomadaire Le
Portage, ce pépin est imputable aux journalistes des grands médias qui,
sans scrupule, ont débranché l’installation en place pour alimenter leur
propre matériel. La Presse rapporte aussi l’incident, évoquant le travail de
« techniciens nerveux » qui ont en vain essayé de rebrancher le système.
Voyant la foule s’impatienter, de Gaulle prend les choses en mains en criant
plusieurs paroles réconfortantes et en faisant chanter La Marseillaise (mais
pas Ô Canada).
Danielle Lussier, une des filles du maire, confie que sa mère, Ginette
Bruneau, lui a souvent raconté qu’à Repentigny, de Gaulle aurait lancé un
« Vive le Québec libre ! » tombé dans l’oubli 9. Ce souvenir recoupe ce
qu’écrit Pierre Godin dans sa biographie de Daniel Johnson : Robert Lussier
a toujours affirmé que de Gaulle avait fait un appel au Québec libre d’abord
dans sa ville 10. L’écoute de la bande du discours ne permet toutefois pas de
confirmer ces souvenirs.
Ici, le couple présidentiel a droit à des cadeaux reprenant la forme toute
canadienne-française de la feuille d’érable. « Pour M me de Gaulle, on avait
choisi une feuille d’érable en or massif montée sur broche et exécutée par
l’artiste Delrue, rapporte Le Portage. Le même emblème était répété sur des
boutons de manchettes offerts au général11. »
Le cortège repart en direction du pont Le Gardeur (à ne pas confondre
avec le pont de l’autoroute 40, qui sera baptisé Charles-de-Gaulle
le 5 septembre 1985) et de Montréal. Ce pont, qui fait partie de la route 2,
relie directement la rue Notre-Dame à Repentigny à la rue Notre-Dame sur
l’île de Montréal. Robert Lussier monte dans une des voitures des
dignitaires. Des dizaines de véhicules et de motocyclettes de la police de
Pointe-aux-Trembles et de Montréal se joignent alors au cortège, en route
pour la septième et dernière étape de cette longue journée.
Il est alors près de 18 h 45, la soirée est magnifique et Charles de Gaulle
vient d’entrer dans l’île de Montréal…
1.Carl Leblanc et Luc Cyr, Le Chemin du Roy.
2.Émission radiophonique spéciale sur le parcours du général de Gaulle sur le chemin du Roy, Radio-Canada, 24 juillet 1967.
3.Entrevue avec l’auteur.
4.Émission télévisuelle spéciale sur le parcours du général de Gaulle sur le chemin du Roy, Radio-Canada, 24 juillet 1967.
5.Émission télévisuelle spéciale faisant le bilan du voyage du général de Gaulle au Québec, Radio-Canada, 26 juillet 1967.
6.Émission radiophonique spéciale sur le parcours du général de Gaulle sur le chemin du Roy, Radio-Canada, 24 juillet 1967.
7.« De Gaulle a conquis Repentigny », Le Portage, 27 juillet 1967.
8.Jean Tainturier (éd.), De Gaulle au Québec. Le dossier des quatre journées, p. 39.
9.Entrevue avec l’auteur.
10.Pierre Godin, Daniel Johnson, t. 2 : 1964-1968, la difficile recherche de l’égalité, p. 225, note 21.
11.« De Gaulle a conquis Repentigny », Le Portage, 27 juillet 1967.